CHAPITRE IX
L'État et l'école populaire.
i. La nature confie Tenfant à ses parents, à sa famille. C'est donc à elle qu'appartient le soin immédiat de son éducation. Quand il s'occupe des orphelins et des enfants trouvés, l'État ne saurait même mieux faire que d'imiter la famille. L'éducation publique ne peut pas tenir lieu des bienfaisantes impulsions du foyer domestique , de l'amour et du dévouement des parents.
Sparte qui, dès leur septième année, arrachait les enfants à leur famille, pouvait se justifier par la nécessité de défendre énergiquement son existence toujours menacée. Mais, quoiqu'on dise Platon, cet exemple n'est rien moins que recommandable *. Michel Lepelletier fit, en 1793, à la Convention française, une proposition de ce genre, et Robespierre s'écriait : « C'est l'esprit de l'humanité qui semble avoir dicté ce projet ! » Les garçons dès onze ans, les filles dès douze ans devaient être élevés aux frais de l'État ; la famille était sacrifiée à l'idole de Yégalité. Ce projet tomba avec la Convention.
* Dahlmann, Politik, 259 : « Nous n'avons aucun motif d'imiter Sparte ; nous n'avons pas la même charge qu'elle, ni n'aurions à nous vanter de sacrifier à l'Ëtat des droits valant mieux que l'État qui les demanderait. »
L*État a pour mission de protéger la famille ; comment donc oserait-il la détruire I Son intervention tutélaire ne peut se justifier que par une évidente utilité, soit que la famille ne puisse pas remplir sa mission, soit qu'elle la néglige grossièrement.
2. Cependant TÉtat moderne prend soin, dans Tintérèt de tous, de Tune des faces de Téducation. U école, qui avait été heureusement créée par TÉglise, fut ensuite exploitée par elle. Ce reproche s'applique même aux églises protestantes : leurs écoles populaires étaient négligées, leurs écoles supérieures tourmentées et entravées par les querelles théologîques. L*État s'empara de Vinstruction publique.
L'école populaire a pour but d'assurer l'éducation nationale^ humaine et religieuse des enfants, dans les choses qui peuvent être considérées comme le besoin et le bien communs de tous. Les rapports multiples de notre civilisation exigent que chacun sache lire et écrire couramment et faire les calculs les plus usuels. L'État ne peut donc se dispenser de donner, même aux plus humbles, cette préparation commune, cette instruction populaire. Il aurait tort d'abandonner à l'Église ce soin qui, par sa nature, appartient à l'ordre temporel, et qui dans ses mains a produit les plus heureux effets. La lecture et l'écriture de l'école populaire ne peuvent d'ailleurs avoir pour objet que des choses simples et faciles, des livres qui parlent à tous les jeunes cœurs, qui nourrissent l'amour de la vertu et l'amour de la patrie, qui expliquent au regard naïf les phénomènes quotidiens de la vie. 11 serait absurde d'y servir des morceaux de pédante érudition ou des débris de systèmes scientifiques. L'école populaire doit enseigner des vérités universelles, non des méthodes savantes d'investigation. En Suisse et en Allemagne, où l'on fait le plus pour elle, le trop grand nombre des matières enseignées peut produire une ridicule antipathie, de fausses hontes pour les utiles professions d'artisan ou d'ouvrier, et pousser la jeunesse à préférer un misérable emploi d'écrivassier dans les villes, à la profession plus rude, mais autrement plus noble de l'agriculteur. Si l'on se négligeait jadis, l'on tombe aujourd'hui dans l'excès contraire. Au lieu de nourrir notre jeunesse d'une bonne et saine
cuisine bourgeoise, nous lui gâtons à grands frais l'estomac par des mets recherchés ^.
Mais Técole ne doit pas se borner à développer l'esprit; elle doit aussi réchauffer l'âme et l'ennoblir, réveiller le sentiment religieux et la foi , fortifier toutes les vertus. C'est l'Église surtout qui doit agir ici. Comme l'éducation de la famille est l'œuvre commune du père et de la mère, l'éducation publique du peuple doit émaner en commun de Y Église et de l*Ètat *. L'idéal d'une bonne éducation réclame leur concours. Une séparation tranchée de leurs influences rompt ce qui doit demeurer uni, aussi fatalement que la dissension des époux dans l'éducation familiale. L'émancipation de l'école, si bruyamment revendiquée de nos jours, est sans doute une réaction contre l'ancienne tutelle de l'Église et l'intolérance étroite de beaucoup de ses représentants. Mais elle est en elle-même absolument mauvaise, car elle est irréligieuse. Que l'État empêche une oppression cléricale et zélote ; mais qu'il se garde de repousser un concOvrs bienfaisant. Tout en se réservant la direction, qu'il laisse à l'Église une forte et digne action religieuse.
L'école populaire doit répandre avant tout une culture humaine, mais dans une forme et avec un caractère national qui évite les creuses abstractions et fasse de bons citoyens. Elle devient ainsi l'un des fondements de la puissance et de la santé de l'État. De même, dans l'État chrétien, la foi et la
* Le cardinal Richelieu peint vivement ce danger dans son Testament politique, 1, 168 : « Ainsi qu'un corps qui aurait des yeux en toutes ses parties serait monstrueux, de même un État le serait-ii, si tous ses sujets étaient savants. Le commerce des lettres bannirait absolument celui de la marchandise qui comble les États de richesses; il ruinerait l'agriculture, vraie mère nourrice des peuples, et il déserterait la pépinière des soldats qui s'élèvent plutôt dans la rudesse de Tignorance (?) que dans la politesse des sciences ; enfin^ il remplirait la France de chicaneurs, plus propres à ruiner les familles particulières et à troubler le repos public qu'à procurer aucun bien aux États. Si les lettres étaient profanées à toutes sortes d'esprits, on verrait plus de gens capables de former des doutes que de les résoudre, et beaucoup seraient plus propres à s'opposer aux vérités qu'à les défendre. »
2 La loi française de 1850 sur l'instruction publique est un progrès en ce qu'elle a brisé le pouvoir unique de l'Université de l'État, et fait concourir l'Église et l'État dans la direction et la surveillance de l'instruction. Mais elle n'est point encore parvenue à organiser ce^ rapports d'une manière satisfaisante.
vertu chrétiennes doivent demeurer la base respectée de l'éducation religieuse. S'il y a plusieurs confessions dans une même école, l'instruction religieuse pourra être donnée séparément.
On ne doit pas, même dans ce dernier cas, écarter complètementcelle-ci de l'école populaire pour l'abandonner aux parents. Ce serait porter atteinte à l'influence morale de l'école, en livrer les enfants aux tendances exclusives et étroites des confessions, ou les laisser se corrompre loin de toute religion.
Le nombre des instituteurs primaires a considérablement augmenté de nos jours, et il le fallait bien alors que l'on veut donner l'instruction à tous, comme font la Suisse et V Allemagne, comme tendent à le faire Y Angleterre et la France ^ Mais on leur a souvent demandé des connaissances trop étendues, et à leur tour ils ont augmenté leurs exigences. Nos écoles normales les eut chargéç d'études qui sont ou doivent leur être inutiles dans leur modeste enseignement. Séduits par des lambeaux de science, ils y prennent une vanité pédante ou une soif de hautes études, peu compatibles avec leur mission. L'école populaire perd ainsi sa simplicité et sa moralité, qualités essentielles; et les instituteurs, mécontents, ne songent qu'à se plaindre du peu qu'ils gagnent. Us en viennent à s'imaginer qu'ils doivent être les promoteurs d'une civilisation nouvelle et les réformateurs attitiés de la société ^. Dans quelques États, l'école populaire est devenue un instrument d'action, même de révolution. Néanmoins, ses progrès et son développement sont en somme un inestimable bienfait. Une réaction naturelle ramènera les choses dans leur
* En Prusse, Ton compte 30,000 instituteurs pour 15 millions d'h., un instituteur par 500 h.; dans quelques cantons suisses, plus encore.
3 Jak, Grimm, o. c. : « Alors, s'écrient-ils, que l'on nous confie le plus précieux des biens, les enfants et leur éducation, peut-on nous traiter comme des artisans? Ne doit-on pas nous considérer comme des fonctionnaires, nous assurer un traitement convenable, une retraite? Certainement, ces messieurs confondent la valeur de ceux à qui ils rendent service avec la valeur du service qu'il rendent. On ne voit pas pourquoi l'on paierait le pain et le lait que l'on donne aux enfants plus cher que celui qu'on donne à l'âge mûr. Les talents que nous demandons à l'instituteur primaire et qu'il applique réellement, me paraissent moins grands que ceux de l'artisan qui sait très bien son métier. »
voie, sans que Ton ait à rétablir l'ancienne oppression de FÉglise.
4. Vinslruction obligatoire, ou mieuK la fréquentation obligatoire de récole [Schulpflicht] se justifie par l'intérêt de TÉtat à ce que toute sa jeunesse reçoive les premiers principes d'une éducation humaine, nationale et religieuse. Les parents qui donnent privément à leurs enfants une éducation suffisante, ne doivent donc pas être contraints de les envoyer à l'école publique. L*État n'interviendra que si les parents le négligent, et fera ainsi respecter le droit des enfants à l'éducation générale ^. L'instruction obligatoire est en harmonie naturelle avec le service militaire imposé et les droits politiques accordés à tous.
La gratuité de l'école populaire, proclamée par quelques États *, n'est point aussi nécessaire. On dirait plus naturellement que c'est avant tout sluil parents à faire les frais de l'éducation de leurs enfants, et que la commune ne doit venir en aide que subsidiairement. 11 est même utile que les parents paient quelque chose, tant pour leur rappeler leur devoir que pour leur faire prendre intérêt à Tinstruction de leurs enfants. Cependant la complète gratuité de l'enseignement primaire flatte les tendances démocratiques du jour.
Les écoles privées ouvertes à tous diminuent d'autant les soucis de l'État, qui n'a aucun intérêt à les interdire 3. Mais il fera bien de les surveiller de près, et d'empêcher qu'un esprit hostile à
< Gonst. prussienne f 21 : « Les parents et tuteurs ne peuvent laisser leurs enfants et pupilles manquer de 1 instruction qui se donne dans les écoles publiques. » C'est en Amérique que le principe de l'instruction obligatoire fut d*abord reconnu. La loi du Connecticut de 1650 prescrit aux parents d'envoyer leurs enfants à l'école; sMs y manquent, ils sont punis ; s'ils persistent, l'autorité les y contraint. » Conip. ToequeviUe, Dém. en Âm., I, 68. Le statut du Massachussets est même plus ancien : 1648. Gomp. Lahoulaye^ Hist. des Colon, améric, I, 277, et le discours du président Webster^ p. 285. L'Angleterre ne reconnaît pas ce droit à l'État. Guiiot, ministre, se prononça aussi contre lui (Mém. III, 61). VAUemagne et la Suisse l'admettent, et lui doivent leur instruction si répandue.
3 Par exemple, dans les droits fondamentaux proclamés par l^tssemblée nationale allemande de Francfort, et dans les const. prussienne^ 2 ^^> et suisse de 1874, 27.
3 Const. prussienne, 22 : <( Le droit d'enseigner, de fonder des écoles et de diriger des instituts est libre, à charge de justifier de sa capacité morale et scientifique devant les autorités compétentes. » G. belye, 17.
ses institutions fondamentales n'y vienne corrompre la jeunesse. Il tranchera sans scrupule dans le vif quand ce mal se produira.
Les écoles de VÈglise doivent être considérées comme des écoles publiques. L'État a le plus grand intérêt à empêcher qu'elles ne s'érigent en rivales de ses propres établissements, divisant ainsi la nation en deuit camps ennemis. La loi réglera leur situation.
5. La liberté de la science ne joue qu'un rôle tout secondaire dans l'école populaire. L'enseignement s'y présente partout avec les mêmes exigences, et Vauioriié du maître domine toutà-fait. Aussi doit-il recevoirsa direction et son unité de l'autorité plus haute de l'État, qui prescrira les méthodes et les moyens. Esprit de suite, règle fixe, tradition, sont ici prépondérants.
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