CHAPITRE VIII
La science et les arts.
Bien que plus étroits, les rapports de la science et de TÉtat sont également indirects. Quelques pays ont cependant fait de celle-ci une sorte de fonction publique, créant ainsi une véritable science officielle. Ce système est surtout visible à la Chine : l'empereur du royaume céleste du Milieu est regardé comme la plus haute autorité scientifique; ses savants et ses sages, ses mandarins, sont classés et hiérarchisés à l'instar des autres fonctions. Ainsi réglementé, le savoir se transmet sans sortir de son ornière traditionnelle. Il est même défendu comme un délit d*innover.
Cette camisole de force répugne à la nature de la science et n'est pas dans les droits de l'État. Une science officielle ne produira guère que d'ingénieuses finesses ou d'habiles subtilités. Elle n!aura ni philosophie élevée, ni intelligence de l'histoire.
La science n'est pas une fonction ou une révélation de l'État, mais l'œuvre des labeurs que s'impose l'esprit individuel poussé par la soif de connaître et conscient de sa divine origine. L'État ne peut donc pas plus commander à la science qu'à la religion. Il n'a ni le droit ni le pouvoir d'en ordonner l'objet ou les méthodes. La liberté de la science individuelle est un principe divin qu'il doit respecter *.
* Spinoza, Politique, JI, 8 : a Ce qu'on ne peut amener ni par des récompenses
2. A rinverse, certains États ont prôné le système, tout aussi déraisonnable, de Y indifférence. Mais n'est-ce pas aussi à la science affranchie de ses liens traditionnels, que TËtat moderne doit sa puissance et sa grande personnalité ? Si les masses ne puisent pas directement à cette source, les classes cultivées, dont Tinfluence est prépondérante, en ressentent continuellement les bienfaits et les communiquent jusqu'aux extrémités.
3. Il faut donc que l'État estime, encourage^ protège la science. L'Église s'était autrefois chargée de cette mission ; c'étaient ses clercs surtout qui fécondaient le champ des connaissances. Mais en même temps, elle les enfermait dans le cercle étroit de ses conceptions et de ses intérêts, et comprimait toute tentative de poursuivre le vrai par une voie nouvelle.
La liberté de la science triomphe aujourd'hui, même dans les pays catholiques. Mais ce fut la Réforme surtout qui lui donna une impulsion puissante. Elle provoqua l'appui de l'État, qui en est aujourd'hui le protecteur attitré ^ et dont la haute sollicitude, aussi éloignée de l'indifférence que de l'oppression, a remplacé la tutelle de l'Église. Plusieurs ont même su comprendre qu'il pourrait faire davantage *, mais l'heure présente n'a point encore réalisé leurs vœux.
ni par des menaces, n'appartient pas au droit de l'État. Ainsi personne ne peut abandonner son jugement. Par quelles promesses ou quelles menaces pourrait-on faire croire à quelqu'un que la partie est plus grande que le tout. » Const. prussienne : « La science et son enseignement sont libres. » C. autrichienne de 1867, 17, même disposition. Fr, v. Gentx au roi de Prusse : u De tout ce qui fuit les chaînes, rien ne les supporte plus difficilement que la pensée de Thomme. »
^ Const. du Neu)-Hampsire : a Vu que Tinstruction générale est nécessaire au maintien d'une constitution libre et que, pour la répandre, il faut multiplier les moyens et les avantages de l'éducation, il est du devoir du législateur et de Tautorité d'appuyer et d'encourager la science, d'aider les écoles, d'encourager les progrès de l'agriculture et des arts... et d'infuser ainsi au peuple tous les nobles sentiments. » Jakoh Grimm, Schule , Universitât Académie, 7 : « La science pût bien faire quelques pas sous la conduite de l'Église ; mais bientôt leurs voies se séparèrent, et elles se dressèrent hostiles l'une contre l'autre. La science ne veut croire que ce qu'elle sait ; l'Église ne veut savoir que ce qu'elle croit. »
2 Le minisire Stein^ dans ses mémoires (Pertz, II, 502) : u On peut s'attendre à voir tomber l'état de chose actuel, qui n'est maintenu que par la force; à voir renaître des principes plus nobles. On ne peut donc trop recommander aux princes des nations de contribuer à maintenir l'opinion publique saine et vigoureuse, en dirigeant la littérature et l'éducation. »
4. La sollicitude (Pflegé) de TÉtal pour la science peut se manifester par des moyens divers, soit positifs et d* encouragement ^ soit négatifs et de défense.
a) L'État peut déjà beaucoup par Vestime qu'il témoigne au mérite scientifique. Il récompense ainsi dignement, s'attire la reconnaissance, réveille le zèle, et s'honore lui-même. C'est par son estime et sa sollicitude pour la science et pour l'instruction de tous, que YÈtat prussien s'est surtout acquis le droit de conduire l'Allemagne; et si Y Autriche a perdu son ancien rang et semble ne pouvoir accomplir sa mission civilisatrice en Orient, c'est en partie pour s'être mise trop longtemps à l'écart du mouvement contemporain. L'esprit aussi est une puissance. Il appuie qui lui rend hommage ; il combat qui le méprise. La science est une alliée fidèle ou un adversaire dangereux.
Mais que TÉtat agisse avec discernement, et se garde d'encourager pour leurs brillants dehors l'étalage du sophisme, la frivolité sceptique, la soif du bruit, la raillerie perfide, faux éclat qui ne mérite aucune estime.
b) La science a également besoin de secours matériels^ et il convient que l'État y contribue par ses collections, ses musées^ ses laboratoires, en aidant les recherches, les voyages, les expériences, en publiant leurs résultats.
c) L'État peut surtout créer des organes spéciaux des hautes connaissances ou des académies (voy. infrà ch. XII). Le ministre des cultes vouera toute son attention à leurs découvertes et à leurs progrès, pour provoquer au besoin d'utiles applications.
d) L'État n'encourage que la vraie science ; mais la protection de son droit s'étend même aux œuvres qui semblent stériles ou fausses. Il défendra sans préjugé contre la persécution des zélotes ou de la plèbe, toute activité scientifique, s'égarât-elle dans ses voies, de même qu'il protège toutes les confessions, quoique toutes ses sympathies soient pour le christianisme. « Le savant a le droit de confesser ce qu'il croît vrai, car il en a le devoir. »
e) Mais l'État a également le droit ne^/aa/ d'empêcher les effets généralement nuisibles d'une science brutale ou corruptrice. Qu'il n'en use cependant qu'avec la plus grande prudence : la
vie de rintelligenceest si délicatement sensible que le rude contact de la force blesse facilement ses parties les plus saines.
5. De même, TÉtat accorde sa sollicUude à Vart qui, sans avoir sur la vie publique une influence aussi constante que la science, parle davantage aux sens , s'empare plus rapidement des cœurs, charme, anime, embellit notre vie terrestre. L'inspiration religieuse Ta élevé au sublime. Mais TEtat aussi doit être beau. L'art adoucit et ennoblit sa grave figure.
Uart religieux a célébré ses plus beaux triomphes dans le passé; Vart civil, que les Romains et les Grecs confondaient avec lui dans une même estime, n'est encore qu'au début de son développement dans notre vie moderne ; mais on commence k comprendre la grandeur dont il est susceptible.
L'ancien théâtre athénien était une institution religieuse et politique. La scène moderne n'est guère qu'une jouissance privée, et les théâtres dits nationaux le sont plus de nom que de fait. Eclipsé par des spectacles médiocres ou tapageurs, l'art est trop souvent absent de nos fêtes populaires.
La grande architecture exerce sur les masses un effet puissant. Nous pensons avec raison que nos édifices publics doivent être beaux. Il est plus utile qu'il ne semble de leur donner une forme toujours noble et monumentale *.
* Gœthe, dans ses œuvres posthumes, fait sur ce sujet des réflexions qui n'ont pas été suffisamment appréciées.