CHAPITRE VU
CEREMONIAL MARITIME
SOBUMAIRE. — Importance du cérémonial et sa signification dans le passé et dans le présent. — DilTérentes manières de saluer. — Réciprocité de procédés pour les salves.
L'observation des principes établis de commun accord comme règles de droit, pour Tusage de la mer, conduit aux bonnes relations entre les peuples. Et ces bonnes rehilioos s'accentuent encore quand Tobéissance aux lois est entourée de certaines formalités, affirmant le culte dont cil os sont l'objet. De là, Tusage et la pratique des salut s çii mer dont l'ensemble constitue ce que Ton appelle le cérémonial maritime.
Considéré comme un acte de courtoisie réciproque» destiné à témoigner de l'amitié existant entre les nations ^ à rendre hommage à leur mutuelle indépendance, a bonorer et distinguer les entités qui les représentent, le cérémonial maritime^ dans ses divers modes d'application, mérite d'occuper l'attention .
Avant de l'apprécier au point de vue moral^ disons un mot de sa forme matérielle et pratique et indiquons quels sont les différents moyens adoptés pour les saluls maritimes en considérant F objet auquel ils sont destinés et la manière de les rendre.
Quant à F objet il y a :
Le salut des navires de guerre passant près des forte- Testa. Dr. int. mar, 8
resses ou entrant dans des ports étrangers et la réponse qu'il comporte.
Le salut en mer ou dans les ports entre navires de guerre de différentes nations.
Le salut des navires de commerce aux navires de guerre.
Enfin, le salut aux personnes royales, aux ambassadeurs, ministres et consuls et les démonstrations de fête à l'occasion de solennités nationales.
Quant au mode et moyens de faire ces saints, il y a :
Les salves d'artillerie ;
Le mouvement d'amener et de hisser le pavillon.
Celui d'amener les voiles hautes du navire ou de laisser filer les écoutes.
Celui d' « arriver pour l'autre navire. »
Enfin, le pavois et autres signes de fête.
De tous ces genres de saluts, la salve d'artillerie est le plus adopté d'après la règle : c'est le plus marquant dans sou effet et celui qui atteint le mieux son but par son éloquence bruyante et guerrière.
On emploie toujours la salve d'artillerie quand on a pour objet d'honorer le caractère officiel d'une personnalité ou de saluer la souveraineté de l'État dans les eaux duquel le navire a jeté l'ancre. Dans ce dernier cas, la salve est appelée salve à la terre ; elle a lieu lorsqu'un navire de guerre entre dans un port ou dans une station où existe une ville, une place de guerre^ un arsenal ou une forteresse, à la souveraineté territoriale desquelles il rend, par ce moyen, un hommage de courtoisie»
Les salves doivent recevoir réponse coup pour coup, quelle que soit l'importance politique du pays à qui appartient le navire qui a salué, et cela par la raison qu'elles ont un caractère d'internationalité et d'hommage de nation indépendante et souveraine à nation jouissant de droits égaux.
La salve à la terre est, rigoureusement obligatoire, sauf le cas d'impossibilité. Cependant, on ne peut en consi-
dérer Tomission comme une offense^ mais simplement comme un manque de courtoisie quand elle ne peut être justifiée ; s'il y a des précédents ou des circonstances qui indiquent dans Tomission une pensée évidente de provocation ou d'injure, une demande d'explications est nécessaire.
Le salut par le canon est majestueux et imposant, quand un navire de guerre, au moment de déployer le pavillon de rÉtat dans les eaux duquel il a jeté Tancre, vient par le bruit de son artillerie, appeler l'attention et faire remarquer qu'au moment de s'arrêter sur un littoral ami, son premier acte est de saluer la souveraineté et l'indépendance de l'État, ses institutions et ses habitants : au contraire, quand le salut n a pas lieu, la visite reste ignorée par la plupart, la présence d'une entité représentant la souveraineté d'un autre pays passe inaperçue.
Souvent^ les conditions matérielles d'un navire ou la nature de son armement ou l'absence même d'armement rendent la salve impossible. On se borne alors aux saints de pavillon, aux visites officielles et aux compliments entre autorités ; et il est d'usage d'indiquer la raison de l'omission de la salve*
Quand les navires de guerre de différentes nations se rencontrent en haute mer ou dans les eaux territoriales d'une puissance tierce, ils ne sont pas rigoureusement obligés à la salve, mais il est admis entre pays dont les relations sont amicales, qu'un navire de guerre on rencontrant un autre portant le pavillon d'un amiral ou d'un officier général, lui serve la salve d'ordonnance établie d'après les différents grades de la hiérarchie militaire.
Il est aussi d'usage qu'un navire isolé rencontrant une escadre, rende le salut le premier.
Les saints échangés entre navires en hommage à leurs chefs ou commandants aussi bien que ceux adressés aux personnes royales ou aux chefs d'État et à leurs représentants ont un caractère personnel et sont ainsi dénommés.
Les salves entre officiers de marine commandant des navires sont rendues par le nombre de coups désigné dans les ordonnances et correspondant aux grades respectifs. Mais, pour obvier à la difficulté de connaître avec exactitude ce protocole et pour éviter toute équivoque, il est d'usage général de rendre ces salves à nombre égal de coups : un excès de courtoisie est préférable à tout acte pouvant donner prétexte à des susceptibilités.
Pour accentuer davantage et faire mieux interpréter la salve aux officiers de marine, on a la coutume de hisser une voile de Favant durant la salve.
Les salves aux personnes royales, quand elle se rendent à bord d'un navire restent sans réponse ; elles font l'objet de remerciements seulement ; il en est de même quand les navires en ports étrangers prennent une part ostensible aux fêtes nationales du pays, telles que : anniversaires des souverains régnants, événements extraordinaires ou autres solennités.
Il est également d'usage de prendre part aux réjouissances des navires étrangers à l'occasion d'une solennité intéressant leur nation. On doit, toutefois, dans ces cas, avoir en vue qu'il est convenable de s'abstenir de toute participation à des manifestations dont l'origine ou le motif rappelle des événements capables de blesser la susceptibilité et l'amour propre de gouvernements étrangers^ ou dont la signification est une attaque aux institutions et à l'histoire de son propre pays. Dans de tels cas, le commandant du navire mouillé dans un port où les réjouissances ont lieu devra s'en abstenir, autant que possible ou même s'absenter d'avance, sous un prétexte quelconque afin de n'en être pas spectateur. Le bon sens, le point d'honneur et le sentiment de la dignité nationale, règlent la conduite dans de telles conjonctures ; il faut y porter la plus sérieuse attention; l'on ne saurait s'entourer de trop de prudence quand il s'agit de relations entre États.
A l'occasion des réjouissances, on a coutume de pavoiser
les navires. Mais on supprime les pavillons d'États, à Texception de celui de la nation en Thonneur de laquelle a lieu la fête ; celui-ci est hissé au grand mât. Cette suppression a pour but d'éviter toute susceptibilité qui pourrait résulter de la place attribuée aux pavillons des différentes nations.
Pour les démonstrations funèbres, on place les pavillons à mi-drisse et pour la mort d'une personne royale on met les vergues en pantenne.
En ce qui concerne les visites et les compliments entre officiers commandants de navires, les dispositions adoptées dans les ordonnances maritimes rendent généralement uniforme un cérémonial, dont le système est devenu pour ainsi dire international par suite de Faccord de la plupart des puissances . C'est dans cet ordre d'idées qu'à une époque récente beaucoup d'États ont adhéré aux règlements adoptés et à la réciprocité proposée par l'amirauté anglaise en 1876 et 1877 , relativement à la manière de rendre les salves et à l'échange des visites.
Quant aux formes diverses adoptées pour les saints, le compliment par le pavillon entre navires de nationalités différentes , est tombé en désuétude. On veut considérer cette pratique comme correspondant peu au système international, parce que le pavillon, emblème de la nation, ne doit pas s'abaisser devant un autre.
Entre navires de même nation cette difficulté disparaît ; il ne peut y avoir dans la manœuvre du pavillon, apparence de soumission h l'étranger; elle constitue simplement un signe conventionnel de courtoisie expressif, simple et très pratique entre navires qui ne peuvent disposer d'autres moyens de salut. C'est ce qui a lieu quand, par déférence pour un navire de guerre, le navire marchand le salue en amenant par trois fois son pavillon à mi-drisse et en le hissant aussitôt. Le navire de guerre répond à cette courtoisie en amenant son pavillon une fois.
L'ancien salut, qui consistait à amener les voiles hautes,
n'est pas toujours pratique et ne pourrait être mis en usage aujourd'hui par les navires à vapeur.
Il en est de même du salut consistant à « arriver pour un navire » ; outre qu'il n'est pas souvent réalisable, il marque une certaine soumission dès qu'il n'y a pas de réciprocité. C'est, cependant, le mode de procéder dans les ports pour les canots des navires et les petites embarcations quand elles passent près de celles qui conduisent des officiers supérieurs. Lever les rames, filer les écoutes ou lofer, en diminuant sa marche de manière à ne pas mettre obstacle à la marche d'un autre canot, sont des marques de respect et de déférence qui signifient que l'on est aux ordres de celui que l'on veut honorer.
L'on voit par la comparaison de ces différentes formes, que le salut par l'artillerie est le premier de tous comme nous l'avons indiqué plus haut ; c'est aussi le plus solennel et le plus juste : on peut l'employer sans y attacher aucune idée de suprématie ou de soumission entre États différents, c'est seulement un moyen de témoigner mutuellement de leurs bonnes relations, d'honorer leur souveraineté, de considérer leurs représentants, et cela, sans manquer au respect dû à l'indépendance et à l'égalité des nations entre elles *.
Malgré sa raison d'être et sa convenance, le cérémonial maritime a produit, cependant, des résultats opposés, chaque fois qu'une interprétation erronée, au lieu d'en faire une courtoisie réciproque lui a donné le sens d'une soumission et d'un asservissement.
C'est surtout au xvu® siècle, à l'époque où certaines puissances brillaient par l'éclat de leur marine et s'arrogeaient, pour ainsi dire, la prépondérance, que le cérémonial a soulevé des rivalités, des susceptibilités et des controverses ; de simples actes de respectueuse
^ Voir à la fin du volume le règleaient des salves et visites pour la marine française (Appendice III).
amitié donnèrent naissance à de graves questions, à de violents conflits en pleine paix et même à de sanglantes hostilités ; les points du litige étaient en particulier ie nombre de coups de canon et le droit à la première salve.
Il était difficile qu'il en fût autrement, quand les grandes puissances statuaient, dans leurs ordonnances maritimes respectives, que leurs navires devraient être salués les premiers et qu'ils devraient contraindre les autres, par la force , à saluer au cas où ceux-là ne le feraient pas spontanément.
Un tel ordre, rendu général et sans qu'aucune puissance cédât rien de sa prétention, ne pouvait être exécuté qu'au moyen de la force : de là, de graves conflits que l'histoire mentionne, et que le bon sens condamne.
Parmi les nombreux exemples de cette erreur et de ses conséquences, nous^en citerons un bien curieux. En 1668, l'amiral espagnol Papachin revenant de Naples à Cadix avec deux navires, rencontra sur les côtes de Valence une division de trois vaisseaux français commandée par le célèbre amiral Tourville.
Aux exigences de Tourville, qui réclamait le premier salut, l'amiral espagnol répondit qu'il avait l'ordre de ne pas le rendre ; il s'en suivit un combat d'une heure et demie qui ne se termina que lorsque les navires espagnols dém&tés eurent eu 120 hommes hors de combat, morts et blessés, et que les français eurent aussi été démantelés ; alors, sur une nouvelle invitation de Tourville, l'amiral espagnol, cédant à la force, se décida, tout en protestant, et après avoir tenu conseil, à tirer une salve de neufs coups. Le français répondit, se déclara satisfait, et, après avoir offert ses services à l'espagnol, il reprit sa route.
Ce qui se passa à l'embouchure de TEscaut en 1671 , n'est pas moins curieux. Le célèbre Ruyter^ commandait une flotte hollandaise de plus de quarante navires et avait mis le vice-amiral Ghent à la tête de l'une de ses divisions. Il advint que cet officier échangea une salve avec un
navire de guerre anglais , le « Merlin » , qui sortait de la Meuse. Le vaisseau de Ghent, n'ayant cependant pas amené son pavillon comme le navire anglais y prétendait, le i< Merlin » lança un boulet et poursuivit sa route. Un tel acte d'agression pratiqué par un seul navire contre une puissante escadre pourrait passer pour une bravade : mais les instructions formelles de l'amirauté britannique étaient là, prescrivant cette conduite au cas où la flotte hollandaise ne voudrait pas saluer et ordonnant de ne cesser le feu que quand elle s'y serait décidée. Comme le navire anglais s'était borné à faire feu sans attendre l'accomplisse- Tïicnt de cet acte de déférence, le commandant, à son arrivée dans la Tamise, fut appréhendé et jeté à la tour de Londres, pour n'avoir pas strictement accompli les ordres qu'il avait reçus.
Dans la déclaration de guerre qui fut notifiée quelque temps après par l'Angleterre à la Hollande, ce fait que Ghent n*avait pas voulu amener son pavillon était mentionné parmi les motifs qui déterminaient l'ouverture des hostilités.
La répétition d'incidents de cette nature et le nombre considérable d'autres actes qui devenaient la source de conflits constants, rendirent évidente la nécessité de régler la question^sur les bases d'une juste réciprocité. Le droit conventionnel a établi entre diverses nations l'obligation des salves en haute mer et en a réglé le service dans les ports ; il a ainsi fondé une coutume en harmonie avec les principes de la liberté des mers et de l'égalité de droits des nations.
Le cérémonial maritime international dans ses différentes formes et applications mérite, comme nous l'avons dit en commençant, l'attention de tous. Son utilité est reconnue, n4>n seulement comme un moyen de rendre hommage à Tindépendance des nations , mais aussi de donner aux officiers qui les représentent , des marques de distinction et d'honneur justement dues à leur hiérarchie.
L'exemple des faits, les règles de convenaace, les justes principes de droit et Taccord des nations sont unanimes à indiquer et à admettre aujourd'hui, que le cérémonial maritime ne doit et ne peut impliquer une marque de supériorité ou de subordination, et qu'il doit seulement être considéré, accepté et pratiqué comme un système de réciproque et égale courtoisie tendant à affirmer les bonnes relations entre États, et non à leur nuire. Cela n'empêche pas toutefois que, dans la pratique, il faut agir avec le discernement, le bon sens et l'élévation de sentiments qui doivent toujours dominer lorsqu'il s'agit de soutenir l'honneur national.