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HUMANITÉS

§ 211. — Les Professeurs et l'allure des leçons.

Des réflexions touchent au choix des professeurs autant qu'à la composition des programmes. Celui-ci est aussi important et plus difficile peut-être. L'esprit général de l'enseignement dépend de l'état d'âme de ceux qui enseignent, de la façon dont ils comprennent l'homme et les sociétés.

Il faudrait qu'on n'y vît rien de sectaire, que tous se bornassent à exposer les faits sans parti pris. Il convient d'inspirer aux étudiants la tendance à se juger eux-mêmes et à juger les autres d'après ce qu'ils sont et non d'après ce qu'ils ont, d'après ce qu'ils font et non d'après ce qu'ils savent. Tout en les maintenant dans leur sphère normale de développement, il faut leur recommander de ne pas se cantonner exclusivement et étroitement dans les études juridiques, les décrasser du préjugé funeste qu'on perd son temps et que l'on compromet sa situation en essayant de devenir un homme multiple, un être polyptique, adonné à sa fonction mais s'amoindrissant à ne s'occuper que d'elle. « Jamais vous ne connaîtrez le Droit si vous n'étudiez que le Droit. » Que le professeur pense à cette maxime, que l'élève y pense aussi.

Dans le Droit comme ailleurs, quand on est bien, on>MT bien ; qu'on apprenne donc comment on doit être plutôt que comment on doit faire. Il importe de créer des âmes. Il importe de faire surgir dans chaque étudiant un homme social en même temps qu'un homme individuel. Le professeur doit être un formateur de Caractères, « un professeur d'énergie ». Il doit projeter sur le champ de vision de ses élèves un avenir juridique auguste, leur donner une sorte de délire calme et résolu qui les entraîne vers l'amour du Droit ; car il ne suffit pas de connaître et de pratiquer celui-ci, il échet de l'aimer. Il faut qu'il les maintienne dans une sorte de Tension juridique établissant entre leurs cerveaux des communications instantanées, concentrant, en une convergence tacite, leurs forces personnelles vers un même but : le Droit. L'intelligence de l'étudiant devient ainsi plus pénétrante, à la fois moins orgueilleuse et plus ferme ; elle acquiert un système passionnel et visionne! qui, passant en habitude, devient la plus efficace des

forces. L'observation l'expérience, l'examen approfondi des faits, la comparaison des documents, la critique philosophique, la détermination des lois générales, l'accoutumance à penser par soi-même, le dédain des idées routinières, deviennent des catégories de l'intellect et fonctionnent sans arrêt et sans lassitude. La santé de l'esprit s'établit et avec elle la sérénité et une confiance équilibrée. Car le marasme, le pessimisme, le scepticisme et sa purulence : la goguenardise, ne sont pas des effets de l'extérieur, mais une maladie interne qui marque ceux qui sont destinés à disparaître parce qu'ils ne représentent plus que des idées invalides ou mortes ! Tels les lichens et les parasites qui se développent sur les arbres malsains, n'étant pas la cause de leur décrépitude, mais naissant et prospérant parce que le tronc et les rameaux n'ont plus en eux la sève riche qui les protégeait contre ces parasites rongeants.

§ 213. — Anacéphaléose.

Avec un tel enseignement le Droit serait éclairé jusque dans ses profondeurs comme un grand réservoir transparent, comme une imposante machine dont, à travers les parois de verre, on verrait tous les rouages, tournants et mouvants, brillants, polis, aisés et clairs.

Saisi et ému par la beauté solide et splendide de ce spectacle entrevu comme une terre promise, Ihering s'abstrayant un instant du désordre, de l'empirisme, du détraquement, de l'arriérisme, des exagérations de certaines parties au détriment des autres, qui ne caractérisent que trop, au temps actuel, la matière juridique et son enseignement, — Ihering s'est écrié dans une enthousiaste extase :

Le Droit devrait apparaître comme un chef-

d'œuvre dans lequel la plus grande simplicité de l'idée fondamentale s'allierait à la plus admirable logique d'exécution et à une inépuisable puissance d'invention dans le choix des moyens. Il devrait joindre la plus extrême finesse des détails à la solidité de la charpente et à la limpidité de toutes les parties. Il devrait être une machine ingénieuse dans laquelle éclateraient à la fois l'art le plus raffiné et la simplicité la plus parfaite ! — Amen !

\ 214. — L'Enseignement du Droit et le Peuple.

Professeurs ! Étudiants ! Juristes ! Monde judiciaire ! N'est-ce que là et pour ceux-là que le Droit doit être enseigné?

On s'est accoutumé à le croire ! On s'est accoutumé à emprisonner le Droit dans les Universités et dans l'enceinte des Palais de Justice, où il est pratiqué par des hommes, des sacerdotes, ayant la mission spéciale de s'en occuper. En dehors de ces monuments, en dehors de ces hommes, il semble qu'il n'existe pas, au moins dans la conscience extérieure des peuples. Ceux-ci ont, pour ainsi dire, abdiqué au profit de la confrérie des jurisconsultes. Ils ont accepté que le Droit ne fût plus parmi eux, mais enfermé dans ces lieux hiératiques où on le conserve comme des prêtres gardent, dans les temples, des feux sacrés qu'on ne laisse pas s'éteindre.

Telle la notion du Droit, non seulement pour les juristes, mais, chose plus grave, pour la généralité. Il est hermétique; confiné, peu visible, secret; il constitue une science appartenant à quelques hommes, et les autres ne savent guère y entendre.

Et pourtant, lorsqu'on y réfléchit, d'où sort ce Droit? Quel est le terrain où il germe? Quels sont

ceux qui le forment ? — Nous l'avons vu : il sort de la foule, du peuple, de la nation. Et celle-ci semble l'ignorer; elle attend le Droit comme une denrée que d'autres doivent lui distribuer; elle ne s'en croit pas l'organe générateur. Elle sait à peine qu'incessamment elle le pratique et que c'est de lui, en grande partie, qu'elle vit.

Ainsi les sources ont été interverties!

On s'est alors trouvé en présence d'un malentendu énorme, déplorable ! Des législations se sont faites d'une manière artificielle : un désaccord s'est établi entre la Loi et la Société qu'elle doit régir, et celle-ci sentant la souffrance et l'injustice d'un tel système, s'est mise à protester, de plus en plus violemment, le murmure devenant cri, le cri se transformant en clameur, la clameur, — si on n'en tient pas compte, — présageant des bouleversements.

11 faut que cela change ! Il faut que le Droit qui a été ainsi enlevé à la masse, au peuple, à l'homme, à la race humaine, soit rétabli dans ses conditions primitives et que désormais, quand on pose un problème de législation ou quand un savant s'occupe d'un problème de Droit regardant en lui-même et ne considérant que ses conceptions, il écoute aussi le profond murmure de la masse d'où le Droit surgit.

Qu'on montre une chose, qu'on montre une personne, une action, une institution, qui échappe au Droit, qu'il n'enveloppe pas pour la contenir, la raffermir, en tracer les contours comme d'un robuste crayon. Le dômaine où il exerce son influence d'une manière sourde, sans éclat et sans tapage, est incomparablement plus étendu que celui où il apparaît à l'occasion d'un conflit, attirant momentanément l'attention, et, par la rumeur qu'il provoque, donnant l'illusion qu'il est la seule occasion pour le Droit de montrer sa puissance et ses bienfaits. La vérité est que, par une action constante, mais latente, pareille

à l'équilibre stable de la pesanteur, il régit et maintient, sans aucune interruption, l'organisme des sociétés. Que l'homme s'agite ou se repose, qu'il boive, mange, dorme ou travaille, qu'il pense, qu'il souffre, qu'il soit libre ou prisonnier, le Droit est là, le protégeant sans cesse et le dirigeant. C'est lui qui règle les infiniment grands et les infiniment petits, et de là provient sa complication prodigieuse. C'est bien en ce qui le concerne, qu'on peut rappeler l'ingénieuse image de Bastiat, s'efforçant de montrer l'importance de l'économie politique et, à l'occasion de chacun de ses phénomènes, mettant en relief ce qu'on voit, c'està-dire peu de chose, le fait bruyant et éphémère, et ce quon ne voit pas. c'est-à-dire l'immensité des choses poursuivant, avec une activité silencieuse, le développement de leurs forces et de leurs destinées.

Rien n'est plus salutaire î Quand un peuple, dans sa généralité, a le sentiment du Droit, quand il en a conscience, quand il trouve qu'il y a assez longtemps qu'on s'occupe pour lui des questions de Justice, quand il est décidé à reprendre des mains de mandataires devenus infidèles le travail des réformes sociales, ce jour-là, ce peuple change. Il n'y a pas pour l'intelligence humaine de préoccupation plus saine que celle du Droit. C'est avoir le sentiment le plus haut du devoir, non pas du devoir vague, comme il l'est lorsqu'il s'agit du devoir moral qui n'est codifié nulle part, qui est ondulant et changeant, mais du devoir visible, fixé dans la loi, indiscutable et indiscuté, respecté par tout le monde, du devoir qui constitue l'ordre social.

Dans ces conditions, le Peuple redevient indirectement et normalement lui-même législateur. Par ses misères et ses félicités, il inspire sans cesse ceux qui font les lois et ceux qui les appliquent. 11 leur transmet, comme dans les Jurys, une partie de son âme et de ses mœurs pour les mettre en rapport

exact avec la situation du moment au-dessus de toutes les conventions scolastiques et étroitement individuelles. Il ressemble au chimiste qui, se trouvant devant une cornue dans laquelle se passent des phénomènes, surveille ceux-ci, résume, concentre les résultats et les inscrit. Il revient ainsi véritablement à la vie, car on ne peut appeler vie un état de souffrance constant causé par une législation arbitraire, quelque symétriquement belle qu'elle soit. Lorsque la loi prend ses inspirations auprès d'êtres sensibles et misérables, elle est aisément juste. Il ne s'agit pas de biaiser et de faire de la législation irréprochable au point de vue de la méthode juridique ; il faut en faire d'irréprochable au point de vue de l'équité et de la fraternité.

A notre époque si agitée intellectuellement et si dramatique par la multiplicité et l'exigence de ses espoirs fraternels passionnés, quand les idées du Droit seront vulgarisées et répandues, lorsqu'une nation entière, à l'exemple des Romains aux jours héroïques de leur histoire, considérera le Droit comme un des intérêts dont chacun doit s'occuper, elle deviendra vite magnifiquement humaine, car elle sera vivante, elle se rapprochera de la réalité, elle se mettra en équation parfaite avec celle-ci, elle ne se trompera plus guère. Cette conviction résonne comme un refrain, réconfortant et sonore. C'est là qu'est le secret de l'ordre social ! Quiconque ne le comprend pas est un perturbateur!

Il est vrai que le peuple ne s'en doute pas; il fait du Droit absolument comme ceux qui , les pieds constamment sur le sol, sont soumis aux courants qui en sortent; ceux-ci s'écoulent en eux et ils ne les sentent point !

Or, ce n'est que lorsque sa pénétration et son influence bienfaisante et universelle seront comprises de tous, et qu'il entrera dans l'enseignement, non plus

comme une science supérieure et métaphysique, une science de laboratoire ouverte à quelques initiés, mais comme l'éducation même du caractère et le résumé des préceptes réels de la vie dans tous les temps, pour tous, et dans tous les lieux, qu'on pourra espérer sortir de cette anarchie morale et de cette guerre civile des âmes dans lesquelles les contemporains se débattent.

Point de nationalité heureuse et durable sans de grandes idées nationales communes, notamment sur la Justice. Alors que tant de sources séculaires d'accord et de sympathie sont à jamais taries et profanées, le Droit compris non plus seulement d'une sorte de caste qui se croit une élite comme toutes les castes, le Droit enseigné, pénétré en ses belles ordonnances, vulgarisé, aimé, respecté de tous, peut en faire jaillir encore!

Aussi faut-il donner au peuple le sentiment de la grandeur et de la beauté de cet effort. Il faut vulgariser le Droit, en le sortant des palais judiciaires et des universités où il moisit, en le sortant des cabinets d'études où il est chambré. Le Droit est un gaz salutaire, et hilarant par ses bienfaits, dont la force d'expansion est immense. Qu'il se répande et s'étende largement au dehors, que tout le monde y pense ! Il faut, dit-on, faire descendre l'Art dans la rue; que le Droit, lui aussi, descende dans la rue. Et qu'il soit admiré, défendu, choyé partout comme un beau culte.

Il y a donc un enseignement juridique à donner a tous. Rudimentaire soit , mais suffisant pour atteindre le but qui est de rendre la Nation juridique. Que de choses d'érudition inutile chargent les programmes des écoles moyennes et primaires ! Que de chronologies de batailles ! Que d'énumérations de personnages! Que de dates! Que de bibelots historiques, que de bagatelles idiotes! Combien plus on

fera pour former les âmes en leur disant ce qu'est le Droit dans son allure grandiose, en attirant l'attention des enfants et des adolescents sur la part inconsciente qu'ils prennent à sa production sociale! L'enseignement juridique doit devenir un organe de pénétration dans ces jeunes cœurs. Ils seront alors plus aisément des citoyens parce que le vrai Citoyen, éclairé, équilibré et ferme, c'est celui qui a la claire conscience de son droit et de celui d'autrui !

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