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Le Droit à Tétat Transcendantal (invisible

Les trois aspects que je viens d'esquisser constituent la visibilité du Droit dans les sociétés humaines, le Droit à ce point évident qu'il ne saurait être raisonnablement mis en question. C'est bien le Phénomène juridique, c'est-à-dire l'apparence extérieure à laquelle on se heurte à chaque instant et qui s'impose.

Mais ces trois faces capitales en lesquelles les

détails multitudinaires peuvent être ordonnés et groupés, ne sont-elles pas de simples effets, des manifestations sensibles d'une Force naturelle profonde, celle-ci cachée et, pourtant, d'une incontestable réalité? Ne sont-elles pas l'accotement matériel d'un abîme mystérieux? Ainsi tous les phénomènes de la pesanteur sont les expressions, perceptibles pour nos sens, de la Gravitation, cette grande Invisible dont nul ne doute et que nul n'a jamais connue et rencontrée en une forme matérielle, pas plus qu'il n'a rencontré la Divinité?

Les masses populaires qui exsudent le Droit dans ses expressions coutumières, les législateurs qui le cristallisent dans les lois, les théoriciens qui le recherchent et le décrivent dans leurs œuvres, et, finalement, les hommes en société qui utilisent toute cette préparation de la Loi à l'état abstrait, en appliquant celle-ci à leur vie quotidienne concrète, ne subissent-ils pas instinctivement la poussée d'un Droit existant aprioriquement en dehors d'eux, faisant partie de l'ordre universel; ne sont-ils pas les esclaves d'une raison intrinsèque des choses, dérivant d'une puissance supérieure, naturelle ou divine, constituant un des facteurs de la vie universelle, aveugle ou non? Ne se meuvent-ils pas en leurs actions minimes, de même que les astres et les planètes en leurs mouvements grandioses, obéissant de part et d'autre à une mécanique harmonieuse et préétablie?

On touche ici aux origines les plus obscures du Droit. Ne peut-on dire, le remontant comme un fleuve, — tel le Nil et ses sources longtemps mystérieuses, — les hommes l'utilisent dans leurs milieux sociaux, le prenant aux coutumes et aux lois; les auteurs de ces coutumes et de ces lois l'organisent, le prenant soit dans leurs instincts, soit dans les trouvailles des théoriciens ; mais ces instincts et ces trouvailles, qu'est-ce qui les inspire? — C'est I'Énigme du Droit.

Ce lourd problème a toujours été controversé et a divisé les Écoles. Il concerne l'Origine, la cause première du Droit, c'est-à-dire son iEtiologie. Je l'examinerai dans la huitième partie consacrée au Fondement du Droit dont il est une des faces, l'autre étant réservée à sa Téléologie. En tant qu'il porte sur un invisible en soi, il n'est pas un phénomène mais un Noumène. On trouvera expédient que je ne le traite pas ici, et que je me borne à l'indiquer, contraint que j'étais d'y toucher par le naturel courant qui y portait la réflexion à la suite des étapes précédemment parcourues dont il est le normal et inquiétant couronnement.

§ 31. — Le Droit comme ensemble organique.

Jusqu'ici j'ai considéré le Phénomène juridique qui travaille autour de nous, en ses parties s'étageant l'une au-dessus de l'autre par des plans superposés nettement délimités et de nature spéciale. Mais déjà, par la force d'inséparabilité des choses, je fus amené à esquisser les rapports qui existent entre ces apparents tronçons qui ne sont, en réalité, que les fractions d'un même Organisme se décélant à la moindre analyse et faisant apparaître le phénomène sous une allure nouvelle de suprême importance.

L'état pratique et positif du Droit suppose comme préalable son état légal (législatif ou coutumier), et celui-ci son état théorique (instinctif ou raisonné). C'est une dépendance réciproque en direction verticale. Mais, de plus, dans chacun de ces domaines se stratifîant l'un sur l'autre, il y a rapport entre tous les éléments dans le sens latéral. De telle sorte que l'ensemble forme une seule masse compacte douée d'unité organique ainsi qu'un corps humain, mais avec des dimensions gigantesques. C'est le Macro-

cosme du total, s'opposant à son contenu le Microcosme des détails; l'infini juridique enveloppant le fini; la majeure du Droit commandant sa mineure.

En vérité, en tant que vivant et fonctionnant, il se manifeste, en cet ensemble, comme une colonie de cellules juridiques. Il est un tout logique, systématique, un vaste enchevêtrement de milliers d'êtres et de rapports, une immensité où tout est emboîté et engrené, où tout est orchestré pour une symphonie d'effets sociaux. Il apparaît en composé de molécules : chaque droit particulier, chaque disposition légale, chaque conception juridique intellectuelle est une de ces molécules, analogues aux monades, aux protozoaires, aux êtres microbiens qu'on trouve au tréfond ténébreux et difficilement accessible de toute existence.

On peut opposer un droit particulier au Droit total, comme une œuvre d'art à l'Art, comme un mot au Langage, comme un chiffre à l'Arithmétique.

§ 32. — Le mot « Juiucité » comme appellation du Droit en tant qu'ensemble organique.

Un vocable manque pour distinguer nettement ce « Droit » total, d'un « droit » isolé. 11 semble qu'en Angleterre on ait une tendance à dire the Law quand il s'agit du premier, et a right quand il s'agit du second. Si ce mot-ci semble bon, ce mot-là est équivoque, ayant déjà le sens beaucoup plus restreint de Loi.

Puisqu'on dit homme, humanisme, Humanité, pourquoi ne pas dire droit, jurisme, Juricité? Après bien des hésitations et des réflexions, c'est cette désignation nouvelle que je propose. Elle est en accord, dans la logique de sa formation, avec le génie de la langue française et me paraît ne pas manquer d'euphonie.

Vraiment l'urgence d'un tel néologisme s'impose. A quels malentendus constants donne occasion l'homonymie entre « un droit » et « le Droit ».

Dans l'écriture on a la ressource d'opposer le D majuscule au d minuscule, et c'est ce que je fais au cours de ce livre, réservant le second à tout droit concret isolé, attribuant le D à tout ensemble organique et abstrait de droits, à tout corps de droits, fût-il le Droit au sens total, ou au sens fractionné comme le Droit civil, le Droit pénal. Mais quand on parle, comment faire pour éviter la possibilité du calembour amenant, en pénétrant dans l'esprit de l'auditeur, une confusion entre choses si essentiellement différentes?

Le Droit, sans autre qualification restrictive, avec un grand D, la Juricité, c'est donc le phénomène juridique en sa plus vaste amplitude.

Le Droit, ainsi épanoui, apparaît comme un majestueux paysage où les chênes, les hêtres, les pins, les bouleaux, les plaines, les collines, les eaux, les champs, quoique divers de dessin et de coloris, ne font qu'une chose unique et diaprée sous un ciel commun. Tel est l'admirable tableau qu'il s'agit maintenant d'étudier, non plus simplement, à première vue, dans ses aspects d'ensemble et de splendide superfîcialité, mais dans les éléments détaillés plus approfondis qu'on découvre en mettant en fonctionnement une analyse scientifique rigoureuse.

C'est à quoi sont consacrées les pages qui vont suivre, se dépliant dans l'ordre logique qui se présente de lui-même au chercheur et dont j'ai énuméré les stades en précisant au § 9 les termes de la Division que j'ai adoptée.

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