LE DRUIDISME : ORIGINE, HIÉRARCHIE, CARACTÉRISTIQUES
Théophile de Bordeu, qui fut un des élèves marquants de l'Ecole de Montpellier, écrivait, il v a un siècle et demi, dans ses Recherches sur l'histoire de la Médecine : « Je n'irai point,
empruntant ce que Le Clerc et d’autres rapportent des Drui-
des et de leur médecine, augmenter le nombre des histoires présentées en monnaie de bas aloi. Qu'importe au sujet que
je traite qu’on sache ou qu'on ne sache point quelques phra-
ses échappées à Pline et à César sur les danses et les sima- . . + CE . A grées que les Druides faisaient autour des vieux chênes, sur la pompe ridicule qu'ils employaient à la récolte et pour $
ainsi dire à la dispensation de leur gui de chène et de deux ou
trois autres plantes ? Sur les chansons qu'ils apprenaient à leurs jeunes druides? Eh! qui pourrait regretter ou se
. plaindre de ce que Tibère anéantit cette espèce de fanatiques. »
Je ne sais si cette conclusion est légitime, mais elle est sévère et voudrait être établie sous des bases précises. Je me propose d'examiner avec quelque attention le Druidisme dans ses rapports avec la médecine et d'éclairer, dans la mesure
de mes moyens, cette question, encore obscure, des Druides médecins.
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Je devrais auparavant, suivant la méthode médicale, étudier le terrain sur lequel s’est développé le Druidisme, et faire un tableau détaillé de la société gauloise. Mais ce serait
un gros travail, très spécial, et trop indépendant de celui que j'ai entrepris. 2 La tribu et la Cité gauloise eurent d’ailleurs leur vie propre, dans lesquelles, suivant les époques, les Druides jouèrent un rôle différent. Les Druides eux-mêmes ne dépendent de mon sujet qu'autant qu'ils ont des rapports avec l'art de guérir. Jene dirai rien non plus de cet être brave, orgueilleux, querelleur, curieux, observateur, un peu crédule qu'était le Gaulois ; je ne parlerai de ses croyances que lorsqu'elles pourront expliquer quelque procédé thérapeutique. Je fais
simplement remarquer en passant que parmi ces croyances,
beaucoup ont une origine préceltique, ligure où même préî . . . . . r .
hgure. Il devait en être ainsi des divinités topiques, ou des
forêts, des sources, des fleuves, des montagnes, des vents, .
tandis que les dieux d'alliance, les dieux communs, forces vagues et générales, venaient sans doute des Gaulois (1). Mais le Druidisme lui-même, d’où venait-il ? (2). Nous
n’en savons trop rien. César (3) lui donne la Bretagne comme L2
(1) Voir à ce sujet : Recherches sur la religion gauloise, de Camille Jullian ou, du même auteur, Histoire de la Gaule, Let IF, Paris,
1908. ee (2) Ce terme de Druide n'apparaît qu’assez tard dans l'histoire.
Diogène de Laërte (Vies et opinions des philosophes illustres en
40 livres. Livre I. Préambule), le fait remonter à Aristote, dans‘son
traité sur le Magique (apocryphe?). Je n'ai pas à faire remarquer
après tant d’autres plus autorisés que moi, que l'étymologie de Ôpôs, dervä, chêne, n’est vien moins que sûre. Vaut-il mieux celle-ci : Dru-vid, les très sages, d’après Thurneysen?
(3) César : Guerre des Gaules, livre VI, c. 13.
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patrie d’origine, mais son affirmation repose sur un : « on dit » À Beaucoup d’historiens modernes supposent que le Druidisme n’eût pas une origine très ancienne chez nos pères, . parce qu'il n'est parlé nulle part de ces Druides dans les récits des expéditions gauloises à travers le monde. Le Druidisme serait d'importation étrangère; les Gaulois l’auraient trouvé, dit d’Arbois de Jubainville (1) en Grande Bretagne, chez un autre groupe celtique, les Gaëls. « Avant les Druides, il n’y avait chez les Gaulois que les Gutuatri, c’est-à-dire les parleurs, ceux qui priaient les dieux ».
D’autres, comme J. Reynaud (2), ont cru à des rapports étroits entre les Druides et les Mages, ou autres sacerdoces . de l'Orient. L'idée n’est pas neuve et date de Diogène de Laërte ou de Dion Chrysostôme.
Camille Jullian pense, lui, que le Druidisme serait bien d’origine gauloise. D'abord, dit-il, les chefs qui commandaient les tribus étaient rois, juges et prêtres à la fois; la séparation entre les chefs politiques et religieux ne se serait faite que plus tard. Peut-être que « les Druides n'étaient que
desrois déchus, rejetés dans le service des dieux... Les deux frères ennemis, Diviciac et Dummorix, celui-là Druide, celuiei magistrat et tyran, sont à la fois le symbole et la marque du dédoublement de la royauté de sde en roi sacré et roi politique » (3).
Cette hypothèse me sourirait assez, mais je n’exclurai pas non plus absolument l'opinion de S. Reinach (4), qui croit
. () Dhs de Jubainville : Les Druides et les Dieux celtiques à formes d'animaux. Paris, 1906.
(2) J. Reynaud : L'Esprit de la Gaule, Paris 1864.
(3) Camille Jullian : Recherches sur la religion gauloise. . (4)S. Reinach: L'art plastique en Gaule, et le Druidisme, revue celtique, 1892.
que dans les pays celtiques de l'Occident, le Druidisme est antérieur aux Celtes eux-mêmes (1). Je dirai donc, sous toutes réserves, que les Gaulois ont trouvé en Gaule des prêtres aborigènes, ligures ou antérieurs encore aux ligures, qu'ils opt pourchassés peut-être d’abord, et admis peu à peu au sein de leurs tribus. Puis, les races et les religions se sont. fusionnées, ces prêtres sont devenus les Druides, ou plutôt, ont formé, en regard des « rois déchus » de Jullian, une foule de prêtres inférieurs, qui se rangent plus ou moins dans les divisions que Strabon (liv. IV), Diodore (liv. V), Ammien Marcellin (iv. XV), nous donnent. - D ailleurs, j'ai peine à admettre cette division si nelté de Strabon en Bardes, Vates et Druides.Il est probable, comme nous le dit César (2), qu'il y avait des Druides proprement dit, castle aristocratique du même rang que les chevaliers, qui chaque année élisaient leur chefsur le territoire des Carnutes ; mais « à côté de ces ministres élablis pullulaient et vaguaient les prophètes et les devins, prédisant l'avenir, chantant des vers mystérieux, interprètes des vols d'oiseaux, des astres et des entrailles des victimes, cueilleurs de simples et de plantes magiques, vendeurs d’amulettes, et en tout celà, sans doute, agents, espions, officieux ou serviteurs des Druides, plèbe ambulante le long des grandes routes et stagnante autour des grands sanctuaires, milice bavarde et insinuante de la prêtrise souveraine. Des prêtres, c'étaient ceuxlà, surtout, je suppose, que le vulgaire voyait et entendait ; c’étaient des vagabonds du clergé qui prenaient contact avec le peuple pour les affaires religieuses de chaque jour. On les
(1) Jullian ne rejette d’ailleurs. pas complètement cette opinion. Voir Histoire de la Gaule, Il. 410.
(2) César, liv. VE, ©. 13.
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admirait dans leur costume lorsque, par exemple, vêtus d’une tunique blanche, couronnés de feuilles de chêne, armés d’une faucille dorée, ils s’en allaient couper sur un arbre la branche miraculeuse du gui. Ils faisaient l'étonnement de l'étranger ; et, presque toujours, quand les Romains parleront des Druides et de leurs pratiques, ils songeront à ces hommes, Sorciers,charlatans et magiciens, manieurs en sousordre des choses divines » (1).
C'est d'eux que je dois m'occuper particulièrement,
il est vraisemblable que, seuls, ils exerçaent l'art de guérir. Je les appellerai Druides pour me conformer à la tradition, bien que nous ne sachions pas nettement à quelle catégorie de prêtres s 'appliquait ce litre. :
Quant aux autres, aux Druides ee dit, grands pontifes des choses divines, éducateurs de là jeunesse, gardiens de la tradition, ils ont pu, sans doute, incidemment s'occuper de médecine (2), mais assez tard, à l’époque ou leur institution disparaissait ou se transformait, et où eux-mêmes m'étaient plus, par suile des persécutions qu'ils subissaient, qu'une horde de prêtres inférieurs, méprisés des prêtres nouveaux, les chrétiens.
(4) Cam. JuHian : Histoire de la Gaule, IF, p. 109.
(2) Sprengel (Hist. de la médecine, trad. Jourdan) fait remarquer que chez les Egyptiens, il y avait plusieurs classes de prêtres, désignés par Moïse, Hérodote, Chérémon le Stoicien, CI. d'Alexandrie ; c'étaient les derniers de la caste qui apprenaient les six derniers livres d'Hérmès, et se livraient aux pratiques de la médecine ordinaire. La haute médecine, celle des formules magiques, élait réservée aux prêtres supérieurs. Le rapprochement avec le Druidisme se fait de lui-même. Rien n’est moins étonnant : je dirai, dans le cha- pitre suivant, que la médecine à ses débuts a été exercée par des
prêtres, et, comme c'était un art inférieur, on en chargeait des sous-
ordres.
DL