THÈSE DE LA NÉCESSITÉ ET THESE DE LA RELATIVITE
vie. D'une part, la Morale n'a pas de sens en dehors de la vie, mais, d'autre part, ce sens n'est pas n'importe quel fait de la vie ou la vie elle-même dans son ensemble ; il est le sens de la vie. Il en est de même du rapport entre la Logique et la Psychologie. D'une part, la science nécessaire qu'a en vue la Logique n'a pas de sens en dehors de la vie psychique contingente, mais, d'autre part, ce sens n'est pas réalisé dans n'importe quel fait de cette vie ou dans celte vie même en général ; il est le sens de cette vie; et, en tant que tel, il reste toujours un idéal plus ou moins réalisé dans le monde donné, mais jamais complètement réalisé dans ce monde. Prenons un exemple. Pourquoi formulons-nous le principe de contradiction comme quelque chose qui existe, mais qui ne devrait pas exister? C'est, d'une part, parce qu'il y a effectivement des contradictions, et c'est, d'autre part, parce que de pareilles contradictions ne doivent pas exister dans ce qui est vraiment vrai . On voit donc pourquoi les logicistes et les psychologistes continuent à se disputer. C'est, d'une part, parce qu'il y a en effet une logique pure qui, en lant que telle, a des rapports plus directs avec la logique pratique qu'avec la psychologie, et les logicistes, qui partent de cette logique pure, ne voient pas, évidemment, comment la logique pratique pourrait sortir de la psychologie et non pas de la logique pure; c'est, d'autre part, parce qu'il y a, en effet, une psychologie qui, en tant que telle, a des rapports plus directs avec la logique pratique qu'avec la logique pure, et les psychologistes qui partent de cette psychologie ne voient pas, évidemment, comment la logique pratique
pouiTait sortir de la logique pure et non pas de la psychologie. Ainsi, la logique pratique — la logique usuelle, — est le passage de la psychologie à la logique pure ou, plus justement, la réalisation actuelle de la logique pure dans la psychologie. Il est donc aussi illégitime de soutenir la thèse de la nature absolument antipsychologique que de soutenir la thèse de la nature absolument psychologique de la logique pratique. Il est aussi illégitime de soutenir d'une manière exclusive la thèse de la nature nécessaire que de soutenir la thèse de la nature relative de la science.
Par conséquent, la vérité ne se trouve ni du côté du logicisme exclusiviste de Husserl, ni du côté du psychologisme exclusiviste de Jérusalem. Mais alors, se trouvet-elle du côté de la thèse plus modérée de Benno Erdmann, de Riehl, de Cohen,, thèse qui semble en effet vouloir expliquer le double caractère de relativité et de nécessité de la science humaine? JXous venons d'analyser cette thèse et nous venons de voir qu'elle est au fond une autre forme de la thèse de Kant. Pour la juger, nous devons donc nous demander ce que vaut au juste la propre thèse de Kant.
3. A un moment donné, avec les Rêves d'un visionnaire et surtout avec la Dissertation^ Kant dit que la véritable connaissance humaine sortant de la limitation des Sens par la Raison et inversement, il js'ensuit que l'objet essentiel de la Logique, surtout en Métaphysique, qui est la science par excellence', consiste à veiller soi-
1. Au moment de la Dissertation, Kant n'est pas encore en possession de cette distinction entre la science et la métaphysique qui
THÈSE DE L'ENTfiNDEMENT SENSIBILI-INTELLIGIBLE 99
gneusement à ce que les principes propres de la connaissance sensible ne franchissent pas leurs limites et n'aillent pas toucher aux choses intellectuelles '. Ce moment, qui pose le dualisme logique d'une manière si radicale, constitue, pour nous, le point culminant de la manifestation du génie de Kant; mais il ne constitue encore qu'une étape de la marche que Kant devait accomplir, mais que malheureusement il n'a pas accomplie. En effet, une fois le problème de la connaissance, et par suite de Fobjet essentiel de la logique, posé et précisé comme il l'a été par la Dissertatioiiy il restait à en trouver la solution. L'objet de la logique consiste à veiller soigneusement à ce que les principes de la connaissance sensible ne franchissent pas leurs limites et n'aillent pas toucher aux choses intellectuelles ; mais comment la logique réalise-t-elle son objet ainsi précisé. Voilà ce à quoi Kant a été loin de chercher et de trouver une réponse satisfaisante. Car, par la réponse qu'il en donne dans la Critique de la raison pure, le génie de Kant descend au lieu de monter. A vrai dire, dans la Dissertation, Kant ne se demande même pas quelle pourrait être la
constituera l'un des éléments fondamentaux de la Critique de la raison pure. En voyant donc dans la métaphysique la science par excellence, il est encore loin de la manifestation proprement critique de son génie; il ne fait que se conformer, quoique déjà d'une manière assez indépendante, à la tradition philosophique de son temps.
1. « Omuis metaphysica? circa sensitiva atque inteliectualia methodus ad hoc potissimum praeceptum redit : sollicite cavendum esse, ne principia sensitivœ cognitionis domestica lerminos suos migrent a inteliectualia afficianf. » [De Mundi sensibilis atque Inlelligibilis furma cet principis, 1770, vol. II, sectio V, par. 24, p. 4H).
solution du problèaie qu'il venait de poser. Cependant, dans les années qui suivent la Dissertation et qui précèdent la Critique de la raison piire^ Kant en est manifestement agité*. Le dualisme posé par la Dissertation ne pouvait pas rester tel quel; il devait être posé d'une manière, ou bien plus forte ou bien plus atténuée, car il devait répondre à la question de savoir comment la logique réalise-t-elle son objet. Mais tel qu'il se présente dans la Dissertation^ ce dualisme devait être posé plus fortement plutôt que plus faiblement*. Cependant, Kant finit, comme on le sait, par résoudre ce problème, dans la Critique de la raisonpure, en atténuant ou en conciliant, au moyen de l'entendement comme troisième terme (intermédiaire), et nullement en posant plus fortement — ainsi que l'exigeait la Dissertation, — le dualisme de la sensibilité et de la raison sur lequel portait ce problème. Est-ce uniquement à la suite de l'influence de Hume que Kant résout de la sorte le problème du dualisme de la Dissertation'! C'est Hume qui — dit Kant lui-même — m'a réveillé de mon sommeil dogmatique*. Cet aveu de Kant a, certes, son importance, mais non pas, peut-être, dans le sens qu'on lui donne d'habitude. L'influence de
1. Cf. la lettre à Marcus Herz (7 juin 1771) où Kant dit qu'il est préoccupé par le problème du rapport entre la sensibilité et la raison {Briefwechsel, vol. I (X), p. 117).
2. Cf. surtout section II, par. 4 : « Tout ce qui est pensé sensitivement est une représentation des choses teUes qu'elles apparaissent, tandis que tout ce qui est pensé intellectuellement est une représentation des choses telles qu'elles sont. »
3. Prolegomena zu einer jeden kiinftigen Metaphysik, 1783, Vorwort, vol. IV, p. 260.
THÈSE DE l'entendement SENSîBILI-INTELLIGIBLE 101
Hume est une occasion fortuite plutôt qu'une cause proprement dite de la manière dont Kant pose et résout dans la Critique de la raison pure, la question du rapport entre la sensibilité et la raison. En effet, si nous comparons la lettre à Marcus Herz, que nous venons de mentionner, avec une autre lettre, toujours au même mais postérieure, nous trouvons dans la première une certaine position du problème du rapport entre la sensibilité et la raison, et dans la seconde une certaine autre position du même problème. Dans la première, Kant semble s'être posé la question absolument dans Fesprit de son propre génie ; dans la seconde il paraît la poser surtout dans l'esprit de Hume, car il se demande à la manière de celui-ci : Sur quel fondement repose le rapport de ce que Ton nomme en nous représentation à l'objet*? C'est exactement sous cette forme même que la question sera posée par la Critique de la raison pure . Cependant, qu'on y regarde attentivement. C'est toujours du même problème qu'il est question : dans la première comme dans la seconde lettre, Kant ne fait autre chose que tourner et retourner le problème posé par la Dissertation afin d'en trouver la solution, mais sans arriver à en bien préciser le sens. Est-ce l'influence de Hume qui provoque la forme donnée au problème dans la seconde lettre et par suite dans la Critique de la raison pure? C'est possible. Mais il n'en est pas moins vrai qu'on trouve les germes de la Critique de la raison pure avant même la Dissertation.
Ainsi, dans le Programme des leçons pour le semestre