Cf. plus haut, chap. I, par
THÈSE DE LEXTEXDEMENT SEXSIBIL.I-INTELLIGIBLE 105
Pour nous, la thèse de Kant sur l'entendement est : 1° arbitraire; 2° contradictoire; 3° insuffisante.
Certes, Kant a bien raison de dire que notre manière de connaître se caractérise surtout par son dualisme. C'est là un de ses grands titres de gloire. Mais poser, d'une part, ce dualisme logique et garder encore, d'autre part, même sous la forme dune révolution copernicienne, l'opposition classique entre l'objet qui est connu et l'esprit qui connaît, c'est tomber fatalement dans l'arbitraire et, par suite, dans la contradiction.
Pour expliquer la science, Kant est parti, comme presque tous les philosophes d'ailleurs, d'une opposition entre l'objet qui est connu et le sujet qui connaît. Or, ainsi que nous le verrons lorsque nous aurons à exposer notre propre thèse, il y a là une opposition qui a sa source dans la nature profondément dualiste de notre manière môme de connaître plutôt que dans le rapport entre l'objet qui est connu et le sujet qui connaît. Mais peu importe pour le moment. Kant, malgré son inclination à la fois dualiste et antidogmatique, est parti de cette opposition, et il s'est agi pour lui de surmonter les difficultés soulevées par elle. Comment la science est-elle possible? S'il avait dit avec ses prédécesseurs que la science était l'image de l'objet dans l'esprit, il se serait heurté aux mômes difficultés qu'eux, et, de plus, il aurait été amené à considérer comme superflue l'existence du dualisme logique, existence à laquelle il croyait tant. Aussi recourt-il à la fameuse révolution copernicienne : Ce n'est pas la connaissance qui se règle sur l'objet, mais c'est l'objet qui se règle sur les principes de la connaissance. Mais : 1° La révolution
copernicienne ne pouvait que le conduire à une explication de la science donnée par le seul dualisme logique, c'est-à-dire à une explication de la science donnée en dehors de la considération de l'objet sur lequel portait la science qu'il s'agissait d'expliquer. — Ce qui est manifestement arbitraire ou plus exactement contraire à la donnée même du problème qu'il se pose. Car toute la question est justement de savoir comment la science jaillit du rapport entre l'objet qui est connu et le sujet qui connaît. — 2° L'éloignement de l'objet ne pouvait que l'éloigner de son dualisme logique et, par suite, de son antidogmatisme, — pour le plonger dans un milieu moniste et dogmatique. Car la science ne peut venir que de l'accord et nullement du désaccord des termes d'un rapport donné. Or, dans le cas du seul dualisme logique de Kant, d'où pouvait venir cet accord? L'oiseau Phénix renaît de sa propre cendre. Kant veut éviter le problème de l'objet', mais il est forcé de poser le problème de l'entendement. C'est l'entendement, on le sait, qui, selon Kant, réalise l'accord du sensible et de l'intelligible d'oii jaillit la science. — Mais le nouveau Phénix, le Phénix de Kant, c'est-à-dire l'entendement, ne constitue-t-il pas une contradiction? Oui, c'est arbitrairement que Kant a brûlé l'ancien Phénix et c'est une contradiction qu'il a ainsi engendrée. — L'entendement tel qu'il a été conçu par Kant, à savoir comme faculté de nature à la fois sensible et rationnelle, est une contradiction. Et c'est ce qui a été
1. rsous disons « éviter » et non pas « supprimer » ; car quoi qu'en disent certains de ses interprètes, Kant est, au fond, bien réaliste.
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déjà remarqué. « Selon Kant, dit M. C. Radiilescu-Motru, la liaison entre les impressions des sens ne vient pas des sens eux-mêmes mais de l'organisation de l'esprit. Ce qui vient des sens est constitué par des éléments qui n'adhèrent pas les uns aux autres ; c'est comme une poussière de sable qui pourrait, à tout moment, se disperser au souftle du vent ; tandis que ce qui apporte la force de l'adhérence à ces éléments, — le ciment qui lie la poussière de sable, — vient de l'unité d'aperception, c'est-à-dire de la conscience de soi. S'il n'y avait pas cette conscience de soi {SelbstbewHsst-sein), alors il n'y aurait plus de conscience des objets, car dans ce cas les impressions venues des sens se disperseraient tout aussi vite qu'elles seraient venues^ sans entrer en relation les unes avec les autres, sans former dans notre mémoire des objets unifiés et persistants. — Comme beauté architectonique il n'y a rien à dire; le système est bien lié. Mais voyons la valeur et surtout l'origine des matériaux. D'un côté sont les impressions venues des sens; de l'autre est l'unité synthétique de l'aperception. Les premières n'ont pas le pouvoir de se lier entre elles ; la seconde est la force même de lier, mais sans résultat pratique tant qu'il n'y a pas une matière à laquelle elle s'applique. Et alors voici la première question qui se pose : Gomment comprendre la coopération entre les impressions des sens et l'unité d'opération? De quelle manière les formes de l'aperception viennentelles travailler les matériaux des sens? Il ne peut pas s'agir d'une simple superposition. Les formes de l'aperception pénètrent et façonnent selon leurs règles les impressions des sens. Mais de quelle manière une semblable opération
a-t-elle lieu? Kant a soupçonné la question et voici ce qu'il répond : Avant d'entrer dans l'unité de l'aperceplion pure, les impressions des sens subissent différentes autres organisations dans la conscience empirique. Elles sont liées ensemble par la fonction d'appréhension de la mémoire et surtout par la fonction de l'imagination. De sorte qu'entre les données des sens il existe, par conséquent, une affinité antérieure qui les fait s'associer ensemble. Mais la différence entre cette affinité et la liaison qui se produit par l'unité d'aperception est celle-ci : l'affinité antérieure donne seulement des synthèses empiriques, c'est-à-dire passagères, tandis que l'unité d'aperception donne des synthèses a priori; les premières synthèses se trouvent dans la conscience empirique (et elles font l'objet de la Psychologie) tandis que les synthèses a priori forment les éléments des jugements scientifiques et constituent les vérités universelles et nécessaires. La réponse de Kant à la question posée est, on le voit bien, loin d'être satisfaisante. Elle ne fait en réalité qu'en changer les terme?. De sorte qu'une nouvelle question se pose : comment compr3ndre la coopération entre les synthèses a priori de l'aperceplion pure et les synthèses passagères de la conscience psychologique? Par quoi passe-t-on des unes aux autres? Pour résoudre la nouvelle question, Kant recourt à la nature dualiste de l'entendement. Celui-ci est d'une part spontané^ c'est-à-dire qu'il est la force même qui travaille sur les données des sens; mais d'autre part il est Yidentité même, c'est-à-dire qu'il est la propre loi selon laquelle il travaille les données des sens. Or, peut-on soutenir qu'il n'y a pas là une contradiction manifeste?
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Non, certes. Car ce qui est spontané ne peut pas avoir une identité mathématique' ».
Ainsi, il n'y a pas de faculté humaine qui puisse être de nature à la fois sensible et intelligible. — 3° Mais même si elle n'était pas contradictoire, cette conception de Kant sur l'entendement n'en serait pas moins insuffisante. Car elle est au fond la conception d'une logique immuable qui nous explique la possibilité de la science dans une conscience en général, purement formelle, et non pas dans la conscience humaine qui nous est réellement donnée. Ce n'est donc qu'en apparence que cette thèse nous explique le double caractère de relativité et de nécessité de la science. En réalité elle établit une cloison étanche entre la nécessité et la relativité.
Or : 1' la science vraiment humaine n'est science qu'en tant qu'elle est une forme et une matière bien fondues ensemble; 2° dans la science ainsi conçue il faut distinguer entre la science déjà acquise et la science qui sera acquise, c'est-à-dire entre la science proprement dite et l'effort scientifique ou l'histoire de la science. Car, ainsi que l'ont montré MM. Rickert et Xenopol, la science proprement dite porte sur ce qui est répétition par excellence, tandis que l'effort scientifique, ou l'histoire de la science, consiste dans la succession, c'est-à-dire dans ce qui est l'opposé même de toute idée de répétition, — et il est indispensable de distinguer entre la science passée ou la science déjà acquise et l'effort scientifique ou la science
1. G. Radulescu-Motru, La Conscience transcendantale; Critique de la philosophie kantienne. {Revue de Métaphysique et de Morale, numéro de novembre 1913.)
future*. — Ce qui veut dire que la logique en tant qu'explication de la science passée peut être immuable et avoir son fondement dans une logique purement formelle ; mais en tant qu'explication de la science future, la logique ne saurait avoir son fondement immédiat que dans l'histoire de l'esprit humain. Et c'est, précisément, surtout cette seconde logique qui nous intéresse le plus, quoiqu'elle ait nécessairement son point de départ aussi bien que son point d'arrivée dans la première. Car le grand intérêt philosophique du problème de la connaissance est avant tout et surtout un intérêt profondément humain. Ce qui nous intéresse, nous les hommes, c'est de savoir ï comment la science est possible dans une conscience | humaine et non pas dans une conscience en général. Ce qui importe, c'est de savoir comment l'esprit individuel s'efforce ou doit s'efTorcer de s'élever par la science à l'esprit de plus en plus universel et suprême. S'il existe une philosophie, c'est parce qu'il existe un effort scientifique humain, et la philosophie doit constituer une logique qui nous apprenne la marche de cet effort auquel nous devons prendre part et qui, comme telle, ne saurait être aussi immuable que l'a supposé Kant.
Par conséquent, l'entendement tel qu'il a été conçu par Kant, pour en faire l'objet essentiel de la logique, est une fiction ou un non-sens.
Mais cette thèse conciliatrice de Kant, si arbitraire, si contradictoire et si insuffisante en tant qu'appliquée à
1. Rickert, Die Grenzen der natunvissenschaftlichen Begnffsbildung z. logischen Einleitung in die historischen Wissenschaften, Leipzig, 1896. — A. û. Xenopol, Principes fondamentaux de Vhistoire, Paris, 1899.
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rentendement, ne devient-elle pas légitime et suffisante si elle est appliquée à l'objet? Peut-être. Mais nous ne saurions répondre d'une manière précise a cette question avant de résoudre le problème lui-même du dualisme d'où nous sommes forcés de partir dans l'explication de la science. Car mettre la science, si peu soit-il, en fonction de l'objet, c'est revenir à l'ancienne thèse d'avant Kant, c'est-à-dire que c'est poser de nouveau et dans toute sa force le problème du dualisme d'où est parti Kant.
Que faut-il donc faire pour résoudre le problème du dualisme logique d'où nous sommes forcés de partir dans l'explication de la science? Nous tenir à la propre thèse de Kant? Mais nous venons de voir que cette thèse est aussi arbitraire que contradictoire et insuffisante. — Revenir à l'ancienne méthode d'avant Kant? Mais Kant en a déjà montré la faiblesse. — Il ne nous reste donc qu'à nous demander s'il ne faut pas nous placer plutôt à un point de vue différent à la fois de la conception de simple réduction sans opposition d'avant Kant et delà conception kantienne d'opposition conciliable des termes du dualisme logique.