CHAPITRE m
La Méthode radicalement dualiste.
1, Introduction. — 2. L'explication du double caractère de relativité et de nécessité de la science. — 3. L'explication de la tendance dogmatique.
1. Ce que nous venons de voir jusqu'ici semble nous inviter à partir dune opposition radicale entre les termes du dualisme logique qui nous est primitivement donné, si nous voulons expliquer la science. Mais un point de départ radicalement dualiste est-il vraiment légitime? Peut-être sa nécessité est-elle une pure illusion, ou, en tout cas, une exigence chimérique. Car : 1*' en partant du dualisme même qui nous est primitivement donné, comment arriver néanmoins à l'accord des deux termes, accord qui doit exister pour expliquer la science, vu que cet accord ne saurait plus être ni le résultat d'une réduction sans opposition, comme le croyaient les philosophes d'avant Kant, ni le résultat d'une conciliation par des concessions réciproques que les deux termes se feraient l'un à
l'autre, comme le croient les kantiens? 1" en partant du dualisme même qui nous est primitivement donné, n'allons-nous pas être obligés de renoncer à cette tendance dogmatique qui est si forte en nous et qui paraît être le ressort même de la science? Car le dualisme est manifestement l'antithèse même du dogmatisme : ce que nous disent par exemple les sens est contredit par la raison et inversement. Et n'est-ce pas justement la légitimité de cette tendance dogmatique qui a empêché Kant lui-même de prendre dans toute sa réalité le dualisme logique? La réponse est que de la sorte nous arrivons : 1" non pas seulement à l'accord général qui doit expliquer la science en général, mais encore et surtout à cet accord spécial qui explique la science véritablement humaine, c'est-à-dire la science à la fois profondément relative et profondément nécessaire; 2° nous arrivons ainsi à voir sous une lumière plus grande que dans le cas contraire la nature de la tendance dogmatique qui nous empêche d'admettre la réalité du dualisme logique.
Mais avant de montrer : 1° comment le dualisme logique pris dans sa pleine réalité nous explique de la manière la plus satisfaisante possible le double caractère de relativité et de nécessité de la science humaine; 2° comment le dualisme logique pris dans sa pleine réalité nous conduit à la source même de notre tendance dogmatique, il est bon peut-être de rappeler aussi que cette thèse radicalement dualiste vers laquelle nous nous acheminons est loin d'être une nouveauté arbitraire, un paradoxe impossible à faire entrer dans le cadre d'une vue philosophique et générale de la réalité. En effet, elle
a toujours existé comme tendance, et elle est à l'heure actuelle, surtout en France, fortement préparée pour passer de son état de puissance à son état d'acte.
« L'observation, dit M. André Lalande, nous montre dans les choses deux actions qui se limitent perpétuellement. Tous les anciens, rapporte Aristote, prennent comme principe des choses deux contraires, le froid et le chaud, la condensation et la raréfaction, la guerre et la paix. Cette vue de l'esprit, suggérée par une méditation presque passive, mais portant sur un grand nombre de faits, se trouve confirmée par l'étude approfondie el méthodique que font les sciences modernes d'un petit nombre de faits choisis parmi ceux que nous avons le plus de facilité à pénétrer. Si tous les corps se laissaient également traverser par les ondulations de l'éther, rien ne serait visible; si l'éther était partout à un égal degré de pression, ces ondulations même n'existeraient pas. HoAsao; -aTT,p ravTtovi. Il en est de même de l'être vivant. Mais ce qui le caractérise est que, tandis qu'un morceau de cuivre ayant absorbé la chaleur solaire la cède immédiatement et suivant une loi d'uniformité rigoureuse aux corps qui sont en contact avec lui, le vivant, au contraire, garde dans une sorte d'enceinte adiabatique l'énergie qu'il a ainsi reçue, et n'en fait usage que pour se jeter sur sa proie et augmenter ainsi la matière qu'il façonnera sur son type-. Le dualisme qui reste ainsi en quelque sorte
1. André Lalande, La Dissolution opposée à révolution dans les sciences physiques et morales, 1 vol. de viii-492 p., Paris, Alcan, 1899 par. 123, p. 31(3-374.