‹ Le dualisme logiqueChapitre 38 sur 90 · IhicL, p · texte numérisé non relu

IhicL, p

136 LA MÉTHODE HADICALEMIiNT DUALISTE

parce que la terre est le lieu des corps pesants, et si le feu monte vers le ciel, c'est pour une raison de même nature*.

3° Nous arrivons enfin à l'espace cartésien et kantien. Toutes les qualités sensibles qui différenciaient l'espace social se sont fondues dans l'identité. Il n'y a plus de centre. Toutes les directions, toutes les régions sont équivalentes et rigoureusement substituables. Et l'identité apporte avec elle l'infinité. S'il y avait une limite, la partie de l'espace qui toucherait cette limite serait aiitre^ en qualité ; elle aurait une propriété que les autres n'auraient pas.

Par conséquent, l'espace le plus rationnel diffère de l'espace le plus sensible par le fait d'être identique pour les divers individus, identique pour les divers peuples, identique dans ses parties et ses propriétés. Il est donc devenu de moins en moins individuel, subjectivement et objectivement.

On peut en dire autant : de l'idée du fini qui est la catégorie par excellence de tout ce qui nous est donné empiriquement, mais qui, dès que nous cherchons à la pénétrer plus profondément, conduit fatalement à l'idée d'infini, c'est-à-dire à la catégorie par excellence de la pensée ; du nombre concret formé d'unités individuelles et qualitativement différentes, en face du nombre

i. Eduard Zeller, Die Philosophie der Griechen, I. Teil, II. Aufl., Tubingen, 1856, p. 603; note 2, p. 604-605. — Cf. aussi Brocliard et Dauriac, Le Devenir dans la philosophie de Platon, Bibliothèque du Congrès international de philosophie, Paris, Armand Colin, 1902,1V, p. 119-120.

abstrait, dont les imités sont rigoureusement indiscernables; de la causalité, conçue d'abord, soit comme une efficacité technique, soit comme une responsabilité sociale; elle se rationalise en s'approchant de plus en plus de l'identité de Leibniz : « Il y a toujours adéquation de la cause pleine et de l'effet entier*. » Le cas du problème de la causalité chez Kant est très éloquent à cet égard. Kant commence par se dire : « Je comprends très bien comment une conséquence est posée par un principe suivant la règle de l'identité... Mais comment dois-je comprendre que, par le fait que quelque chose existe, quelque autre chose existe aussi, en dehors de tout principe d'identité?^ » Or, on sait comment ce problème est résolu par Kant dans la Critique de la raison pure : en faisant appel aux principes de la raison qui introduisent de l'unité dans la diversité^? Et à l'heure actuelle, la manière la plus plausible d'expliquer la causalité est d'y voir, comme l'ont fait des philosophes contemporains, le principe d'identité en tant qu'intelligible travaillant sur le sensible *.

La raison n'est donc pas seulement un simple catalogue de principes, catalogue qui, comme tel, est formé plus ou

1. Voir les mots « causalité » et « cause » dans le Vocabulaire technique et critique de la Philosophie, mai 1903, fasc. 3, du Bulletin de la Société française de Philosophie, notamment p. 165.

2. Kant, Versuch den Begriff der negativen Grôssen in die Weltweisheit einzufuhren, 1763, vol. II de l'Éd. de l'Acad. de Berlin, III. Abschnitt, Allgemeine Anmerkung, p. 202 et suiv.

3. Cf. C. Radulescu-Motru, Zur Enticickelung von Kants Théorie der yaturcamalUàt {Philosophische Studien, vol. IX, 1894).

4. André Lalande, Le principe de causalité {Revue philosophique, 1890); Meyerson, Identité et Réalité, etc.

moins empiriquement et après l'expérience, mais encore et surtout une fonction primordiale qui engendre des principes, variables sans doute, mais perfectibles, et dont la perfection se mesure à ce qu'ils introduisent d'identité dans la matière sensible. Mais pour bien comprendre la raison ainsi conçue, il est nécessaire d'avoir toujours présente à l'esprit la distinction suivante qui correspond profondément à la réalité historique : La raison existe sous une double forme qui explique bien des équivoques dans l'emploi du mot Raison : La raison consti niante, c'est-à-dire la tendance invariable que nous avons essayé de caractériser dans les pages précédentes; la raison constituée qui constitue le « bon sens » de chaque époque^ et qui, par suite, est variable, relative aux connaissances empiriques du moment oiî elle s'exprime, et susceptible d'un progrès indéfinie

Par conséquent, la première catégorie est le principe même d'intelligibilité, ou le double principe de raison suffisante et d'identité, et c'est avec cette première catégorie que commence la véritable connaissance. Quant aux autres catégories et quant aux connaissances en général qui en découlent, nous disons qu'elles sont le résultat du triomphe de l'intelligible, ainsi posé, sur le

Page 1