CHAPITRE PREMIER
La Méthode kantienne ou de conciliation.
1. Débat, rationaliste-intuitionnisle. — 2. Kant. — 3. Histoire générale du kantisme en Allemagne. — 4. Benno Erdmann. — 5. Cohen. — 6. Husserl. — 7. Riehl. — 8. Jérusalem.
1. La logique au temps de Kant traversait une crise très analogue à celle de nos jours. Alors, comme aujourd'hui, on se demandait : « Dans quelle mesure la logique peut-elle être une méthode propre à la Métaphysique? ».
Cette crise fut provoquée par le rationalisme outré de Wolff. Celui-ci croyait que c'est seulement en nous conformant le plus strictement possible aux règles du raisonnement logique, que nous pouvons arriver à avoir de véritables connaissances en matière de Métaphysique. Aussi écrit-il sa Philosophia prima sive Ontoiogia ?7iethodo scientifica pertractata, pour montrer que la Métaphysique est la science par excellence, vu qu'elle est la science démonstrative par excellence. C'est seulement grâce à la logique (c'est-à-dire au raisonnement), dit-il, qu'on peut
entreprendre cette explication métaphysique du monde dont l'homme a tant besoin, parce qu'elle a le double avantage d'être plus près de la réalité que l'explicalion purement mécanisle, dite scientifique, et qu'elle r;!pproche l'homme de son but : Dieu. D'ailleurs la sensation n'est que la connaissance confuse que la logique <Soit transformer en connaissance distincte '.
Mais ce n'est pas tout. Jusqu'ici, Wolff est tout à fait dans les idées de son maître Leibniz. Mais, ainsi qu'il arrive souvent quand il s'agit du rapport entre le maître et le disciple, Wolff est allé beaucoup plus loin que Leibniz. Aussi s'efforça-t-il de ramener exclusivement au principe logique de contradiction ce principe réel de la raison suffisante qui en est distingué avec tanL de finesse par Leibniz. D'où des modifications assez graves apportées à la propre philosophie du maître, comme : la limitation de l'harmonie préétablie au seul rapport entre le corps et l'âme, l'attribution du caractère d'éternité au monde, l'affirmation d'une sorte de fatalisme qui excluait toute ombre de liberté, etc. Et, de là, par suite, une réaction très forte contre cette conception de Wolfî, surtout parce qu'elle était loin de se soutenir par ?es propres forces. Aussi y a-t-il eu de la part de ses contemporains un véritable cri « de retour à Leibniz » et même de (( adoptons l'empirisme de Locke ». Les principaux représentants de ce mouvement à la fois néo-leibnizien et néo-lockien furent Knutzen et surtout Crusius.
1. Philosophia rationalis sive Logica, Pars I, Sectio II (De Notionibus), Caput I (De Notionum Differentia formali).
DÉBAT RATIOXALISTE-Î.NTUiTIOXNiSTE 13
Déjà Riidiger* — le disciple du célèbre Thomasius, — a^ait montré ce qu'il y avait, non pas seulement d'exagéré, mais aussi de dangereux dans la doctrine de Wolfî. Mais ce fut Knutzen — le mailre de Kant, — qui posa pour la première fois, dans ses véritables termes, la question de la valeur de la doctrine de AVoKT par rapport à celle de Leibniz. Knutzen, esprit profondément imbu de piétisme, ne pouvait pas rester insensible aux modifications apportées par Wolfî à la philosophie éminemment religieuse de Leibniz. Aussi écrit-il : De œternitate minidi impossibili (1733) et surtout De commercio nientis et corporis ])er infïuxum physicum explicando (173o), oii il s'attaque violemment à la conception de WolfF. Knutzen a-t-il trouvé son influx physique dans la propre philosophie de Leibniz, ainsi qu'il le dit lui-même? Faut-il dire avec lui que l'essentiel dans la philosophie de Leibniz est le dynamisme des monades et nullement l'harmonie préétablie ? Nous ne saurions discuter ici cette question ^ Toujours est-il que le rationalisme de Wolff provoqua une forte réaction. Cependant, Knutzen s'était attaqué à la Métaphysique plutôt qu'à la Logique même