‹ Le duc d'Angoulême, 1775-1844Chapitre 11 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

MlTAU.

Mariage du duc d'Axgoulème.

Le 17 octobre 1797, la paix avait été signée à Campo-Formio, et le Directoire enjoignait au roi de Prusse de sommer le duc de Brunswick de ne plus tolérer sur son territoire la présence de Louis XVIII et des Princes. Toute résistance était impossible. Il fallait se résigner. Le Roi envisageait, du reste, toujours l'éventualité du mariage du duc d'Angoulême avec sa cousine, Madame Royale, et la résidence de Blankenbourg ne se serait pas prêtée à une réunion aussi nombreuse : elle était à la fois trop exiguë et trop inconfortable. Louis XVIII devait chercher un autre asile. Il savait que l'empereur Paul Ier avait conservé aux Bourbons une particulière reconnaissance de l'accueil si hospitalier qu'il avait

3 ', LF DUC D ANGOULEME.

reçu ;i Pai'is en 1782, à l'heure où la Russie recherçhail ardemment une alliance française.

Cette gratitude s'était déjà traduite par la sympathie dont il avait entouré le prince de Condé : « Héritier <his sentiments de bienveillant intérêt que sa mère, depuis la Révolution, a constamment montrés, à l'émigration française, il n'a cessé, dans sa correspondance, de témoigner au Prince les plus favorables dispositions pour le cas où les autres Puissances viendraient à supprimer leur concours '. »

Saint-Priest, précédemment accrédité par le Roi à Vienne, avait été rappelé à Blankenbourg au début de l'année 1797, lorsque sa présence rn Autriche n'eut plus sa raison d'être, pour des motifs que nous aurons l'occasion d'exposer. A la demande de Louis XVIII, il se rendit à Saint- Pétersbourg et obtint de Paul Ier qu'il mettrait le château de Yr\.M>. on Westphalie, à sa disposition. Mais lorsque l'armée française occupa la Hollande, l'Empereur, comprenant les dangers que présenterait pour le Roi un séjour aussi rapproché de cette région, lui offrit de résider à Milau.

Muni, EUtrnre ,/V Carmée de Confié.

MARIAGE DU DUC d'aNGOULÉME. 35

Louis XVIII ne perdait pas de vue le mariage de Madame Royale.

« J'ai vu avec une vive satisfaction dans la lettre de V. M. I. du 6 juin, écrivait-il à l'Empereur le 15 juillet 1797, qu'Elle pense que la Cour de Vienne se prêtera à faciliter le mariage de mes enfants. Je crois que l'appui de V«M. ajouterait beaucoup à ses bonnes intentions, et fort de l'approbation qu'Elle donne à une union si désirable sous tous les rapports, je La prie de nouveau de

m'accorder cet important appui '

« Louis. »

On devine l'empressement avec lequel le Roi accueillit les ouvertures du Tzar au sujet d'une résidence à Mitau. L'Empereur lui enlevait la plus grave de ses préoccupations au moment même où il se demandait sur quelle terre il allait pouvoir porter ses pas en présence des succès de la Révolution française, qui inspiraient aux autres Puissances une crainte si manifeste. L'élan généreux de Paul Ier avait profondément touché le Roi, qui laisse percer ses sentiments dans une lettre datée du 27 janvier 1798 et dans laquelle il notifie son prochain départ de Blankenbourg au prince de Condé :

1 Barante, lettres et instructions de Louis XVIII à Saint-Priest.

:!li LE DUC D ANGOULEME.

p Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, il y a un mois, mon cher cousin, je ne vous ai point répondu parce que j'élois dans l'incertitude de mon sort. Il est fixé par la généreuse amitié de Paul l'r; vous me connaissez assez pour être bien certain de la sensibilité avec laquelle j'accepte un a^yle auquel la grâce, les attentions délicates de S. M. ajoutent un nouveau prix, etje pars le 10 du mois prochain pour m'y rendre. Que dis-je? Je pars! Si l'oppression sous laquelle gémit en ce moment la Suisse la portoit à se soulever contre ses tyrans et à embrasser le seul parti qui lui reste de réunir Tare de Guillaume Tell au panache de Henri IV pour sauver à la t'ois ma couronne et sa liberté, ce ne seroit pas à Mitau que j'irois, ce seroit chez nos braves et anciens alliés, et l'âme noble de Paul Ier jouiroit plus de me voir me montrer digne de son amitié qu'en goûter les fruits1. »

Le voyage de Blankenbourg à Mitau s'effectua sans incidents marquants. Le Tzar avait tenu à ce que la réception de Louis XVIII et du duc d'Angoulême ue le cédai en rien à celle qu'aurait exigé la présence d'un souverain exerçant effectivement

archives nationales, \i; XIX. Li3.

toutes -<i> prérogatives. Presque tous Les corps constitués s'étaient portés au-devant de Louis XVIII el de son neveu, auxquels I;» population avail l'ai! un chaleureux accueil; le château était gardé par un détachement de l'armée de Coud»', sous les ordres d'un des officiers les plus distingués, le comte d'Auger.

Extérieurement, le château de Mitau, ancienne résidence des ducs de Courlande et de Semigalle, présentait le plus bel aspect, avec ses tours qui lançaient vers le ciel leurs flèches imposantes. Une double haie de remparts séparés par un large fossé rempli d'eau rappelait l'accès de ces châteaux féodaux solidement défendus.

Mais quels seront les trouvères qui viendront faire entendre au Roi en exil les accents de la France, de la « douce France » tant aimée, malgré ses erreurs et les souffrances qu'il endurait pour elle?

Malheureusement, ce grand édifice n'était nullement préparé intérieurement pour recevoir des personnages de marque. Les objets de ménage les plus élémentaires faisaient complètement défaut, et à l'exception des appartements du Roi et du duc d'Angoulème, très simplement meublés d'.i illeurs, on ne trouvait même pas une chaise dans les autres pièces, dont la nudité et l'atmo-

38 l 1 DUC D ANGOULEME.

sphère glaciale contribuaient encore à augmenter la sévérité du Lieu. Louis XVIII dul employer une partie des ressources modiques qui lui restaient à lâchai de linge, de couchettes et de mille autres' objets indispensables; mais comme personne ne se doutait de sa triste situation financière, on Jes lui faisait largement payer, comme on l'eûl exigé du prince le plus fortuné. « Le désespoir était dans tous les cœurs, en raison même de l'espérance qu'on avait été fondé à concevoir, de trouver en Russie la terre promise, ou au moins un grand adoucissement à nos maux1. »

Par surcroît de «malheur, Paul Ier, dont le caractère fantasque se révélait à tout propos, venait d'en donner une preuve nouvelle en refusant de recevoir le comte de Saint-Priest que Louis XYIII avait aussitôt délégué auprès de lui, et ce refus avait profondément humilié le lloi. Tout semblait donc s'unir pour rendre les débuts de ce séjour aussi lamentables que possible.

Pourtant, peu à peu l'Empereur se rasséréna. A la fin de l'année 17ÎIS. Louis XYIII ne fut pas peu surpris de recevoir de lui un pli auquel étaient joints les insignes des ordres de Saint-André et

' Mémoires secrets et inédits pour servir à l'histoire contempo-

iinp.

de Malte, ainsi qu'une distinct ion honorifique pour le comte d'Avaray1, qu'il tenait ainsi à remercier spécialement de son attachemenl inébranlable à la cause des Bourbons.

Puis le maréchal Souvaroff, qui se rendail avec ses troupes sur le théâtre de> hostilités, arriva à Mitau, où il resta deux jours. Il tint à aller présenter aussitôt ses hommages à Louis XVIII.

« Il mit un genou en terre, baisa avec respect l'un des pans de l'habit du Roi, et malgré les efforts de Sa Majesté qui l'embrassait et voulait le relever, il resta longtemps la tète presque entre les jambes du Roi; puis, dès qu'il fut relevé, Sa Majesté lui présenta le duc d'Angoulème, dont, après une très profonde inclination, le maréchal prit et baisa aussi les pans de l'habit2. »

Au milieu des tristesses de l'exil, le duc d'Angoulème ne pouvait détacher sa pensée de Madame Royale; le souvenir de ses enfantines et poétiques fiançailles jadis célébrées à Versailles, sous les regards attendris de Louis XVI et des Princes, à une heure où la vie s'annonçait pour

1 D'Avaray, né le 8 janvier 1759, avait accompagné Louis XVIII dans toutes les étapes de son exil. En 1808, il reçut du Koi les titres de duc et de pair.

2 Mémoires secrets et inédits pour servir à l'histoire contemporaine, par Beauchamp.

iO l.l. DUC D ANGOULEME,

lui radieuse, étail toujours aussi vivant dans

- isprit; il -'■ reportail à cette touchante céré-

monie où L'image de Marie-Thérèse lui apparaissait plus séduisante que jamais dans le charme incomparable de l'innocence de ses onze ans; elle ranimai! >< »n courage vacillant dans les instants où, malgré lui, il s'abandonnait à sa douleur, el l'espoir de réaliser un jour une union si ardemment souhaitée ne s'était jamais évanoui. Le 3 septembre 1796, il écrivait d'Edimbourg à sa fiancée ' :

« Ma très chère Cousine,

« Vous m'avez autorisé à vous écrire souvent, et c'est une permission qui m'est trop précieuse pour que je n'en profite pas. Si je ne consultais que moi, j'en ferais mon occupation de tous les jours. Les sentiments que mon aimable et bien chère cousine m'inspire sont tout à la fois mon bonheur et mon tourment. Je ne peux voir sans une peine bien vive tant de retardement dans l'espoir qui m'occupe sans cesse. Il me semble que c'est m'arracher des jours que je voudrais pouvoir consacrer ;i votre bonheur. Le ciel, en préservant

M. Ernesl Daudet, Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française.

aussi miraculeusement les jours de notre oncle de l'effroyable danger qu'il a couru (allusion à l'attentat de Dillingen), nous donne l'espérance que la Providence veut enfin mettre un terme aux rigueurs qu'elle a si terriblement exercées contre nous. Je vous laisse à penser, mon aimable cousine, à qui, dans cet espoir général, j'adresse celui particulier que j'en conçois pour moi.

« Adieu, ma bien chère cousine, je voudrais bien que votre cœur put lire dans le mien le tendre hommage et l'attachement éternel de votre bien affectionné cousin. »

Madame Royale partageait les sentiments du Duc. Elle aussi vivait continuellement dans ce pur amour qui convenait si bien alors à ses dix-huit ans, et qui avait été autrefois l'une de ses plus grandes consolations dans la captivité du Temple, au milieu des bruits sinistres dont l'écho lui parvenait sans cesse et qui transformèrent de si bonne heure sa jeunesse en une longue souffrance. Comme la baronne de Mackau lui parlait h cette époque de la rumeur qui s'accréditait relativement à son mariage avec un archiduc d'Autriche, et ajoutait : « Si celle mesure politique contribue à ramener Madame en France, je veux m'en réjouir. »

« Ah ! lui répondit la jeune fille, je ne connais

,2 LE DUC DANGOULEME.

d'autres mesures politiques que la volonté de mes parents ; je n'épouserai jamais que le duc d' \ ngoulême1. »

Echangée à La lin de L'année 1795, à la demande de la Cour d'Autriche, contre le général Beurnonville ei Les quatre commissaires de la Convention arrêtés Le 2.P> juillet sur les bords du lac de Gôme, au moment où ils se rendaient en Italie pour entamer des négociations avec Venise cl Naples, Madame Royale s'était rendue à Vienne, où elle arriva le 2i décembre.

Le prince de Gondé avait tenu, au passage de la princesse à Bâlej le 21 décembre, à lui faire parvenir les félicitations de son armée ainsi que L'hommage de son en lier dévouement à la personne du Roi. Elle répondit sur-le-champ par la Lettre La plus avenante, qui fut communiquée en ces termes aux troupes2 :

« Monseigneur ayanl écrit à Madame pour l'assurer, au nom de la noblesse qui l'entoure e1 au sien, de la joie générale qu"a causé à huile l'armée Le bonheur de savoir enfin cette princesse en sûreté, ei L'ayanl aussi remerciée «les bontés

qu'elle ;i\;iil iii;i rquées à toUS les chasseurs OU

Nettement, Vie de Marie-Thérèse de France. Muret, lli<t(nrr de l'année <!>> l'on'/''.

cavaliers nobles qui ont eu Le bonheur de se trouver sur son passage, s'acquitte avec grand plaisir de la commission donl elle le charge par sa réponse.

« Madame mande à Monseigneur qu'elle a eu, en effet, le plaisir de voir quelques-uns des gentilshommes de l'armée, que cela lui en a fait beaucoup, qu'elle en aura toujours de voir des Français attachés à leurs devoirs ; qu'elle le charge d'assurer de sa part toute la brave noblesse française qui est avec lui des sentiments d'amitié, de reconnaissance et d'admiration qu'elle a pour eux tous; que des sujets aussi fidèles et aussi attachés à leur Roi doivent toujours compter sur ses sentiments pour eux, et que le nom de Français lui est toujours cher, encore plus quand on le porte d'une aussi digne manière. »

La Cour d'Autriche avait depuis longtemps le secret désir de marier Madame Royale à un archiduc : pensant que la France se trouverait tôt dans l'impossibilité de continuer une campagne aussi difficile, et qu'aux victoires du début succéderait un tel affaiblissement du pays que celui-ci serait à la merci des conditions que lui imposeraient les armées alliées, elle comptait implanter dans notre pays une dynastie autri-

chienne et le lier ainsi à tout jamais aux destinées de la maison d'Autriche1.

Aussi, dès l'arrivée de .Madame Royale, tout esl mis en œuvre pour parfaire ce plan chimérique. Le prince de Graves se rend au-devant d'elle à !»àl«'. sur l'ordre de l'Empereur; il cherche dès lf début à la circonvenir, et fait comprendre à M"" de Soucy, à laquelle le Directoire avait confié la Princesse, que sa mission est terminée.

On l'entoure exclusivement de serviteurs autrichiens; on cherche à écarter d'elle tous ces Français émigrés en résidence à Vienne dont le cieiir avait tressailli d'allégresse lorsqu'elle avait franchi l'enceinte de cette ville. On ne donne même pas à cette jeune fille de dix-huit ans, qui, après une dure captivité, se trouvait tout à coup transplantée >\:\\\> un milieu étranger, la consolation de converser quelquefois avec des cômpa-

1 «11 a'esl pas impossible que, plus tard, une des nombreuses intrigues qui furent rêvées par la France lorsqu'on voyait s'écrouler Le gouvernement dictatorial, eût pris pour thème ce mariage it destinât la couronne de France à Madame Royale, mariée à un archiduc. Les lettres de Louis Wlll indiquent quelques rapports secrets entre Sieyès el le baron de Thugut. » (Lettres et instructions de Louis XI III au comte de Saint-Priest, par Barante.)

D'autre part, Saint-Priest, au lendemain du mariage du duc d'Angoulême, écrivait à l'abbé Delamarre : « M. de Thugut aurait voulu marier la princesse avec un archiduc et les faire souverains de la France, o (Forneron, Histoire des Emigrés.)

MARIAGE DU DUC D ANGOULEME. 'i.*i

triotes et d'avoir ainsi pendant quelques instants l'illusion de la France. « Plus tard même, il arriva que la permission de venir à Vienne fut positivement refusée à la comtesse d'Artois1. »

« Quand ma nièce est sortie de France, disait plus tard Louis XVIII, il s'en fallait tant qu'elle fût la femme de mon neveu qu'un ministre étranger écrivait à un Français : « Votre maître « s'amuse à faire des romans à sa nièce ; il lui « écrit comme si son mariage avec le duc d'An- « goulême était fait, et il ne se fera jamais2. » Et parlant du comte d'Avaray, Louis XVIII ajoutait : « Suivons la vie de ce favori et voyons l'usage qu'il a fait de mon amitié. De toutes mes affaires, je n'en vois que deux qu'il ait embrassées et suivies ostensiblement : l'une tenait à ma gloire, l'autre touchait à mon cœur. C'est avec lui que j'ai bravé les perfidies et vaincu les obstacles qui me séparaient de mon cousin, le prince de Condé, c'est par lui que j'ai conclu le mariage de mes enfants... Je connaissais toutes les difficultés qui s'opposaient au plus cher de mes désirs. Aussi ce fut mon ami que je chargeais uniquement de l'affaire. Je n'ai pas l'ail

1 Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de Sai?it-Priest, par Barante.

2 0. de Poli. Louis XVIII.

LE DUC DAXGOULEME.

une démarche, pas écrit une ligne à ce sujet, que nous n'en lus-ions d'accord, et, jusque dans La tour du Temple, nous finies entendre notre voix à cet ange tutélaire de la France, qui sera un jour sa consolation, comme elle fait aujourd'hui la mienne1... »

Les archiducs dont le baron de Thugut, ministre des Affaires étrangères, mettait les noms en avanl comme iiancés éventuels de Madame Royale n'étaient guère dignes d'aspirer à sa main : l'archiduc Reynier, fort jeune encore, ne se signalait que par une inexpérience confinant presque à La naïveté; quant à l'archiduc Charles, articulant diflicilement ses paroles, en butte à de très fréquents accès d'épilepsîe, fort peu intelligent, il n'avait rien qui pût tenter le cœur d'une jeune fille à laquelle la Providence avait largement départi les qualités les plus belles de L'espril el du cœur.

A la demande de la Cour d'Autriche, Saint- Priest avait été accrédité à Vienne en qualité de représentant de Louis XVIII dans le courant de L'année 1795. Sa présence y était d'autant plus utile que la paix venait d'être conclue entre li Prusse el la République française, qu'elle

' 0. de Poli, Louis XVI II.

avait fortement impressionné le Cabinet de Vienne, et qu'il était nécessaire pour le Roi d'y avoir un diplomate connaissant à fond la politique européenne.

En présence des bruits qui couraient sur les intentions peu bienveillantes de l'Autriche à l'égard du mariage de Madame Royale avec son cousin, Saint-Priest avait reçu de Louis XVIII l'ordre d'interroger officiellement la Cour de Vienne sur ses intentions. « Thugut nia absolument qu'il eût été jamais question d'un projet de mariage avec l'archiduc Charles, et assura que la Princesse serait remise à son oncle dès qu'il la réclamerait. » « On savait d'ailleurs que l'Autriche cesserait d'accorder l'hospitalité à Madame Royale dès qu'elle épouserait un prince français. Cette union ne sembla plus douteuse, mais elle fut différée1. »

Ainsi le dessein bien manifeste de l'Autriche était de tâcher de lasser Louis XVIII et sa nièce par des atermoiements continuels, des lenteurs calculées, tout en protestant ofticiellement de la pureté et de la sincérité de ses intentions.

Saint-Priest quitta Vienne au commencement

1 Barante, Lettres et instructions de Louis XVlll au comte de Saint-Priest.

,s LE DUC d'aNGOULÊME.

de l'année 1797, et au mois d'août Louis XVIII lui .'Clivait : « Ma nièce se déplaît, je crois, à Vienne. L'évêque de Nancy me le mande, et de plus, dans toutes ses lettres, elle me parle de son désir d'être auprès <lc moi. Soit donc la déplaisance du lieu où elle est, soit que les lettres véritablement aimables de mon neveu aient fait impression sur son cœur, elle lui en a écrit une qui, autant que je puis me souvenir de mon jeune temps, m'aurait fait tourner la tête à vingtdeux ans1. » Et à la môme époque, le duc d'Angoulême ne cachait pas ses inquiétudes à Saint- Pricsh « J'ai reçu une lettre de Vienne depuis votre départ, lui écrivait-il à Saint-Pétersbourg, fort aimable, niais pas plus décisive dans le sens que je désirerais que les précédentes. J'espère que vous aurez réussi à hâter le moment qui doit assurer à jamais mon bonheur. J'attends de toute manière (h1 vos nouvelles avec une bien grande impatience2. »

Madame Royale restait insensible aux avances, aux flatteries intéressées de la Cour de Vienne. Ayant déjà mesuré le néant des grandeurs, trempée virilement par l'école du malheur qui lui

M. Ernesl Daudet, ouvrage cité plus haut. ' Barante, Lettres et instructions de Louis XVI II à Saint-Priest.

avaitinculqué un profond sentiment du devoir, elle connaissait les souhaits de Louis XVIII et du comte d'Artois, et, indépendamment même de sa sympathie pour le duc d'Angoulême, que l'éloignement avivait encore, elle avait la ferme volonté de les respecter et d'unir sa destinée à celle d'un prince français. « D'ailleurs, l'inclinaison de son cœur la portait naturellement à se rendre là où il y avait des larmes à essuyer1. »

En outre, elle savait que la conclusion du mariage depuis longtemps arrêté jetterait dans l'exil de son oncle le rayon de soleil qui ranime l'espoir.

A cette époque, l'Autriche refusait même au duc d'Angoulême l'autorisation de se rendre à Vienne pour déposer sur le front de Marie-Thérèse le haiser où elle eût trouvé un surcroit de force et d'espérance.

Les instances de Louis XVI11 et de Madame Royale n'avaient encore eu aucun résultat immédiat sur Thugut et la Cour d'Autriche, toujours llotlante et irrésolue, au printemps de l'année 1798. « On parle toujours à Vienne, écrit La L.uv au Roi, d'un mariage entre Madame Thérèse et l'archiduc Charles-. » On n'opposait, en effet,

1 Nettement, Vie de Marie-Thérèse de France. 1 Forueron, Histoire générale des Emigrés.

aux demandes réitérées du Roi el de sa aièce que des réponses dilatoires où perçaient souvent |,i duplicité el l'ironie. Louis W11L s'en désolait. Aussi, plaçanl su confiance dans les sentiments que lui avait manifestés Paul Ier, il remettait, le 13 juin 17(.»N. les instructions suivantes a Saint-Priest, chargé de l'aire les démarches nécessaires à Saint-Pétersbourg1 :

Instructions du Roi poub M. de Saint-Priest.

« Mitau. le 13 juin 1198.

« Le mariage du duc d'Angoulême, mon neveu, avec Madame Thérèse, ma nièce, a toujours été l'objet de mes plus chers désirs, mais, jusqu'à présent, je n'ai pu accomplir cette union; non que la Cour de Vienne s'y soit formellement opposée, mais il me manquait une demeure établie. L'empereur Paul a levé cet obstacle par l'asile qu'il m'a donné' à Mitau. Cependant, son appui m'es! encore bien nécessaire; car, quoique je vienne (le dire que la Cour de Vienne ne s'est pas opposée formellement au mariage, je o-'ai pas la certitude qu'elle remette ma nièce entre

1 Barante, Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de Saint I'

mes mains à ma seule réquisition. Je charge donc M. <lc Saint-Priest d'émouvoir l'âme de S. M. I. en faveur d'une union aussi touchante et do l'engager h en faire sa propre affaire; alors je n'aurai plus d'inquiétude du côté de Vienne et je serai certain que l'empereur François n'opposera plus de difficultés.

<( Un second objet, accessoire du premier, est le. fortune de ma nièce, dont je désire qu'elle entre en jouissance, principalement alin que nous soyons moins à charge aux Puissances dont l'amitié vient à notre secours. Cette fortune consiste :

1° Dans les diamants de la feue Reine, ma belle-sœur, qui ont été remis à ma nièce lors de sa sortie de France; ainsi je n'ai rien à désirer sur ce point;

« 2° Dans environ 1,300,000 livres tournois provenant de la succession du feu Roi, mon frère, et de la feue Reine, ma belle-sœur, qui sont aujourd'hui entre les mains de l'empereur des Romains;

« 3° Dans les 200.001) écus d'or qui ont été assignés pour dot à la feue Reine, ma belle-sœur, et qui n'ont jamais été payés

« Les mêmes raisons qui m'ont empêché de réclamer ma nièce et de l'attirer auprès de moi

m'ont égalemenl empêché d'y attirer la Reine; je veux dire Le manque d'asile fixe pour son établissement et le mien. Quanl à la dépense nécessaire pour cet objet, ne pouvant y suffire en ce moment, j'espère que l'Empereur voudra bien venir à mou secours; et cela est d'autant moins difficile que la Reine et ma nièce peuvent se réunir et qu'ainsi la dépense en sera moins forte pour les deux.

a Ma parfaite confiance en M. de Saint-Priest fait que j'approuve d'avance tous les arrangements qu'il fera, tant pour le voyage que pour

l'établissement de la- Reine et de ma nièce ici

M. le maréchal de Gastries, ayant désiré être chargé de m'amener ma nièce lorsqu'elle viendrait, et ne pouvant moi-même faire uif meilleur choix, tant pour ma nièce que pour la Reine, je désirerais fort que cela pût avoir lieu, s'il ne s'y trouvait de l'inconvénient, à raison des rapports qui devront nécessairement s'établir entre la personne chargée de la conduite des deux Princesses et le Commissaire que l'empereur de Russie destinera sûrement à la direction du voyage.

« M. de Saint-Priest connaît le local du château de Mitau et combien l'augmentation de ma famille m'y mettrait à l'étroit. Je le charge de mettre ces faits sous les yeux de S. M. I. et j'es-

MARIAGE DU DUC D ANGOULEME. o3

père de son amitié qu'Elle me donnera à cel égard toutes les facilités nécessaires.

« Louis. »

Au cours de ces longues négociations, de ces tergiversations incessantes, Madame Royale ne cachait pas à celles des personnes de son entourage qui avaient sa confiance combien l'avenir lui apparaissait sombre.

Quand s'ouvrirent les portes de sa prison, elle avait espéré qu'au milieu de la famille de Marie-Antoinette elle trouverait les consolations et la tendresse dont son cœur précocement meurtri était avide; elle ne découvrait que calculs et intrigues. Surveillée, espionnée sans cesse, elle n'avait, en réalité, abandonné une geôle que pour retomber dans une autre. « Madame Thérèse, écrit i'évêque de Nancy, représentant de Louis XVIII, voit tout en noir. Je prends à tâche d'atténuer la méfiance de Madame sur l'avenir et de ranimer ses espérances. Je communique les détails favorables qui marrivent de France; ces communications éclaircissent, du moins momentanément, la teinte rembrunie de son horizon1. »

1 Forneron, Histoire générale des Emigrés.

Si LE 1)1 < D ANGOULEME.

Le duc d'Angoulême n'était pas moins abattu. o II dit plusieurs fois à cette époque qu'il ne compterait sur sa cousine que lorsqu'elle serait en territoire russe '. »

Enfin, le :: 18 septembre L798, Louis XVIII pouvait annoncer le mariage au prince de Condé2 : Je vous mandois, il y a environ deux mois, mon cher cousin, que je n'avois encore aucune aouvelle donnée à l'égard «lu mariage de mesenfants, mais la chose n'a pas lardé à changer de face. L'empereur de Russie a bien voulu se charger de traiter ;ivec l'empereur d'Allemagne de Ions les arrangeméns relatifs à celte affaire si intéressante sous tous les rapports. Ces deux prince- sont d'accord et tous les consentemens nécessaires sont donnés. Déjà je pourrois vous dire l'époque précise du mariage si je savois le teins que prendront quelques articles de détail qui pestent encore à régler, mais l'affaire est trop avancée pour que je ne m'empresse pas de vous en instruire. Je vous charge aussi d'annoncer cette heureuse nouvelle à l'armée, et je suis bien sur de la joie qu'elle y répandra.

« Lorsque les articles dont je viens de vous

Beauchamp, ouvrage cité.

• Archives nationales, Ai; XIX, 123.

parler seront réglés, je ne perdrai pas de tems à vous annoncer quand le mariage se fera, et, en cela, outre le devoir de parenté el d'amitié que je remplirai avec une grande satisfaction, j'y aurai encore un autre intérêt. Il manqueroit quelque chose à mon bonheur si votre petit-fils et vous n'en étiez pas les témoins »

Et deux mois après, dans une nouvelle lettre, le Roi marquait encore au Prince le plaisir qu'il aurait à le voir à Milan au moment de la cérémonie.

« J'espère, lui disait-il, que la réponse de l'Empereur à votre demande de vous trouver ici avec votre petit-fils au mariage de mes enfants sera favorable (bien entendu, si vous n'avez rien de mieux h faire en ce moment-là). Au reste, les arrangemens entre les deux Cours ni la saison ne s'accordent pas avec mon impatience, et le jour heureux ne luira pas avant le printemps. En attendant, je prends acte pour vous demander profitis possendis un congé pour le comte de Damas, que j'aime trop pour ne pas désirer qu'il soit aussi témoin de notre bonheur à tous1 »

Quant au duc d'Angoulème, ses sentiments

1 Archives nationales. Al! XIX, 123.

Mi LE DUC li ANGOULEME.

se manifestaient dans cette lettre au comte d'Hautefort1 :

Mii.iu. le 28 décembre 1798-9 janvier 1799.

J'ai m le plaisir, mon cher comte, de recevoir votre lettre du 19 novembre. Je suis bien sensible à la part que vous me témoignez que \oiiv voulez bien prendre à la prochaine conclusion d'un événemenl duquel dépend lé bonheur île in;i vie. Je désire vivement que vous soyez ici à cette époque-là; si vous ne le pouvez, cela me fera une double peine, puisque la santé de la comtesse d'Hautefort en sera la cause. Servezmoi, je vous prie, d'interprète auprès d'elle et de Madame voire fille', et mille choses de ma pari à Gustave. Comptez pour la vie, mon cher comte, sur tous les sentiments que je vous ai voués.

« Louis-Antoine. »

Pourtant, au moment même où Paul Ier s'entremettait auprès de l'empereur d'Autriche en vue du mariage du duc d'Angoulème, sa nature mobile et inquiète le poussait, à l'égard des Bourbons, à une suite d'actes contradictoires avec sa première attitude. A plusieurs reprises, il songea

1 Bibliothèque nationale, Fonds Périgord", Ms. 102, p. 671.

à négocier avec le Directoire : aussi avait-il « accordé de mauvaise grâce sa médiation à Vienne pour la remise de Madame Royale1 ». d'autant qu'il ne voulait à aucun prix qu'il en résultât une charge quelconque pour Le Trésoi impérial, déjà fortement obéré. Il refusa donc d'assumer les frais du séjour à Mitau de la Rein»' et de sa nièce. Puis, apprenant que Bonap;irle s'était emparé de Malte, il prit le titre de grandmaître de l'Ordre.

« Le duc d'Angoulème était grand-maître de France ; lorsque Paul Ie1 lui fit part de la dignité que lui-même s'était conférée, le Prince, qui regardait cette façon de procéder comme irrégulière, répondit, en évitant la question, que son prochain mariage allait le placer entièrement en dehors de l'ordre de Malte. Ce fut un motif de vil mécontentement-. »

Le gouvernement autrichien avait enfin avisé Madame Royale qu'elle pourrait aller rejoindre le Roi à Mitau. Il n'y a pas à dépeindre sa joie. Privée depuis de longues années des consolations que procure la véritable union de famille, la perspective de la goûter, jointe à celle de

1 Barante, Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de Saint-Priest.

s Ibid.

58 Lli DUC D ANGOULEME.

réaliser ses plus chères espérances, répandait dans son âme une douce félicité, à laquelle elle osail à peine s'abandonner après tant de douloureuses épreuves. M. Hue, qui accompagna la Princesse, dit Beauchamp1, m'a déclaré aussi que, pour croire à cette alliance, il ne lui avait pas suffi de voir .Madame Royale sortir de Vienne, mais hors de la domination autrichienne. »

La Princesse s'était attachée comme dame d'honneur M"' de Choisy, dont l'amitié sûre et désintéressée lui avait été, à Vienne, un précieux réconfort. Appartenant à une famille d'élite, fille de ce marquis de Choisy dont la conduite fut si belle lorsque, apprenant le partage de la Pologne, il alla vaillamment défendre Cracovie à la tête de 1,200 insurgés polonais, elle avait puisé dans de telles traditions de famille l'esprit de devoir et de sacrifice dont elle lit la régie de sa vie. Aucune femme ne pouvait assisler mieux Madame Royale dans un voyage long et peut-être périlleux.

Le M mai 179i), Marie -Thérèse quitta enfin Vienne. Le trajet s'accomplit rapidement el sans obstacles. La duchesse de Sérent l'avait rejointe

en COUrS de mule.

La pensée du prochain retour de sa nièce épa-

1 ( luvrage déjà cité

nouissait le cœur de Louis XVIII; il venait d'avertir la Reine, alors en Allemagne, de l'autorisation que la Gourde Vienne avait donnée à Madame Royale. Elle s'était empressée de se diriger sur Mitau, où elle arriva le 2 juin. Madame Royale y était attendue le 4 ; mais, dans leur légitime impatience, Louis XVIII et le duc d'Angoulême avaient tenu à se rendre au-devant d'elle, à une distance d'environ 15 kilomètres. Lorsqu'on lui annonça que la voiture du Roi était en vue, elle descendit avec précipitation de la sienne, pendant que des larmes de joie inondaient son visage, et, franchissant rapidement, au milieu de tourbillons de poussière, l'espace qui la séparait de Louis XVIII, elle se jeta à genoux en s'écriant : « Mon père, mon père! Sire, mon oncle, excusez mon désordre1. » Le Roi, son neveu et sa nièce, vaincus par l'émotion, furent, pendant quelques instants, dans l'impossibilité de proférer une seule parole. Tout le passé, fait de la douleur, au sein de laquelle avait crû cette fleur d'espérance, revivait en ce moment.

Le soir, Madame Royale eut un long entretien avec l'abbé Edgeworth, auquel elle avait dit, lorsque le Roi le lui eût présenté comme son aumô-

1 Beauchamp, ouvrage cité.

60 i I Dl C D ANGOULEME.

nier: « Ali! .Monsieur a bien d'autres titres qui me sont sacrés1. El lorsque l'abbé lui relata avec une exactitude scrupuleuse les diverses circonstances de la mort de Louis XVI, elle donna un libre cours à ses larmes.

Loui> XVIII avait depuis longtemps chargé Saint-Priest de faire publier les bans à Vienne, par les soins de l'évêque de Nancy. « Je crois celle formalité indispensable, ajoutait-il, après le séjour que ma nièce y a fait. Les noms sont, en cas qu'on les ait oubliés : Louis-Antoine d'Artois, duc d'Angoulème, fils mineur de Charles-Philippe de France, comte d'Artois, et de Marie-Thérèse de Savoie, comtesse d'Artois, son épouse; Marie- Thérèse-Charlotte de France, fille mineure de feu Louis XVI, roi de France, et de Marie-Antoinette- Josèphe-Jeannc d'Autriche, reine de France, son épouse2. »

Mais une question fort délicate s'était posée. Le Roi se trouvait en territoire étranger. A qui confierait-on la rédaction du contrat de mariage? Serait-ce aux officiers publics russes ou à une personnalité de l'entourage de Louis XVIII? Celui-ci avait longuement consulté à ce sujet;

ichamp, ou\ rage cité.

• Nettement, I te de Marie-Thérèse de France.

MARIAGE DU DUC D ANGOULEME. <> l

mais les opinions diverses qu'il recueillit le laissèreni dans le plus sérieux embarras. Guilhermj . ancien député aux Etats généraux, émit alors l'opinion « qu'en quelque lieu que soit le roi de France, il ne relève de personne, et que là où il est se continue le sol de la patrie ». Barentin, ancien avocat général au Parlement de Paris, se rallia sur-le-champ à cette interprétation. « J'approuve fort l'avis que vous avez ouvert et sur lequel vous avez insisté, lui disait-il, par rapport à la rédaction du contrat de mariage de Mgr le duc d'An-

goulême On ne peut contester au Secrétaire

d'Etat que Sa Majesté a près d'Elle le droit d'y remplir les fonctions qui lui sont dévolues, qu'aucun autre n'a le droit d'exercer qu'à son défaut. Enfin, il n'était pas de la dignité du Roi de recourir aux officiers publics du pays pour un acte de famille de ce genre. Le Roi, dont l'instruction égale les lumières, a été frappé de la solidité de vos réflexions et votre sentiment a prévalu1. »

En même temps, Saint-Priest demandait ainsi à Kotschoubey de soumettre le contrat à la signature de Paul Ier :

1 Papiers d'un émigré. Lettres du portefeuille du baron de Guilhermy, mises en ordre par le colonel de Guilhermy.

«2 LE DUC D ANGOULl.Mi:.

Le comte de Saint -Priest au comte </<■ Kotschoubey.

« Monsieur Le Coin le

a J'ai l'honneur d'adresser à V. Exe. par M. le marquis île Lu Ferlé les Jeux originaux ducontral de mariage de LL. AA. RK. Mgr le due d'Angoulême el .M""' In duchesse d'Angoulême, que l'Empereur a bien voulu promettre de signer, ainsi que d'ordonner le dépôt «l'un de ces actes au Sénat de son Empire. V. Exe. observera que la première demi-page de la feuille est réservée pour la signature de S. M. I.

« Je prie V. Exe. de vouloir bien me renvoyer par voie sûre celui des deux actes auquel es! jointe la copie de la lettre originale de Monsieur, frère du Roi, à S. M.

« J'ai l'honneur d'être, etc..

« Le comte de Saint-Priest.

•< Mitau, le 8-19 juin 1799.

« 5. E. M. le comte de Kotschoubey1. »

Le contrat de mariage fut doue ainsi rédigé2 :

Au nom de la Très Sainte Trinité. Père, Fils et Saint-Esprit, amen.

affaires étrangères (Emigrés), Fonds France (1792-1820).

; met.

« L'an dix-sept cent quatre-vingt-dix-neuf, et le neuvième jour du mois de juin, répondanl au vingt-neuvième jour du mois de may du style suivi dans l'Empire de Russie, après-midi ;

« En présence de LL. MM. le lloi et la Reine,

« Ont été personnellement constitués très haut et très puissant Prince Mgr Louis-Antoine d'Artois, duc d'Angôulême, petit-lils de France, fils mineur de très haut et très puissant prince Mgr Charles-Philippe de France (Monsieur), fils de France, frère du Roi, et de très haute et très puissante princesse Madame Marie-Thérèse de Savoye (Madame) ;

« Très haute et très puissante Princesse Madame Marie-Thérèse-Charlotte de France, fille de France, fille mineure de très haut, très puissant et très excellent prince feu Louis XVIme du nom, Roi de France et de Navarre, et de très haute, très puissante et très excellente feu Marie-Antoinette- Josèphe-Jeanne de Lorraine-Autriche, Reine de France et de Navarre; — D'autre part;

« Lesquelles hautes parties contractantes procèdent, savoir :

« M. le duc d'Angôulême, sous l'autorité et du consentement du Roi son oncle, et celui «le son père (Monsieur), représenté par le Roi, en vertu

LE Dl D ANGOULEME.

de la procuration donnée à S. M. par lettre missive datée d'Edimbourg, Le 20 avril dix-sepl cent quatre-vingt-seize, el encore du consentement de sa mère Madame . dont S. M. et les hautes parties contractantes ont connaissance :

Et Madame Marie - Thérèse- Charlotte de France, aussi sous l'autorité et du consentement du H"i -"ii oncle et son tuteur :

Onl promis s'épouser en Légitime mari suivant les Lois el Les cérémonies de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, les Prince et Princesse, futur- époux, ayant obtenu de N. S. Père le Pape la dispense de l'empêchement du second degré de consanguinité, selon le bref de S. S. du troisième février dix-sept cent quatre- »t-seizi . signé Benedictus Staer, enregistré en I.i chancellerie de l'officialité générale de Livonie et de Courlande a Mitau Le sixième dix-septième mai de La présente année, suivant l'attestât du Révérend François-Xa^ ier Goldberger, prélat, pré> ôt de la cathédrale de Livonie, vicaire au spirituel. et officiai général de Livonie et de Courlande;

El attendu que les circonstances De permettent pas de stipuler actuellement dan- le présent contrat de mariage les conventions et dépositions qui devraient naturellement s'y trouver, le R"i et la Reine, le Prince et la Princesse futur-

époux, lanl en leur nom qu'au nom de Monsieur el de Madame, frère et belle-sœur du Roi, ei en

celui de toute la famille royale, se réservant la pleine et entière faculté de faire dans des temps j>lii>- convenables après la célébration du mariage toute- les conventions, dispositions et stipulations qu'elles jugeront à propos, tant en ce qui regarde le Prince et la Princesse futurs époux et les enfants à naître de leur mariage que leurs parents, même en cas de non-existence d'enfants, notamment les donations mutuelles ou pures ei simples que le Prince et la Princesse futurs époux jugeraient à propos de se faire dans la suite, l'un au profit de l'autre, et toutes institutions contractuelles au règlement de famille, stipulations de joyaux nuptiaux en faveur de la Princesse future épouse, augmentation de sa dot, constitution en sa faveur d'un douaire préfix, hypothéqué de la dot et de son douaire, et tous les autres don> et avantages dont lesdits Prince et Princesse futurs époux ainsi que leurs enfants à naître pourraient être l'objet, voulant et entendant que lesdites conventions et stipulations ayent la môme force et valeur que si elles eussent été faites et écrites dans le présent contrat:

« Et pour mieux assurer l'effet des droits ei facultés réservés par la clause ci-dessus, ainsi

66 LE DUC I) ANGOULEME.

que la validité des conventions el dispositions qui seront faites en conséquence', le Roi promet en foi el parole royale <le donner tous édits et déclarations, "ii lettres-patentes dérogatoires à toutes les lois, usages el coutumes qui seraient et pourraient être contraires à ladite réserve et aux dispositions qui en seraient la suite; « En présence, etc.. '.

« Signe :

« Paul, Louis.

« Marie-Joséphine-Louise. — Marie-Thérèse-Charlotte. — Louis -Antoine.

— Le cardinal de Montmorency. — D. Rollet, duc de Fleury. — D'Au-

MONT, duc DE VlLLEQUIER-AuMONT. —

Gramont, duc de Guiciie. — Le comte de Mailly, marquis de Xesles. — Lefilleul, comte de La Chapelle. — Le comte de Cossé-Brtssac. — Bésiade, comte d'Avarav. — L'abbé Edgeworth de Firmont. — L'àbbé Marie. — Le comte de Saint-Priest.

— Le marquis de Dancourt. — Le vicomte de Virieu. »

\ raison de sa longueur, nous n'avons cru devoir reproduire que les parties essentielles de <■>• document.

La célébration du mariage eut lieu le 10 juin. Le cardinal de Montmorency officiait. L'abbé Edgeworth se tenait aux côtés de l'autel dressé à la hâte dans la chapelle du château et qui avait reçu pour la circonstance une décoration tort simple. Qui aurait cru que, dans cet humble sanctuaire, c'était la fille de Louis XYI qui s'unissail à son cousin? Mais, à défaut du décor, la joie qui remplissait les cœurs atténuait, pour quelques instants, les tristesses inhérentes à l'éloignement de la terre de France. Les autorités de Mitau et les quelques Français en résidence dans la ville étaient les seuls spectateurs de cette union, à laquelle, cependant, l'efficace intérêt qu'y avait pris l'empereur de Russie imprimait un caractère de solennité. Toujours fantasque, après avoir peu de temps auparavant témoigné, comme on sait, aux Bourbons son évidente mauvaise humeur, il venait, par un retour subit, de leur donner des marques de sa sympathie en apposant sa signature sur le contrat et en faisant remettre à la duchesse d'Angoulême un collier en brillants qu'accompagnait une lettre conçue dans les termes les plus amicaux.

Le soir de ce beau jour, Louis XVIII écrivit au prince de Condé :

« Enfin, mon cousin, un de mes vœux les plus

68 l.l DUC D ANGOULEME.

ardents est accompli ; mes enfants sont unis. Je retrouve dans ma nièce, avec un attendrissement plus facile à sentir qu'à exprimer, les traits réunis des infortunés auteurs de ses jours. Cette ressemblance si douce et si déchirante tout à la fois me la rend plus chère, et doit redoubler l'intérêt qu'elle mérite si bien par elle-même d'inspirer à tous les Français. Le mariage a été célébré ce matin;je m'empresse de vous l'apprendre, bien sûr que vous partagerez ma joie1. »

Kl à ses agents à l'étranger, il disait2 : « Cette alliance me comble de joie; mais, quelque bonheur personne] qu'elle me promette, c'est bien moins encore pour moi que j'en jouis ({ne pour mes fidèles sujets. Ils verront avec attendrissement l'unique rejeton du Roi martyr que nous pleurons lixé auprès du trône. Et moi, lorsque la morl sera venue m'empêcher de travailler à leur bonheur, je leur aurai au moins donné une mère qui ne pourra jamais oublier ses propres infortune- qu'en rendant ses enfants heureux, et à laquelle la Providence a accordé toutes les vertus el toute- les qualités nécessaires pour réussir. »

Le cardinal de Montmorency rédigea ainsi l'acte de mariage :

Ni Mriii.nl. Vie de Marie-Thérèse de France. - Ibid,

« L'an mil sept cent quatre-vingt-dix-neuf et le dixième jour du mois de juin, répondant au trentième du mois de mai du style suivi dans l'Empire de Russie,

« Nous, Louis-Joseph de Montmorency-Laval, premier baron chrétien, cardinal prêtre de la sainte Eglise Romaine, évêque de Metz, prince du Saint-Empire, abbé commendataire des abbayes de Saint-Arnould de Metz et de Saint-Lucien de Beauvais, grand-aumônier de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, etc. ;

o Vu par nous le bref de Notre Saint-Père le Pape en date du troisième jour du mois de février de l'an mil sept cent quatre-vingt-seize, signé : Benedicius Stag, portant dispense de l'empêchement de consanguinité au second degré entre très haut et très puissant prince Mgr Louis- Antoine d'Artois, petit-fils <]<> France, duc d'Angoulême, lils mineur de très haut et très puissant prince Mgr Charles-Philippe de France, lils de France, Monsieur, frère du Roy, et de très haute et très puissante princesse Madame Marie-Thérèse- Charlotte de France, lille de France, tille mineure ue très haut, très puissant et liés excellent prince Louis, seizième du nom, Roy de France et de Navarre, et de très haute, 1res puissante et très excellente princesse Marie- Antoinette- Josèphe-

7n LE DUC d'aNGOULÊME.

Jeanne de Lorraine- Autriche, Reine de France, l'un et l'autre de glorieuse mémoire, d'autre pari ;

,, \ L'effel de contracter mariage, nonobstant [edil empêchement, sans aucune publication de bans, même en temps prohibé par l'Eglise, si lesdittes parties le jugeaient convenable;

,, Ledil Bref reconnu pour authentique el visé par I»' très révérend François-Xavier Goldberger, prélat prévôt de la cathédralede Livonie, vicaire au spirituel et officiai de Livonie el de Gourlande, curé de la paroisse catholique de Mitau, et enregistré en sa chancellerie le sixième jour du mois de may présente année, vieux stile;

ci Vu aussi le consentement exprès du susdit très révérend François-Xavier Goldberger, par lequel il nous autorise à procédera la célébration dudit mariage (Luis une des sales du château situé en laditte paroisse catholique de .Mitau, disposée à cet effet,, et à l<- bénir en la forme presCritte par l'Eglise;

- Nous, en laditte sale, et après les fiancelles y célébrées, avons reçu le mutuel consentement de mariage di>> susdittes hautes parties et leur avons donné la bénédiction nuptiale avec les cérémonies prescrites par la sainte Eglise.

« Suivent les signatures1. »

Affaires étrangères (Emigrés), Fonds France (1792-1820).

La cérémonie nuptiale avail développé dans |,i petite Cour de Mitau une atmosphère de douce sérénité, dé calme fortifiant, de confiance en l'avenir qui se révèle dons ces lignes émouvantes adressées de Mitau à un ami par l'une des personnalités de l'entourage du Roi1 :

« Nous venons de jouir d'un spectacle bien digne de ton cœur. Tu en trouveras les détails partout, car nous avons pris souci de les répandre. Il est impossible d'être plus douce, plus noble, plus sensible que cet ange consolateur que le ciel nous a conservé. Madame la duchesse d'Angoulême sera le lien de tous, elle fera le bonheur de la France comme elle fait aujourd'hui celui du Roi et de notre jeune Prince, qui se montre vraiment digne d'elle et acquiert chaque jour davantage ce maintien et cette dignité' qui lui manquaient. Ils sont d'ailleurs parfaits l'un et l'autre pour moi, et je me trouve récompensé bien au delà, je ne dirai pas de mes calculs, mais de mes espérances, du soin que je me suis donné pour arriver à la conclusion de ce mariage auquel tant d'idées consolatrices et rassurantes viennent se rattacher.

« Tu auras su que la Reine était aussi à Mitau ;

1 Bibliothèque nationale, Fonds Périgord, Ms. 10.'), p. 72.

72 l.l DUC D ANGOULEME.

|;i réunion des princesses a nécessairement agrandi le cercle e1 changé les habitudes. »

Ainsi ;i\,iil été consacré sur une terre étrangère ce mariage qui ;i\;iil jeté une lueur d'espoir dans l,i vie sombre cl errante des IJoiirbons. DeuN aobles natures, façonnées par l'épreuve et rapprochées par lis liens du malheur, s'associaienl plus étroitemenl fin oie, pour puiser dans une indissoluble communion des forces nouvelles et plus grandes pour les luttes à venir.

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