‹ Le duc d'Angoulême, 1775-1844Chapitre 13 sur 35 · LOUIS-. \ MOINE · texte numérisé non relu

LOUIS-. \ MOINE

Il fallait que le devoir dominât ses sentiments les plus chers, car n'était-ce pas une perspective

M Ernesl Daud t, Le B • bons et la li<

DE MITAU A HARTWELL. Tri

cruelle pour le duc d'Angoulême de se séparer de sa femme, au lendemain du jour où leur union vouai! d'être consacrée, après tani d'années d'anxieuse attente, et où ils pouvaient enfin s'abandonner, dans cette petite Cour de Mitau, au charme de la plus douce et de la plus tendre intimité?

« Quand Louis-Antoine passait en revue ses années écoulées, il répétait souvent que les plus heureuses que Dieu lui eût accordées avaient été celles de Mitau1. »

Le 5 avril 1800, il se mettait en route pour rejoindre l'armée de Condé, non sans avoir au préalable remercié Paul Ier en ces termes :

« Mitau, 5 avril 1800.

« Sire,

« Etant au moment de partir pour me rendre où l'honneur, mon devoir et le service du Roy mon oncle m'appellent, je m'empresse de déposer aux pieds de V. M. I. l'hommage de ma vive reconnaissance pour toutes les bontés dont Elle a daigné me combler pendant mon séjour dans son empire. Forcé de me séparer momentanément de l'être qui m'est le plus cher et que je

' La Mode, 1S44.

76 LE DUC DANGOULEME.

Laisse ici, j'ose prendre la liberté de la recommander à V. M. I. J'ose espérer. qu'Elle me permettra, si les circonstances el mon devoir n'en ordonnenl pus autrement, de revenir passer l'hiver auprès uY ma femme. Nous nous réunissons pour supplier V. M. I. d'agréer l'hommage de notre respect, de noire admiration et, si Elle nous permet d'ajouter, de notre attachement pour sa personne.

« Je suis, Sire,

« De V. M. I., « Le très humble et très obéissant serviteur. . « Louis-Antoine '. »

Quinze jours auparavant, un courrier envoyé au prince de Condé par l'Empereur l'avait avisé que, désormais, son corps serait au service de l'Angleterre. Des péripéties très nombreuses ven.iieiii de changer subitement les destinées de ces troupes déjà ballottées depuis sept années sur des routes diverses et auxquelles la fortune ménageait tant de surprises.

Condé avail reçu l'ordre de se rendre à Venise, mais le général Kray, assailli par Moreau, %vait subi en Bavière îles revers multiples; sa situation

1 M. Ernest Daudet, ouvrage cité.

devenait de plus en plus précaire et il était urgent de lui venir en aide, si on ne voulait pas l'exposer à une retraite qui pourrait se transformer en désastre. Gondé reçut donc subitement L'ordre de rétrograder et de rejoindre dans le plus bref délai une armée presque vaincue. Il reprit le chemin de l'Allemagne le 22 mai 1800, non sans un profond serrement de cœur, et se dirigea d'abord sur Speyer1, puis sur Pontebba. Toutefois, la nouvelle de la prochaine arrivée du duc d'Angoulême, annoncée par une lettre de Louis XVIII, atténua la douleur qu'il éprouvait de voir tous ses projets renversés. Il en fit part au corps par l'avis suivant :

« C'est avec le plus grand plaisir que Monseigneur annonce au corps que Mgr le duc d'Angoulême est en route pour le joindre2. »

Sur ces entrefaites, il recevait de ce dernier une lettre datée de Vérone et manifestant son bonheur de se retrouver prochainement au milieu de ses anciens compagnons d'armes.

Dans l'après-midi du 25, le Duc fit son entrée à Pontebba, accompagné du comte Etienne de

1 Journal d'un fourrier de l'armée de Condé, publié par le comte Gérard de Contades.

* Campagnes du corps sous les ordres du prince de Condë, par le marquis d'Ecquevilly.

LE DUC DANGOULEME.

Damas, premier gentilhomme d<- la chambre, el du chevalier de Saint-Priest, tous deux attachés ,:i sa personne. Salin'1 par les acclamations <lr> troupes, il embrassa avec émotion le prince de Condé, se Ml présenter les officiers et, dans un langage vibranl de patriotique enthousiasme, leur dit sa joie de partager avec eux la carrière des armes el de combattre sous leur drapeau. Le même jour. Condé adressai! aux troupes cet ordre du jour : « D'après les ordres du Roi, commuoiqués à Mgr par Son Altesse Royale Mgr le due d'Angoulême, arrivé ce matin, ce prince va prendre le commandement du régiment noble à cheval '. »

L'affabilité souriante du jeune Duc, sa bienveillance pour tous, sa remarquable simplicité lui

c [uirenl toutes les sympathies et, bientôt, oe

a'entendil sur -mi compte que des éloges mérités. Cette petite armée, attristée par les revers multiples que lui réservai! le sort désarmes, semblait avoir repris courage depuis qu'elle comptait dans ses rangs l'héritier éventuel du trône de France.

Puis, arriva également le comte d'Escars, colonel en premier du régimenl d'Enghien, à qui

' ' •■ )us les ordres du prince de Condé,

>p. cit.

le Roi venait d'exprimer le désir de le voir aux côtés du duc d'Angoulême.

Ayant acquis une expérience que chacun se plaisait à reconnaître, cet officier très pondéré, d'un excellent conseil, était en mesure de rendre au Duc de précieux services et de l'assister efficacement dans les moments difficiles. C'était bien l'homme qui lui convenait dans une circonstance pareille.

Le corps avait quitté Pontebba et s'était dirigé sur Klagenfurt. A quelque distance de cette ville, une touchante scène de famille se produisit, qui lit sur les assistants une impression profonde. Depuis 1792, la comtesse d'Artois, qui s'était retirée dans les Etats de son frère, le roi de Sardaigne, dont le séjour convenait mieux à sa santé que le climat du Nord, n'avait pas eu une seule fois l'occasion de revoir son fils. L'été, elle résidait en Autriche. De passage à Klagenfurt, elle s'était portée précipitamment au-devant de lui. Celui-ci, prévenu de l'arrivée de sa mère, à la rencontre de laquelle il allait avec le prince de Gondé, s'élança hors de la voiture et. se jetant avec la vivacité de son âge « In lises bras, la tint enlacée pendant plusieurs infants, en proie, ainsi qu'elle-même, à la pins vive émotion.

S(! LE DUC DANGOULÈME.

Malgré le charme familial du séjour de Klagenfurt, le Prince, enclave du devoir, s'y arracha presque aussitôt et reprit avec ses troupes sa marcheen avant. Il s'occupait activement de sou régiment, l'entraînant par de fréquents exercices, se taisant rendre compte des moindres détails, témoignant d'un esprit de décision et d'une fermeté toujours impartiale.

« Le duc d'Angoulême doit venir demain au quartier général. Il commande la cavalerie avec plus de sévérité encore que le duc de Berry et la fait manœuvrer en ce moment tous les jours1. »

Entre temps, les Princes se livraient à des divertissements cynégétiques dans les montagnes qu'ils traversaient. Ces chasses improvisées, réservées à eux seuls, donnèrent parfois lieu à de curieux incidents. « Quelques-uns, lit-on à la date du 28 octobre 1800, dans un récit au jour le jour par un fourrier de l'armée de Coudé-. n'ont point fait attention à la défense faite au nom des Princes et ont été chasser. On a mis à l'ordre qu'il fallait faire la recherche des coupa Ides. On ne les a pas encore découverts. » Et plus loin : « Les affaires de chasse continuent.

1 Journal d'un fourrier de l'armée de Condé, cité plus haut.

2 Ibid.

Lrs personnes mises en prison en sonl sorties presque aussitôt par l'ordre de Leurs Altesses Royales. Cela ne les a pas empêchées de chasser encore. Elles ont même tué une biche sur la réserve. Elles ont été découvertes et emprisonnées de nouveau. L'on a craint un moment qu'elles ne lussent plus sévèrement punies. Leurs Altesses ont encore usé d'indulgence. »

A plusieurs reprises, Louis XVIII exprime à son neveu le désir de le voir retourner à Mitau; mais celui-ci, dans l'attente fiévreuse des combats, supplie son oncle de le laisser encore au camp. 11 lui écrit le 26 juillet 1800 :

« Mon très cher Oncle1,

<< Le duc de Sérent rendra compte à Votre Majesté de la position des choses et de ce qu'on croit que deviendra l'armée de Condé. lime paraît que. si la paix a lieu, sa destination sera les Présides de Toscane. Votre Majesté ayant attaché beaucoup de prix (et avec beaucoup de raison) à ce qu'un corps de noblesse aussi distingué que le régiment noble à cheval ne restât pas entre les mains des princes de Condé, et m'ayant, en conséquence

' Archives de M. le duc de Blacàs.

LE DUC I) ANGOULEME.

envoyé pour y remplacer mon frère, je crois que la même raison étanl toujours aussi forte et mon frère étant au service de Naples, il est important que je ne quitte point ce corps, ou du moins que je ue m'éloigne point autant que serait Mitau, d'autant que j'en serais a une trop grande distance pour le rejoindre, s'il était employé à une expédition sur les côtes méridionales de France, coin nie j'ai tout lieu de croire que le gouvernement britannique en a toujours le projet.

« Je demande, en conséquence, à V. M. de trouver bon que ma femme vienne me rejoindre. Je voudrais qu'elle pût partir au commencement de septembre pour arriver à Klagenfurt avant la mauvaise saison; nous attendrions auprès de ma mère que l'endroit où nous désirerions faire rétablissement de ma femme, soit dans le royaume de Naples, soit en Toscane, fût arrangé ave« le souverain du pays.

■ Je sens bien toute la peine que Votre Majesté ('■prouvera de laisser partir ma femme, mais j'espère qu'Elle sentira aussi combien il m'est cruel d'être séparé d'elle, et, comme Elle me l'a dit plusieurs fois, qu'il ne fallait point séparer ce que Dieu a uni.

« Je crois, mon très cher Oncle, que V. M. sentira aussi l'importance que je ne me sépare point

de l'armée de Coudé, tant pour rester à ia tête du noyau précieux de noblesse que j'ai l'honneur de commander en ce moment, que pour être à portée de faire partie d'une expédition, s'il y en avait une.

« Ce serait avec un bien vif regret aussi que je ne me rapprocherais pas de V. M., mais je ne puis pas me persuader qu'Elle reste éternellement à Mi tau, et je ne doute pas que si, malheureusement, nos affaires ne prenaient point encore une tournure favorable, V. M. ne se rapprochât do nous.

« Ce sera avec une bien vive impatience, mon très cher Oncle, que j'attendrai la réponse de V. M. ; j'espère qu'Elle ne prendra point mal ma demande et qu'Elle sentira tout le prix que j'attache à ce que ma femme se rapproche de moi. Votre Majesté doit être bien sûre qu'Elle n'aura personne ici qui lui soit plus dévoué que moi, et que cela n'est peut-être pas sans importance. Une chose qui est heureuse et qui peut être utile est l'harmonie qui règne jusqu'à présent (et qui, j'ai tout lieu d'espérer, continuera) entre M. le prince de Condé et moi.

« Je vous supplie, mon très cher Oncle, de nie continuer pour toujours vos précieuses bontés et d'agréer l'hommage du profond respect, du dé-

8't LE DUC D ANGOULEME.

vouemenl sans bornes el, si Elle me permet d'ajouter, de L'attachement et de la tendresse respectueuse avec lesquels je suis, « Mon très cher Oncle,

« De Votre Majesté, « Le très humble, très obéissant et très dévoué serviteur, neveu et sujet.

« Louis-Antoine. »

Et dans une autre lettre datée du 11 août, le duc d Angoulème expose de nouveau au Roi les considérations qui lui paraissent devoir militer en faveur de sa présence à Farinée de Gondé :

« J'ai eu le bonheur de recevoir avant-hier la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m écrire en date du 17 juillet

« J'ai reçu aussi les lettres du comte d'Avaray. Votre Majesté ne doit pas douter du vif désir que j'aurais de me rapprocher d'Elle le plus tôt possible, mais j'aurai l'honneur de Lui représenter que mon maintien au corps est plus nécessaire que jamais dans le moment où le gouvernement républicain emploie tous les moyens pour faire rentier en France les individus qui composent le régiment noble. Que tant que je resterai ici. il n'en partira qu'un très petit nombre, mais que le jour où je m'en éloignerais, surtout pour aller

aussi loin que Mitau, il n'en resterait que bien peu aux étendards. En second lieu, j'ai reçu ces jours derniers les ordres positifs de mon père de ne pas me presser de retourner à Mitau, quand même la paix se ferait, avant d'avoir reçu de nouvelles instructions de lui qui doivent décider de ma marche ultérieure. En troisième lieu, il n'est pas question de paix à Vienne en ce moment; le nouveau subside avec l'Angleterre vient d'être payé, et on parle de la continuation de la guerre, ce qui doit être décidé le 22 septembre prochain. D'après ces considérations, ne pouvant pas rester aussi longtemps séparé de ma femme, j'ose supplier Votre Majesté de lui permettre de venir me rejoindre; et alors, si nous restons en Allemagne, je pourrais la placer près de moi, dans les environs de Vienne, et, si nous allons en Italie, elle pourrait être convenablement placée, soit à Klagenfurt, soit à Florence, soit à Rome, soit aux environs de ?saples. J'ai déjà eu l'honneur de faire cette demande à V. M. le 2(> juillet, mais Elle recevra les deux lettres en même temps, qui seront vraisemblablement portées par le duc de Sérent. Votre Majesté ne veut certainement pas me séparer longtemps de ma femme, et j'ose L'assurer que ma présence ici est nécessaire à ses intérêts.

86 lf duc d angoulfmf.

« ,1'ose vous supplier, mon très cher Oncle, d'agréer avec votre bonté ordinaire L'hommage du profond respect et du dévouement avec lequel je suis,

« Mon très cher Oncle,

« De Votre Majesté, « Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur, neveu et sujet.

« Louis-Antoine1. »

A la vie relativement calme que menait depuis quelque temps cette petite armée allaient faire place des combats* qui marquent dans' son histoire une fort belle page.

A la suite de la conquête de la Bavière par Moreau, au mois de juin 1800, un armistice avait été conclu entre l'Autriche et le gouvernement consulaire. Mais les négociations entamées en vue de la paix n'ayant pas abouti, les hostilités reprirenl à la lin de novembre.

Le prince de Condé en avait été avisé' et on lui avail confié la périlleuse mission de défendre le passage de l'Inn, entre Wasserbourg et Neuheuren, sur la rive droite. Mais, redoutant de ce côté une vigoureuse attaque, il avait prescrit au

1 Archives de M. le «lue de lilncas.

duc d'Enghien, dont les escadrons stationnaienl près de Rosenheim, sur la rive gauche, de se porter de l'autre côté du fleuve, si le feu de l'ennemi devenait trop intense. C'est ce qui se produisit. Avec une habileté et une précision remarquables, le duc d'Enghien qui, malgré la fusillade nourrie des détachements républicains, s'était maintenu à la porte de Rosenheim, permit ainsi à divers corps de franchir l'Inn, puis il le traversa à son tour sans que le désordre se mît dans les rangs de ses troupes.

Les pertes des Gondéens n'avaient pas été très élevées. Quelques hommes seulement étaient restés sur le terrain et, parmi les blessés, se trouvait Jules de Vassé, aide de camp du duc d'Angoulème, atteint dune balle au visage.

L'intrépidité, la témérité même du Prince n'avaient pas passé inaperçues. Bien que les balles sifflassent sans arrêt à ses oreilles et qu'à un certain moment il en fût environné, il n'avait pas quitté un seul instant le parapet des retranchements, s'exposant sans cesse, servant presque de cible aux boulets. Profitant d'une accalmie, il s'apprêtait à franchir l'Inn pour se porter sur l'autre rive, lorsque Condé, se précipitant vers lui, l'entraîna brusquement. « Il a fallu qui- le Prince usât de son autorité de général pour l'em-

ss LE DUC DANGOULEME.

pêcher de passer la rivière et pour le faire descendre ilf ce parapet, où un soldai d'artillerie fut blessé auprès de lui '. »

Cette première escarmouche fut le prélude de l,i bataille de Hohenlinden qui fut, comme od sait, un désastre pour les armées autrichiennes.

Le comte d'Escars, dans une lettre au comte d'Avaray, datée de lleimhoff le 3 décembre, lui relatait ainsi les circonstances des premiers combats qui avaient été favorables aux Autrichiens :

(( Les hostilités sont reprises du 28, Monsieur le Comte, et, le 1er de ce mois, la grande armée autrichienne a attaque les Français entre Ampfing et Haag, sur la route de Braunawa-Munich, et cette affaire très vive, qui a duré toute la journée, a été entièrement à l'avantage des Autrichiens; nous n'en connaissons pas encore bien les détails, mais les Français se retirent et paraissent avoir essuyé une grande perle; ceux qui étaient devant nous se sont pareillement retirés cette nuit; mais M. l'Archiduc ne veut pas que nous passions Il nu jusqu'à nouvel ordre, et il parait que nous sommes destinés à couvrir la retraite du flanc gauche de l'armée dans le cas où les Suisses ne se soutiendraient pas, et que nous ne nous porte-

1 Muret, Histoire de l'armée de Condé.

DE MITAI" A HARTWELL. 89

rons en avant que lorsque l'ennemi sera entièrement rejeté de l'autre côté de l'Isaar.

« Mgr le duc d'Angoulême fut avant-hier matin joindre Mgr le prince de Condé au pont de Rosenheim. espérant qu'il y aurait quelque chosr à faire. Son A. R. avait bien envie de passer le pont et de se porter aux avant-postes, mais Elle a cédé aux représentations de M. le prince de Condé. et Elle est restée toute la journée aux batteries, où elle n'a pas été entièrement à l'abri du danger, car un canonnier a été atteint d'une balle au front à cinq ou six pas en arrière de Monseigneur. Tout le monde a été enchanté de sa contenance, et il est aisé de juger que sa valeur sera brillante, mais qu'en même temps elle sera calme et froide, qualité bien précieuse

« Le comte d'Escars1. »

Ainsi s'écoula l'année 1800. Le Ie* janvier 1801, le régiment du duc d'Angoulême était cantonné à Kindberg, près de Bruck. Quelles que fussent les tristesses du présent et les incertitudes de l'avenir, l'espérance se lisait encore sur tous les visages, et ces âmes viriles, fortement trempées par de longues épreuves, unissaient leurs prières,

1 Archives de M. le duc de Blacas.

à l'aurore de l'année, pour demandera ta Providence le surcroît de forces qui leur étail nécessaire. Le duc d'Angoulême avail reçu les félicitations et les vœux des divers corps, et ses réponses furent empreintes de cette douceur qui lui étail familière dans les instants si fréquents où, abandonnant son rôle de chef, il ne songeait qu'à l'espril de camaraderie. Mais de douloureux"nouvelles vinrent assombrir ce jour pour lui. L'empereur Paul Ier, dans ses irrésolutions multiples, n'avait jamais manifesté aux Bourbons une franche sympathie depuis leur établissement à Mitau. 11 s'était abstenu de leur rendre visite et de leur apporter dans leur exil une parole d'espérance et de réconfort qui leur eût pourtant été >i précieuse. A plusieurs reprises aussi, il avait raillé les habitudes d'étiquette du Roi, qui formaient un contraste complet avec la vie fruste de la Cour russe, si peu policée encore, et qui commençait à peine à se recouvrir du vernis occidental.

Tout à coup, ses sentiments, jusque-là réservés, devinrent nettement hostiles. Sod engouement pour Bonaparte allait croissant et, un sentiment de crainte s'ajoutant à celte admiration, il inclinait de plus en plus du coté du Premier Consul. Celui-ci ne ménageait pas ses avances à l'empereur de Russie. Il avait consenti à lui restitue]'.

sans aucune compensation, tous les prisonniers russes alors détenus en France. Paul Ier s'en était montré très touché. Aussi ne tarda-t-il pas à enjoindre à Louis XVIII de quitter Mitau.

On était loin du temps où, recevant l'abbé Edgeworth, auquel le Roi avait contié la mission de remettre au Tzar l'ordre du Saint-Esprit, l'Empereur lui disait, en saisissant brusquement son épée : « Monsieur l'Abbé, cette épée était destinée à remettre votre maître sur son trône; mais nos alliés m'ont trahi, je ne sais plus que me venger1. »

Le duc d'Angoulême annonça en ces termes au prince de Gondé le départ du Roi"2 :

« Rann, le 6 février 1801.

« J'ai reçu de ma femme deux lettres des

9 et 11 janvier; dans la dernière, elle me mande que le Roi a reçu l'ordre de partir, qu'elle part avec lui le 24, sans savoir où ils vont. Ma femme me mande de ne pas quitter l'armée sans que je sache où le Roi se sera fixé. Je suis bien fâché que ma femme soit obligée de faire une pareille route dans cette saison. Je n'ai aucuns autres détails sur ce fâcheux événement. Le compliment

' Beauchamp, Mémoires secrets et inédits pour servir à l'histoire contemporaine.

i Archives nationales, AB XIX, 123.

fait au Roi avail été précédé du renvoi de M. de Caraman. Si je reçois plus de détails, je les transmettrai à M. le prince de Gondé.

« Louis-Antoine de Bourbon. »

C'esl au général Fersen, commandant militaire de Milan, que Paul Ier avait confié la pénible mission d'annoncer à Louis XYIIi qu'il ne consentait plus à ce que la Russie lui servit d'asile. L'Empereur dissimulait cette injonction sous le masque d'un conseil amical. Il engageait le Roi à aller retrouver la Reine à Kiel, où elle résidait depuis le mois de juillet 1800. Mais Louis XYIII jugea prudent, en présence des succès de Bonaparte, de faire choix d'une résidence plus éloignée du théâtre de la guerre. Il tint toutefois à coiihiIIit la duchesse d'Angoulème, modèle d'abnégation et de résignation chrétiennes, et dont le jugement, déjà terme et éclairé, lui était d'un précieux secours dans les moments difficiles. « Suivi d'Avaray et de Caraman. il se rendit auprès d'elle. La porte était close, gardée par le fidèle Gléry, qui ne l'ouvrit que sur la demande instante du Roi. La princesse se tenait agenouillée devant son aumônier, l'abbé Edgewnrth, I»' même qui avait assisté Louis XVI à ses derniers moments. Surprise par la présence de

son oncle, elle se leva, courut à lui, l'embrassa en l'interrogeant et apprit de lui que l'asile de Mitau leur était retiré. Elle reçut cette nouvelle avec un grand courage, remerciant Dieu, dit-elle, de n'avoir à déplorer d'autre malheur que le sien et non celui de la France1. »

Paul Ier avait autorisé la duchesse d'Angoulême à continuer à résider sur le territoire russe; mais dans l'état de désespoir où était le Roi, elle ne songea qu'à lui, et son unique préoccupation fut de partager cette nouvelle calamité et d'en atténuer la rigueur par l'exemple de son stoïcisme.

La duchesse lui conseilla de se rendre d'abord à Memel, où ils pourraient attendre la réponse du roi de Prusse, auquel Louis XVIII avait demandé asile. Le 28 janvier, ils y parvenaient, après mille vicissitudes, et, de son côté, la duchesse d'Angoulême expédia de là une lettre suppliante à la Reine.

« Frédéric-Guillaume III s'était écrié dans un mouvement spontané, en prenant connaissance de la lettre du Roi : « Je recevrai les Bourbons, quelles « que puissent être les conséquences d'un acte « que l'honneur et l'humanité me commandent. » A ces mots, la Reine interrompit la lecture de la

1 M. Ernest Daudet, ouvrage cité.

lettre de la duchesse d'Angoulême, qu'elle arrosait de ses larmes, pour voler dans les bras de son mgusle époux1. » Ce ne fut toutefois qu'après avoir obtenu l'agrément du Premier Consul que le roi de Prusse, toujours hésitant, donna son adhésion définitive au séjour de Louis XVIII dans ses Etats.

Celui-ci se décida à se rendre à Varsovie. Mais les dépenses considérables qu'avait déjà entraînées le voyage de Mitau à Memel et les frais journaliers avaient épuisé la cassette royale. C'est alors que, par la plus touchante des pensées, où se révéla encore le caractère généreux de la duchesse d'Angoulemejelle fit procéder à la vente de ses diamants par l'entremise de la duchesse de Sérent. « Les termes employés dans cette autorisation par Son Altesse Royale sont dignes de remarque : « Pour, dans notre commune misère, « servir à mon oncle, à ses fidèles serviteurs et à " moi-même2. »

Une émouvante lettre de d'Avaray à un ami nous donne, sur les péripéties de ce voyage si mouvementé, des détails qui ne le cèdent en rien en tristesse à tous ceux qui avaient marqué, de-

1 Mémoires de l'Emigration, par Dampmartin, avec notes par Lescure.

- Beaucha'mp, ouvrage cite.

puis dix ans, les différentes étapes du lamentable exil des Bourbons1.

« Varsovie, 9 mai 1801.

« Enfin, mon cher, après bien des traverses, M. le comte de Lille2 et Mme la marquise de Millevoye3 sont à Varsovie. La continuité d'accidents et de malheurs qu'ils ont éprouvés me ferait tomber la plume des mains si je ne pouvais reposer la pensée de leurs fidèles serviteurs sur une situation moins pénible. Notre charmante princesse, cette nouvelle Antigone, comme le cœur de notre Maître se plaît à la nommer, avait écrit de même à la reine de Prusse une lettre également noble et conforme à sa situation. Elle demandait à cette princesse d'intercéder auprès du Roi son époux pour que le comte de Lille eût la facilité de voyager dans les Etats prussiens aussi lentement qu'il pouvait le désirer. Avec la grandeur et la sensibilité de son caractère, Madame disait à la Reine que la plus tendre reconnaissance envers un second père, le devoir que, du haut du ciel, celui qu'elle a perdu lui commande envers son roi malheureux, tout lui prescrit à l'envi de s'atta-

1 Bibliothèque nationale. Fonds Pé-rigord, manuscrit 103. : Le Roi avait pris ce titre.

3 Duchesse d'Angoulèinf.

96 le duc d'angoulèmk.

cher au sori d'un oncle si digne d'intérêt. « Il est errante! sans refuge, ajoutait-elle, je le suivrai ., partout. » La réponse de Sa Majesté prussienne, remplie de grâce «'I des nuances les plus délicates, a laissé aux illustres voyageurs toute la latitude désirable. Que ne puis-je transcrire cette touchante lettre? Pourquoi faut-il ici que, le respect réprime le sentiment? In jour, mon cher, cette expression de la sensibilité d'une auguste princesse sera connue de tous les Français et restera gravée dans leurs cœurs.

« Nos chers .Maîtres vont donc se reposer à Varsovie, où déjà. ils sont l'objet de la vénération générale. Ils y attendront la fin du dégel et passeront dans la retraite et le plus profond incognito le tems de Pâques, puis reprendront un voyage dont le terme est toujours inconnu, mais enfin qui, sous un ciel plus favorable, leur deviendra moins pénible.

« .Maintenant, mon cher, que j'ay un moment fixé votre imagination sur des idées plus douces, je retrouve la force de vous affliger de nouveau en remontant au récit de nos cruelles vicissitudes.

Ce lut avant de partir de Kœûigsberg <|ue le Roi eut la douleur d'apprendre que les prisons de Paris étaient encombrées de royalistes ou réputés tels

« M. le comte de Lille et M""' la marquise de Millevoye, partis de Kœnigsberg le 2~ février, ne sont arrivés que le 6 mars et, malgré une extrême fatigue, en parfaite santé. Les augustes nomades ont éprouvé tous Les désagréments, on peut dire les dangers auxquels la mauvaise saison et des chemins affreux peuvent exposer. C'est à l'époque des plus grands froids qu'ils avaient quitté la Courlande en descendant vers le midi. Ils rencontrèrent bientôt une nouvelle température, depuis huit jours surtout; arrêtés à chaque pas parles neiges amoncelées, puis ensuite par le dégel, leur voiture a été renversée dans une inondation, hors de portée de tout lieu habité.

« La secousse a été si violente que Madame, jetée de sa place à l'angle opposé où j'étais, est venue briser la glace de la portière. Heureusement, elle ni le Roi ne se sont fait aucun mal. Cependant, lu nuit gagnait sans qu'on pût parvenir à relever la voiture, et ce n'est qu'au bout de trois heures qu'elle s'est trouvée sur ses roues.

« Pendant tout ce tems, notre Maître, que vous savez sujet à quelques accès de goutte, a dû rester dans la glace avec la pluie sur le corps. Tandis qu'un heureux hasard ayant conduit sur le chemin une voyageuse en chaise de poste, Madame y trouvait un abri. Cet accident n'a pas été le seul

LE DUC n ANGOULEME.

de notre triste voyage. Les chevaux d'une second» voiture se son! aoyés dans un torrent. La débâcle de la Vistule, qu'il a fallu passera travers les glaçons, nous a d'abord retenus deux jours à Prague. Enfin, pour comble de maux, à peine nos chers Maîtres étaient arrivés ici qu'ils ont appris la fatale nouvelle de la mort d'un de leurs plus fidèles serviteurs1 »

D'autre part, le vicomte d'Hardouineau, écrivant de Même! à sa sœur le 23 février 1801, lui donnait sur l'état des mœurs russes à cette époque des détails caractéristiques :

<( Le Roi se mit donc en route le 22 janvier, mais assez tard pour ne pouvoir faire que huit lieues. La nouvelle s'en étant répandue, aucune précaution n'avait été prise dans un pays et su] une route où il n'y a aucune espèce de ressource. Un gentilhomme ne voulut pas le laisser descendre à l'auberge el osa braver l'indignation de son sou- \ ri, iin en le recevant dans son château. A la première journée, nous couchâmes dans un cabaret! Il y avail au moins quatre-vingts paysans rassemblés dans une grande pièce qui faisait à peu près toute la maison. Il faut connaître ce pays et ses

1 L'abbé Marie,

usages pour se faire une idée de cette société et de la puanteur insupportable qui en est le résultat, ainsi que des nausées de tabac, de bière et d'eaude-vie. Le hangar où je passai la nuit était à côté d'une espèce de fournil où coucha notre adorable princesse. Elle ne le sut que le lendemain matin, où elle me dit : « Si je vous avais su si près de moi, « j'aurais été plus tranquille; j'ai craint toute la « nuit qu'on ne vînt enfoncer ma porte; nous « sommes ici dans une taverne de voleurs. » Le cœur navré de sa position, je ne pus m'empêcher de lui en parler. « Je ne suis point à plaindre, me « répondit-elle, je ne souffre que des malheureux

« que je vois autour de moi ' »

Sur ces entrefaites, la paix avait été signée entre la France et l'Autriche épouvantée des succès foudroyants de Bonaparte. L'armée de Condé n'avait plus sa raison d'être. Les Anglais manifestaient d'ailleurs à son égard des dispositions peu bienveillantes. Leur secret désir était de la diriger sur L'Egypte, afin de renforcer les troupes qui la disputaient victorieusement à Menou. Mais les gentilshommes qui composaient ce corps d'élite se souciaient peu d'une expédition lointaine et an--; aléatoire. Le duc d'Angoulème venait de partir

1 Bibliothèque nationale, Manuscrit français n° 1029.

1 00 II DUC D ANGOULEME.

I r Varsovie, où Louis XVIII désirait l'avoir k

ses côtés. Le duc de Berry procéda donc au licenciement de ce lioau corps qui, pondant dix ans, avait soutenu tant de chocs cl participé à tant de combats, hélas ! le plus souvent malheureux, et où le dévouement à la personne du Roi et au drapeau blanc soutenait seul les cœurs au milieu des revers.

L'arrivée du duc d'Angoulême à Varsovie eut pour effet d'apporter un adoucissement dans la vie de la famille royale, véritable épave perdue au milieu de l'Europe. « Vous vous figurez facilement, écrivait, le 6 avril 1801, le duc d'Angoulême à Saint-Priest, le bonheur que j'ai éprouvé de me retrouver avec ma femme que je chéris tendrement, après une si longue séparation, ri j'espère que vous partagerez la joie que j'en éprouve1. »

L'existence de la famille royale s'écoulait d'ailleurs presque misérablement, l'hiver, dans une modeste habitation située au centre de la ville, l'été, à Lajinka, à quelques kilomètres, dans un petit pavillon isolé- qui avait jadis servi de résidence à la sœur de Stanislas Leczinski.

Aux victoires des armées de la Révolution avait

1 Barante, ouvrage cité plus haut.

DE MITAL" A HARTWELL. 101

succédéla marche triomphale de Bonaparte à travers L'Europe. Il semblait que la fortune abandonnât définitivement les Bourbons, dont la tristesse s'aggravait des angoisses el des incertitudes d'une vie errante.

Le 25 mars 1802. Bonaparte signait avec l'Angleterre la paix d'Amiens. Ses ennemis, si nombreux jadis, étaient aujourd'hui abattus. Consul à vie, environné d'honneurs, enivré de succès, il semblait être parvenu à l'apogée de sa gloire.

11 avait pour lui la force : pouvait-elle suppléer au droit? Bonaparte avait une trop claire vision des événements et une compréhension trop nette des circonstances extraordinaires qui lui avaient permis d'atteindre son but pour ne pas s'avouer qu'il resterait pour l'Europe un soldat parvenu, s'il n'arrivait à obtenir la renonciation <les Bourbons au trône de France.

La monarchie séculaire, à laquelle la France devait sa formation territoriale et le rayonnement qu'elle avait exercé sur le monde, se dressait aujourd'hui en face de sa jeune gloire et le faisait hésiter devant ce trône où il s'apprêtait à s'asseoir.

11 lui fallait maintenant étayer la puissance qu'il tenait des armes sur le droit, qui, seul, pouvait la sanctionner.

1 02 LE DUl H ANGOULEME.

Frédéric-Guillaume 111 étail de ceux qui tremblaienl devanl le gouvernement consulaire, et il ne manquail jamais une occasion de montrer aux Bourbons qu'ils étaient simplement tolérés en Prusse. Haugwitz, premier ministre, qui, dans l'art de la flatterie, ne le cédait en rien au Roi son maître, consentit, avec l'approbation de ce dernier, à mettre un colonel désigné par Bonaparte en rapports avec Meyer, président de la Régence de Varsovie. Il s'agissait de déterminer Louis XVIII à l'acte que Bonaparte réclamait de lui.

Prévenu de la démarche que ce haut fonctionnaire devait tenter, le Roi résolut de donner à sa réception une solennité inaccoutumée et de se présenter à lui en monarque qui, bien que privé' de ses droits, entend néanmoins n'en rien abdiquer. Aussi, lorsque Meyer pénétra, le 20 février 1803, dans la pièce où se tenait le Roi. il le trouva environné de tous les membres de sa famille et conservant la dignité imposante qui convenait bien à un monarque outragé jusque dans le malheur. Après l'avoir écouté avec attention, le Roi lui répondit ' :

« .le ne confonds pas M. Bonaparte avec ceux

Nettement, Vie de Murie-Thërèse de Fra?ice.

qui l'ont précédé; j'estime sa valeur, ses talents militaires; je lui sais gré de plusieurs actes d'administration, car le Iiit'ii qu'il fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s'il croit m'engager à transiger sur mes droits; loin de là, il les établirait lui-même, s'ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu'il fait en ce moment. J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi ; mais je connais les obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître chrétien. Je remplirai ces obligations jusqu'à mon dernier soupir; fils de sairil Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les fers: successeur de François Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui : « Nous (( avons tout perdu, hors l'honneur. »

Le lendemain, Louis XVIII faisait porter à Meyer un pli reproduisant textuellement ces déclarations, au bas duquel le duc d'Angoulême avait tenu à ajouter la phrase suivante : « Avec la permission du Roi, mon oncle, j'adhère de cœur et dame au contenu de cette note. »

Le duc d'Enghien, auquel le Roi avait, de son côté, fait connaître la demande injurieuse de Bonaparte, adressa immédiatement à Louis X\ III, en ces termes, son adhésion particulière à la réponse royale :

| il ', LE DUl D ANGOULÊME.

.. Sire.

„ La lettre du 5 mars, dont Votre Majesté a daigné m'honorer, m'est exactement parvenue Votre Majesté connaît trop bien le sang qui coule dans mes veines pour avoir pu conserver un instant de doute sur le sens de la réponse qu'Elle me demande. Jesuis Français, Sire, et Français fidèle à son Dieu, à son Roi, à ses serments d'honneur. Bien d'autres m'envieront peut-être un jour ce triple avantage. Que Votre Majesté daigne donc me permettre de joindre ma signature à celle de M. le duc d'Angoulême, adhérant comme lui, de cœur et d'âme, au contenu de la lettre de mon Roi.

« Louis- Antoine, Henri de Bourbon1. »

Ainsi, par une unanime protestation, les Bourbons avaienl tenu. à affirmer à la France et à l'Europe qu'ils n'admettraient jamais que l'usurpation violente, née de la veille, pût entraîner la prescription «If droits consacrés par les siècles.

Bonaparte lui exaspéré par cet échec. Ne pouvant abattre ceux qui étaient au loin, il se vengea sur celui que sa main pouvail atteindre plusfaci-

Muret, Histoire de l'armée de Condé.

lement; le 21 mars 1804, le duc d'Enghien tomba dans les fossés du château de Vincennes, el l'aurore du règne de Napoléon fut une aurore sanglante.

La nouvelle en parvint peu de jours après à Varsovie. Elle couvrit d'un nouveau voile de tristesse ce séjour en Prusse- auquel les Bourbons étaient venus demander, sinon le repos, tout au moins l'accalmie, et on assure que, pendant une soirée entière, la famille royale s'abandonna à ses larmes, sans pouvoir prononcer une parole, songeant à la fois aux amertumes du passé, à la douleur du présent et aux menaces de l'avenir. Le duc d'Angoulème, consterné, avait écrit le 0 avril au prince de Condé :

« Navré de la douleur la plus amère et la plus vivement sentie, permettez-moi de joindre mes larmes aux vôtres; je n'ai pas besoin de vous assurer de leur sincérité. J'ose me flatter que vous connaissez assez tous les sentiments qui m'attachent à vous, je ne dis pas pour vous offrir des consolations (car il n'en existe que dans la religion pour un pareil malheur), mais pour pleurer avec vous.

« Ma femme, qui partage entièrement mes sentiments, me charge de vous le témoigner et de vous dire combien, ayant éprouvé elle-même les

1 1)6 LE DUI D ANGOULEME.

prrlc> les | » 1 il— ;i tireuses, elle reSSeûl plus vivement votre malheur.

.. Agréez, Monsieur, l'assurance de notre profonde douleur, ainsi que de la haute considération el du plus tendre el sincère attachement avec lequel je serai pour la vie, .Monsieur mon Cousin, Votre très affecté Cousin,

« Louis- Antoine de Bourbon1. »

On cherchait, dans l'entourage du Roi. à lui faire comprendre que sa sûreté exigeait qu'il quittât Varsovie avec le duc d'Angoulême pour aller demander un asile nouveau, soit à la Russie, où s'était opéré un changement de règne, soit à la Suède, où les coups de Napoléon pourraient plus difficilement l'atteindre; mais Louis XVIII, atterri'' par la proclamation officielle de l'Empire, ne songeait maintenant qu'à se concerter avec le comte d'Artois pour protester contre les nouvelles institutions que la France s'était données.

Il résolut dune de se rendre à Grodno pour y rédiger, avec le comte d'Artois, cette solennelle protestation. C'est alors qu'un Français, nommé '.ou Ion, en relations suivies avec la domesticité ihi Roi, vint révéler au baron de Miliville,

1 Archives nationales, AI! XIX. L23.

écuyerdela Reine, que deux agents L'avaient soudoyé en vue d'empoisonner la nourriture destiner à la famille royale. Goulon avait tenu à tout révéler, « sa conscience se soulevant contre de si exécrables ouvertures1 ».

Louis XVIII terminait ses dispositions de départ pour Grodno, lorsque d'Avaray, mis au courant par Miliville, lui révéla la trame horrible forgée contre lui et les siens. Craignant qu'une pareille nouvelle ne causât à la Reine et à la duchesse d'Angoulême un profond ébranlement, le Roi se borna à faire à son neveu un récit rapide de la situation, puis il écrivit à d'Hoym, président de la Chambre prussienne de Varsovie, pour le prier de rechercher et de frapper les coupables. Comme on pouvait s'y attendre, la réponse de ce fonctionnaire fut conçue dans les termes les plus vagues, qui équivalaient presque à une fin de non-recevoir. « Il était visible que les magistrats du roi de Prusse cherchaient à éviter de donner cours à la justice, dans la crainte de trouver Bonaparte au fond du complot, ne voulant compromettre ni leurs places, ni leur souverain2. »

1 Beauchauip, Vie de Louis XVIII.

3 lbid.

1 os l I DUC I) ANG0U1 1 ME.

A Londres, où La haine contre lui était trop forte pour qu'elle pût céder devant la crainte, La presse el Le public exprimèrenl ouvertement leur conviction qu'il était le véritable instigateur de ce misérable complot : « La répugnance même des officiers du roi de Prusse à recevoir la dénonciation (ce qui les eût forcés d'agir) ne lit qu'accroître les soupçons; il n'y eut presque pas de papiers publics anglais qui n'accusassent Bonaparte d'avoir commandé le crime dont le Ciel venait de détourner les effets1. »

Le Roi s'était dirigé avec le duc d'Angoulême sur Grodno, où il arriva le 12 août.

Là, celui-ci, sur la demande de son oncle, lui remit une note dans laquelle il exposait ses sentiments sur l'esprit qui, selon lui, devait dicter le manifeste projeté.

Voici le texte de ce précieux document, décisif pour juger des vues politiques du Prince :

1 C'est pour obéir aux ordres du Roy que je lui soumets, non un projet de déclaration, mais les principes sur lesquels il me semble que doit rouler celle qu'il se propose d'émaner :

« lu Amnistie générale, sauf pour les régicides, auxquels le Roy (encore par un excès de clémence

1 Beauchamp, Vie de Louis XVIII.

et en se conformant, pour ainsi dire, aux dernières volontés du feu roy Louis XVI, de glorieuse et sainte mémoire) peut accorder un délai de quelques mois pour s'expatrier;

« 2° Pour ce qui regarde les biens appelés nationaux, le Roi peut les partager en trois classes :

« Premièrement, les domaines de la Couronne et les biens des Princes;

« Secondement, les biens de l'Eglise;

« Troisièmement, les biens des particuliers.

« Pour ce qui est des premiers, le Roy et tous les Princes et Princesses de sa famille en font le sacrifice, S. M. donnant au nom de tous sa parole royale que les possesseurs actuels pourront les garder sans en être jamais ni recherchés, ni inquiétés.

« Pour ce qui est des biens de l'Eglise, S. M. ratifiera et ratifie dès ce moment tout ce que le Pape a cru devoir faire sur cet article pour le bien de la religion.

« Enfin, à l'égard de tous les particuliers qui ont été dépouillés de leurs biens depuis le commencement de la Révolution, S. M. ne peut que les engager à suivre son exemple et à en faire le sacrifice. Elle regarde comme hors de cette classe tous ceux qui, rentrés en France, ont fait quelque arrangement avec le prétendu gouvernement fran-

1 i II LE DUC r> ANGOULÊME.

çais ou avec les aouveaux propriétaires. Il no restera donc que le petit nombre de ceux qui prouveronl avoir toujours été fidèles à la cause royale «•I qui n'auronl jamais tenté de rentrer ou de faire aucun arrangement pour leurs biens. S. M. n'abandonnera pas ce petit nombre de si fidèles serviteurs, mais Elle engagera les nouveaux propriétaires de leurs biens à s'arranger avec eux à l'amiable, ou sur leur refus, alors Elle les regardera comme créanciers de l'Etat pour la valeur qui sera estimée <los biens qu'ils possédaient avant la Révolution, et les intérêts leur en seront exactement payés.

« Cette résolution de S. M. et de tous les Princes de -a famille n'empêchera pas qu'Elle ne voie avec plaisir ceux qui, poussés par leur conscience, se croiraient obligés de rendre les biens qu'ils ont illégitimemenl acquis;

« 3° Conserver l'armée comme elle est, soldats, officiers «-t généraux, avancer même en grade tous ceux qui rendraient des services.

« Promettre pareille pour le civil et la magislialni.'. en changeant seulement les dénominations qu'ils portent;

« i Assurer la noblesse à tous les officiers de l'armée :

o ■*< Laisser tous les appointements comme ils

sont, et môme augmenter ceux de ceux qui rendent des services;

« G° Parler contre l'usurpation, mais ne jamais nommer, ni directement, ni indirectement, Buonaparte, rien qui dénote la haine ou la vengeance : le Roy est au-dessus de ces sentiments; mais parler du désir de faire le bonheur des Français, de leur rendre les bienfaits de la religion, d'une paix stable (ce qui ne peut arriver qu'en changeant le système actuel d'ambition et de hauteur du gouvernement français envers tous les souverains), de diminuer les armées, de détruire la conscription, de rendre des bras à l'agriculture, etc., etc.

« Voilà mes idées, si le Roy juge à propos de faire des promesses, car je pense bien, comme un de ceux qui a été consulté, que de faire des promesses ou de dicter des conditions dans la position où est le Roy prêtera à la plaisanterie et à la dérision.

« Louis- Antoine1.

« (irodno, le 13 août 1804. »

Au verso de cette note, Louis XVIII écrivit ces lignes :

« Ces principes sont purs; je n'adopte cependant pas l'idée de mon neveu relativement aux

1 Archives de M. le duc de Blacas.

112 LE DUC DANGOULEME.

biens de l'Eglise; il donne trop d'étendue au pouvoir du Roi el à celui du Pape. Il a raison <lr dire qu'il ne faut rien qui dénote la haine ou la vengeance, mais je ne pense pas qu'il faille s'astreindre à ne parler que de l'usurpation, sans nommer l'usurpateur; l'une date de 1789, l'autre de 1804, el il faul bien faire cette distinction. Je ne suis pas frappé de la crainte de prêter à la dérision en parlant de mes vues de bonté. Le moyen proposé par le comte d'Avaray (et que mon neveu ne connaissait pas lorsqu'il a écrit sa note) pare à cet inconvénient.

« Au total, et malgré ces observations, la note est très bonne; j'aime le mouvement de l'âme de mon neveu au sujet des domaines de la Couronne, et son travail me donne l'espoir de pouvoir dire un jour, de cœur comme de bouche : Nunc di-, mittis1. »

L'accueil que reçut Louis XVIII dans les Etats de l'empereur Alexandre le consola de la froide el dédaigneuse réserve qu'on lui marquait depuis quelque temps en Prusse. Mais le comte d'Artois n'arrivant toujours pas, Louis XYIII se dirigea vers la Suède, fixant à son frère un nouveau rendez- vous à Calmar.

• Archives de M. le duc de Blacas.

Lit traversée de la Baltique ne s'opéra qu'au prix des plus grands périls. 11 semblait que La nature déchaînée voulût ajouter d'autres maux à ceux qu'enduraient Louis XVIII et son neveu. Ils ne parvinrent sur la côte de Suède qu'après la traversée la plus dangereuse : elle inspira au Roi une pièce de vers charmante, qu'il se plaisait à relire fréquemment ensuite dans l'intimité du cercle familial.

On était au 2o septembre. Le comte d'Artois avait annoncé son arrivée pour la tin du mois. Les autorités suédoises, qui avaient accueilli Louis XYIII avec cordialité, firent préparer deux demeures, l'une pour lui, l'autre destinée à son frère, et où, par une marque d'attention qui toucha vivement le duc d'Angoulême, des appartements spéciaux avaient été ménagés afin qu'il pût être sans cesse aux côtés du comte d'Artois.

Mais les jours s'écoulaient sans que l'arrivée de celui-ci fût signalée. Le duc d'Angoulême ne dissimulait pas son anxiété, redoutant que de nouvelles embûches n'eussent été dressées contre son père pour l'empêcher de prendre part à cette réunion de famille.

Enfin, le 6 octobre, un courrier vint annoncer que le comte d'Artois avait débarqué à Gothenbourg. Dans son empressement à le voir, le due

d'Angoulêrae voulu! se rendre au-devant de lui. sans tenir compte des remarques de son entou-

g qui lui faisail observer que plusieurs routes convergeant de Gothenbourg vers Calmar, il pouvail s'exposer à un voyage inutile. Mais rien n'y lit. Son attente fiévreuse ne pouvait souffrir l inaction, el il partit en toute hâte.

Le comte d'Artois s'était, en effet, rendu à Calmar par une outre route : le Duc ne le rencontra

- ' dut rentrer le 7 octobre au soir dans la ville, où il put enfin le retrouver.

Après la rédaction du manifeste qu'au nom de son frère et au sien, Louis XVIII se proposait de lancer pour protester contre la proclamation de l'Empire et indiquer la ligne de conduite qu'adopteraient les Bourbons s'ils parvenaient à remonter sur le trône de France, il se disposa à repartir pour Varsovie.

L'hospitalit» - inéreuse et si tranche qu'il avait reçue en Suède l'avait réconforté. Le duc d'Angoulème éprouvait le même sentiment. •< J'ai à vous prier, écrivait-il à Saint-Priest, le 27 septembre lyi>i. de me faire un plaisir. C'est devons I :urer pour moi, à Stockholm, six gravures des plus ressemblantes du seul souverain de l'Europe qui se montre digne de porter une couronne dans les circonstances où non- nous trouvons et qui

DE mitai: a HARTWELL. US

marche si bien sur les traces de son auguste père1. )>

Et le 22 octobre 1804, il exprime de nouveau à Saint-Priest ses regrets de quitter ce sol ami :

« J'ai eu le plaisir de recevoir le G, mon cher Comte, votre lettre du 2, au moment où je partais pour aller au-devant de mon père, qui est arrivé par un chemin pendant que je le cherchais par un autre...

« Si je n'étais pas bien pressé de me retrouver auprès de ma femme, dout je suis séparé depuis deux mois, je vous assure que je regretterais beaucoup Calmar et ses habitants.

« P. -S. — Xous nous embarquons après-demain pour retourner à Riga2. »

En effet, Louis XVIII venait d'être informé que le roi de Prusse lui interdisait de résider désormais à Varsovie. Cette décision n'avait pas lieu de le surprendre après les derniers incidents. Les sentiments de l'empereur Alexandre à l'égard <\c> Bourbons paraissaient plus favorables que ceux de Paul 1er. 11 leur en avait donné une preuve récente en enjoignant aux autorités de Grodno de faire

1 Baraute, ouvrée cité plus haut.

- Ibid.

1 I li LE DUC D ANGOULÊME.

rendre au Roi 1rs honneurs militaires et de le traiter avec la considération due à son rang.

H lui accorda aussitôt l'autorisation qu'il sollicitait de se fixer «1 <• nouveau à Mitau.

Le dénûment du duc et de la duchesse d'Angouiême et «lu duc de Berry était extrême; une note de Blacas, représentant Louis XVIII à Saint- Pétersbourg, au prince Gzartorysky, ministre des Affaires étrangères, en donne un aperçu navrant : Monsieur le comte de l'Isle, dans la juste confiance de l'intérêt de S. M. l'Empereur, attend de -a bienveillance un service essentiel aux Princes, ses neveux. Madame avait par mois un traitement ;l»' 60,000 réaulx de vêlions, pour son entretien ri celui de ses fils (telles sont les expressions de l'ordre royal de S. M. Catholique en date du IH mai 1803), et c'est le seul héritage qu'Elle laisse: MM. les ducs d'Angoulème et de Berry, Madame, duchesse d'Angoulème, elle-même, sont dans un tel dénûment que, s'ils ne résidaient en Russie auprès de M. le comte de l'Isle et en Angleterre auprès de Monsieur, dont les moyens respectifs sont déjà si modiques, ils ne pourraient absolument suffire au plus modeste entretien: il <'-t donc facile déjuger combien il devient instant pour ces deux Princes que l'ordre royal en question <oit maintenu en valeur; mon auguste Maître,

DE MUAT A HARTVVELL. 117

privé de toutes relations avec Leurs Majestés Catholiques,, n'hésite pas, dans cette circonstance, <le recourir à S. M. Impériale et à Sa puissante intervention; il se repose, ainsi que les siens, sur les hons offices de M. le prince Czartorysky pour obtenir de l'Empereur une sollicitation prompte, efiicace, telle que le cœur et l'amour de la justice ne peuvent manquer de la dicter à cet auguste souverain auprès de S. M. Catholique, par l'entremise du ministre de Russie en Espagne.

« Comte de Blacas.

« Ce 24 juin-6 juillet 18051. »

.Nous n'insisterons pas sur les étapes successives de Louis XVIII en Russie, à Gosfield, chez le marquis de Buckingham; elles sont connues. M . i i s certains faits caractéristiques y mettent en lumière les beaux sentiments du duc d'Angoulème.

A Mi tau, on cherche à deux reprises différentes à s'attaquer encore aux Bourbons en incendiant le château qui leur sert d'asile-. Le duc d'Angoulême, réveillé subitement dans la nuit du 7 au

1 Affaires étrangères, Emigrés (1792-1820), Fonds France. 3 Ce fait est rapporté par Beauchanip [Vie de Louis XVIII .

1 18 LE DUC Ii ANGOULEME.

8 avril 1805, s'oublie lui-même pour ne songei qu'au Roi. Après l'avoir placé en lieu sur, il dirige en personne le service de secours, se multipliant, côtoyanl -ans cesse les flammes avec une témérité qui épouvantait ses serviteurs.

La haine aveugle qui s'acharnait contre les Bourbons n'avait pas même respecté leur abri aux confins du monde civilisé. Ils y opposaient la douceur et I»' pardon.

Cn grand nombre de soldats français avaient été envoyés à Mitau au cours des années lSlMi et 1807. Plusieurs étaient atteints de maladies contagieuses.

La duchesse d'Angoulême, arrivée en octobre 1805, obtint de son mari l'autorisation de les soigner. Le dévouement qu'elle leur témoigna fut sans limites. L'abbé Edgeworth s'était également rendu .ni près d'eux pour leur prodiguer à l'heure suprême les consolations dont il avait si bien le secret. Mais bientôt la fièvre s'abattit aussi sur lui. et malgré les soins inappréciables de la duchesse d'Angoulême, qui, dans ces instants tragiques, fut admirable d'abnégation, il expira dans ses bras le ~2'2 mai 1807'.

Ge irait esl rapporté i ta fois par M«e de Genlis et par Beauchamp.

DE MITAU A HARTWELL. l\»

Aucune perte ne pouvait être plus sensible aux Bourbons. L'abbé Edgeworth avait été pour eux le témoin de tout un passé de douleur; aux heures les plus critiques, il s'était toujours tenu à leurs côtés, et son cœur d'apôtre avait trouvé les accerits les plus propres à les ;i<loucir. Il était pour eux le symbole de la vertu, de la résignation et de l'espérance chrétiennes.

Tels étaient bien les sentiments du duc d'Angoulême. Dans son affliction, il écrivait, le 27 mai 1807, au colonel comte de Saint-Priest, premier commandant du régiment des chasseurs des gardes1 :

« Je profite de l'occasion du prince Alexandre Kourakin pour vous apprendre, mon cher Saint- Priest, la perte irréparable que nous venons de faire dans la personne du plus saint, du plus vertueux, du plus respectable, du plus excellent des hommes, de notre digne abbé Edgeworth, qui nous a été enlevé au bout de quatre jours de maladie, vendredi dernier, 22. Le bon Dieu l'a appelé à lui pour lui accorder la récompense que sa vie accomplie lui méritait depuis longtemps. Vous vous figurez aisément la profonde douleur dans laquelle nous sommes. Nous avons particu-

1 Cabinet d'autographes du comte de Poli.

1 20 LE Dl l D WGOULEME.

lièremenl perdu en lui, ma femme et moi, un père, un ami, un conseil, un consolateur comme nous n'en retrouverons jamais sur la terre. Il ne nous reste que la consolation de penser qu'il jouil du suprême bonheur, et que nous avons acquis en lui un puissant intercesseur qui connail nos besoins et qui ne cessera de les demander à Dieu pour nous. Plus nous irons, plus nous sentirons profondément la perte affreuse que nous avons faite. »

A la lin de l'année 1806 et au cours de 1807, une active correspondance fut échangée entre Blacas et d'Avaray, au sujet des projets du Roi tendant à opérer une descente en France, du côté de la Bretagne. Celte pensée hantait son esprit; il ne cessait de presser le Tzar de le soutenir, et il cherchait ('gaiement à entraîner l'Angleterre cl la Suède., et à former ainsi une sorte de triple entente qui eûl facilité la réalisation du plan royal. Il n'aboutit pas, comme on sait, par suite de l'attitude toujours irrésolue d'Alexandre et, finalement, de son rapprochement avec Napoléon. 1 ne lettre d'Avaray à Blacas, dont nous croyons devoir donner ici un extrait, précise les sentiments de Louis XVIII et ceux du duc d'Angoulême, qui I avait sans cesse encouragé de toutes ses forces dans ses dispositions :

Lr comte d'Avaray an comte de Blacas.

« Mitau, le 4/16 février 1807.

« J'éprouve, Monsieur le Comte, une vive satisfaction en vous transmettant la lettre suivante du Roi à S. M. I.

« Témoin, confident journalier des nobles pensées de mon Maître, c'est pour moi un bien inappréciable dans le malheur que de lui voir l'occasion de les manifester.

« Le vœu que S. M. exprime aujourd'hui est. si je puis me permettre de le dire, le mien, celui de tout véritable Français; il doit plaire à l'Empereur, dont l'âme est si bien faite pour entendre la sienne.

« Ne négligez donc rien, Monsieur le Comte, le Roi me charge de vous le recommander expressément, et j'ose joindre mes instances à ses ordres, ne négligez rien pour que ce vœu, salutaire à l'Europe, non moins qu'à la France, soi! exaucé, et, s'il est possible, qu'il le suit promptt'int'iit.

« Vous trouveriez superflu que je m'arrêtasse à vous dire qu'il est non moins vivement celui de Mgr le duc d'Angoulême.

« Mais en partageant de toute mon âme de tels sentiments, il m'est permis d'envisager la

situation des choses avec un peu plus de calme que mon Maître el un jeune prince auxquels le sang de Henri IV bouillonne en ce moment dans les veines.

« Vous savez, el vos dernières lettres en fonl loi. que S. ML avait conçu le projet d'un débarquement sur les côtes de France, que depuis longtemps Elle s'était attachée fortement à cette idée, que le comte de La Chapelle a été envoyé en Angleterre pour travailler à disposer les voies, à combiner les moyens qui peuvent la faire admettre, que d'un moment à l'autre il est attendu avec des données à cet égard; enfin, vous n'ignorez pas que l'Empereur lui-même, dans sa lettre au Roi en date du 1er novembre, ne s'esl p;is montré éloigné d'un tel projet, qui, sans contredit, peûl se concerter avec un grand avantage entre la Russie, l'Angleterre, la Suède et le Roi. Or, je dis que la présence du Roi aux armées de S. M. I. offre l'avantage d'une action plus prochaine, m elle montre plutôt un père aux malheureux esclaves d'un tyran ; le seul mouveinenl d'une opération maritime opère déjà une puissante diversion, et le débarquement une fois effectué présente bien moins d'obstacles, trappe l'ennemi directement au cœur, environne enfin S. M. bien plus rapidement de vœux et de bras

moins soumis au Corse que i\e> soldats qu'il a conduits longtemps aux champs de la victoire1

« D'AvARAY. »

A partir de la fin de l'année 1807, l'hospitalité accordée aux Bourbons par le marquis de Buckingham revêtit un caractère de cordialité si particulier que l'on eût dit qu'il cherchait à leur faire oublier le passé. « 11 est impossible, écrivait de Londres, le 22 janvier 1808, le duc d'Angoulème à Saint-Priest, d'être plus parfaits que ne l'ont été pour nous le marquis et la marquise de Buckingham et toute leur famille ; la plus grande magnificence, réunie à tous les sentiments du cœur, voilà ce que nous avons trouvé2. »

« La famille royale put enfin goûter le repos. Le Roi fit élever un temple à la Reconnaissance, autour duquel cinq chênes furent plantés par Louis XVIII, la Reine, le duc et la duchesse d'Angoulème et le duc de Berry3. »

Napoléon devenait toujours plus intolérable à l'Europe. Son attention, détournée des Bourbons, ne se porta plus bientôt que sur les événements d'Espagne et de Russie.

1 Affaire? étrangères, Emigrés (1792-1820), Fonds France.

2 Barante, ouvrage cité.

3 Beauchamp, Vie de Louis XVIII.

124 LE DUC DANGOULEME.

En ISI2, à l'heure où la lutte furieuse engagét contre lui dans ce dernier pays prenait un caractère si dramatique et si aigu, le duc d'Angoulême, toujours plus attristé d'être éloigné du théâtre de la guerre et brûlani de s'enrôler, écrit à l'empereur Alexandre :

« Sire1,

0 Votre Majesté Impériale étant entrée, pour la défense de ses Etats, dans une nouvelle lutte contre l'ennemi de tous les souverains légitimes, je Lui réitère avec instance la demande que je Lui avais déjà faite en 1807, -de me permettre de me rendre comme volontaire à ses armées. J'y servirai en même temps la cause de mon roi et celle de tous les trônes. Si Votre Majesté avait le projet, comme on le dit, de faire une expédition sur les côtes de France, ce serait la où je désirerais être particulièrement cl où je crois pouvoir avancer sans présomptions que je pourrais être le plus utile à la cause générale. Votre Majesté doit savoir toutes, ou au inoins une partie des démarches que nous n'avons pas cessé <le faire pour être mis en avant et pour sortir de la cruelle inaction dans laquelle nous sommes involontairement depuis si long-

1 archives impériales de Saint-Pétersbourg.

DE MITAU A IIARTWELL. 12o

temps. C'est avec l'approbation du Roi, mon oncle, que je fais cette demande à Votre Majesté ; j'attendrai sa réponse avec une grande impatience.

« Je La supplie d'agréer l'hommage du profond respect et de la haute considération avec lesquels

je suis,

« De Votre Majesté Impériale,

« Le très humble serviteur et cousin.

« Louis-Antoine.

« De Wimbledon, près Londres, ce 22 juillet 1812. »

Le Tzar déclina en ces termes la proposition du Prince1 :

« Monsieur mon Cousin,

« J'ai reçu en son temps la lettre que V. A. R. m'a adressée le 23 juillet, et je profite du départ de M. de Xoailles pour y faire réponse et pour vous réitérer l'assurance que je n'ai cessé de prendre le même intérêt à tout ce qui vous concerne, ainsi que les Princes de votre Maison. J'ai été très sensible à l'offre que vous me faites de joindre mes drapeaux. J'y donnerais mon assentiment entier si je méditais, comme vous le suppo-

1 La pièce, qui se trouve aux Archives impériales de Saint- Pétersbourg, porte : « Projet de lettre de Cabinet », mais il ne parait pas douteux que cette lettre a bien été envoyée.

126 LE DUC DANGOULÈME.

sez, une expédition sur les côtes de France. Il me semble que L'Angleterre serait plus à même d'offrir aux talens de V. A. R. et à l'influence de sa présence à l'armée un théâtre qui lui convienne parfaitement, puisqu'il se rapproche davantage des frontières de l'ancienne monarchie française. Mon ambassadeur à Londres sera chargé de ne point dissimuler au gouvernement britannique mon opinion à cet égard, et il me serait très agréable de pouvoir contribuer par là à vous faire atteindre l'objet de vos désirs et la noble émulation qui vous anime. Je suis, etc.

(( Alexandre. »

Retiré à Hartwell depuis la mort de la Reine en 1810, Louis XVIII, entouré de la tendre sollicitude du duc et de la duchesse d'Angoulême, «■lait presque perdu dans la nuit de l'oubli. Le Roi et les siens partageaient leur temps entre leurs devoirs de famille et les très nombreuses œuvres d'assistance et de charité qu'ils considéraient comme l'unique but de leur vie brise.'! Leurs souffrances les avaient rapprochés du pauvre, dont ils comprenaient mieux la triste condition : la grandeur et la misère se tendaient la main dan- un sentiment d'égale infortune.

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