CHAPITRE IV
En apprenant les graves événements de France, le Roi résolut d'envoyer le duc d'Angoulême dans le Béarn, et, à cet effet, il lui remit les pouvoirs suivants1 :
« Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, à notre très cher et bien-aimé neveu, Louis-Antoine, duc d'Angoulême, petit-fils de Fiance, salut.
« Notre intention étant que vous vous rendiez sans délai dans notre province de Béarn, nous avons jugé convenable de vous autoriser à nous représenter tant dans cette province que dans les provinces voisines et de spécifier les pouvoirs que vous y exercerez en notre nom, en attendant notre arrivée dans nos Etats. Nous vous donnons ainsi
1 Archives de M. le duc de Blaca.-.
un juste témoignage de la confiance que vous avez méritée par votre zèle pour notre service et pour les intérêts de noire couronne.
A ces causes, nous avons autorisé et par ces présentes nous autorisons :
A vous employer au rétablissement de notre autorité et du bon ordre dans les provinces du royaume où vous pourrez pénétrer, ainsi que dans les provinces adjacentes;
« A y lever des troupes et à recevoir le serment de celles qui, après avoir abandonné les drapeaux de l'usurpateur, embrasseront la cause de leur souverain légitime';
< A y commander tous les gens de guerre et commettre des officiers généraux pour commander sous vos ordres, ainsi que des officiers particuliers dans les différents grades;
A prendre dans les caisses publiques les sommes nécessaires à l'exécution de nos ordres, agissant alors, ainsi que dans toute autre circonstance île la manière la plus conforme aux sentiments paternels dont nous sommes animés envers ii"- sujets et dont votre cœur n'est pas moins pénétré que le nôtre :
« A révoquer tous officiers civils et militaires. lorsque vous le jugerez nécessaire à nos intérêts:
« A commettre provisoirement aux emplois de
commandant et à toutes les places de l'administration publique, civile ou militaire, en vous réglant, à cet égard, sur les intentions que nous avons manifestées à nos sujets dans les déclarations que nous leur avons adressées;
« Voulant que les commissions provisoires que vous aurez données pour lesdits emplois, plates. fonctions et offices, ainsi que tous les autres qui auront été faits par vous, en notre nom, sous votre seing et votre sceau particulier, aient leur plein et entier effet, en vertu des présentes lettres patentes, jusqu'à ce qu'il y ait été autrement pourvu ;
« Les présents pouvoirs cesseront d'avoir lieu et seront regardés comme nuls et non avenus aussitôt après notre arrivée en France, comme aussi dans le cas où notre très cher et bien-aimé frère. Charles-Philippe de France (Monsieur), nous y aurait devancés et vous transmettrait des ordres en notre nom, en sa qualité de lieutenant général de notre royaume ;
« Mandons à tous nos officiels civils, militaires de faire publier et afficher nos présentes lettres patentes partout où besoin sera et de tenir la main, chacun en droit soi, à leur exécution, encore que les circonstances ne nous permettent pa> de les revêtir des formes accoutumées.
« Donné à Hartwell, comté de Buckingham,
sous aotre seing et noire- scel ordinaire, et sous le contre-seing du sieur comte de Blacas, nommé par nous à cel effet, ce quatorzième jour de janvier de l'an de grâce IN 14.
« Loris.
« Tarte Roi :
« Blacas d'Aulps. »
Le même jour, le Roi annonçait ainsi à Wellington, commandant l'armée anglo-espagnole dans le Midi, la prochaine arrivée du duc d'Angoulème :
« Les événements, Mylord, se montrent de plus en plus favorables au dessein que vous avez eu le noble dessein de seconder; je me hâte de vous envoyer mon neveu, le duc d'Angoulème, qui, partant sous un nom supposé et accompagné d'un seul gentilhomme, ne sera, dans l'armée du marquis de Wellington, qu'un volontaire étranger, mais en Béarn et pour la France, le petit-fils de Henri IV.
<( C'est là que, réveillant chez les Français d'ineffaçables souvenirs, sa présence peut réunir leurs efforts à ceux des vainqueurs généreux dont la première pensée a été d'épargner leur malheur, la seconde, de travailler à leur délivrance. L'intérêt que vous m'avez témoigné, ainsi qu'à ma t'a-
mille, en chargeant le duc de Guiche de nous porter les invitations de nos sujets fidèles, m'est un sur garant de l'appui que mon neveu recevra de vous.
« Guidé par le devoir, autorisé par la liberté dont les ministres de S. M. Britannique n'ont pas voulu le priver, lorsqu'ils lui ont refusé, ainsi qu'à son frère, des facilités demandées, après avoir préalablement intimé l'intention dans laquelle celle demande était faite, le duc d'Angoulême s'embarque sans la participation du Gouvernement et ne songe qu'à donner pour chef à des Français opprimés un Français, un Bourbon, armé contre l'oppresseur de la patrie.
« En mettant sous la sauvegarde de la gloire les intérêts de la justice -et du malheur, il est superflu, Mylord, de vous renouveler l'assurance d(k mon estime, de ma confiance et de mon admiration pour le Libérateur de l'Espagne.
« Louis1. »
Le'duc d'Angoulême avait quitté le château d'Hartwell le 15 janvier 4814, el s'était dirigé en toute hâte vers l'Espagne dans le plus strict incognito, sous le nom de comte de Pradel, pendant
1 Archives de M. le duc de Blacas.
\.\1 LE DUC DANGOULEME.
que le comte d'Artois prenait la route de la Suisse el que Le duc de Berry s'arrêtait à Jersey, afin d'effectuer une descente en Vendée!
Une violente tempête, rappelant celle qu'il avait jadis essuyée dans la Baltique en se rendant à Calmar, faillil faire périr le navire qui le portait.
Si les Bourbons n'avaient que de médiocres espérances dans la diversion que les Princes pourraient opérer à l'est et à l'ouest de la France, en revanche, toutes leurs pensées se portaient vers les provinces du Midi, et spécialement vers Bordeaux et Toulouse. Là, le parti royaliste, sous la conduite de chefs énergiques, notamment La Rochejaquelein, frère de l'héroïque chef vendéen, et Taffard Saint-Germain, déployait depuis quelque temps une activité infatigable. Il était discipliné, comptait de fort nombreux partisans qui n'attendaienl qu'une occasion de lever leur drapeau.
D'ailleurs, dans une cité où les questions commerciales primaient toutes les autres, la prohibition dont Napoléon avait frappé les marchandises étrangères avait considérablement restreint l'ac- 1 1\ île économique, déterminé pour la population des pertes sensibles el facilité par là même la propagande monarchiste.
- En IN12. je me trouvais à Bordeaux. J'ai été
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le témoin de mesures prises alors par le Gouvernement contre les navires américains : ils furent tous saisis. C'est à la même époque que Bonaparte répondit aux députés du commerce qui curent le courage de lui faire des représentations sur les maux affreux que son système continental attirait sur la ville : « Un peu de « patience encore; dans un an, j'aurai cent vais- « seaux de haut bord1. »
Le Roi et le duc d'Angoulême escomptaient donc dans cette région un succès complet. Malheureusement, Wellington, qui y commandait l'armée anglo-espagnole, ne paraissait pas déterminé à seconder, tout au moins immédiatement, les démarches du duc d'Angoulême.
Les alliés, résolus à écarter Napoléon, ne songeaient pour l'instant qu'à ce but suprême, sans s'inquiéter encore de la question du nouveau régime qu'on imposerait à la France. « 11 est aujourd'hui incontestable que les alliés l'envahirent sans autre but que celui de secouer le joug auquel ils avaient été si longtemps soumis et de se donner des garanties contre l'ambition insatiable de Bonaparte. La conduite tenue par les étrangers envers le comte d'Artois dans
Boynest, Le Duc et la Duchesse d'Anr/oulème dans te Midi.
!:.', LE DUC DANGOULEME.
l'Est, envers le duc d'Angoulême dans le Midi, le prouve suffisamment et ne permet aucun doute à cel égard '! »
Wellington ne tenait donc pas à se compromettre en faveur des Bourbons avant qu'une commune décision n'eût été prise parles Puissances de la coalition.
De Saint- Jean-de-Luz , le duc d'Angoulême lançait, le II février, à l'armée, cette proclamation2 : <■ .l'arrivé, je suis en France! je viens briser vos fers; je viens déployer le drapeau blanc, le drapeau sans tache que vus pères suivaient avec tant de transports. Ralliez-vous autour de lui, braves Français! Marchons tous ensemble au renversement de la tyrannie. Soldats! mon espoir ne sera pas trompé, je suis iils de vos rois et vous êtes Français! ■>
Le maréchal Soult, que Wellington avait déjà refoulé entre Bayonne et Pau, manifesta à la lecture de celle proclamation un dédaigneux étonnement. Le duc d'Angoulême était si peu connu, si oublié depuis l'époque où, presque enfant, il avait quitté la France !
Soult, convaincu que le Prince servait de
Mémoires de Villèle, t. Ier. • Vaulabelic, Histoire des deux Restaurations, t. Ier.
prête-nom à Wellington, répondit par cet ordre
du jour : « Soldats, le général qui commande L'armée contre laquelle nous nous battons tous les jours a eu l'impudeur de nous provoquer cl de provoquer nos compatriotes à la rfvolte et à la sédition. Il parle de paix, et les brandons de la discorde sont à sa suite! Il parle de paix! et il excite les Français à la guerre civile! Grâces lui soient rendues de nous avoir fait connaître ses projets! Dès ce moment, nos forces sont centuplées et, dès ce moment, il rallie lui-même aux aigles impériales ceux qui, séduits par de trompeuses apparences, avaient pu croire qu'il faisait la guerre avec loyauté.
« On a osé insulter à l'honneur national, on a eu l'infamie d'exciter les Français à trahir leurs serments et à être parjures envers l'Empereur. Cette offense ne peut être vengée que dans le sang. Aux armes! Que dans tout le midi de l'Empire ce cri retentisse!
« Soldats! vouons à l'opprobre et à l'exécration publique tout Français qui aura favorisé d'une manière quelconque les projets insidieux des ennemis. Quant à nous, notre devoir est tracé : combattons jusqu'au dernier les ennemis de notre auguste Empereur et de notre chère France Haine implacable aux traîtres et aux ennemis du
13(i LE DUC D'ANGOULÊME.
nom français! Guerre à mort à ceux qui tenteraient de non- diviser pour nous détruire! Contemplons les efforts prodigieux de notre grand Empereur et ses victoires signalées. Soyons toujours dignes de lui! Soyons Français! Et mourons les armes à la main plutôt que de survivre à notre déshonneur' ! o
Wellington, qui croyait déjà toucher au but, navail pas dissimulé sod mécontentement de l'initiative du duc d'Angoulême. Elle paru! au généra] anglais un défi de nature à impressionner défavorablement peut-être les populations du Midi, dont aucune manifestation extérieure n'avait révélé, jusqu'ici, le retour à la cause des Bourbons. « L'opinion que j'ai pu recueillir à cel égard, écrivait-il au comte de Bathurst, c'est que vingt ans se sont écoulés depuis que les princes de cette Maison ont quitté la France; qu'ils sont autant et peut-être plus inconnu- en France que les princes de foule nuire maison royale en Europe; que les alliés doivent s'accorder entre eux pour proposer à la France un souverain à la pince de Napoléon, dont il faut se débarrasser si l'on veut que l'Europe jouisse jamais de lit paix; mais <]u'il importe peu que ce soit un prince de la
Vaulabcllc, ouvrage cité, t. Ier.
Maison de Bourbon ou de toute autre famille royale1. »
L'ordre du jour du maréchal Soull avait eu pour effet d'indisposer davantage encore Wellington. Aussi, au cours d'un entretien avec If duc d'Angoulême, dans lequel la raideur anglaise du général se donna libre cours, il lui lit nettemeni comprendre que l'heure des manifestations politiques n'avait pas sonné et que sa place ne serait plus à l'avenir à l'avant, mais à l'arrière du quartier général, où aucun titre ne devrait le distinguer. « Il ne lui accordait même pas le droit de garder ses décorations-. »
La tristesse du duc d'Angoulême fut grande; pendant quelques semaines, sa situation au quartier général de Wellington fut à peine comparable à celle d'un officier subalterne : on lui montrait presque qu'il était de trop.
« Le duc d'Angoulême, lors de son séjour à Nantes, peu de temps après la Restauration, dit Barante, m'a parlé avec amertume des procédés de L'Angleterre, de la position où il avait été tenu à Saint- Jean-de-Luz, sous un faux nom. délaissé
1 Vaulabelle, ouvrage cité, t. [•».
1 Mme du Chastenay, Mémoires.
I 18 LE DUC DANGOULÊME.
dans une mauvaise auberge, sans permission de venir à l'armée ou au quartier général1. »
Aussi, lassé par d'incessantes contrariétés au moment où toutes ses aspirations le portaient à un rôle actif, il s'apprêtait à quitter l'armée anglaise, lorsque des événements imprévus vinrent modifier la face des choses.
Le maréchal Soult avait subi, le 21 février, une grave défaite à Orthez. Bazas acclamait les Bourbons. Bordeaux, dont la route s'ouvrait toute grande aux armées étrangères, faisait maintenant appel aux Anglais et proclamait Louis XVIII. Une délégation, ayant La Rochejaquelein à sa tête, était envoyée au duc d'Angoulême, et le drapeau blanc arboré au sommet de la cathédrale.
La Rochejaquelein put aisément persuader le Prince des sentiments presque unanimes des Bordelais; mais, dans l'état d'ostracisme où il se trouvait, que pouvait-il tenter sans l'agrément de Wellington? Il lui envoya donc La Rochejaquelein, el peu après celui-ci, ayant obtenu satisfaction, reprenait le chemin de Bordeaux, où il arriva le dO mars, annonçant que l'entrée du Duc et des troupes anglaises n'était plus qu'une questiou d'heures. En effet, Wellington, bien que fort
S nivenirs de liarante, t. II.
étonné du mouvement qui se produisait à Bordeaux et qui ne lui causait qu'une médiocre satisfaction, ne crut pas pouvoir se dérober à la demande de la députation de cette ville : le maréchal Beresford reçut de lui l'ordre d'escorter le duc d'Angoulême avec quelques milliers d'hommes.
A celle nouvelle, les Bordelais liront parvenir au maréchal cette adresse :
« Monsieur le Général,
« La nation généreuse qui vient de donner de si grandes preuve- de sa magnanimité, en secourant avec une constance inébranlable ses alliés opprimés, se présente aujourd'hui aux portes de la ville de Bordeaux comme l'alliée de notre auguste souverain Louis XVIII.
« Nous venons au-devant de vous. Général, manifester, au nom de tous nos concitoyens, les sentiments qu'il leur tarde de proclamer.
- Vous allez être le témoin des marques, qui éclateront de toutes parts, de notre amour pour notre Roi. Os acclamations seront aussi celles de la reconnaissance.
« Qu'aucun obstacle ne s'oppose désormais à l'union de nos pays! Que vos vaisseaux apportent
l.'«0 I-E DUC D ANGOULEME.
vos productions dans nos ports; que vos ports soient ouverts à nos denrées ! Que, par ces heureux échanges, notre commerce mutuel fleurisse! C'est sur l'alliance de l'Angleterre et de la France que repose la paix du monde1. »
« Ce n'esl donc point l'influence anglaise qui a déterminé Bordeaux. L'explosion qui se lit dans celle belle cité déjoua plutôt les Anglais qu'elle ne répondit à leur plan, et l'entrée vraiment triomphale du duc d'Angoulême, en ne leur permettant plus de se présenter en conquérants, excita plus de colère que de joie dans l'âme du général'en chef: mois il sut assez se modérer2. »
Une foule considérable, composée principalement de jeunes gens vibrants d'enthousiasme, s'était portée en avant de la ville pour ofl'rir ses hommages au duc d'Angoulême. « Presque tout le monde se jetait à genoux; des gens du peuple criaient : « Celui-là est de notre sang! » tous voulaient toucher ses habits et son cheval; on le porta pour ainsi dire dans la cathédrale, où l'attendait l'archevêque; il fut pendant quelques instants séparé de ~*a suite cl pensa être étouffé
1 Archives il'' M. le duc de Hlacas.
- Mme de Chastenay, ouvrage ■ - i * ♦'* plus haut.
par la foule1. » Lynch, maire de Bordeaux, en remettant à Beresford les clefs de La ville, s'exprima en ces termes : « Si vous venez comme vainqueur, vous pouvez, Général, vous emparer de ces clefs, sans qu'il soit besoin que je vous les donne; mais si vous venez comme allié de notre souverain, Louis XVIII, je vous les offre. Vous serez bientôt témoin des preuves d'amour qui se manifesteront de toutes parts en faveur de notre Roi2. »
A peine entré dans la ville, le duc d'Angoulême fit afficher cette proclamation : « Ce n'est que par vos vœux que le Roi, mon oncle, aspire à être le restaurateur d'un gouvernement paternel et libre ; jusqu'à cette époque, il ne veut rien innover dans la forme de votre administration. Gomme lui, satisfait de vos vœux et de votre amour, je déclare que rien ne sera changé par moi. Seulement, j'aime à vous répéter que ma plus consolante mission est de proclamer, au nom du Roi, qu'il n'y aura plus de conscription ni d'impôts odieux: que la liberté des cultes sera maintenue; que le commerce et l'industrie, véritables sources de la prospérité publique, seront encouragés ; qu'il ne
1 Mémoires de la marquise de La Rochejaquelein. ■ Mémoires du chancelier Pasquier, t. II.
1 \i I.K DUC D AXGUULKMK.
sera porté aucune atteinte à la propriété des domaines qu'on appelle nationaux; que la bravoure française ne se verra jamais enlever ses récompenses el -'■- honneurs. Si je n'ai pas dû retenir Le premier élan de vos Ames, je dois von- conjurer, ô Français, devons abstenir de tout esprit de parti el d'éviter ainsi un malheur pire encore que la tyrannie. One Ions les fonctionnaires publics exercenl leurs emplois; que la justice soil rendue parles mêmes magistrats qu'auparavant ; je Les conjure de payer à la patrie la dette la plus sacrée : celle de rendre la justice et d'administrer: Je ne leur demande pas de nouveaux serments. Le premier soin du peuple est d'être gouverné1. »
En ce même temps, des ovations frénétiques se produisirent au passage du duc d'Angoulême, donl l'émotion à peine contenue se traduisait par Les paroles les plus affables, et on pouvait lire sur son visage que ces heures venaienl d'effacer vingt-cinq années d'amertume.
Après les horreurs de la -nerre. Bordeaux aspirait à nue paix durable. El pourtant les esprits étaienl encore partagés entre l'espérance d'un nouvel ordre de choses el la crainte de voir l'Em-
1 Vie du 'h/'- d'Angoulême, par un ancien Volontaire de son armée.
pire triompher de nouveau. « J'ai entendu dire à M. Laîné, raconte M"10 de Chastenay, que le zèle et la crainte étaient alors dans un tel rapport que l'imprimeur chargé de publier la proclamation du duc d'Angoulême avait défiguré ses plus beaux caractères lui-même, et après un travail inouï, afin qu'on ne les reconnût pas. »
La belle attitude du Duc augmentait chaque junr l'enthousiasme, confinant au délire, du peuple bordelais. Il sortait à pied, parcourait tous les campements des troupes, se mêlant à la foule, adressant à tous quelques paroles ni ma blés. Le comte Etienne de Damas le second;) it avec ardeur.
« L'armée du général Decaen, surprise plutôt qu'entraînée par l'adhésion de Bordeaux, était indisposée à la fois par le défaut de paie et la nouvelle d'un changement si peu attendu. Le duc d'Angoulême était sorti presque seul de la ville pour passer en revue celte troupe, composée de plus de six mille hommes. Le silence le plus morne l'avait accueilli ; mais, sans en être ému, le Prince avait achevé une inspection des plus longues, comme si tous les vœux lui eussent été offerts. Cette conduite lui mérita l'estimede tous les Bordelais qu'elle ravit, et des soldats qui, eux-mêmes, surent aussi l'apprécier; deux joui''-
après, la ville qui venait d'embrasser la cause royale, fournil les fonds do leur solde entière1. »
La satisfaction du Prince se manifesta dans les dépêches qu'il lit parvenir à son oncle, à Hartwell, par l'entremise de Tanzia, adjoinl an maire de Bordeaux, el de Labarthe, (|ni étaienl aussitôt partis pour l'Angleterre afin de déposer aux pieds du Roi les hommages de la ville. Ce fui le Jeudi saint qu'ils arrivèrent au château, dans mie voiture pavoisée de drapeaux blancs. Louis XVIII, averti, ne quitta point l'office divin, qu'il tint à suivre jusqu'au bout, malgré l'émotion violente qui l'étreignait. Alors, il reçut la délégation avec la pins affectueuse sympathie. Elle lit un récit plein île \ le el de chaleur de l'arrivée du duc d'Angoulême. Elle redit « la démarche du Conseil municipal, se rendant sous la conduite du comte de Lynch an-devant du Duc, le peuple se précipitant sur le passage du Prince qui se dirigeait vers la cathédrale, pour remercier Celui qui renverse el rétablil les maisons royales2 ».
Les démonstrations royalistes de Bordeaux s'étaient reproduites dans plusieurs villes du Midi, et prirent à Toulouse une particulière Inten-
' Mémoires de Mm^ de Chaslenay, t. II.
- Nettement, Vie de Marie l France.
site. L'armée de Soull avait pu se maintenir aux environs «le cette ville jusqu'au 10 avril. Mais Wellington, qui s'y était rapidement porté, parvint à le eerner peu à peu, et après un nouveau combat, dans lequel la supériorité du nombre assurait la victoire aux troupes anglaises, Soult, définitivement perdu, se dirigea vers l'Aude, afin de chercher à y rallier les troupes impériales ramenées d'Espagne par le maréchal Suchet.
Au même moment, parvenait au duc d'Angoulême la nouvelle de la proclamation, par le Sénat, de Louis XVIII comme roi de France et de l'abdication de Bonaparte. Il s'écria : « Dieu soit loué ! le sang français ne coulera plus. » « Rapporter ce peu de mots, c'est faire le plus bel éloge d'un prince français, et cependant il faudrait nn volume pour rappeler toutes les pensées de ce genre qui s'échappent de la bouche de S. A. R. comme d'une source inépuisable de bonté et de générosité. (Test ainsi qu'en chargeant le préfet de Toulon défaire connaître ses sentiments à ses administrés, il lui dit : « Quoi que vous puissiez dire, « Monsieur, vous n'exprimerez jamais le plaisir « que je ressens1. »
1 Vie du duc d'Angoult'me. par un ancien Volontaire de l'armée 'lu Prince.
1 ili LE DUC D ANGOULEME.
Le Prince lit alors pressentir le maréchal Soull pour l'inciter à se rallier à la cause royale. Celui-ci venait d'être informé des différentes décir sions prises par le Sénat, ainsi que du vote (rime constitution. Il répondit avec vivacité à l'envoyé du Due : « Je ne demande pas mieux que de servir le lt"i, mais un roi puissant et non un roi de eue; dites à Mgr le «lue d'Angoulême que, mon armée et moi, nous sommes aux ordres de S. M. pour marcher sur Paris et la débarrasser de tous ces faiseurs-là, en les jetant hors de la galerie du Luxembourg, comme Bonaparte a t'ait passer ceux des Conseils pur les fenêtres de Saint-Cloud. Je ne connais que cela à faire, car je ne suis pas, je le répété, pour un roi de cire1. »
Wellington avait été accueilli à Toulouse aux cris de : « Vivent les Bourbons! » Très réservé au début, il finit par annoncer que son gouvernement, en présence du vote du Sénat proclaiiiunt la déchéance de Bonaparte, l'avait autorisé ;. reconnaître la cause royaliste. Cette déclaration provoqua dans la ville un véritable débordement de joie. Partout on y donna libre cours, et le \'2 avril, .1 l'heure même où Wellington célébrait par un bal la chute de l'Empire el la victoire des
Mémoin s de Villèle, t. I<"\
alliés, Toulouse, illuminée, présentait un spectacle féerique.
Le 16, le Conseil municipal avait pris L'initiative de l'envoi à Bordeaux d'une députation chargée d'inviter le duc d'Angoulême à faire son entrée dans la ville. Elle eut lieu le 21 au soir, au milieu des cris d'enthousiasme; et lorsque, le Ier mai, le Duc passa la revue de la garde urbaine. ce fut en son honneur une série ininterrompue d'ovations qui semblaient être le présage dc> jours les plus heureux.
Pourtant, des voix discordantes se taisaient entendre. In grand nombre de fonctionnaires, d'officiers, de petite employés se demandaient, non sans anxiété, s'ils pourraient conserver les situations qu'ils tenaient de l'Empire. Par-dessus tout, on voyait percer chez eux « les sentiments de prétendue égalité qui n'étaient au fond que la haine des supériorités sociales et l'habitude de la suprématie révolutionnaire1 ».
D'autre part, Jules de Polignac, nommé commissaire royal à Toulouse, s'était occupé dès son arrivée de la réorganisation de la garde urbaine. Son premier soin avait été de faire remplacer la cocarde tricolore par la cocarde blanche. Certains
Mémoires de Vitlète, t. Ier.
liK LE DUC D'ANGOULEME.
officiers, fortement attachés aux traditions révolutionnaires, s'étaient refusés à l'adopter, et avaient marqué leurs sentiments, lors de ce changement, en ne paraissant pas au corps pendant quelques jours. Les hommes qui les remplacèrent, peu familiarisés avec ce service, bien qu'animés d'intentions excellentes et d'un dévouement absolu au régime nouveau, furent dans l'impossibilité de prendre part à la revue que passa le duc d'Angoulême.
L'impression produite par le Prince avait été favorable. Sa grande droiture, son extrême affabilité, sa modération et ses tendances libérales, qu'il affirmait hautement, lui avaient conquis des sympathies nombreuses.
A Toulouse, des ouvertures lui avaient été faites en vue du rétablissement des anciennes franchises provinciales, auxquelles les populations du Midi attachaient un prix particulier. La centralisation à outrance créée par Napoléon, qui détruisait ainsi subitement une antique organisation où elles trouvaient une large indépendance, était l'une des causes qui avaient maintenu dans leur cœur la fidélité du souvenir aux Bourbons. Le duc d'Angoulême, absorbé alors par mille autres préoccupations, ne parut pas attacher à ers desiderata toute l'impor-
tance qu'ils méritaient. En visitant les monuments de Toulouse, les grands travaux jadis exécutés et qui constituaient l'une des gloires du pays, son air distrait impressionna fâcheusement les Toulousains et atténua la chaleur des sentiments qu'on lui témoignait. Il alla même, d'après Villèle, jusqu'à dire à plusieurs reprises : « Nous préférons les départements aux provinces. »
On se demandait alors si ce n'était pas le contact des étrangers qui lui avait dicté cetteopinion, car ceux-ci approuvaient généralement les réformes administratives de -Napoléon. Aussi avaiton d'autant plus lieu de s'étonner de l'indifférence apparente du Prince que, tout en cherchant à se libérer du joug intolérable de l'Empereur, les alliés subissaient encore le prestige de son génie.
« Le jour même de l'entrée des Anglais à Toulouse, ils avaient enlevé partout les croix d'honneur à l'effigie de Bonaparte, ses bustes et jusqu'à ses moindres portraits, non pour en faire des espèces de trophées, comme on le crut tout d'abord, mais pour se complaire devant l'image d'un homme pour lequel ils professaient hautement la plus vive admiration'. »>
1 Mémoires de Villèle, t. Ier.
Aviiul de quitter la ville, le duc d'Angoulême, se conformant aux vieux des habitants, remplaça Les hauts fonctionnaires par des hommes nouveaux; puis, ayant reçu une députation de Careassonne qui le suppliait d'honorer cette cité de sa présence, il s'y rendit et fut chaleureusement accueilli. Il visita ensuite les armées des maréchaux Soult et Suchet, cantonnées (buis le département de l'Aude, et, après un court arrêt à Toulouse, il reprit en hâte, le 6 mai, le chemin de Bordeaux, où sa présence devenait nécessaire.
En effet, dès lé déduit de son premier séjour dans cette ville, de nombreuses pétitions lui avaient été adressées en vue de la suppression de l'impôt des droits réunis qui constituait pour la population une lourde charge et n'avait pas été sans l'indisposer contrôle régime impérial: elle n'avait cessé de protester, notamment contre les
droits sur les boissons, et cette protestation -
aaçait maintenant de dégénérer en rébellion.
Les Bordelais avaient fondé les plus sérieuses espérances sur l'arrivée du duc d'Angoulême pour obtenir un allégement des charges fiscales. Mais les ressources du trésor royal étaient minimes et Les besoins grands; il fallait faire face aux exigences d'une situation nouvelle, Très préoccupé
de l'avenir, le Duc ne put satisfaire aux demandes nombreuses qui lui parvenaient à ce suiel et leur opposa une fin de non-recevoir.
La déception fut grande au sein d'une cité qui, la première, avait embrassé avec tant de chaleur la cause monarchique; par respect pour la présence du duc d'Angoulême, un calme relatif s'y rétablit pourtant, mais un nuage de tristesse plana sur une population jusqu'alors entièrement adonnée à la satisfaction et à l'espérance.
En revanche, le duc d'Angoulême avait promis, au nom du Roi, qu'on examinerait les moyens de supprimer la conscription, qui avait tant contribué à l'impopularité de Napoléon.
Louis XVIII, accompagné de la duchesse d'Angoulême, était arrivé à Paris le 3 mai; sa nièce suscitait une sympathie générale. La série des malheurs qui l'avaient environnée pendant vingt ans lui avait donné aux yeux de la population parisienne une incomparable auréole.
Cette vie, commencée sous les sombres auspices du crépuscule de la monarchie, continuée dans les horreurs du cachot d'où Marie-Thérèse entendit les cris sauvages de la tourbe qui insultait Louis XVI jusqu'au seuil de l'échafaud, se poursuivant à Vienne dans une sorte de nouvelle captivité, n'était-elle pas l'odyssée la plus lamen-
table et la plus extraordinaire qu'une femme ait jamais subie. Aussi la duchesse d'Angoulème inspirait à la fois l'amour et la compassion, et ces deux sentiments, se confondant étroitement dans les esprits, la faisaient apparaître à cette heure dans une véritable apothéose. Elle avait été acclamée au balcon des Tuileries, et lorsque, à la représentation A'OEdipe à Colone, à l'Opéra, Œdipe, montrant Antigone, prononça ce vers :
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins,
le public, opérant immédiatement un rapprochement avec l'attitude de la Duchesse à l'égard de Louis XV11I, acclama celle-ci frénétiquement pendant plusieurs minutes.
Le duc d'Angoulème, à la suite de l'accalmie qui s'était produite à Bordeaux, prit la route de Paris, où il arriva le 27 mai.
La situation des Bourbons était difficile. La paix extérieure était faite : il fallait maintenant doter le pays d'institutions libérales, mettre un frein aux revendications peu opportunes des ultras et des anciens émigrés, comprimer le zèle intempestif de certains fonctionnaires, donner des gages à tous les partis qu'il importait de rallier. Lors «le la discussion solennelle de la Charte, .m Conseil privé, le duc d'Angoulème prit la
parole. Rappelant les engagements qu'il avail assumés à Bordeaux, il demanda formellement qu'un article du nouveau pacte stipulai l'abolition de la conscription.
Une discussion s'engagea, à laquelle participèrent tous les ministres. Certains faisaient observer que, dans l'état actuel du pays, il fallait assurer le recrutement et que des engagements volontaires seraient insuffisants pour constituer l'armée dont on avait besoin. Le Roi accepta alors la rédaction suivante, qui laissait le champ libre à des dispositions ultérieures : « La conscription est abolie, le mode de recrutement de l'armée de terre et de mer est déterminé par la loi'. »
Le duc d'Angoulème avait assisté aux côtés de son oncle, le 4 juin, à l'ouverture du Corps législatif et, à Paris comme en province, son attitude était jugée très favorablement.
Pour arriver à la conciliation dans l'Ouest, où l'antagonisme entre blancs et bleus était toujours vif, et contenir les populations royalistes, dont la trop grande ardeur pouvait devenir un péril, Louis XVIII avait d'abord envoyé à la fin de mai une mission dans cette région, sous
1 Vitrolles, Mémoires.