‹ Le duc d'Angoulême, 1775-1844Chapitre 16 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Ceint-Jours.

Le duc et la duchesse d'Angoulême avaient quitté Paris à la fin de février 1815 pour se rendre à Bordeaux et y commémorer l'anniversaire de l'entrée du Duc dans cette ville.

Les cités qu'ils traversèrent s'étaient parées comme aux plus beaux jours de fête. De magnifiques arcs de triomphe en ornaient l'entrée. A Bourges, Limoges, Orléans, Périgueux, le peuple était en liesse. Aucun nuage ne semblait assombrir l'horizon.

Le 5 mars, ils étaient aux portes de Bordeaux ; malgré le refus opposé aux réclamations très légitimes des Bordelais au sujet de l'impôt, la présence simultanée des deux membres de la famille royale qui inspiraient le plus de sympathies avait attiré à leur arrivée une foule innombrable.

1lil) LE DUC D ANGOL'LEME.

A mesure que leur élégante gondole remontait la Gironde, le fleuve se couvrait d'embarcations joliment ornées de trophées et d'oriflammes multicolores, fi à un moment les deux rives furent reliées par un véritable pont de bateaux.

Les acclamations de la multitude accourue au débarcadère, les hommages empressés et émus du Corps municipal, l'attitude générale de la population presque électrisée et qui, dans son délire, détela les chevaux du carrosse qui attendait le Duc et la Duchesse, pour le pousser ellemême vers le château royal, leur prouvaient le bonheur que suscitait leur vue.

Les fêtes se multiplièrent. « Bordeaux ne pouvait se lasser de témoigner au Prince et à la Princesse la tendresse enthousiaste, c'est le mot, tlmit la ville était remplie pour eux1. » Le caractère expansif et aimant des habitants du Midi se révélait alors dans toute sa force.

Qui aurait pu croire que cette ivresse était le prélude du chant du cygne? La nouvelle du débarquement de Napoléon au golfe Juan produisit l'effet d'un coup de théâtre. Elle parvint au duc d'Angoulême au milieu d'un bal donné par les principaux commerçants bordelais, comme si

Nettement, ouvrage cité.

LES CENT-JOUKS. 16t

la Fortune toujours changeante, avait voulu ainsi lui démontrer de nouveau la vanité des joies humaines et lui rappeler, à l'heure même où il s'y adonnait le plus, que la tristesse devail être le lot de sa vie.

Il s'empressa de donner des ordres secrets puni' son départ, mais n'interrompit pus les divertissements, qui prirent-fin fort tard.

Le Moniteur du 5 mars 1815, en annonçant la rentrée en France de Bonaparte, la présentait <> comme un acte de démence dont quelques gardes champêtres suffiraient pour faire justice ». Une pareille appréciation, évidemment formulée dans le dessein de calmer l'opinion fort inquiète, ne paraissait guère correspondre aux pressentiments de la duchesse d'Angoulème. car, au milieu do. la stupeur qui tout à coup succédait à la joie, elle s'était écriée : « Puisse cette lutte ne pas coûter des flots de. sang aux Français1. »

On sait la manière admirable dont elle organisa immédiatement la résistance à Bordeaux, avec cette fermeté et cette mâle constance qu'elle avait puisées dans ses longues et dures épreuves et qui arrachèrent à l'Empereur lui-même cette appréciation : « La duchesse d'Angoulème est le

1 Nettement, ouvrage cité.

seul homme de sa famille. » Jugement empreint d'ailleurs de lit partialité malveillante avec laquelle Napoléon jugea toujours les Bourbons, car, dans ces mémorables journées de mars et d'avril 1815, la conduite du dur d'Angoulême fut, elle aussi, au-dessus de tout éloge; sa bravoure ne fut pas moindre que le jour Où, à l'armée de Condé, il avait pris part avec un héroïsme si français au combat qui se livrait sur les bords de l'inn.

La duchesse d'Angoulême avait dit à son mari : « Maintenez le Languedoc et la Provence dans le devoir, je me charge de garder Bordeaux et tous les départements voisins1. » Nommé lieutenant général pour les départements du Midi cl commandant en chef de l'année dans cette région. le Prince avait reçu de Louis XVIII l'ordre de se diriger aussitôt sur Toulouse, puis sur les rivés du Rhône, afin de barrer à Napoléon la route de Taris. La plus grande célérité s'imposait, car il avançait rapidement, entraînant avec lui tous ceux pour lesquels il symbolisait un glorieux passé.

Le Duc quitta donc Bordeaux en hâte le H) mars.

Le 13, il arrivait à Nîmes, où il rencontra le gé-

1 Vaulabellc, Histoire des deux Restaurations, t. II.

néral Ambert. commandant la 9e division militaire à Montpellier, qui s'était porté à sa rencontre. Le Prince convoqua sur-le-champ un conseil militaire où figurèrent les généraux Gilly. Briche et Merle, et plusieurs officiers généraux de son entourage, parmi lesquels on remarquait le comte de Damas-Crux, le duc de La Force, le vicomte de Bruges, etc. Le général Ambert prit la parole et combattit avec véhémence le dessein du Prince, qui affirmait sa volonté de se rendre d'abord à Marseille et de remonter ensuite la rive gauche du Rhône; puis il lut la note suivante qu'il remit ensuite au duc d'Angoulème :

« Le meilleur parti qui serait à prendre, d'après mon opinion, serait de faire prononcer un mouvement de force rapide du Midi sur le Nord, afin d'occuper de nouveau les départements que l'ennemi a traversés, d'opérer contre lui une diversion puissante et de monter contre lui l'opinion de cette partie de la France; ce mouvement se conciliera forcément avec les dispositions faites du côté de Paris, sur le front de sa marche. Cette opération doit être dirigée par Son Altesse en personne, à la tête du premier noyau de gardés nationales qui pourrait être formé de suite à Nismes, Montpellier et environs, et qui se grossirait, en route, de tous les hommes des départements à portée.

« Les gardes nationales dirigées par le Prince cd personne devraient marcher, par les routes de l'Ardèche et de la Lozère, sur la grande route de Lyon à Paris. En même temps, les gardes nationales de la province devront se porter le plus en avant possible, en suivant le mouvement sur la rive gauche du Rhône. Il faudrait donner instantanément la même impulsion aux gardes nationales du département du Midi jusqu'à Bordeaux1. »

.Mais ces considérations n'eurent pas pour etïet de modifier les dispositions du duc d'Angoulême, qui persista à vouloir se diriger sur Marseille. Le I i au matin, un -nouveau conseil militaire fut tenu Le général Ambert reprit avec plus de force encore les arguments qu'il avait développés la veille, mais ses efforts restèrent vains et il repartit pour Montpellier.

A .Nîmes, les troupes étaient sous les ordres du général Gilly. Ses actes, depuis le retour des Bourbons, avaient indisposé les royalistes contre lui. et ils en avaient à maintes reprises exprimé Leur mécontentement. On le savait peu dévoué à la cause royale. Aussi Le duc d'Angoulême lui relira-t-il son commandement, et il continua à marches forcées sa route vers Marseille. Il y

Bibliothèque nationale, Manuscrit français n° ±2$.

LES CENT-JOURS. Ili.".

arriva le 15. Cette ville, digne émule de Bordeaux, s'était aussi signalée dès le début de la Restauration par son ardeur monarchiste, et tout portait le duc d'Angoulême à croire que la lutte contre l'Empereur pourrait s'y organiser facilement.

L'accueil qu'il y reçut ne put que le fortifier dans sa manière de voir. Son entrée se lit. en effet, au milieu des acclamations populaires. L'atmosphère de suspicion qui environnait le général Gilly à Nîmes avait également enveloppé le maréchal Masséna, qui commandait en chef à Marseille. Il n'avait pas, à la nouvelle du débarquement de l'Empereur, pris officiellement parti pour les Bourbons, gardant l'attitude la plus réservée, attendant que les événements lui permissent de se prononcer dans un sens ou dans l'autre.

En outre, son brillant passé, sa haute valeur militaire, l'éclat de ses services l'avaient entouré', aux yeux de ses troupes, d'une véritable auréole, qui éclipsait singulièrement les officiers supérieurs placés sous les ordres du duc d'Angoulème. Ceux-ci lui témoignaient cette basse jalousie qui est le monopole des médiocrités.

Aussi le premier soin du Prince fut-il de <lonner à Masséna l'ordre d'abandonner son com-

mandement. Il se rendit à Toulon avec une faible partie de ><•> troupes. Au point où il en était, il n'avait d'ailleurs qu'un bul : préserver cette ville d'une invasion étrangère.

Dans la pénible situation financière où se trouvait le gouvernement des Bourbons, il lui fallait à tout prix se procurer îles secours pécuniaires qui faisaient totalement défaut. Le duc d'Angoulême se proposait bien de solliciter des forces armées de son cousin le roi d'Espagne, mais, estimant qu'elles seraient insuffisantes, il songeait à recourir aussi au Cabinet britannique, espérant se procurer ainsi les ressources qui lui manquaient et opposer immédiatement à l'Empereur un ennemi dangereux et irréductible.

Masséna, dans un rapport adressé quelque temps après à Napoléon, lui exposait en ces termes quels avaient été les projets du Prince : « Le duc d'Angoulême, disait-il, qui déjà m'avait enlevé trois régiments, voulait encore prendre «eux qui étaient à Toulon, et il m'a fait dire par M. de Rivière que son intention était de donner le port en dépôt aux Anglais, qui fourniraient, en retour, de l'argent au roi de France. Dans une situation aussi difficile, je me déterminai, après avoir mis Antibes en état de siège, afin de le soustraire à (autorité du préfet du Var, à me

rendre à Toulon, afin de conserver à Votre Majesté cette place et sa marine1. »

L'armée du duc d'Angoulème augmentai rapidement.

En dehors des deux régiments d'infanterie restés à Marseille, il venait d'en recevoir un autre, ainsi qu'un régiment de cavalerie et quelques batteries d'artillerie.

Les engagements volontaires, très nombreux dans le Midi, notamment à Nîmes, Marseille, etc., donnaient à ses troupes une indiscutable cohésion. Elles montaient à douze mille hommes.

Pendant ce temps, Vitrolles avait cherché à organiser à Toulouse une sorte de gouvernement provisoire. Mais la population, si dévouée aux Bourbons quelques mois auparavant, paraissait déjà impressionnée par la marche rapide de Napoléon sur Paris, et l'on pouvait s'attendre «à toutes les éventualités. Des défections de plus en plus nombreuses se produisaient, tant de la part des fonctionnaires que des troupes. Des rivalités mesquines survenues en fin de compte entre les personnalités royalistes les plus en vue de la ville, et dont la plupart manquaient d'envergure pour faire face à une situation aussi

1 Moniteur du 19 avril 1815.

168 LE DUC DANGOULEME.

grave, la compromirent irrémédiablement; le i avril, Vitrolles dut se rendre au général Laborde, qui le dirigea sur Paris. Ce dernier ne disposail pourtanl que «le quatre compagnies de canonniers, devanl lesquelles vingt mille gardes oationaux mirent bas les armes.

Le proie! du duc d'Angoulême étail de se porter vers Lvod et de l'occuper, ainsi que Grenoble, ce qui semblait, à première vue, d'autant plus aisé que Les troupes de ces villes avaient fait défectioE ei suivi Napoléon dan- sa marche triomphale sur Paris. Il avait divisé ses forces en deux corps : le premier, placé sous les ordres des généraux Ernouf, Gardanne et Loverdo, devait se compléter à Sisteron, puis se diriger en toute hâte sur Grenoble; le second devait être commandé' par le duc d'Angoulême lui-même, stationner d'abord à Pont-Saint-Esprit, puis marcher sur Lyon.

Le Prince, confiant encore dans son étoile, malgré des pronostics si fâcheux, ne >'était pas rendu compte de l'effet foudroyant produit sur les populations du Dauphiné parle passage de .Napoléon. 11 semblait que tout le passé se ravivait à leurs yeux el (jne le nom des Bourbons ne fût déjà plus qu'un lointain souvenir. Après mille péripéties, le corps parti de Sisteron se disloqua.

Les dispositions toujours plus hostiles des habitants de Vizille, La Mure, Grenoble en paralysèrent la marche. Plusieurs régiments firent défection, et les volontaires eux-mêmes, malgré leur ardeur, furent dispersés par des gardes nationaux dans cinq ou six directions différentes, après quelques combats fort meurtriers. Dans cette région, la partie était perdue.

La première pensée du duc d'Angoulême, devant les événements qui suivirent le débarquement de Napoléon, avait été, comme on l'a vu, de solliciter du roi d'Espagne des secours sur lesquels il fondait de grandes espérances. Mais ce n'était pas chose facile de secouer l'apathie de cette Cour qui, dominée par la crainte de .Napoléon, ne paraissait pas disposée à mobiliser une armée pour soutenir la cause d'une famille alliée à la sienne.

Le 30 mars, le duc d'Angoulême demanda il officiellement à Ferdinand VII son concours ' :

« Monsieur mon Frère et Cousin,

« C'est avec la plus entière confiance dans les liantes qualités qui distinguent V. M., et dans la

1 Moniteur du 8 avril 181-j.

noblesse de son caractère qui est si connue, comme parent, allié, et ayant le même intérêt contre l'en-:

ni'ini commun, que je m'adresse à Elle.

N'ayant point de communication avec le Roi mon oncle, j'ignore les démarches qu'il a faites près de V. M.; mais comme il m'a chargé du gouvernement du Midi et que la position où nous nous trouvons est critique par la défection de presque toutes les troupes, je prie V. M., au nom du Roi mon oncle, de faire entrer ses forces dans le royaume comme auxiliaires du roi de France, cl je vais donner des ordres dans les départements des frontières pour qu'elles soient reçues comme amies et alliés. Il me semble qu'il serait désirable qu'elles se portassent partie sur Bordeaux, partie Mir Toulouse, le plus grand nombre sur ce dernier point, comme étant le plus central.

. Les sentiments des habitants du Midi sont excellents, et ils montrent beaucoup de zèle pour former les bataillons de garde nationale; mais il- mit besoin d'être soutenus. J'ai établi, d'après l'ordre du Moi mon oncle, un gouvernement à Toulouse, à la tète duquel j'ai placé le lieutenantgénéral comte de Damas et le baron de Yitrolles, commissaire extraordinaire du Roi.

J'aurais désiré y aller moi-même; mais m j'avais quitté les troupes que je commande, le dé-

couragemenl s'y serait mis et toul aurait été débauché. Je suis eu marche sur Lyon, et, jusqu'à présent, il n'y a aucune force devant moi. La prise de cette ville serait d'une grande importance sur l'opinion, surtout si les alliés étaient entrés en France, comme me le faisait supposer la direction que le Roi a prise. Je chargerai le gouvernement à Toulouse de tenir les ministres de V. M. au courant de tout ce qui pourra l'intéresser.

« J'ai la confiance que la Providence couronnera nos efforts et fera triompher notre cause, qui est celle de tous les souverains légitimes et à laquelle sont attachés la paix et le bonheur du monde.

« Je n'ai pas besoin de recommander à V. M. la duchesse d'Angoulême, si elle était dans le cas de se retirer dans ses Etats. C'est un grand bonheur pour moi dans le moment actuel, et dont j'ai de bien vives actions de grâces à rendre à Dieu, qu'elle soit dans une ville qui nous a donné tant de preuves d'attachement en se déclarant pour le Roi l'année dernière et où elle est si à portée des Etats de V. M.

'< ("est le lieutenant-colonel comte d'Osmond, fils de l'ambassadeur du Roi mon oncle a Turin, et attaché à mon état-major, qui aura l'honneur de remettre cette lettre à V. M. Je La supplie

d'agréer avec bonté l'hommage du profond respect, de L'admiration et de l'attachemenl avec lequel je suis,

« Monsieur mon Frère et Cousin, « De Votre Majesté,

« Le très affectionné frère, cousin et serviteur.

« Louis-Antoine.

« De mon quartier général, au Pont-Saint-Esprit, le .'{0 mars 1815. »

Il paraissait difficile, en outre, que la monarchie espagnole, dont les ressources financières étâienl d'ailleurs fort minimes, pût lutter contre le courant manifeste qui se produisait dans certaines provinces en faveur de Napoléon. A Barcelone notamment, lit-on dans le Moniteurdu I2avril 1815, « le parti constitutionnel, qui est de beaucoup le plus fort en nombre et en talent, est tout entier pour l'Empereur. Il n'y a que les prêtres et les moines qui redoutent son influence; mais ils sont • ■il minorité de force... Le mécontentement contre h' gouvernement actuel est général. 11 produira quelques mouvements insurrectionnels à la première occasion. Déjà on affiche des placards : c< Vive Napoléon! plus de Bourbons! »

En même temps, le duc d'Angoulême chargeait

LES CENT-JOURS. 1 7 ;i

d'Osmond de solliciter des secours du roi de Sardaigne et en recevait la lettre suivante :

-< Turin, le 7 avril.

(( Les ordres de Y. A R. m'arrivèrent à Gênes

mardi, à six heures; à minuit, j'étais sur la route de Turin, et hier au soir les désirs de Monseigneur étaient connus du comte de Nallaise; deux fois aujourd'hui j'ai vu le Roi; la bonne volonté de S. M. est parfaite. Lord Bentinck, M. Hill et le général comte Bubna, les ministres et le comte de Revel, tout le monde se réunit à penser, comme moi, qu'un secours de quelques milliers d'hommes serait aujourd'hui préférable au quintuple dans un mois, et cependant nous n'aurons pas ce dont nous avons un besoin si pressant. Les circonstances ont forcé de rassembler aux environs d'Alexandrie presque toutes les troupes piémontaises ; elles resteront là jusqu'au 15; il est probable qu'alors le Roi pourra en mettre une partie à la disposition de Monseigneur. En attendant, il faudrait joindre des Suisses aux 2,000 Sardes qui seuls se trouvent à portée de Chambéry ; c'esl pour les obtenir que j'envoie à Berne M. de Saluées, porteur de lettres aux ministres d'Autriche et d'Angleterre. Ceux qui se trouvent ici conviennent que la demande de Monseigneur, lieute-

1T'« LE DUC D ANGOUI.KME.

nant général dans le sud de la France, est précisément équivalente à celle du Roi, prévue par la déclaration du Congres, et qu'en conséquence tout ce qui fait partie de la coalition doit y avoir

égard.

« Je suis avec respect.

« Monseigneur, « De Y. A. R. le très humble serviteur.

« Os.MOND1. »

Le jour même où le duc d'Angoulème écrivait au roi d'Espagne, il l'annonçait à sa femme en des termes où, à travers les inquiétudes de la situalion, se fait jour la tendresse si touchante qui les unissait : « Je commence toujours à l'écrire, ma bien-aimée Gioia, pour te dire que, d'après ce que tu m'as mandé, j'ai écrit au roi d'Espagne la lettre dont je joins ici la copie, et que j'ai chargé le jeune d'Osmond de la porter. J'ai écrit en même temps au prince de Laval en lui envoyant la copie de ma lettre et lui laissant la liberté de la lnisser remettre ou non, suivant les instructions qu'il aurait reçues du Roi. Nous avons eu aujourd'hui une petite affaire en avant de Rfontélimar. I) Kscars a été attaqué par le généra]

1 Moniteur du 18 avril 1 8 1TV.

LES CENT-JOURS. 17.r>

Debelle et l'arepoussé. Il avait avec lui cinquante chasseurs du 14e, qui ont tous passé du côté de l'ennemi. Nos gardes nationaux se sont bien conduits : j'irai demain et je leur donnerai quelques décorations. Après l'affaire, le lieutenant-général comte Monnier est arrivé avec du renfort et a pris le commandement. Le régiment Colonel-Général y sera demain avec deux canons et deux obusiers de plus. Rivière m'est arrivé ce soir avec de bonnes nouvelles de Marseille et de Toulon. Le Maréchal continue à se conduire comme un bijou ; cela nous est bien nécessaire, car il n'y a que lui qui puisse être maître des troupes. Je vais me coucher, j'achèverai ma lettre demain matin, après avoir reçu, j'espère, la tienne. Je souhaite le bonsoir à ce que j'ai de plus cher au monde et je t'embrasse du plus tendre de mon cœur1. »

Le Prince poursuivait, en effet, la seconde partie de son plan, qui consistait à gagner Lyon. A la suite du glorieux fait d'armes de d'Escars. une offensive hardie et vigoureuse avait permis aux troupes royales de se rendre maîtresses, le 31 mars, de Montélimar, puis de Loriol, que défendaient celles qui étaient déjà ralliées à la cause de Napoléon, sous les ordres du général Debelle. Dans ces

1 Gazette de France du 9 avril 1815. Supplément.

171» LE DUC DANGOULÊME.

deux combats, la présence d'esprit du Prince, sa

conduite énergique et son oubli de lui-même ne furent pas ses moindres mérites. Entraîné par son ardeur militaire, il courut les plus grands dangers pendant une reconnaissance qu'il dirigeait lui-même, et comme l'un de ses lieutenants lui faisait observer que sa précipitation l'exposai! à de sérieux risques, il s'attira cette belle réponse : « J'ai la vue un peu basse, j'aime à voir l'ennemi de près1. »

« Ces deux victoires resteront à jamais de beaux monuments de la valeur et de l'art militaire de Louis-Antoine; elles resteront des victoires, quoique les circonstances, qui étaient hors des calculs du vainqueur, lui en eussent enlevé le fruit2. »

« Deux canons, deux drapeaux et huit cents prisonniers tombèrent entre nos mains, disait luimême plus tard le duc d'Angoulême3. »

A l'issue du combat , il se rendit auprès des blessés, qui étaient en fort grand nombre; il s'appliqua à les réconforter, leur fit prodiguer les soins empressés que nécessitait leur état, et déclara qu'il ne fallait voir en eux que des « frères égarés1 ».

1 Nettement, ouvrage cité.

1 Hesekiel, Le Duc d'Angoulême.

3 Vie du ihic d'Angoulême, par un ancien Volontaire.

* Boynest, ouvrage déjà cité.

Pendant ces événements, sa correspondance avec sa femme était fréquente. La lettre qu'il lui adressait le soir du combat de Montélimar peint sa constance et son esprit de résolution :

« Pont-Saint-Esprit, 31 mars'.

c< Bonjour, ma bien chère Gioia. Par je ne sais quelle fatalité, l'estafette n'est pas encore arrivée; ce qui me chagrine, parce que je crains de fermer ma lettre avant son arrivée. Par différents rapports qui me sont venus des gens du pays, il paraît que le général Debelle n'avait pas de troupes de ligne, mais qu'il avait rassemblé tous les mauvais sujets du pays... Une fois en fuite, je suis persuadé que nous n'en entendrons plus parler. Je vais travailler à désorganiser tous les régiments, parce qu'excepté le Colonel-Général, je ne puis compter sur aucun, et que ces gens -là, <lu moins la plupart, dont les gardes nationaux, font de bons soldats; ils serviront très bien. La moitié de ce qui a vu le feu hier sont d'anciens soldats. Fais faire un petit bulletin exagéré de l'affaire d'hier, et répands-le, je te prie, le plus que lu pourras. Je fais réparer la citadelle du Pont Saint-Esprit pour nous servir de point d'appui.

1 Moniteur du 8 avril 1815.

C'est là "H le lieutenant-général Merle organise tout ce qui viendra des gardés nationaux, pour les envoyer de là en avant. A propos, j'oubliais de te dire que le commandant de Bayonne, le général de Bourat, doit être bon. C'est à moi qu'il doit sa place et il en était profondément reconnaissant; c'est aussi moi qui lui ai donné la croix; il a perdu une jambe à la bataille de Toulouse.

« Adieu, ma bien chère et tendrement chérie Gioia de mon cœur, je t'embrasse comme je t'aime, avec la plus vive tendresse. »

Le 3 avril, le Duc entrait à Valence, occupa ensuite Romans et; continuant à faire reculer les troupes impériales, il se cantonna sur les bords de l'Isère. On lui amena à ce moment un garde champêtre qui avait passée l'ennemi et qui venait d'être fait prisonnier. Il portait en guise de trophée un drapeau tricolore. Le Prince lui fit rendre sa liberté, ajoutant qu'il lui pardonnait. Pris d'un accès de remords, ce malheureux n'eut pas la force d'y résister « et il se brûla la cervelle1 ».

<>< premiers succès avaient donné aux royalistes une confiance que la situation générale «'lait loin de légitimer, quand, de toutes parts, se

1 Boynest, ouvrage déjà cité.

multipliaient les délections en faveur de Bonaparte.

« Bonaparte n'a laissé de troupes nulle part, 'iiivait le comte de Guiche à sa mère; les maréchaux sont fidèles, à l'exception d'un seul que nous prendrons incessamment. Nous entrerons sans coup férir à Lyon, où l'on nous appelle.

« Très bonne mère, je me sens inspiré, voici mon pressentiment : dans un mois, le roi de France sera dans sa capitale. Je crois qu'il nous en faudra pendre et fusiller plusieurs. Dans ee moment, tous les Français sont passés au creuset, et la main de Dieu a désigné la séparation à faire entre le bon grain et l'ivraie; c'est au feu que l'ivraie doit être jetée ; alors nous serons tous purs et dignes du gouvernement paternel de notre roi. Je ne pense pas que nous restions longtemps ici. Lyon est dans l'attente de notre vengeance et n'a pas un soldat1. »

A Lyon, on avait été rapidement averti de la marche du duc d'Angoulème; des milliers de volontaires s'enrôlaient, aux cris de : Vive l'Empereur! sous le drapeau tricolore. Un enthousiasme indescriptible les animait et on eût dit que, galvanisées parce courant, les provinces voi-

1 Moniteur du 8 avril 1815.

180 LE DUC DANGOULEME.

sines voulaienl rivaliser d'ardeur avec la seconde ville de France, car, dans toute la Bourgogne, on signalai! un mouvement analogue, indice indubitable de la popularité croissante de Napoléon, qui venait de confier au général de Grouchy le commandement de ces milliers de volontaires.

Cet officier général, qui inspirait à l'Empereur une entière confiance et lui avait à maintes reprises, dans le passé, témoigné son dévouement absolu, se porta avec célérité sur les troupes commandées par le duc d'Angoulème et le força à rétrograder.

Après avoir évacué Romans, le Prince repassa par Valence et ne quitta cette ville qu'après y avoir fait apposer une affiche par laquelle il annonçait à la population que les armées alliées s'apprêtaient à secourir les Bourbons.

En effet, Louis XVIII qui, comme son neveu, faisail fonds sur les sentiments des populations du Midi, l'avait fait aviser des dispositions des alliés à l'égard de Bonaparte. Une lettre adressée de Gand, le 11 avril, par sir C. Stuart, représentanl du gouvernement anglais auprès de Louis XVIII, à lord Castlereagh, contenait le passage suivant, relatif à l'état d'esprit du Roi : » Comme on a constaté que l'apparence favorable de la situation dans le Midi a déjà poussé

Bonaparte à diriger de ce côté toutes ses forces disponibles, M. de Polignac et le comte de Mac- Garthy ont été envoyés au duc d'Angoulême pour l'encourager à persévérer dans la résistance, en faisant connaître le vaste système d'opposition aux projets de Buonaparte que les souverains alliés ont adopté à Vienne1. »

Le Prince traversa Montélimar, se dirigeant sur Pont-Saint-Esprit, dans l'espoir de s'y retrancher solidement et d'y rassembler de nouvelles forces. Mais la plus cruelle des déceptions l'attendait en cet endroit. Le général Gilly, destitué par lui à Toulouse, comme on s'en souvient, et profondément ulcéré, avait, en apprenant sa marche rétrograde, provoqué la défection des régiments mêmes sur lesquels les Bourbons se croyaient en droit de compter, et se mettant à leur tète, il occupa Pont-Saint-Esprit et menaça la petite armée royale. La position du duc d'Angoulême était désespérée. Cerné d'un côté par Grouchy, de l'autre par Gilly, ne pouvant se porter sur le Dauphiné, où la population entière acclamant les aigles impériales. -<■ levait pour les défendre, il voyait toutes ses espérances s'évanouir l'une

1 Louis Al III '■/ 1rs Cetit-Jours à Gcnd, par MM. Romhcrg et Albert Malet.

182 LE DUC D ANGOULEML.

après l'autre et la Fortune l'abandonner définitivement. Le courage qu'il avail montré dans toutes ces circonstances eûl mérité un meilleur sort. 0 L'entreprise vraiment héroïque de M. le duc d'Angoulême, tlil Chateaubriand, prendra rang parmi les faits (l'armes de notre histoire. Sagesse el audace de plan, hardiesse d'exécution, toul s'y trouve. Le Prince, jusqu'alors éloigné des champs de bataille par la fortune, se précipite sur lagloire aussitôt qu'il l'aperçoit et la ressaisit comme une portion du patrimoine de ses pères; mais la trahison arrête un lils de France aux mêmes lieux qu'elle avait laissé passer Bonaparte. Que «le malheurs M. le due d'Angoulême eût évités à notre patrie s'il avait pu arriver jusqu'à Lyon. In soldat qui avait vu ce prince au milieu du feu disait : « Encore une demi-heure et nous « allions crier : Vive le Roi ! »

On ne peut ici que reproduire le récit des derniers événements qui aboutirent à la capitulation de Pont-Saint-Esprit, tel qu'il a été fait par le duc d'Angoulême en personne1 :

- On m'avait proposé de partir seul de Montélimar, et je l'avais refusé. Le II)1' régiment d'ar-

1 Vie du duc d'Angoulême^ par un ancien Volontaire de son armée.

tillerie, que le parti rebelle avait corrompu, était prêt à me quitter; ou me renouvela, dans ce moment, la proposition de partir seul : je la rejetai encore, mais j'envoyai le général d'Aultane, chef de mon état-major, au général Gilly, qui était au Pont-Saint-Esprit, afin de faire avec lui une convention pour qu'il me laissât passer avec mon corps et me retirer sur la Durance. Le 8, je me remis en route. Bientôt le colonel du 10' régiment de ligne vinl m'annoncer que le tiers de son régiment avait déserté, el que le reste ne se battrait pas.

« L'artillerie était encore plus mal disposée; il ne me testait plus que 800 hommes de garde nationale. Le général d'Aultane trouva au Pont- Saint-Esprit le colonel Saint-Laurent, du 10e de chasseurs, et convint avec lui que je me retirerais sur Marseille, escorté du 10e régiment de ligne; mais le général Gilly s'y refusa ensuite. Cet avis me parvint à Pierrelatte, et comme on retenait le général d'Aultane prisonnier, j'envoyai le baron de Damas, sous-chef de mon état-major, pour conclure une convention avec le général Gilly. L'ennemi s'était rendu maître de la route d'Avignon, ce qui me fît rester afin de pourvoir à la sûreté de ceux qui m'avaient suivi. Je ne partis donc que le 9, au soir; mais je fus arrêté au Pont-Saint-

LE DUC U ANGOULEME.

Esprit, "H j'ai été retenu prisonnier pendant six jours, au mépris de la convention. Pendant dix heures, j'ai eu dan- ma chambre un officier de gendarmerie qui avail ordre de ne pas nie perdre de vue. Je ne m'en suis délivré qu'en lui donnant nu parole que je ne chercherais pas à me sauver. Les soldats el gendarmes que L'on avait choisis pour me garder paraissaient être dans des dispositions détestables. C'est le généra] Grouchy, qui est arrivé le 9 au Pont-Saint-Esprit, qui m'a fait arrêter; ce qui peut l'excuser, c'est qu'il avait avec lui un général Corbineau, aide de camp de Bonaparte, chargé* de veiller sur lui. Le baron de Dama-, qui a vu plusieurs fois le général (irouchy, n'en o pas été très mécontent.

Le dernier jour, ce général étant parti pour Marseille, Corbineau envoya chercher le baron de Dama- pour ajouter à la convention deux nonveaux articles qu'ils ont signés, et auxquels j'ai consenti, ayant trouvé qu'ils ne m'engageaient à rien

La convention conclue entre le duc d'Angoulôme et le général Gilly était ainsi conçue1 :

S. A. H. Mgr le duc d'Angoulême, comman-

Bibliolhèqw nationale, Manuscrit français n1 228

LES ( ENT-JOUUS. 185

danf en chef l'armée royale du Midi, et M. le général de division baron Gilly, commandant en chef le 1er corps de l'armée impériale, pénétrés de la nécessité et du désir d'arrêter l'effusion du sang français, ont chargé de leurs pleins pouvoirs, pour régler les articles d'une convention qui puisse assurer la tranquillité dans le midi de la France, savoir : Son Altesse Royale, M. le baron de Damas, sous-chef d'état-major général, et M. le baron Gilly, général de division, M. l'adjudant commandant Lefebvre , chevalier de la Légion d'honneur, chef d'état-major du 1er corps d'armée, lesquels, après avoir échangé leurs pouvoirs respectifs, sont convenus des articles suivants :

Article premier.

« L'armée royale est licenciée. Les gardes nationales qui en font partie, sous quelque dénomination qu'elles aient été levées, resteront chez elles après avoir déposé les armes. 11 leur sera délivré des feuilles de route pour rentrer dans leurs foyers, et M. le général de division commandant en chef garantit qu'il ne sera jamais question de tout ce qui a pu être dit ou fait relativement aux événements qui ont eu lieu avant la présente convention.

« Les officiers conserveront leurs épées

I 8(j LE DU( li ANGOULEME.

Les troupes de ligne qui font partie de cette armée se rendronl dans les garnisons qui leur sont assignées.

A ht. 2.

« MM. les officiers généraux, officiers supérieurs d'état-major et autres, de toutes armes, les chefs el employés de toute administration, dont il sera fourni un état nominatif à M. le général en chef, se retireront dans leurs foyers en attendant les ordres de S. M. l'Empereur.

Ain. 3.

« Les officiers de tous grades qui voudraient donner leur démission sont libres de le faire; il leur sera accordé de suite des passeports pour rentrer dans leurs loyers.

Art. i.

« Les caisses de l'armée et les registres du payeur général seront remis de suite aux commissaires nommés a cel effet par M. le général en chef.

Art. 5.

Les articles ci-dessus sont applicables aux corps commandés par Mgr le duc d'Angoulême

'Mi personne, et à tous ceux qui agissent séparé-

menl sous ses ordres et qui font partie de l'armée royale du Midi.

Art. 6.

ce S. A. R. se rendra en poste au port de Cette, où les bâtiments pour Elle et pour sa suite seront disposés pour la transporter partout où Elle voudra se rendre. Des postes de l'armée impériale seront placés à tous les relais pour protéger le voyage de S. A., et il lui sera rendu partout les honneurs dus à son rang, si Elle le désire.

Art. 7.

« Tous les officiers et autres personnes de la suite de S. A. H. qui désirent la suivre auront la faculté de s'embarquer avec Elle, soit qu'ils veuillent partir de suite, soit qu'ils demandent le temps nécessaire pour arranger leurs affaires particulières.

Art. 8.

« Le présent traité restera secret jusqu'à ce que S. A. II. ait quitté le territoire de l'Empire.

« Fait en double expédition et convenu entre les chargés de pouvoir ci-dessus désignés, le huitième jour d'avril de l'an 1815, sous l'approbation de M. le général commandant en chef, et ont

| ss il Dl l I) ANGOULEME.

signé au quartier général du Pont-Saint-Esprit, le jour el an que dessus.

u L Adjudant commandant,

« Lefebvre.

« Le Maréchal de camp, « Baron de Damas.

« Approuvé la présente convention par le général commandant en chef l'armée impériale. « Signé : Le baron Gilly. »

Le duc d'Angoulême écrivait le même jour à Louis XVIII : c< Je suivrai mon sort, je ne crains ni la mort, ni la prison. Que pour me tirer d'embarras Le Roi ne consente à rien d'indigne de sa couronne. »

< Le Prince s'est toujours opposé depuis ce moment, dil M"" de Chastenay, à ce que l'on jetai quelque éclat sur celte triste et courte campagne, où sa prudence et sa modération parfaite lui lireni un véritable honneur. Je ne le louerai point de n'avoir pas redouté le péril d'un combat : il est homme, prince et Bourbon, mais d'avoir bravé la captivité ei ses angoisses, el peut-être ses liorribles suites, plutôl que d'abandonner les siens el de ue pas assurer leur sort. Le Gouvernement intercepta el publia plusieurs lettres qu'il adressait à M""' la duchesse d'Angoulême à Bordeaux, quand

l'événement était encore douteux. Dans le secret de L'intimité, dans des lettres à sa chère Gioia, comme il l'appelait, il no se trouve pas un seul mot qui décèle ni aigreur, ni enflure ; doux, calme, modéré, tout plein du vrai courage, il est prêt à tout événement. Ces lettres font honneur au philosophe chrétien qui a pu les tracer dans une circonstance si critique. »

Le soir de cette mémorable journée, à onze heures, deux officiers vinrent trouver le duc d'Angoulême et lui offrirent de faciliter sa fuite à la faveur de la nuit. Mais, repoussant avec énergie cette proposition, il déclara « qu'il n'abandonnerait jamais à la merci d'un ennemi cruel des compagnons qui avaient suivi son étoile, que leurs destinées seraient les siennes et que rien ne les séparerait1 ».

Le général Grouchy n'avait pas fait exécuter immédiatement la convention acceptée par le duc d'Angoulême.

Il avait aussitôt expédié un courrier à Napoléon pour prendre ses instructions et lui annoncer la capitulation du neveu du Roi. Il l'avait, en attendant, fuit internera la mairie de Pont-Saint- Esprit. La cour regorgeait de monde. Les derniers

1 Boynest, ouvrage cité.

événements y étaienl L'objet de toutes les conversations, et dans l'antichambre du Prince se trouvaient " iinc douzaine d'officiers ri de smis-ofliciers buvant, riant, crianl et jouant aux cartes1 ».

Sur l'ordre du généra] Radet, auquel on avait tiiil pari de l;i tristesse du due d'Angoulême devanl les spectacles qui se déroulaient sous ses yeux, la mairie l'ut presque entièrement évacuée el l'on n'y laissa que le nombre d'hommes nécessaires pour veiller à la garde du Prince et empêcher une évasion.

Des nouvelles graves parvenaient à Pont-Saint- Esprit; une partie de la population protestante des Cévennes, gardant au cœur la haine des Bourbons el le souvenir des violences endurées jadis par ses coreligionnaires, ne parlait rien moins que de se porter sur les routes par où Ton supposait que passerait le Duc pour se diriger sur l'Espagne, en vue de l'arrêter el do lui faire un mauvais parti. L'effervescence était grande et le péril réel.

D'autres exaltés estimaient qu'il devait être conduit à Paris afin de comparaître devant un tribunal analogue à celui qui avait jugé le duc d'Enghien. « On voulait le garder comme otage

M moires du général Radet, pur le président Gombicr.

de la restitution des diamants de Ja Couronne. Mais le général Radet, interprétant sainement la volonté de Napoléon, qui, à son avis, se contentait avec raison de la parole du Prince, fit tout ce qu'il put pour déjouer le complot1. »

Que ferait Napoléon? Il n'avait pas caché l'admiration que lui avait imposée l'attitude du duc d'Àngoulême el s'était écrié : « Il y a toujours de la chevalerie dans ces races royales2. » Mais il semblait toujours hanté par la terreur des Bourhons. A la suite de la dernière conspiration de Malet, il avait paru frappé d'épouvante. Ses craintes se révélaient dans sa correspondance avec Fiévée. « Que font les Bourbons ? écrivaitil. Où sont les ducs d'Angoulême et de Berry? Où est le comte de Lille? » Et Fiévée de répondre : « Comment Votre Majesté s'en inquiètet-elle?Onles ignore, ils n'existent pas, ils n'ont jamais existé \ »

Appréciation exacte, si l'on songe dans quel douloureux effacement l;i famille royale vivait alors à Hartwell et combien elle était étrangère à toute idée de conjuration contre Napoléon.

1 Mémoires du général Radet.

2 La Mode, 1844.

3 0. de Poli, Louis AT///.

1 92 I E DUC D ANGOULEME.

Allait-il profiter de son nouveau triomphe pour donner libre cours à sa vengeance el arroser de aouveau le -"I français du sang d'un Bourbon? Beaucoup le pensaient, mais il ne songeail guère ■i cette heure à faire renaître l'émotion profonde qu'avait suscitée dans toute l'Europe, el surtout en Angleterre, l'exécution du duc d'Enghien : smi propre intérêl lui cômmandail la générosité. C'est ce que Bassano lui avait représenté en insistant pour lu mise en liberté du Duc.

La réponse de Napoléon ne fut pas longue à parvenir à Grouchy. Elle était ainsi conçue1 :

Au général comte de Grouchy, commandant <lu 7" corps à Pont-Saint-Esprit. Il avril 1815.

Mon intention est que vous donniez des ordres pour que le duc dAngoulême soit conduit à Cette, où il sera embarqué, et que vous veilliez à sa sûreté et à écarter de lui huit mauvais traitement. Vous aurez soin de demander au duc

d'Angoulême qu'il s'oblige à la restitution des diamants >U- la Couronne qui sont la propriété de la nation, etc

En même temps, Napoléon donnait ces ordres au ministre de la Guerre :

Ecrh ez par estafette extraordinaire au général

Mém< ùes du général Radet.

Grouchy qu'il doit avoir reçu la lettre que je lui ai écrite directement par le télégraphe; qu'il doit faire signer au duc d'Angoulême la promesse de faire rendre les diamants de la Couronne et de ne jamais porter les armes contre la France; enfin, qu'il doit lui signifier les décrets qui le condamnent à mort, comme membre de la famille des Bourbons, s'il rentrait en France. Le général Grouchy doit lui reprendre l'argent qui aurait été retiré des caisses publiques, et après le laisser partir1 »

Au reçu de cette communication, les précautions les plus minutieuses furent prises pour la protection du Duc, en vue de déjouer les tentative- hostiles des populations de Bagnols et de Nîmes.

Le li avril, à quatre heures de l'après-midi, le Duc et les personnages de sa suite quittèrent la mairie. Tous étaient velus simplement. Les voitures où ils devaient prendre place stationnaient à quelques centaines de mètres ; il n'y avait donc qu'un fort court trajet à effectuer pour les atteindre. Le départ du Prince ava i I a t tiré dans les rues et aux fenêtres des habitations une foule compacte.

Dans tous les regards se lisait un sentiment de

1 Bibliothèque nationale, Manuscrit français n° 10101, i" ;

lit', LE DUC d'aNGOULKMK.

tristesse qu'avivait encore l'expression résignée, mais énergique pourtant, de la physionomie du Prince, qui, stoïque, s'étail depuis Longtemps habitué à regarder en face te malheur. On était unanime à rendre hommage à son attitude, à cette heure grave où, après avoir défendu avec Luit d'honneur le drapeau blanc, il s'engageait une seconde fois sur la route de l'exil.

!1 avançail d'un pas ferme; rien ne semblait trahir l'émotion qui l'étreignait. Au momenl de monter en voilure, il embrassa une dernière fois du regard les lieux qu'il quittait. [>ui> les chevaux partireni avec rapidité après que Radet, qui accompagnait le Prince, eût donné ses derniers ordres à l'officier de gendarmerie chargé de la protection du cortège.

Le lti. à huit heures du matin, il arriva sans encombre ;i Cette, où Ton descendit à la mairie. " '""' '■' PaYs M'"' ja' traversé est excellent; partoul on m'a comblé de bénédictions1. » C'est ainsi que le duc d'Angoulême résumait les impressions que lui avait laissées ce triste voyage.

Le bâtimenl qui devail le transporter en Espagne avail jeté l'ancre dans le port. Li journée se passa en préparatifs.

Boynest, ouvrage déjà cité.

Hatye, maire de Cette, entourait le Prince de la plus délicate cl respectueuse sollicitude. Au cours de l'après-midi, des bruits étranges se répondirent dans la petite ville et y provoquèrent l'inquiétude. On assurait qu'avant son départ do Pont-Saint-Esprit, le duc d'Angoulême aurait reçu l'ordre de remettre au général de Grouchy le peu d'argent qui lui restait et qu'il se trouvait, en conséquence, dans le dénûment le plus complet. Aussitôt, un sentiment de sympathie irrésistible se manifesta en sa faveur. C'était à qui lui offrirait les vivres et les subsistances nécessaires pour le nouveau voyage qu'il entreprenait ; on affluait à la mairie pour chercher à adoucir son sort; l'élan le plus généreux présidait à ces ultimes aménagements.

A huit heures du soir, Radet vint prendre le duc d'Angoulême. « Je me rendis chez le maire, raconte-t-il. J'accompagnai Son Altesse jusqu'à sa chaloupe. Elle me parla et me dit qu'Elle étail contente du général Grouchy et de moi. Je La remerciai, La priai d'agréer mes vœux pour son heureux voyage. Elle se mit en chaloupe, fut conduite au bâtiment que l'on sortit à la remorque et, à neuf heures, il mit à la voile par un bon vent. »

Bordeaux avait, depuis le 1 ''' avril, ouvert ses

1<J6 LE DUC DANGOULEME.

portes au général Glauzel, qui l'occupa au nom de l'Empereur, et, le même jour, la duchesse d'An-

goulê après une héroïque résistance, avait

dû, elle aussi, prendre le chemin de l'exil.

Louis Wlll >Y'Uiil retiré, comme on sait, à (i.iiul. non sans être eE proie à de nouvelles angoisses au sujel du sort de son neveu, comme m témoigne la lettre adressée de Bruxelles, le 21 avril, ;i Metternich parProvost, chargé d'affaires d'Autriche à La Haye : « Louis XVIII est malade depuis quelques jours; on ne lui a pas encore rendu compte des inquiétudes où Ton est au sujet du duc d'Angoulême, dont on n'a depuis longtemps plus de nouvelles positives1. »

D'autre part, le Roi ignorait encore que la duchesse d'Angoulême étail arrivée depuis le 20 avril à Londres. Elle y connut l'arrestation du Duc. « La Princesse a montré le plus grand courage en apprenanl en public cette affreuse nouvelle, écrivait h' comte de La Châtre2 à Blacas !'• l'I avril, mais les larmes lui sont venues aux yeux quand elle s'est trouvée seule avec moi'. » Ce ne lui que le î mai que Marie-Thérèse sut par

1 Louis XVIII et les Cent-Jours à Canrf, ouvrage cité pi us- haut. ' Ambassadeur du Roi à Londres.

Nettement, ouvrage cité plus haut.

une lettre du Prince son heureuse arrivée en Espagne. Le 9, elle écrivait au duc de Bourbon1 :

« Mon Cousin,

« Je vous fais compliment sur votre arrivée en Espagne et je vous assure que je l'ai appris avec

bien de la joie Je vous avais envoyé quelqu'un

de Bordeaux avec une longue lettre fort importante ; alors mon courrier n'a jamais pu vous trouver dans la Vendée.

« M. de la Rochejaquelein, qui vous y croit toujours, est parti ces jours derniers avec quarante jeunes gens et cinq vaisseaux, dont plusieurs chargés d'armes et de munitions.

« Je vous joins ici. Monsieur, une lettre de Madame la princesse Louise. Elle a été très malade en arrivant ici. de tout ce qu'elle avait éprouvé, cachée huit jours dans Paris après l'arrivée de cet homme et de toutes ces inquiétudes sur votre sort. Je l'en ai vue bien malheureuse. Elle est mieux à présent et, rassurée sur votre sort, cela va la guérir entièrement. MM. d'Attonville et Remonville, que vous m'aviez envoyés à Bordeaux, qui avaient brûlé vos pouvoirs, m'en

Archives nationales, AB XIX, 123.

198 LE DUC DANGOULEME.

ont demandé que je leur ai donnés à votre place, mais qui linissml dès qu'ils vous ont rejoint.

M. le duc de Condé est en très bonne santé à Bruxelles, le ll<>i. à Gand, et le duc de Berry. Mais espérons que les événements vont s»1 presser et être heureux. Vous n'avez pas partagé nos inquiétudes si longues sur le sort du duc d'Angoulême, ignorant, j'imagine, tout ce qui se passait dans le Midi, mais vous pouvez juger de tout ce que j'ai souffert, le sachant prisonnier, et mon bonheur, samedi dernier, d'apprendre par lui-même qu'il était arrivé en Espagne en bonne santé. Par le même courrier, j'y ai appris aussi votre arrivée. Je vous prie de faire mes compliments à M. de Hully; sa femme est en bonne santé à Bruxelles. Comptez, Monsieur, sur tous mes sentiments pour vous.

« Marie-Thérèse. »

De son côté, Louis XVIII appuyait auprès du roi d'Espagne les démarches éventuelles de son neveu : « Ma nièce, après avoir recueilli les plus touchantes marques de l'amour et de la fidélité des Français trahis, opprimés par l'armée, est allée demander un asile à Votre Majesté. C'est, j'ose m'en Ûatter, être encore dans sa famille el cette pensée consolante adoucit le regret

que j'éprouve de la voir éloignée de moi. Les revers qu'a essuyés le duc d'Angoulême l'auront s;; ns doute obligé d'aller la rejoindre et de réclamer les bontés de Votre Majesté. Je La prie d'écouter avec intérêt ce qu'il lui fera savoir de l'état présent de la France. Il avait reçu de moi les pouvoirs les plus étendus et sa conduite a bien justifié ma confiance. C'est un motif pour mériter celle de Votre Majesté, qui sentira surtout l'avantage de se concerter avec lui sur les moyens d'agression qu'Elle voudrait mettre en usage, conformément aux intentions des autres Puissances et à l'intérêt le plus évident de la monarchie espagnole. Lui seul peut indiquer à Votre Majesté les véritables moyens de conduire la guerre d'après le principe solennellement adopté par les Etats qui veulent agir comme mes alliés et, par conséquent, comme des amis à l'égard de mes sujets '. »

Le 19 avril, le duc d'Angoulème débarquait à Barcelone.

Il avait rédigé en cours de route une note qu'il envoya au Roi et qui donne sur les derniers événements et son douloureux voyage les détails les plus précis :

« J'ai quitté la France fort triste. Le pays était

1 Archives de M. le duc de Blacas.

200 LE DUC D ANGOULli.ME.

bon, mais l'armée et la gendarmerie sont détestables. Nos 25 chasseurs dn 14'' m'ont été fidèles jusqu'à la lin; ils voulaient me suivre partout, ainsi que pins de i<! officiers. Tous mes messieurs sont avec moi, hors Louis Saint-Priest et Gaston de Lévis. Quand j'ai quitté Cette, on disait la guerre déclarée, que Buonaparte avait demandé une levée en masse de 2 millions d'hommes el de 500 millions d'argent. L'opinion de là France est que les Jacobins vont prendre le dessus et que la terreur régnera. Toulon et Marseille ont été obligées de se soumettre, le 11 et le \'2. Ma traversée a été de 35 heures. J'ai été un peu malade parce que nous avons eu du gros temps. Enfin, Dion a permis que je m'en tirasse; j'espère que c'est pour le servir de mon mieux, ainsi que le Roi. J'ai fait tout ce que j'ai pu1... » A Barcelone, on décerna au Prince les honneurs royaux. Un certain nombre de Français émigrés vinrent lui rendre visite. Il conversa longuement avec eux et, loin de s'abandonner au découragement, il les ranima par sa fermeté, " les assurant qu'il serait bientôt avec eux en France2 ». Sun attitude si digne, si courageuse,

Archives de M. le duc de Blacas.

Moniteur du 5 mai I

LES CENT-JOUKS. 201

faite de sa confiance dans les destinées des Bourbons, produisit sur ses compatriotes presque désespérés une impression réconfortante. Ils sortirent de cet entretien rassérénés.

Le premier soin du Prince avait été de rassurer Louis XVIII et Blacas sur son sort1. « Nous sommes, disait-il à celui-ci, dans une crise très forte, mais j'ai la confiance que tout finira bien. J'ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour ne pas quitter notre Patrie, mais enfin j'y ai été forcé; j'espère que cela ne sera pas pour longtemps. Si. par hasard, le baron de Damas n'allait pas plus loin que Madrid, alors il vous écrirait de là, de ma part, une longue lettre. Je ne saurais trop dire à quel point j'ai été content de lui, ainsi que de tout ce qui compose ma Maison. »

Puis il sondait ainsi les intentions de son oncle2 :

« Il m'est essentiel de connaître le plus tôt possible et avant d'entrer en France les principes sur lesquels sera basé le gouvernement de Votre Majesté ; eux seuls peuvent diriger ma conduite : car je ne dois pas Lui cacher que si j'allais faire des nominations ou des dispositions qui devraient

1 Archive? de .M. le duc de Blacas.

2 Ibid.

:>il:J LE DUC D ANGOULÊME.

être changées ensuite, comme l'ont été une partie de celles que j";«v;iis i'jiites l'année dernière à Bordeaux, personne n'aurait plus aucune conr fiance et rien ne serait stable. Toutes les administrations civiles ''| militaires demandent à être entièrement changées.

« Que Votre Majesté me permette de Lui faire les questions suivantes :

ci I" La Charte ci institutionnelle sera-t-elle maintenue ou non? Si elle ne l'est pas, quel sera le principe du Gouvernement?

« 2° Quels sont ceux qui, parmi les employés, seront maintenus, pardonnes ou condamnés?

. 3e Quel sera l'uniforme de l'armée?

« V Je demande que les pouvoirs qu'il plaira au Roi de me donner soient détaillés. J'ai été obligé de brûler ceux que j'avais.

« .'"> Quel est le plan des Puissances alliées?

<• 6e Si on doit agir, je demande que le Roi nulle ii ma disposition une somme d'au moins un million. »

Le Roi avait ressenti une grande joie à la nouvelle de l'arrivée du Duc en Espagne. Persuadé que sa présence pourrait y déterminer le concours de Ferdinand VII, il avait l'ait parvenir à son neveu, dès la réception de sa lettre, de longues instructions destinées à lixersa conduite.

Elles étaient ainsi conçues1 :

•• Monseigneur, à qui le Roi renouvelle les pouvoirs que S. M. lui avait précédemment confiés (au mois de mars, quand le Duc fut envoyé dans le Midi, à la première nouvelle du débarquement de Napoléon), s'efforcera d'obtenir de la Cour de Madrid le commandement d'un corps de 15,000 à 20,000 Espagnols, dans le cas où, comme le Roi l'espère, il sera possible de faire passer à Monseigneur les fonds nécessaires pour payer sa solde pendant un ou deux mois, c'est-à-dire pendant le temps où l'on ne pourrait encore percevoir les contributions publiques. Monseigneur, en exerçant les pouvoirs du Roi, se conformera aux intentions de Sa Majesté, qui est de maintenir les lois qu'Elle a données. Mais cette considération ne l'empêchera pas d'appliquer aux circonstances extraordinaires du moment les mesures de sûreté publique qui seront nécessaires et qui sont désignées dans l'article 14 delà Charte.

« L'intention du Roi est que l'armée soit licenciée. Monseigneur ne recevra donc qu'individuellement les officiers et soldats appartenant à cette armée pour en former de nouveaux corps, prenant soin, autant que possible, de placer en majorité

1 Archives de M. le duc de Blacas.

dans chaque régiment des officiers qui auront donné des gages de leur fidélité. Monseigneur apportera an soin particulier à ce que les chefs de ces corps fassenl de bons choix pour leurs bas officiers.

« Monseigneur recevra du ministre de la Guerre des instructions sur l'organisation de la solde et L'habillement de la nouvelle arme'e.

Le l!'»i s'en rapportant à la sagesse de Monseigneur et aux indications que pourra fournir l'opinion des habitants, pense que l'armée royale du Midi ne doit point trop s'écarter à l'est de Toulouse, la délivrance de Bordeaux et l'établissement d'une correspondance avec les pouvoirs de l'Ouest d. 'vaut être le premier objet de Monseigneur.

« Monseigneur, dans le choix des hommes auxquels il donnera des places administratives, cherchera les garanties de l'opinion, de la probité, mais évitera de prendre des personnes entièrement étrangères aux affaires ou qui, pour quelques raisons, seraient en butte à l'animadversion d'une partie de leurs administrés.

« En conséquence, il choisira de préférence, pour administrer un département, des hommes qui n'y avaient pas leur domicile.

Les acquéreurs de biens nationaux étant beaucoup moins nombreux dans le midi de la

France que dans les autres provinces. Monseigneur, vraisemblablement, n'éprouvera point de leur part de grands obstacles. Le Roi lui recommande, dans tous les cas, la plus grande circonspection sur un point aussi délicat, et auquel une loi mûrement réfléchie peut seule apporter quelque remède sans s'écarter des engagements pris par Sa Majesté.

« Monseigneur lèvera le plus qu'il lui sera possible de volontaires et leur distribuera la médaille de la tidélité, conformément à l'ordonnance du Roi. »

L'Espagne semblait peu désireuse de s'engager dans une guerre aussi aléatoire que coûteuse. « Il est aisé de voir que la nation est inquiète et que les germes d'un mécontentement universel fermentent dans toutes les provinces... Comment ferons-nous la guerre dans l'état où nous sommes? La présence du duc d'Angoulême et de la Duchesse, son épouse1, n'a excité nul enthousiasme dans les lieux où ils se sont montrés. » Telles étaient les réflexions caractéristiques contenues dans une lettre particulière datée d'Iran, le 6 mai2.

Sur ces entrefaites, Rivière, délégué par le duc

' La duchesse d'Angoulême, avant de se rendre à Londres, avait séjourné peu de temps sur les côtes d'Espagne. • Moniteur du 19 mai 1815.

206 LE DUC DANGOULEME.

d'Angoulême auprès de Ferdinand VII, avait été reçu par lui el chargé « d'informer le Prince qu'il Le verrait à Madrid avec le plus grand plaisir1 ». Averti aussitôt, le duc d'Angoulême y parvint dans la matinée du 25 avril. « Le Roi courut à lui. lui adressa les plus grands éloges sur ses derniers combats dans la Drômé, et ajouta qu'il remerciait Dieu du fond du cœur de ce qu'il l'avait protégé à travers tant de périls2. »

Le baron de Damas, qui, sur l'ordre du duc d'Angoulême, l'avait précédé à Madrid, rendait ainsi compte de sa mission au comte de Blacas :

« Madrid, le 30 avril 1815.

« Monsieur le Comte,

« J'ai l'honneur de vous envoyer l'exposé des événements qui ont eu lieu dans le Midi. Je suis parfaitement convaincu de la facilité que S. A. R. trouvera à y lever des troupes nombreuses, mais en y renouvelant entièrement les autorités, qui, soil par le peu de confiance qu'elles inspiraient, soit par les entraves volontaires qu'elles opposaient à l'élan du peuple, ont déjà empêché S. A. IL d'avoir des forces suffisantes.

Dur de Rivière, Mémoires.

" Ibid.

<< Ainsi, dans les Pyrénées- Orientales, des communes qni n'avaient jamais fourni un seul soldat à Bonaparte ont demandé à marcher, à la condition qu'il leur serait permis de choisir leurs officiers, et, sur un refus, elles sont restées chez elles. A Cette, 450 douaniers avaient proposé de marcher; 80 d'entre eux seulement en ont obtenu la permission.

« Quant à l'armée, les soldats, en général, sont détestables; les officiers et les généraux sont peutêtre plus mauvais encore, parce qu'ils sentent et avouent qu'ils sentent tout l'odieux de leur conduite; ils avouent bonnement qu'ils ont eu peur, ou de Bonaparte, ou de leurs troupes. Quelquesuns, cependant, ont su renoncer à leur état; plusieurs soldats ont déserté.

«... J'oubliais de vous dire, Monsieur le Comte, que, pendant le voyage depuis Saint-Esprit jusqu'à Cette, la route était couverte de monde qui, malgré les gendarmes, criait : Vive le Roi!

« Les instructions de Mgr le duc d'Angoulême, en m'envoyant à Madrid, portaient :

« 1° Que je mettrais aux pieds de S. M. Catholique l'hommage du profond respect de S. A. R. et le désir qu'Elle éprouve de se rendre momentanément à Madrid;

2 Que. «le muent avec M. le prince de Laval ', ,m nom de S. A. R., Sa Majesté Catholique serait suppliée d'ordonner que, dès l'entrée de l'armée espagnole en France, il n'y serait reconnu d'autres autorités que celles qui y seraient établies par S A. R.;

« '.V Que le général en chef de l'armée espagnole s'adresserait à S. A. R. pour obtenir les objets qu'il serait nécessaire de faire fournir à l'armée par le pays.

« M. de Cevallos m'a répondu verbalement que les intentions de S. M. étaient conformes au bien de la France et de l'Europe, ainsi qu'aux intérêts de son cœur. J'aurai l'honneur de vous transmettre, Monsieur le Comte, la réponse que je recevrai par écrit.

« Du moment où les troupes espagnoles seront entrées en France, S. A. R. s'occupera de lever des troupes qui, à défaut d'armes, marcheront avec des bâtons. Des impôts seront établis, mais il faut du temps pour les percevoir; il est indispensable d'avoir de l'argent2. »

Le même jour, dans une seconde lettre, il lui donnait d'utiles renseignements sur l'état des

1 Ambassadeur du Roi à Madrid.

- Archives de -M. le duc de Blacas.

esprits en France et en Espagne, se montrant toutefois trop optimiste à l'égard des sentiments de cette dernière :

o Monsieur le Comte1,

o Vous ne trouverez peut-être pas inutile que j'ajoute aux détails que j'ai eu l'honneur de vous donner quelques observations que j'ai été à même de faire, tant en France qu'en Espagne, sur ce que nous avons à espérer de l'un et de l'autre côté. Gela est d'autant plus essentiel que le prince de Laval est trop souffrant pour vous écrire lui-même.

« Je ne dois point vous cacher qu'il sera plus difficile maintenant de lever des troupes dans le midi de la France que cela ne l'aurait été lorsque S. A. R. y est arrivée, si dès lors on avait eu quelque confiance dans les employés du Gouvernement. D'ailleurs, nous avons été obligés de brûler nos papiers; tous les fils sont rompus, et nous ne pouvons guère les renouer qu'avec l'assentiment du gouvernement espagnol, trop timide pour nous en faciliter les moyens.

« Cependant, le préfet des Pyrénées-Orientales

1 Archives de M. le duc de Blacas.

.1 émigré; ceux «les Landes, des Basses-Pyrénées ,.| du Gers sont cachés; d'antres, non moins fidèles, doivent l'être aussi. La noblesse n'a pas cessé d'être excellente, et nos gardes nationales, lors même que nous les licencions, étaient convaincues qu'elles seraient rappelées sous peu.

« Lorsque S. A. R. est arrivée à Valence, les départements de la Haute- Loire, du Puy-de- Dôme et de la Loire nous assuraient que si nous taisions quelques pas en avant, la cocarde blanche serait bientôt arborée.

« La Provence recommencera sans doute: le Dauphiné est détestable; cependant, je ne déses- I «rais pas d'y lever quelques troupes.

« Il n'y a dans tout le pays entre la Loire et la Méditerranée que les habitans des Cévennes qui soyent vraiment mauvais: le Limousin, la Marche et l'Angoumois ne seront ni pour, ni contre; j'espère que l'on pourra tirer quelque parti du Quercy.

« Les généraux de Bonaparte les plus distingués sont honteux de leur conduite; plusieurs avouent ([ne la peur seule les a déterminés.

« D'autres croyant, ou plutôt voyant le peu de stabilité du gouvernement de Bonaparte, l'ont encore des protestations de zèle ou de fidélité: j'ai tout lieu de croire que la majeure partie d'entre

eux n'agira que faiblement; d'ailleurs, peu de troupes sont à leur disposition.

« Les ministres, tant espagnols qu'étrangers, s'accordent à dire qu'ils ont de très bonnes nouvelles sur ee qui se passe en France et sur l'esprit public qui y règne.

« Le peuple est et doit être convaincu que les trahisons les plus noires ont pu seules forcer la famille royale à quitter la France; nos chevaliers n'ont rien perdu de leur zèle.

« Je pense donc que si l'armée espagnole ose occuper en France un espace un peu étendu, S. A. R. ne manquera pas d'hommes; mais il faudra les payer, et le premier mois m'embarrasse d'autant plus que les Espagnols n'ont ni argent. ni habillement, et qu'il faudra bien se résoudre à leur en fournir.

« Quant aux munitions, il sera bien difficile, pour ne pas dire impossible, de nous en procurer; mais une masse d'hommes en imposera, et rendra peut-être un peu de vigueur à nos amis de l'intérieur.

« L'intention de S. A. R. est de se jeter en avant des Espagnols, dès qu'un rassemblement de Français le lui permettra.

« Le gouvernement espagnol et la majorité de la nation sont convaincus de l'importance qu'il y

212 LE DUC I) ANGOULEME.

;i pour eux d'embrasser notre sainte cause, mais le ministère est on ne peut pas plus timide; l'armée est peu contente du Gouvernement et je ne sais piis si l'on a ici des cartouches à fournir à l'armée; il paraît que les Anglais ne veulent point donner de subside*. Néanmoins, près de cent mille Espagnols sont rassemblés sur différents points; les généraux destinés à les commander sont tels que nous pouvons les désirer, mais ce sonl trois généraux en chef qui ont des commandements séparés.

" Le ministre de la Guerre est excellent et inspire une grande confiance à la nation.

« La nouvelle de l'entrée des alliés en France pourra seule faire agir les Espagnols.

« Les ministres étrangers se sont conduit- à merveille, à l'exception peut-être de celui de Suède, qui est peu influent. Les Russes m'assurent qu'ils n'auraient pas fait plus s'ils avaient été sujets du Roi; le prince de Laval leur rend cette justice »

La réception que la Cour d'Espagne fit au. duc d Àngoulême fut d'une particulière cordialité. Il se plaisait à en témoigner quelques jours après dans une lettre au duc de Bourbon, alors à Burgos1 :

Archives nationales, AB XIX, 123.

« .Madrid, 16 mai 1815.

« Je suis arrivé hier ici, mon cher Cousin, el j'ai été charmé d'apprendre de vos nouvelles par M. d'Hartinviler.

« Il est impossible d'être plus comblé de bontés que je ne le suis par S. M. G. Je ne passe ici que très peu de jours et je les emploierai de mon mieux, et je ne partirai pas sans vous mander les espérances que j'aurai et les dispositions que j ";i i irai prises pour les cinq divisions dont il a plu au Roi de me confier le gouvernement. Je regrette vivement de ne pas pouvoir passer par Burgos, mais cela m'éloignerait trop de ma route rt je ne puis pas perdre de temps. M. le prince de Condé était en bonne santé, le 18, à Bruxelles. Adieu, mon cher Cousin, croyez à la sincérité de mon amitié pour vous.

« Louis- Antoine. »

Le Prince, conformément aux récentes instructions de Louis XYIIT, pressentit sur-le-champ Ferdinand VII sur ses intentions au sujet d'un concours éventuel.

Les diplomates étrangers ne cachaient pas d'ailleurs leur désir de voir le neveu de Louis X VIII opérer une diversion dans le Midi, et l'hommage qu'ils lui rendaient prouvait la confiance qu'il

lo

' I ', LE DUC D ANGOULEME.

avait -ii inspirer à buis el les sympathies qu'il s'étail conciliées.

« Le .Midi esl dans de très bons sentiments, écrivait de Paris, le 3 mai, Goltz1 à Hardenberg2, et prêt à se montrer, surtout si Mgr Le duc et

M la duchesse d'Angoulême y paraissent. Le

grand caractère qu'ils y ont déployé leur ;i gagné tous les cœurs dans ce pays et l'estime générale • Mi France :. »

Le I î mai, le duc d'Angoulême adressa une note ;'i Cevallos, ministre d'Etat, pour lui faire part de ses desiderata : « D'après la demande de M. de Cevallos, je vais lui exposer par écrit les objets sur lesquels je supplie S. M. G. de donner les ordres nécessaires.

« M. de Cevallos connaît les bonnes dispositions do habitants du midi de la France; il n'ignore pas non plus que le nombre des réfugiés français serait bien plus considérable sans les entraves que Ion a mises pendant quelque temps à leur émigration. Ces émigrés, tous en étui de porter les armes, brûlent du désir de servir notre sainte cause. Ils seront perdus pour elle

1 Ministre de Prusse.

• Ministre des Affaires iirangères.

1 Louis XVI II et les Cent-Jours à Gand, ouvrage cité plus haut.

LES CENT-JOURS. 21 o

si leur zèle demeure plus longtemps sans effet.

<c En conséquence, je supplie Sa Majesté Catholique de vouloir bien ordonner que les lieux de rassemblement soient fixés pour les émigrés susdits ; enrégimentés par des officiers que j'y enverrais à cet effet, ils seraient en état sous peu de soutenir les efforts de l'armée espagnole.

« Figueras ou Rosas en Catalogne, Pamplona ou Tolosa en Navarre ou en Biscaye me semblent les lieux les plus propres à opérer ces rassemblements1. »

Et le 16, il écrivait à Louis XVIII :

« Mon très cher Oncle,

«... S. M. C. a toutes les attentions imaginables pour moi. J'ai eu hier une audience particulière d'Elle, dans laquelle je lui ai détaillé mes demandes. Elle m'a écouté avec la plus grande attention, m'a dit que Votre Majesté ne devait pas douter de ses sentiments, qu'Elle n'avait pas l'intention de rien prendre en France; mais Elle m'a hissé dans l'incertitude sur l'époque de l'action de ses troupes, à cause qu'elles ne sont pubien organisées.

1 Archives de M. le duc de Blacas.

-J|(i LE Dl'C D ANGOULEME.

(< Je lui ai remis une note de ce que je lui avais dit; j'en ai remis une nuire à M. de Gevallos, el j'en remettrai une troisième au ministre de la Guerre, Ballasteros. »

Note du duc d'Angoulême au roi d'Espagne, remise le 15 mai 1815.

« 1° Que Sa Majesté veuille bien admettre eu Espagne tous ceux qui sortent de France pour la bonne cause, et fixer deux points de réunion vers Figueras ou Rosas pour les Pyrénées orientales, Pampelune ou Tolosa pour les Pyrénées occidenl.iles. où j'enverrai des officiers pour les organiser en compagnies et bataillons;

T Les dispositions des habitants du Midi étanl excellentes, mais ayant besoin d'être promptemeni soutenues et secourues pour ne pas donner à Buonaparte le temps de lés faire marcher de force, il est important qu'une armée espagnole de 40,000 à 50,000 hommes passe la frontière dans les premiers jours de juin et se porte sur Toulouse ;

« 3° Dans le cas où l'entrée immédiate des troupes espagnole- -m le territoire deFrancene pourrail avoir lieu, je demande que Sa Majesté veuille bien donner à ses généraux l'ordre d'y faire

entrer sur ma réquisition un corps de 12,000 à 15,000 hommes, si j'y étais entré avec un corps français, ou si j'y avais occupé quelque place;

« 4° Que le Roi veuille bien me reconnaître comme lieutenant général de tout le midi de la France, pour le roi de France, et ordonner à ses généraux de s'entendre avec moi pour les opérations ;

« 5° Que Sa Majesté veuille bien donner une proclamation, ou la faire donner par ses généraux, annonçant que ses armées n'entrent en France que comme amies et alliées de son cousin le roi de France, pour agir de concert avec moi contre l'ennemi commun, et qu'elles y observeront la plus exacte discipline, ce qu'Elle voudra bien ordonner à ses généraux de maintenir avec la plus grande sévérité, car sans cela on s'aliénerait les sentiments des habitants et on se les rendrait contraires ;

« 6° Les troupes espagnoles entrées en France de la manière ci-dessus, je m'engage à leur faire fournir les vivres de campagne;

« 7° Que deux régiments espagnols soient embarqués avec le marquis de Rivière pour occuper Marseille1. »

1 Archives de M. le duc de Blacas.

Les projets du duc d'Angoulême rencontraieni l'approbation de tioltz, ministre de Prusse. « L;i conduite courageuse de Mgr le duc el de M l,i duchesse d'Angoulême a fail très bon effel en France, écrivait-il de Gand à Hardenberg, ministre des Affaires étrangères, le :21 mai, ei les troupes qui on! combattu sous les ordres du Prince oni même parlé à Paris avec beaucoup d'estime de son intrépidité. Il tâchera de rentrer de l'Espagne (huis le midi de la Franco dès que les opérations des armées alliées auront commencé '. »

Le duc d'Angoulême n'avait qu'un désir quitter Madrid le' plus toi possible, afin de se porter en Catalogne cl de lâcher d'opérer dans le midi de la France une diversion que les nouvelles qu'il recevait sur l'attitude des populations d le caractère chevaleresque dont il avait déjà donné huit de preuves le disposaient à tenter. Malheureusement, l'attitude de la Cour d'Espagne restail ûottante el ses réponses dilatoires. << Le Roi était toujours obligeanl et poli, mais il se sentail hors d'étal d'armer effectivemenl pour cette cause de famille2. »

Il semblail même que le dessein de cette Cour

1 Louis X MU et les Cent-Jours à Gand, ouvrage cité plus haut. - Souvenirs de .1/""' de Chastenny.

fût d'enserrer le Prince dans des divertissements continuels pour détourner ainsi son attention des graves questions du moment. « C'était sans cesse des surprises et des fêtes nouvelles : la Reine et les Infants ne négligeaient rien pour varier l'emploi de son temps1. »

Laissant donc le prince de Laval et le comte de Damas continuer les négociations entamées par lui, le Prince fixa son départ au 20 mai et le fit connaître ainsi au duc de Bourbon2 :

« Madrid, 18 mai 1815.

« J'ai reçu avant-hier, mon cher Cousin, votre lettre de Burgos, du 12. Je suis extrêmement sensible à tout ce qu'elle contient de bon et d'aimable pour moi. J'y reconnais vos sentiments et votre cœur, sur lesquels nous comptons tous avec la plus entière confiance, comme vous pouvez compter sur les nôtres. Le prince de Laval vous mande les excellentes nouvelles que je viens de recevoir de France (et spécialement de la Vendée, où l'on n'attend qu'un prince) par un officier qui, après m'a voir quitté après la convention de Pont-Saint- Esprit, a été à Lyon, à Paris et à Bordeaux, et qui

Duc de Rivière, Mémoires.

Archives nationales, AB XIX, 123.

Page 1