LE DUC D ANGOULL'ME
vienl d'arriver en Espagne Je compte repartir après-demain ou dimanche, au plus tard. Je regrette vivemenl que la difficulté des communications ne me permette pas de vous voir «m ce moment, mais j'espère que ce sera bientôt et à Paris que je pourrai vous renouveler de vive voix, mon cher Cousin, l'assurance de la bien sincère amitié que je vous ai vouée.
« Louis-Antoine. »
A Madrid, l'inertie qui régnait partout, le manque d'organisation et d'approvisionnements, une déplorable situation financière, la crainte de Napoléon, enfin l'œuvre d'absolutisme à laquelle le Roi s'était entièrement adonné1, paralysaient toutes les bonnes volontés et retardaient une solution ardemment désirée par Louis XVIII et son neveu.
Avant son départ, le duc d'Angoulême avait l'ail remettre à Cevallos une nouvelle note, aussi pressante que les précédentes. Il demandait « une réponse positive et par écrit sur les points suivants :
« 1° Qu'il soit fourni six cents fusils, giber-
1 « Les libéraux pourrissaient dans les cachots, et ceux que i épargnait avaient à supporter les plus rudes angoisses. »• (Hubbard.)
nés. etc., au rassemblement commandé par le général d'Escars auprès deFigueras;
« 2° Qu'il lui soit permis d'en acheter, s'il en trouve à vendre, particulièrement du calibre français, inutiles aux troupes de Sa Majesté;
« 3° L'ordre au général commandant en Catalogne de mettre à sa disposition et de le soutenir par un corps de 5,000 à 6,000 Espagnols, s'il entre en France, avec ce que le général d'Escars a pu rassembler;
« 4° Qu'on fixe les points de rassemblement désignés en Catalogne et en Navarre.
« Le duc d'Angoulême attend des sentiments bien connus de M. de Cevallos qu'il voudra bien prendre les ordres du Roi sur les objets ci-dessus et lui faire connaître les décisions de Sa Majesté, dont il ne peut trop reconnaître les bontés1. »
Les difficultés contre lesquelles la Cour d'Espagne avait à lutter et les sentiments qu'elle manifestait à l'égard des demandes réitérées du duc d'Angoulême sont exposés dans les lettres du prince de Laval et du comte de Damas au comte de Blacas. « J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, lui écrivait Laval le 19 mai, pour réclamer, au nom du Roi, le concours des troupes
1 Archives de M. le due de Blacas.
222 LE DUC D ANGOULEMF.
espagnoles pour soutenir l'opinion du Midi, les efforts magnanimes de Madame à Bordeaux e1 de Mgr le duc d'Àngoulême vers les Pyrénées orientales. Toutes mes demandes étaient superflues; il était résolu, dans la circonspection de ce cabinet, que les armées espagnoles rie se compromettraienl pas avanl qu'il eût connaissance de ce qui se passail au Congrès et une sécurité entière sur la coalition.
« Monseigneur débarqua à Barcelone e\
m'envoya une lettre pour S. M. G. Il lui expriniiiil sou désir de venir lui faire sa cour à Madrid el entrer avec Sa Majesté dans quelques développements sur les causes qui l'avaient amené dans ses Etats.
Je crus qu'il importait essentiellement à la considération de Son Altesse Royale qu'Elle ne parût p;is comme exilée à Barcelone, qu'EUe ne supportai pas le même refus que M. le duc de Bourbon avail éprouvé, et qu'enfin le dépari précipité de Madame rendait cette mesure ;ius>i né-
lire à sa dignité qu'utile à ses intérêts. « Depuis quelque temps, M. de Gevallos m'affligeait par la plus froide circonspection et un silence accablant h toutes mes notes pressantes. Ce ministre m'envoya une réponse du Roi catholique sans m'en donner communication. Je près-
sentis que ce n'était pn> le cœur de Sa Majesté qui L'avait dictée, et, incapable que j'étais de sortir de mon lit, je demandais pour Rivière, qui arrivait ici, une audience particulière où il devait engager Sa Majesté à permettre au Prince de se rendre à Madrid. Il s'en acquitta à merveille, il repartit pour Barcelone. Je conjurai Monseigneur de ne pas s'en tenir au texte de la lettre, mais aux dernières paroles de S. M. Quelques jours après, je me traînai au palais: je vis le Roi en audience privée, et S. M. me confirma qu'Elle serait charmée de connaître un prince de son sang dont la conduite avait été si brillante dans les derniers combats et les infortunes honorées par sa vaillance.
« Ceci ne se passera pas sans quelque humeur de la part de son ministre. Depuis cette époque, tout tourna à notre avantage. La déclaration du 13 mars, le renouvellement du traité de Chaumont parvinrent successivement. Enfin, Monseigneur arriva et S. M. le comble depuis une semaine de témoignages d'amitié et d'affection la plus tendre
« Hier soir, M. de Cevallos, en déplorant avec moi l'état des finances de ce pays et le dénûment des troupes, ne m'a pas caché qu'il serait difficile de prendre l'offensive avant le 1er juillet. Le
-2-2't LE DUC D'ANGOULÊME.
ministre de la Guerre, Ballasteros, homme plein de zèle et d'activité, m'avait fait le même aveu1. »
Mêmes réflexions de la part du comte de Damas. Il écrivait le 20 mai à Blacas :
« J'imagine que vous ne serez pas fâché, mon cher Comte, d'avoir quelques détails sur le voyage de Monseigneur ici. Tout ce qui tient aux formes, à la bonne grâce et aux manières aimables de la part du Roi et des Infants ne doit rien laisser à désirer, mais il n'en est pas de même pour le grand but que nous ambitionnons. Ni les instances réitérées de Monseigneur, ni le concours le plus absolu de la part des ministres des Puissances alliées n'ont pu déterminer M. de Cevallos à donner une réponse catégorique ni sur l'étendue des secours dont nous avons besoin, ni sur l'époque de leur mise en activité, encore moins sur la manière de les employer après avoir passé la frontière.
« Nous étions tous d'avis, le prince de Laval, le marquis de Rivière, le baron de Damas et moi, que Monseigneur ne désemparât pas avant d'avoir obtenu des réponses; mais Son Altesse Royale pense que sa présence sur la frontière en fera plus qu'un allié si difficile à mettre en action. En
1 Archives de M. le duc de Blacas.
conséquence, il repart de nui in matin pour la Catalogne, où il a laissé Amédée d'Escars. Celui-ci lui donne de très bonnes nouvelles des dispositions du Midi, niais je crains les lenteurs de ce gouvernement-ci; je redoute presque autant l'ardeur de Monseigneur, qui brûle de commencer les opérations. Je veux pourtant espérer qu'il y mettra de la prudence et qu'il ne s'exposera pas légèrement à des tentatives qui perdraient tout, si elles n'étaient couronnées de succès. Je ne serai pas en mesure de le> prévenir ni d'y influer. Pour mon malheur, Monseigneur m'envoie au corps d'armée de Navarre essayer d'y former un ras-
semblement de Béarnais »
Quelques jours après, Damas renouvelle à Blacas ses doléances sur les atermoiements du gouvernement espagnol. « Je n'ai jamais vu, dit-il, un pays aussi dépourvu de tout1; aussi, est-ce une des raisons qu'ils donnent pour justifier leurs lenteurs à se mettre en action; voilà pourtant enfin les généraux qui partent pour leur armée, et moi-même je dois me mettre en route pour celle de Xavarre et commencer l'entreprise dont Monseigneur m'a chargé Imaginez-vous que
; « La misère était universelle et exerçait ses ravages dans toutes les classes de la société. » (Hubbard.)
226 LE DUC D W'.oi I.l Ml .
je ne puis pas même obtenir un village <>ii je puisse du moins ébaucher un rassemblement et une organisation. En vain notre ambassadeur, celui d'Angleterre, les ministres de Russie, de Prusse, d'Autriche se réunissent pour tirer M. de Cevallos de sa léthargie; en vain Monseigneur a-l-il l'ail par écril des demandes bien naturelles el bien simples. En désespoir de cause, depuis le départ de Monseigneur, j'ai eu une longue conversation avec le ministre, el ma logique a fermé la bouche à la sienne nu point que, ne sachanl plus que me répondre, il m'a demandé nue noir par écrit qu'il mettrait sous les yeux du Roi.
h C'est sa manière d'agir lorsqu'il ne veut pas
satisfaire les gens qui lui parlent Cet homme
h' refuse toujours à tout et entraine le Conseil d'Etat, dont la grande majorité est sous sa dépendance1. »
Les diplomates étrangers accrédités à Gand, et qui suivaient avec intérêt, mais non sans scepticisme, les démarches multiples laites à Madrid, ne cachaient pas le peu de confiance qu'ils fondaient -m- un pareil concours. « Les ministres de Louis W Ml m'ont ("11111111111(1111'' la substance des dépêches qu'ils ont reçues de S. A. R. le due
\-' bivi - de M. le 'lue <le Blacas.
LES CENT-JOURS. 'l'il
d'Angoulême, écrit à Castlereagh sir C. Stuart, le 2 juin. Le- instances de S.A. R. ont enfin réussi à persuader la Cour de Madrid de placer un corps de 15,000 hommes sous les ordres de ce prince, à L'effèl de conduire les opérations dans les provinces limitrophes des Pyrénées, pourvu que le gouvernement de S. M. consente à avancer les fonds qui peuvent être nécessaires pour assurer leur solde régulière pendant deux mois. Comme j'apprends que le duc de Wellington a, dans une certaine mesure, adhéré à la proposition d'allouer à la Cour de Madrid cette assistance pécuniaire modérée, aucun empêchement de la part des Puissances étrangères ne peut faire échec ;i l'exécution des projets préparés pour le commencement des hostilités sur cette frontière.
« Mon expérience personnelle de la difficulté qu'ont eue des officiers anglais à empêcher les excès de leurs troupes l'an dernier ne me permet pas cependant de flatter la Gourde Gand de l'espoir qu'elle retirera des avantages de cette mesure, qui ne peut nullement justifier le danger de laisser détruire l'opinion morale en faveur de la cause royale, certainement prédominante dans cette partie de la France1. »
1 Louis XV III et les Cent-Jours à Gand, ouvrage déjà iité.
-J^'S LE DUC D ANGOULËME.
Le (J juin, Stuarl entretenait encore Castlereagh des projets du duc d'Angoulême et des opinions de la Cour de Gand. « Les nouvelles que Monsieur a reçues de la duchesse d'Angoulême, disait-il, manifestent, pour le cas où une force serai! mise à la disposition de S. A. II. par le gouvernement espagnol, des intentions qui doivent nécessairement être connues de Votre Seigneurie.
« On ne propose pas que le corps auxiliaire d'Espagnols placé sous le commandement du duc d'Angoulême fasse une tentative pour pénétrer en France par Saint-Jean-de-Luz et les Pyrénées occidentales.
« L'expédition de Son Altesse Royale doit être organisée exclusivement en Catalogne, d'où elle passera les Pyrénées par les diverses routes qui aboutissenl à Perpignan, Narbonne et Carcassonne, en vue d'établir l'autorité royale à Toulouse et dans les principales villes de l'intérieur.
« Les renseignements favorables- de la Provence cl les rapports que les partisans du Roi dans cette région ont, jusqu'à présent, constamment maintenus avec Bordeaux n'ont pas été, je emis, sans influence sur la résolution du Duc ■ I adopter ce système, et de même la considéra-
tion de la courte distance entre Toulouse ei la
partie de la frontière par laquelle il se propose de pénétrer en France J . »
Pendant toutes ces tergiversations, les événements se précipitaient dans le nord de l'Europe. Les armées alliées avaient écrasé Napoléon, qui s'effondrait une seconde fois. Louis XVIII venait d'exprimer au duc de Bourbon le désir de le voir se rendre en Vendée, où les sentiments monarchistes des populations n'étaient pas douteux. La présence d'un membre de la famille royale était de nature à les fortifier encore et à assurer le triomphe de la cause de Louis XVIII.
La duchesse d'Angoulème en jugeait de môme2 :
« Mon Cousin, je profite d'une occasion pour l'Espagne et de celui que le Roi vous envoie avec ses ordres et instructions, pour vous écrire un mot. Je sais que le Roi désire que vous vous rendiez tout de suite à la Vendée, et j'y crois votre présence bien nécessaire : vous y réunirez tous les esprits. Ils seront tous charmés de servir sous vos ordres, ■et cette diversion dans ce pays-là est bien importante et nécessaire à notre cause. Ne perdez pas
1 Louis XVIII et les Cent- Jours à Gand, ouvrage déjà cité.
2 Archives nationales, AB XIX, 123.
de temps, je vous conjure, pour vous y pendre le plus toi possible.
« Vous savez que depuis la morl fâcheuse de M. de Rochejaquelein, son parti, 1 < > i 1 1 de diminuer, esl devenu plus redoutable; mais il leur faui absolumenl un chef et il n'y a que vous qui puissiez leur m servir; ils vous désirent. Que vous êtes heureux d'y retourner ei devons trouver encore à même el de servir votre pays et la cause du Roi. Oui, vous réussirez, j'en suis convaincue. Ge pays vous devra sa délivrance et son bonheur, e1 vous y acquérerez une gloire que vous méritez si bien par vos sentiments nobles et élevés el d'attachement pour la bonne cause.
« Je désirerais bien aussi être si près de Bordeaux; j'y travaille tant que je peux, et si jamais je parviens à y arriver, je tâcherai de rétablir la correspondance entre le duc d'Angoulême et vous. L'union de tout le Midi et de l'Ouest, qui sont si bons, est nécessaire pour se soutenir et
-aider.
« Vous -ave/ sûrement que les hostilités sont commencées dans le Nord depuis le Ki el que. le 17. il y a eu une grande bataille où Buonaparte a été battu, obligé de se retirer en France, a brûlé Charleroi qu'il avait occupé le l."». Le duc de Wellington et le maréchal Blucher ont eu l'avantage
sur lui le 17. L'affaire a été très sanglante, je n'en ai pas encore tous les détails; elle s'est passée près de Jemmapes.
« Puisqu'il faut malheureusement la guerre, ceci ol un bon commencement. Vous apprendrez avec plaisir que, dans le court voyage que j'ai fait à Gand, j'y ai trouvé et laissé le Roi et toute la famille en très bonne santé. Je n'ai pu voir M. le prince de Condé qui était à Bruxelles, où je n'ai pas été. Il venait de faire une chute qui l'a empêché de venir me voir.
« Je vous demande de nous donner de vos nouvelles et de m'écrire quand vous arriverez à la Vendée par les vaisseaux anglais que vous y trouverez. Allons, Monsieur, courage et patience. Espérons en la Providence qu'elle bénira vos entreprises et que bientôt tout réussira comme nous le souhaitons, peut-être plus pour le bien général que pour le nôtre en particulier. Mais il faut remplir ses devoirs, ne point se laisser rebuter par toutes les difficultés et désagréments qu'on peut rencontrer, et alors on réussit. Vous connaissez, j'espère, tous mes sentiments pour vous et les vœux que je ne cesserai de former pour vos succès, bien sûre de votre zèle à remplir la place importante etdélicate que le Roi vous a confiée.
232 LE DUC DANGOULÊME.
Soyez persuadé de tous Lés sentiments d'amitié avec laquelle je suis.
« Votre affectionnée cousine.
« Marie-Thérèse.
« Butterna, '21 juin I SI ."'». »
Le duc d'Angoulême s était rapproché de la frontière de France, attendant avec une anxiété grandissante le moment* d'y pénétrer. Ses partisans devenaient chaque jour plus nombreux et il ne s'écoulail pas une journée sans que de nouveaux combattants vinssent se ranger sous le drapeau blanc. De Puycerda, le Prince faisait part, le 10 juillet, de ses projets au duc de Bourbon1 :
« Le prince de Laval s'esi acquitté de la commission que vous luy avez donnée pour moi, mon cher Cousin; vous devez me connaître assez pour être sûr que je ne verrai qu'avec le plus grand plaisir tout ce qui pourra vous arriver d'agréable el les avantages que pourra vous rendre S. M. C. Je suis ici depuis huit jours, attendant à chaque instant que le chemin de Toulouse s'ouvre, car sans cela je serais reparti pour Marseille ou pour Cette, où l'autorité du Roi a été reconnue, comme vous le savez sûrement. D'ailleurs, d'après les ordres que j'ai reçus du Roi, je suis obligé dé
archives nationales, AH XIX. 123.
LES CENT-JOl'KS. 233
me tenir le plus à portée possible du centre de iiKui gouvernement. Les événements du Nord me donnent lieu d'espérer qu'il ne se passera pas longtemps avant que je ne puisse vous renouveler de vive voix, mon cher Cousin, l'assurance de toute mon entière et bien sincère amitié.
« Louis-Antoine. »
Un grand nombre de volontaires avaient, silices entrefaites, franchi la frontière et s'étaient rassemblés à Figuières, sous les ordres du colonel Louis Duwale, ancien officier royaliste, en vue de former ainsi lavant-garde du duc d'Angoulème. Mais le Cabinet de Madrid leur avait manifesté dès le début une invincible méfiance, et bientôt « les ordres les plus sévères étaient donnés de repousser les fugitifs1 ». L'Espagne poursuivait sa tactique dilatoire.
Le mouvement en faveur des Bourbons prenait, dans le Midi, une extension considérable. Dans la matinée du 17 mai, la petite ville de Saint-Laurent-du-Cerdan avait, la première, arboré le drapeau blanc. Successivement, Céret, Montserret, Cette, une grande partie de la Lozère, du Gard, de l'Hérault, des Bouches-du-Rhône
1 Beauchaïup, Histoire des camfjagnes de 181 A et de 18 1 î>.
23» LE DUC DANG01 l.KMK.
suivaient cel exemple. A Marseille, Le 25 juin, le drapeau tricolore était enlevé des principaux monuments, lacéré et foulé aux pieds.
Une m ii II il ml <• courroucée e1 \ ociféra ate se jeta sur les locaux habités par les bonapartistes les plus en vue cl en massacra plus de cinquante.
A Bordeaux, mêmes scènes de carnage. Le général Clauzel criait à ses troupes : ■■ Oui, faites feu, passez votre baïonnette au travers du corps du premier qui criera : Vive le Roi ! Tanl que je serai à Bordeaux, on n'arborera pas le drapeau blanc, le Roi ïùl-il au milieu de la Gironde1! »
Au commencement de juillet, le doule n'était plus permis : la cause monarchiste triomphait partout. La bataille de Waterloo avait marqué la lin de l;i secousse qui pendant trois mois avait ébranlé la France.
Le Comité royal de Marseille, composé de Borelly, Burniquel, Romagnac, Casimir R stan et de Candolle, avait entretenu avec le duc d'Angoulème une correspondance suivie au cours de sou séjour à Madrid. A la suite des derniers incidents, il lui avail renouvelé l'expression de son inaltérable dévouement et de celui de la population. Le Prince répondit au président :
1 Beauchamp, Histoire des campagnes de -/£/-'< et de 1815.
LES CENT-JOURS. 23o
« Je n'ai reçu qu'hier vos deux Lettres «lc> 2(\ et 29 juin, car si j'avais été encore à Barcelone, je me serais rendu sur-le-champ au milieu des bons Marseillais pour vaincre ou périr avec eux. Leur conduite me fait le plus grand plaisir, mais ne m'étonne pas; car je savais que le Roi pouvait tout attendre de leur dévouement. Vous avez été les derniers à conserver le drapeau blanc et les premiers à le relever. Je me fais gloire d'avoir une pareille ville dans mon gouvernement. Les événements du Nord me donnent la confiance que ki Providence, qui ne nous a jamais abandonnés, veillera sur Marseille et qu'elle n'aura aucun danger à courir. J'avais pourvu d'avance à tout ce que vous me demandez en nommant le lieutenant-général marquis de Rivière gouverneur de la 8e division militaire, et en lui confiant les pouvoirs nécessaires, j'ai cru faire en lui un choix agréable à la ville de Marseille. S'il n'était pas encore arrivé, le général vicomte de Bruges remplirait provisoirement ces fonctions1. »
La plus grande satisfaction du Prince était de rentrer en France pur ses propres forces et sans avoir dû mettre l'armée espagnole à contribu-
1 Duc de Rivière, Mémoires.
LE DUC DANGOULEME.
lion. 11 se présenterai! à ses compatriotes en prince français et non comme « le prince de l'étranger». F.erdinand VII, comme on l'a vu, avaii reculé jusqu'au dernier moment l'envoi de secourSj cédanl à mille considérations dont beaucoup a'étaieni peut-être pus à son honneur. Quand la victoire des alliés à Waterloo fut connue à Madrid, le Roi, devenu subitement belliqueux quand tout péril avait disparu, donna l'ordre à Gàstanos de se diriger avec un corps de troupes vers les provinces du midi de la France. Kl les se mirent en marche et se massèrent sur les frontières, attendant les événements. L'Espagne avail ainsi prouvé jusqu'au bout le peu de fonds qu'il était possible de faire sur elle.
Le neveu de Louis XVIII avait enfin pu passer la frontière. Une centaine de royalistes raccompagnaient, le cœur rempli de joie devant l'ère qui s'ouvrait.
Le 18 juillet, il parvint à Ax et fit afficher dans la ville la proclamation suivante qui, rapidement connue dans le Midi, y eut un retentissement considérable et acheva de rallier ceux qui, contre toute espérance, voulaient encore espérer1 :
1 Vie civile, politique et militaire du duc d'Angouléme, par im aucieu Volontaire
« Français,
« Forcé de m'éloigner de vous, je ressentais "vos malheurs, et mon désir le plus ardent était d'y mettre un terme. Les témoignages de votre fidélité, votre dévouement, votre courage que j'ai vu briller sur le champ de bataille, étaient toujours présents à ma pensée; et dans ces derniers temps de désastre, la noble et touchante expression de vos sentiments a souvent bravé l'oppression des bayonnettes pour arriver jusqu'à mon cœur.
« Français du Midi, je reviens parmi vous; j'y reviens heureux de votre conduite; vos loyaux sentiments, éprouvés par un cruel moment d'adversité, ne vous ont que plus attachés au trône de saint Louis, ne vous ont que mieux mérité toute mon affection et celle de Madame la duchesse d'Angoulême. Pressez-vous autour de moi ; les fils de Henri IV ne sont heureux qu'entourés de Français. L'usurpation fonde son pouvoir éphémère sur le crime, sur les sacrifices de toute espèce et sans terme. Vos princes légitimes n'ont jamais voulu, ne peuvent vouloir que votre bonheur; votre Roi, votre père, s'y consacre tout entier. Satisfait d'être près de vous le dépositaire de sa confiance, l'organe de sa volonté, je le serai encore bien davantage de lui trans-
mettre les preuves de votre amour et de votre fidélité. •'
Enfin, le 24 juillet, après un arrêl de quelques heures dans deux ou trois villes importantes, le duc d'Angoulême atteignit Toulouse, siège de son gouvernement. Rien ne peui donner une idée de l'ivresse avec laquelle le fêta une population dont il était devenu l'idole; des clameurs frénétiques, partout, le sol jonché de fleurs, les maisons enguirlandées, les cloches sonnant à toute volée pendant que le canon unissait ses sons graves et profonds à la voix du peuple; tout concourait à- donner à cette réception un caractère grandiose et inoubliable. On eût dit que l'une des plus grandes cités de France avait à cœur, par cet accueil splendide, de se faire pardo i un moment de défaillance.
Ainsi, tout le Midi fut délivre sans qu'un seul soldai étranger ait eu à se joindre aux troupes françaises. Les manifestations royalistes reprirent le caractère national qui convenait si bien ;hi retour à la légitimité.
Le duc d'Angoulème (dait descendu à la l'réfecture, d'où il annonça aussitôt nu duc de Bourbon ' Min entrée ;i Toulouse :
1 Archives nationales, AI! MX, 123.
« De mon quartier général, le 26 juillet 1815.
« Je m'empresse de vous informer, mon cher Cousin, que je suis arrivé ici avant-hier et que jiii été reçu au milieu des acclamations de l'excellente population de cette ville et des environs. Je vous préviens qu'usant des pouvoirs que le Roi m'a donnés le 30 juin dernier de vous envoyer, s'il était nécessaire, des ordres motivés sur l'état général, j'en ai envoyé dans le département du Lot-et-Garonne qui m'en demandait avec instance et qui, par sa position géographique, se trouve pour ainsi dire enclavé dans ceux du Tarnet-Garonne et de la Gironde, qui font partie de mon gouvernement. J'y ai fait quelques nominations provisoires. J'espère que vous êtes actuellement en France et que j'aurai le plaisir de recevoir de vos nouvelles. Croyez encore, cher Cousin, à la bien sincère amitié que je vous ai vouée.
« Louis-Antoine. »