‹ Le duc d'Angoulême, 1775-1844Chapitre 18 sur 35 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Le duc d'Aïsgoulème sors la Restauration.

Le Prince s'occupa aussitôt de procéder à la nomination des fonctionnaires, en vertu des pouvoirs extraordinaires que Louis XVIII lui avait confiés. Limairae fut nommé préfet de la Haute- Garonne, et Villèle maire de Toulouse. Ce n'est qu'avec une extrême répugnance que celui-ci accepta ces fonctions, et il avait fait remarquer au neveu de Louis XVIII qu'il se croyait d'autant moins qualifié pour les remplir qu'il n'était propriétaire d'aucun immeuble dans la ville. Mais le duc d'Angoulême, qui entendait confier les hautes charges aux serviteurs dévoués de la cause monarchique, n'accepta pas les raisons invoquées par Villèle, qui dut finalement s'incliner.

De nombreuses réclamations lui parvenaient

sans cesse, soil de fonctionnaires qui se prétendaient Lésés-; soil de particuliers aux prises avec des difficultés provenant du nouvel étal <le choses.

Barante dit à cette occasion que « chacun prétendait avoir de lui des pouvoirs extraordinaires. C'étaienl des actes arbitraires, des destitutions, des nominations, des taxes imposées ». Mais combien était malaisée la position d'un prince placé en face d'exigences multiples, obligé de donner satisfaction aux monarchistes qui, depuis vingt-six ans, étaient à l'écart des affaires, et de rattacher aux Bourbons leurs anciens adversaires. Rarement situation fut plus délicate. Que de problèmes à résoudre et qui compliquaient singulièrement la tâche du Prince!

« Toujours prêi à écouter les réclamations qui lui étaient adressées, S. A. R. se faisait un devoir «If rendre une prompte justice à chacun1. » Partout il affirmait ses tendances conciliatrice^ el ses sentiments d'équité.

D'Arbou-Caslillon, l'un des officiers les plus considérés de la garnison de Toulouse, déplorant quelques mois plus tard les modifications apportées par le ministère Richelieu dans le personnel

' Vie du duc d'Anijoulème, par un ancien Volontaire île son armée.

administratif et militaire de la région, écrivait le 29 octobre 1818 à l'un de ses amis qui se proposait de composer une relation des événements de l'année :

« Je m'empresse de vous faire parvenir un corps de renseignements pour l'Hérault, sur la véracité desquels vous pouvez compter; les personnes que j'ai employées sont dignes de la plus grande confiance.

« Les observations qui ont rapport à tout le bien qu'a fait Monseigneur dans le Midi, par lui-même ou par ses commissaires, je puis vous en certifier la vérité. Dans notre département, en général, tous les choix de Monseigneur ont été basés sur des renseignements si positifs que le Roi même, sous son ministère de Fouché, a confirmé celui du premier président et du procureur général ; que le collège électoral a nommé membres de la Chambre des députés M. de Linaairac et M. de Villèle, nommés par Monseigneur, l'un préfet, l'autre maire de Toulouse.

« Quels regrets tons les gens de bien n'ont-ils pas donnés au général Caldagues qui, revenu d'Espagne avec Monseigneur, avait reçu de lui le commandement de lai division ! Mais la Providence a permis que le bien, qu'auraient opéré ces nominations ait été suspei du. Aussi que voyons-nous

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dans l'administration civile et militaire? Une marche lente, embarrassée, nulle épuration dans les bureaux du préfet, qui sont horriblement com-< posés, un étal-major qui semble n'être en place <jiic pour pallier et couvrir les désordres des troupes; les ordres du ministère sévèrement exécutés quand il s'est agi de licencier les régiments formés par les ordres de Monseigneur, et tous les corps d'armée de la Loire établis en de bons cantonnements... Voilà, Monsieur, quelques observations peut-être trop vagues, mais qui sont au moins vraies. C'est moins mon opinion que celle du public que je vous ai émise1 »

Les appréciations de d'Arbou-Castillon sont conformes à celles retrouvées dans une notice historique sur le département de l'Hérault, écrite le 18 octobre 1815, et non signée2 :

« Le gouvernement de Mgr le duc d'Angoulème, y lit-on, a cessé trop tôt pour que tout le bien qu'on devait attendre de la marche qu'il avait tracée ait pu être consommé, et, pour surcroît de malheur, le ministère qui vient d'être remplacé a méconnu tous les fonctionnaires établis par lui et s'est empressé de détruire le peu d'ouvrage qui

' Bibliothèque nationale, Manuscrit français n° 'i^s. s Les auteurs de plusieurs publications de cette époque gardèrenl prudemment l'anonymat.

LE DUC D ANGOULEME SOUS LA RESTAURATION. 24o

avait été fait Toutes les nominations faites par

Son Altesse ont été comme non avenues

« Les fonctionnaires envoyés par les ministres ne connaissent ni le pays, ni son esprit; ils ont des préventions et de fausses idées sur l'esprit public et local...; ils ne savent pas que l'exaltation est ici toute d'amour, de fidélité, et nullement de vengeance ; ils prennent le mouvement de la joie, toujours bruyante dans le Midi, pour des symptômes d'insurrection; ils ne savent pas <ju'ici on veut, et il faut laisser, bien chanter, bien crier et aussi bien servir ' »

A Nîmes, où l'on constatait déjà une certaine effervescence contre les protestants, et où les commissaires royaux, pour se signaler à l'attention du Gouvernement, avaient fermé un temple, le Prince blâma hautement cette mesure et profita de son court séjour pour le faire rouvrir2. Mais, malgré cet acte énergique, les passions bientôt déchaînées devaient se donner libre cours et provoquer dans cette région des troubles d'une extrême gravité.

Ayant ainsi procédé à la réorganisation administrative d'une partie du Midi, le duc d'Angoulême partit pour Paris, où il arriva le 7 août. Après avoir

1 Bibliothèque nationale, Manuscrit français n° 228. J Vie du duc d'Angoulême, par un ancien Volontaire.

rendu compte de son mandat à Louis XVIII, il adressa aux habitants des provinces qu'il venait de quitter celte proclamation, qui devait en être le complément définitif et leur marquer sa reconnaissance :

« Habitans du Midi ' :

« Le Roi, notre seigneur et oncle, étant rétabli sur sod trône, et nous ayant fait connaître que les pouvoirs qu'il lui avait plu de nous conférer cessaient d'exister, nous nous empressons de vous adresser notre sensibilité pour le zèle et le dévouement au-dessus de tout éloge par lesquels vous avez contribué si efficacement à la restauration de l'autorité royale.

« Nous connaissions les sentiments qui vous animaient et, sûr de votre fidélité, nous avons repassé la frontière sans l'appui d'aucun secours étranger. Français, nous ne sommes venu au milieu de nos chers compatriotes qu'entouré de Français. Nous avons refusé toute autre assistance; nous nous sommes trouvé heureux d'écarter de vous des troupes alliées, dont votre généreuse conduite rendait le concours inutile, et dont la présence aurait pu accroître les calamités trop nombreuses qui pèsent sur notre patrie.

1 Duc du Rivière. Mémoires.

LE DUC d'aXGOULÈME SOUS LA RESTAURATION. :! '» 7

(( Vos témoignages unanimes d'affection pour la personne sacrée du Roi ne se sont point bornés à des acclamations. A notre voix, et en peu de jours, des bataillons se sont formés sans efforts; les forteresses qui défendent les Pyrénées, les Alpes et le littoral des deux mers ont cédé à l'unanimité de vos sentiments, non moins qu'à l'autorité de nos ordres. 11 ne reste plus un point militaire qui ne soit rentré sous la puissance du Roi, notre seigneur et oncle. Toulon et Bayonne nous ont été rendus au même moment, et le Roi n'a perdu ni vaisseaux, ni arsenaux, ni artillerie.

« En même temps, nous avons ménagé les finances de l'Etat ; nous avons réorganisé provisoirement les administrations de plusieurs départements, proposé des chefs à des cours royales de magistrature; veillé sur la paix publique par une police impartiale; tâché enfin de concilier sur tous les points les devoirs de la patrie et les désirs de l'indulgence.

« Grâces à Dieu, tout notre Gouvernement va si' trouver sous le sceptre du Roi, notre seigneur et oncle, dans l'état où il se trouvait avant la fatale époque du 1er mars.

« Peuple de ces belles contrées, conserve/ toujours l'excellent esprit qui vous anime. Jamais les preuves d'attachement que vous nous avez

LE Dl'C D ANGOULEME.

données, ainsi qu'à la duchesse d'Angoulême, ne s'effaceronl de notre souvenir. L'un de nos premiers devoirs, celui qui nous sera le plus cher, sera de faire connaître à S. M. qu'EUe n'a point de sujets plus dévoués et plus dignes de ses bontés que les habitans de ses fidèles provinces du Béarn, Gascogne, Languedoc, Roussillon et Provence.

- Plusieurs se sont particulièrement distingués dans La dernière crise par leur courageuse conduite. Notre bonheur sera de faire valoir leurs services auprès du Roi, et d'être nous-même leur protecteur et leur appui.

.< Nous remercions en particulier ceux qui, appelés par nous à divers emplois, ont justifié la confiance que nous leur avons témoignée et ont ainsi secondé nos efforts pour affranchir le midi de la France.

« Français du Midi, puisse la félicité dont vous rend il igné votre invariable dévoûment au Roi égaler l'affection particulière que nous vous portons et l'intérêt qu'en toute conjoncture nous ne cesserons de prendre à votre sort.

« Lodis-Antoine.

• L'Administrateur général du gouvernement de S. A. R.,

« Le marquis de Villeneuve. »

Le duc d'Angoulôme repartit presque aussitôt pour présider, à Bordeaux, aux opérations «lu collège électoral.

A la séance d'ouverture, le 22 août, il s'exprima ainsi : « Je n'oublierai jamais et votre premier accueil quand j'étais dans ces contrées le précurseur dn Roi, et votre loyal dévouement quand l'adversité frappa de nouveau notre patrie. Ma voix n'a point d'expressions pour rendre l'émotion que nous avons éprouvée à la vue de cette allégresse à la fois vive et sage, qui, à notre retour, a fait éclater tant de transports et couler tant de larmes.

« Il n'en fallait pas tant pour porter un prince français, dont le sang appartient à la France, à l'aimer davantage. Je n'aspire, Messieurs, qu'au bonheur de répandre le mien pour la servir et concourir à réparer des calamités que la douleur du Roi n'avait que trop prévues1. »

Mais les travaux de cette assemblée étaient à peine commencés que l'annonce d'un grave incident l'obligea à quitter la ville.

Ferdinand YII avait réuni une armée dans les provinces du nord de l'Espagne, lorsque sa présence n'avait plus raison d'être pour leur

1 Moniteur, 29 août 1815.

LE DUC D ANGOULKME.

sécurité. Toul à coup, on apprit qu'elle se disposait à pénétrer en France. Celle nouvelle jeta l.i consternation dans tout le Midi. Après tant de péripéties, cette région allait-elle être dé nouveau la proie des étrangers? On assurait que l'Espagne voulait « autoriser par la présence de relie armée la prétention de son gouvernement ;i obtenir une part dans les contributions de guerre que les coalisés allaient imposer à la France1 ». Elle voulait donc récolter là où elle n'a v;i il rien semé.

Louis XVIII donna au duc d'Angoulême l'ordre de se diriger sur Perpignan, atin d'empêcher une invasion dont les adversaires de la monarchie n'auraient pas manqué de prendre prétexte pour susciter une nouvelle agitation. Ain une mission ne pouvait être plus agréable au Prince; la pensée de s'employer de nouveau pour le service du Roi et du pays comblait ses vœux. Il le laisse entendre ainsi à Laval-Montmorency, ambassadeur à Madrid2 :

« Bordeaux, le "2'6 août 181a.

Je vous envoie, mon cher Prince, une lettre pour le roi d'Espagne, ainsi que la copie.

' Villèle, Mémoires, t. Ier.

1 La Mode, 13 juin 1844.

LE DUC D ANGOULEME SOUS LA RESTAURATION. 2oJ

« Je partirai à une heure et demie pour Perpignan, où je compte être dans la journée de dimanche. J'ai écrit hier des lettres très fortes à Castanos et à l'Abisbal. Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'ils veulent entrer en France, il faudra qu'ils me passent sur le corps. Notre Midi est excellent et ne donne point de prétexte à l'invasion d'une armée étrangère. Le reste de la France est déjà assez malheureux. Je compte sur la plus vive et la plus forte coopération de votre part. Je ne suis plus rien, je ne suis revêtu d'aucuns pouvoirs, ni civils, ni militaires; mais le Roi m'ayant mandé qu'il avait donné les ordres de repousser la force par la force et de contribuer avec lui à préserver notre Midi de l'invasion des Espagnols, je me présenterai comme soldat au-devant d'eux, et la lettre du Roi autorise la démarche que je fais en ce moment.

« Comptez pour la vie, mon cher Prince, sur toute mon estime et amitié pour vous.

« Louis-Antoine. »

11 répondait en même temps au président du Consistoire prolestant de Montauban1 :

« Monsieur Frossard, j'ai eu le plaisir de re- 1 Vie du duc d'Angouléme, par un ancien Volontaire.

cevoir la lettre que vous m'avez écrite, signée de

vous cl de tous vos collègues Je suis bien aise

de voir que vous rendez parfaitement justice aux intentions paternelles et à la sollicitude du Roi à votre égard, sentiments que nous partageons lous. ne voyant en vous que des sujets fidèles. Nous sommes Français, nous n'avons qu'un désir. celui du bonheur de notre patrie. J'ai la confiance qu'avec le secours de la Providence, nous n'aurons pas besoin d'aucun secours étranger pour y maintenir la paix et l'union vers laquelle se dirigent toutes nos pensées et nos désirs.

« Louis-Antoine, »

Le Prince tint, avant de quitter Bordeaux, à présider une dernière fois le collège électoral. Laine, qui en était le secrétaire, se fit en ces termes l'interprète des sentiments de ses collègues :

« L'histoire dira, Monseigneur, s'écria-t-il d'une voix vibrante d'émotion, ce que toute la France ne sait pas encore, comment vous avez préservé jusqu'à ce jour nos provinces méridionales, et, si le moment était venu de révéler ce qui esi encore un secret, cette assemblée tressaillerait de reconnaissance et d'espoir en apprenant les paroles qui se sont échappées hier de votre

coeur, quand vous avez su les événements qui vous enlèvent du milieu de nous, au sortir même de cette séance. Mais espérons que le Dieu qui instruit tôt ou tard les rois les éclairera sur les vrais intérêts de l'Europe1. »

La ville de Perpignan n'avait pas été la moins effrayée du voisinage des troupes espagnoles. L'inquiétude y était à son comble. « On devait s'attendre à des dévastations d'autant plus certaines que nulle discipline ne régnait dans cette armée, qu'elle était composée d'hommes accoutumés à tous les désordres et à tous les excès qui avaient, dans les dernières années, caractérisé la guerre de la Péninsule. On devait prévoir aussi qu'un accord serait bien vite établi entre les exaltés du Midi et les commandants des forces espagnoles; tous les maux étaient à redouter2. »

Dans ces conjonctures, le duc d'Angoulème fut accueilli en sauveur. Le préfet traduisit les sentiments de ses compatriotes en remettant au Prince cette adresse de bienvenue et de gratitude3 :

1 Moniteur du 2 septembre 1815.

2 Mémoires du chancelier Pasquier, t. III.

3 Vie du duc d'Angoutëme, par un ancien Volontaire.

<. Monseigneur,

Le héros du Midi en était encore l'ange tutélaire; notre ciel s'esl à peine obscurci que vous apparaissez au milieu de nous. Salut, Prince magnanime, qui veillez sur ces provinces; en vous

:ii. chacun sent se doubler en soi l'orgueil d'être Fr :ais et l'honneur de servir votre auguste famille. Venez au milieu de nos mur- et jouissez du spectacle du bonheur que vous ap-

/ à des peuples qui vous admirent et qui vous aiment.

Non content de ce témoignage, le préfet lancail encore une proclamation pour rappeler les services rendus par le Due aux provinces du Midi et les titres qu'il s'était acquis à la reconnaissance générale.

Le Prince parvint à la frontière espagnole au moment même où les troupes foulaient notre sol, et il put, aon -ans peine, arracher à Castanos la révocation des ordres qu'il avait donnés pour l'inimme en fait foi d'ailleurs la lettre suivante de Louis XV111 au roi d'Espagne2 :

^t tu chancelier Pasquier, t. III.

nationale, Manuscrit français n° 2003.

septembre 18 :

Monsieur mon Frère el Cousin,

c< J'ai reçu la lettre de Votre Majesté en <lu 29 août: je La remercie des sentimens qu'ÈUe veut bien «n'exprimer personne llement, ainsi de la sollicitude qu'Elle me témoig ut le

repos de la France et la stabilité de moD règ Je conçois très bien, d'après la lettre du Bianchi . que V. M. veul bien me communiquer, le motif qui L'a déterminée à ordonner à ses mées de franchir le? Pyrénées; mais ce motif n'existe plus, puisque l'empereur d'Autriche vient d'envoyer à ses généraux l'ordre de rentrer dans les limites qui leur ont été précédemment iss gnées. Déjà même. M. le général Castanos, s sible aux représentations de mou neveu, le duc d'Angoulême, a donné le même ordre à l'ai qu'il commande: c'est à Votre Majesté à achever l'ouvrage, et. me prévalant des offres qu'Elle me fait, je La conjure de n'y pas perdre de temps. Elle m'aura ainsi donné, par la marche ei la retraite de ses forces, une double preuve d'amitié qui me sera infiniment chère.

La négociation menée par le duc d'Ang ilême n'avait pas manqué de présenter des difficultés ardues. Il en étaii sorti à son honneur et le

communiquai! joyeusement au maréchal PérignoD :

« filon Cousin, je m'empresse de vous faire part, afin de tranquilliser notre lionne ville de Toulouse, que j'ai été assez heureux pour obtenir du général Gastanos qu'il évacuerait notre territoire '■! se retirerait en Espagne. Les ordres sonl déjà donnés.

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