LOUIS- A MOINE
La duchesse d'Angoulème, arrivée sur ces entrefaites à Toulouse, y était l'objet d'une manifestation digne de celle que Bordeaux lui avait réservée quelques mois auparavant. La ville était enguirlandée de la façon la plus gracieuse. Les chevaux de l;i voilure princière furent dételés, et des ouvriers la traînèrent au milieu des clameurs enthousiastes; quand vint le soir, les spectateurs envahirent les balcons des maisons devant lesquelles devait passer le cortège, éclairé par des torches de couleurs différentes qui produisaient un effet des plus heureux. « Les démonstrations exaltées et les mouvements expansifs de ces têtes méridionales, tout était sans doute de nature à satisfaire le cœur de la Princesse-. »
■ anecdotique du duc d'Angoulème, par un ancien Volontaire. M lires de Vilttle, t. Ier.
Mois, au même moment, le sang coulait à flots dans le Gard. Depuis une année, les protestants étaient visés. En dehors des sympathies que beaucoup (l'entre eux professaient pour Bonaparte, en haine des procédés de la royauté à leur égard dans le passé, plusieurs possédaient des fortunes énormes : leur prestige et leur influence en étaieni accrus. En outre, le souvenir des exactions dont avaient été victimes les volontaires royaux qui avaient rejoint le duc d'Angoulème au mois de mars 1815 s'ajoutait à ces considérations, pour accentuer l'antagonisme entre catholiques et protestants et préparer la voie aux représailles des premiers. Elles furent terribles. « Au hout de quelques jours, on comptait à Nîmes quatre-vingts veuves dont les maris avaient été massacrés. La décence ne permet pas de décrire tous les mauvais traitements que les femmes eurent à souffrir. Dix mille protestants prirent la fuite et se retirèrent dans les Cévennes1. »
Justement alarmé, Louis XVIII lança cette proclamation2 :
« De grands crimes, d'infâmes trahisons ont été commis dans les mois précédents; ils ont amené sur la France de grands maux; des per-
1 Maurin, Histoire de la chute des Bourbons. - Mémoires du chancelier Pasquier, t. IV.
1 58 LE DUC DANGOULÊME.
sécutions ont été exercées sur ceux de nos fidèles sujets qui, en suivant la bannière «le notre bienairné neveu (le duc d'Angoulême), ont tenté courageusement avec lui de sauver la France
Nous espérons que cette coupable entreprise de prévenir l'action des lois et de notre autorité a déjà cesse; elle serait un attentat contre nous et contre la France; quelque vive douleur que nous puissions en ressentir, rien ne serait épargné par nous pour punir de tels crimes. Notre digne neveu, dont le nom se trouve désormais lié aux sentiments d'amour et de dévouement qu'ont manifestés qos provinces du Midi, qui, par son caractère d'obéissance, de conciliation et de force, les a préservées et les préserve encore des maux de l'invasion, serait aussi notre mandataire pour les sauver des discordes civiles, pour réprimer et faire punir ceux qui prétendraient abuser de notre nom et d\\ sien. »
Mais les troubles s'aggravèrent au point que « des femmes furent dépouillées de leurs vêtements et frappées avec des planches dans lesquelles ou avait enfoncé des clous en fleurs de lis1 ». Le Roi se décida alors à faire partir le duc d'Angoulême pour le Midi.
1 Rittiez, Histoire de lu Restawatum.
A maintes reprises, le Prince avait marqué sa réprobation pour les faits qui avaient provoqué ers excès. « Sa mission fut bien tardive, et on doit lui rendre cette justice qu'il ne dépendait pas de lui que les temples protestants ne fussent protégés et que, sur ce point, la Charte ne fût loyalement exécutée1. »
En arrivant à Nîmes le 5 novembre, il exprima son indignation à la vue des ruines qui s'étaient amoncelées dans le Gard, des familles en deuil, de la perturbation générale. Sur son ordre, les temples fermés depuis le 16 juillet furent rouverts ; de nombreuses arrestations furent opérées ; un certain nombre de meneurs comparurent devant lui, auxquels il manifesta, avec un accent de triste et ferme sévérité, les sentiments dont il était pénétré.
Un calme relatif avait fait place à l'orage, mais il ne fut malheureusement pas de longue durée. Le Prince avait quitté Nîmes le 10 novembre, et les protestants, espérant que sa présence avait produit un effet durable, recommençaient à fréquenter les temples. Au moment de l'office, dans la journée du 12 novembre, une émeute plus sanglante encore que les précédentes éclata tout à
' Rittiez, Histoire de la Restauration.
LE DUC I» ANGOULEME.
coup el de nouvelles vêpres siciliennes vinrent ensanglanter une cité qui. depuis plusieurs mois, donnai! le spectacle le plus affligeant.
Atterré, le préfet envoya en secret un courrier au duc d'Angoulême, qui s'était rendu à Toulouse, pour l'aviser île ce- événements et le supplierd'intervenir. Le Prince repartit sur-le-champ pour Nîmes, où il arriva le 15, ne cachant pas son irritation contre les provocateurs. Ceux-ci, l'acclamanl livnétiquement, l'escortèrent jusqu'à son palais; il eu gravit les marches avec rapidité, puis s'adressant à eux. il leur déclara qu'ils pouvaient se retirer, puisqu'ils se- refusaient à obéir aux ordres pressants du Roi. Recevant quelques instants plus tard le capitaine de la garde royale, le duc d'Angoulême lui dit avec colère : « Votre drapeau •'■tait blanc d'abord, votre conduite l'a noirci1. »
11 s'appliqua à régler les graves différends qui divisaienl la population et se mit en route pour Paris. Quelques jours après, le Roi fit inviter les catholiques « à laisser deux églises aux religionoaires jusqu'au moment où ils pourraient prendre possession du temple qu'ils faisaient bâtir et pour la constructionduquel il-;i\aientdemandésixmois2».
Bibliothèque nationale, Ms. français n° 9174. - Ibid.
Tel fut le résultat de la grave mission confiée au duc d'Angoulème.
Sou attitude pendant les Cent-Jours et lors de sa mission auprès de Castanos avait eu dans tout le royaume une durable répercussion. On s'accordait à reconnaître que son entremise avait puissamment contribué au rétablissement de la pacification dans le Midi. Le Parlement était désireux de s'associer aux éloges qui étaient décernés au Prince. Au cours de la séance du 21 octobre, le duc de Fitz-James proposa de lui voler des remerciements et les motiva en ces termes :
« Dans ce même temps où de grandes actions, des preuves sans nombre de dévouement et de fidélité, des actes mémorables d'énergie, de patriotisme viennent reposer l'âme et nous rendre encore fiers du nom que nous portons, à la tête de ces hommes généreux qui ont bien mérité du Roi et de la Patrie, il en est un, Messieurs, dont le nom est déjà sur vos lèvres, comme le souvenir de ses service- est gravé dans vos cœur-, c'est ce Prince, l'amour du Midi, la gloire et l'orgueil de la France entière. »
Mais le comte d'Artois déclina pour son fils cet honneur.
« Messieurs, répondit-il, si mon fils avait eu le
LE DU1 D ANGOULEME.
bonheur de déployer contre les ennemis extérieurs de la France le courage que vous voulez honorer en lui, une telle récompense mettrait le comble à ma satisfaction et à la sienne. Mais. Français, prince français, le duc d'Angoulême peut-il oublier que c'esl contre des Fiançais égaie- qu'il a été obligé de combattre? Et combien a coulé à -"ii cœur cette cruelle nécessité1! »
A partir de ce moment jusqu'à l'expédition d'Espagne, le Duc n'intervient que rarement dans les affaires publiques, s'adonnant plus à l'étude et aux œuvres de bienfaisance qu'à la politique. Il semblait s'écarter des questions d'Etat.
Si -es convictions personnelles le portent vers le libéralisme, il ne les affirme que s'il se rend officiellement en mission, estimant que son rôle n'esl pas de s'immiscer dans le gouvernement, mais de s'incliner devant les volontés de son père.
Sa maison était montée sur le pied le plus simple; les serviteurs qui la composaient étaient constamment l'objet de sa bienveillance: il pren;iil intérêt aux moindres détails de leur vie, à leur- préoccupations «le famille, à leur situation pécuniaire. 11 conversait parfois avec les faction-
tu <iuc d'Angoulême, par un ancien Volontaire.
naires du palais et leur remettait souvent quelques gratifications.
Ses revenus personnels étaient employés de la manière la plus scrupuleuse; une sévère économie était sa règle, mais il distribuait aux pauvre- des secours abondants. « N'ayant aucun besoin, il ne dépensait presque rien pour lui1. » En 1818, il abandonna sur sa cassette personnelle une somme considérable aux départements les plus éprouvés par l'invasion2.
« Son nom ne se mêla jamais aux ordonnances d'exil, aux mesures violentes. 11 avait souffert la trahison la plus indigne dans sa courte campagne du Midi, il ne s'en souvint que peu de temps; plus tard même, on le verra solliciter la grâce du général Gilly, qui l'avait forcé à une capitulation au pont de la Drôme'. »
Son influence s'exerça souvent efficacement. A son retour du Midi, au mois de septembre 1815, il céda aux instances de sa femme, à laquelle la présence de Fouché dans le ministère inspirait une répulsion invincible, et tous deux unirent leurs efforts auprès de Louis XVIII pour l'amener à le
1 D'Haussez, Mémoires.
3 Théodore Anne, Mémoires et Souvenirs sur l'intérieur du palais de Charles X.
3 Capefigue, Histoire de la Restauration, t. III.
LE DUC d'aN'GOULLME.
gédier. La duchesse d'Angoulême avait, en effet, déclaré que, « ne pouvant prendre sur elle de supporter froidement la vue de l'un des hommes qui avaient envoyé son père à L'échafaud, elle ue recevrait pas le duc d'Otrante1 ».
Le ~1'\ septembre, Talleyrand se retirait et Louis XVIII confiait la présidence du nouveau ministère au duc de Richelieu, ce que le duc et la duchesse d'Angoulême avaient vu avec satisfaction. Villèle en avise son père le 29. « La cumposition du nouveau ministère, lui écrit-il, ne fail pas encore sentir ses effets... Quoi qu'il en soit de tout cela, "il est certain que Mme la duchesse d'Angoulême a fait elle-même des démarches auprès de M. le duc de Richelieu pour le décider ;i accepter. On dit que le duc d'Angoulême fait ce qu'il peut pour faire donner le- postes à François de Villeneuve2. »
Etranger à toute rancune, les sentiments de générosité naturelle du Prince l'avaient pou>-<; à intervenir en laveur du général Debelle, condamné à mort pour avoir porté les armes contre lui, et dont la peine avait été commuée en dix ans de détention. Ayant appris ultérieurement que cet
Vaulabelle, ouvrage cité, t. III. Villèle, Mémoires, t. Ier.
officier général se trouvait dans un état voisin de la misère, il lui fit remettre un secours important sur sa fortune personnelle. Debelle tint à exprimer publiquement sa reconnaissance au Prince, et les journaux reproduisirent l'émouvante lettre suivante :
« Monseigneur1,
« Que n'est-il en mon pouvoir d'avoir l'occasion de répandre la dernière goutte de mon sang au service de Sa Majesté, mon légitime et bienfaisant souverain. Je n'aurais alors plus rien. Monseigneur, à désirer au monde; et tous les moments d'une existence que Son Altesse Royale a daigné me conserver seront entièrement consacrés à faire oublier, s'il est possible, l'énormité de ma faute par une fidélité, un dévouement sans bornes, et à faire les vœux les plus sincères pour la précieuse conservation des jours de Sa Majesté, de ceux de Son Altesse Royale et de l'auguste dynastie des Bourbons. »
Il n'entre pas dans notre pensée d'exposer les difficultés presque inextricables en présence desquelles la famille royale se trouvait placée. Mais l'une des plus brûlantes était de conquérir les
1 Vie anecdotique du duc d'Angouléme, par un ancien Volontaire de son armée.
266 LE DUC L> ANGOULKMK.
sympathies de l'armée, sur laquelle la gloire de Bonaparte continuait à exercer un prestige indiscutable. D'autre part, la présence du comte d'Artois au gouvernement provisoire, en 181 1, enatten- (laul l'arrivée de Louis XVIII, lui avait permis de grouper à ses côtés des hommes ;uix idées intransigeantes, dont les vues sur la politique générait' uc s'accordaieni pas avec l'état du pavs el qui ne juraient que par l'ultramontanisme. « Louis XVIII a été pendant tout son règne sous le coup d'inconvénients, de difficultés que celle situation passagère avait fait naître; ainsi, l'accès de goutte <|iii l'a retenu en Angleterre a eu des conséquences qui se sont fait sentir jusque dans les dernières années de sa vie '. »
On comprend combien était vaste le champ de ces conflits aigus qui dégénéraient parfois en haine el compliquaient la tâche de Louis XVIII.
« Je reviens de la séance royale, écrivait Villèle à sa femme, le i novembre 1816, et je te dirai d'abord que tu ne dois pas avoir de regrets de n'y avoir pas assisté celle année, après avoir vu celle de l'an passé !
(( Les Princes assistaient à la séance en manteau de pair. Le duc d'Angoulême avait l'air fort
1 Mémoires du chancelier Pasquier, t. 11.
LE DUC d'aNGOULÊME SOUS LA RESTAURATION. 267
embarrassé e1 était toujours tourné du côté des pairs; la duchesse d'Angoulême, hier à l'église, saluait alternativement les pairs et les députés, mais elle avait toujours l'air sévère. En somme, les Princes 'sont tous, même le Roi, fort tristes, et je t'assure que les cœurs comme les nôtres sont déchirés à la vue de cette malheureuse famille, qui n'est sans doute pas au terme de ses infortunes1. »
Le duc d'Angoulême ne partageait pas les idées de Villèle, mais le souvenir de leurs premières réunions à Toulouse, au lendemain des graves événements qui avaient marqué le retour de Napoléon, était resté vivant dans son esprit. Il l'avait, à cette époque, nommé maire de la ville, jugeant en lui l'homme qui, par la fermeté de ses vues, pouvait dominer la situation.
Aussi, à chacun de ses voyages à Paris, était-il toujours accueilli par le Duc avec une particulière cordialité; ses lettres à sa femme en témoignent : « Je suis allé dimanche au château faire ma cour. Mgr le duc d'Angoulême me dit quelques mots sur Toulouse et comhien il conservait d'affection pour cette bonne ville ; Mine la duchesse d'Angoulême me parla aussi du ton du
1 Vilièle, Mémoires, t. II.
LE DU D ANGOULEME.
plus vil intérêt de Toulouse el des lions Toulousains; «'II»' qous plaignit forl de tous les malheurs qui étaient tombés sur qous, de- l'explosion de la poudrière, de l'incendie de la manufacture des tabacs1. »> Et de nouveau (20 décembre 1816): « Richemont2 voulut, avant son départ, prendre congé du duc d'Angoulême et n'osait y aller seul ; il me pria de l'accompagner et j'y consentis, quoique à regret. Le Prince me combla de marques d'attachement, me fit les plus gracieux reproches de ce que je n'allai jamais le voir et m'engagea à revenir en me disant que cela lui ferait le plus grand plaisir. J'ai été d'autant plus sensible à cet accueil que le duc d'Angoulême est jugé un peu sévèrement ici et que je m'attendais ;i être reçu un peu froidement par lui. Je lui ai parlé 1res franchement sur les questions dont nous avons traité, et il ne parait nullement trouver mauvais que nous votions suivant notre conscience'. »
Les luttes prenaient au Parlement un caractère il acuité tel que de graves scissions s'ensuivirent. Le ministère Richelieu avait présenté aux
1 Villèle, Mémoires, t. II. '
Richemont, officier du génie, avait été chargé d'aller étudier la défense de l'Ile Bourbon.
3 Villèle, Mémoires, t. II.
Chambres un projet de loi aux termes duquel le régime de la censure et de l'autorisation préalable pour la presse était prolongé jusqu'en ISIS. Le groupe ultra-royaliste, dont Villèle était l'un des porte-parole, s'était aussitôt servi de cette mesure comme d'un moyen d'opposition et réclamait à grands cris la liberté complète de la presse. Il avait gagné à lui les Princes; les uns le soutenaient par aversion pour Richelieu et Decazes, dont l'influence dans le ministère était prépondérant; les autres, comme le duc d'Angoulème, se trouvaient cette fois aux côtés des ultras, parce qu'ils défendaient exceptionnellement une cause vraiment populaire et libérale. « Je travaille en ce moment à mon opinion sur la liberté des journaux, écrivait Villèle à sa femme, le 19 janvier 1817. Je suis inscrit le cinquième de notre côté, mais je changerai de tour et ne parlerai vraisemblablement que le septième, c'est-à-dire samedi, la discussion ne devant commencer que jeudi.
« La lettre des Princes au Roi a fait beaucoup de sensation ici et a donné du courage aux royalistes; ils y ont vu avec plaisir que M. le duc d'Angoulème n'avait pas craint de se joindre aux autres Princes1. »
1 Villèle, Mémoires, t. II.
270 LE DUC D ANGOULKMt:.
En effet, le Duc cédant aux instances du comte d'Artois e1 du duc de Berry, s'était associé à eux pour attirer l'attention de Louis XVIII sur les dangers qu'offrait pour le parti royaliste, aux yeux des ultras, la présentation d'une loi électorale dont les classes moyennes étaient surtout appelées à bénéficier.
On assure, écrivit Yillèle à sa femme au cours du mois île janvier, que les Princes devaient aller tous les quatre, même le prince de Condé, ;i la Chambre des Pairs pour voter la loi sur les élections, que ie Roi le leur a fait défendre, et qu'alors Monsieur' a écrit au Roi de sa propre main une lettre que les trois autres ont également signée, dans laquelle ils rendent compte au Roi de tous les motifs de penser que cette loi est faite pour perdre la monarchie, qu'ils ont dû remplir le devoir que leur imposait leur rang en lui faîsanl connaître leur opinion sur une matière aussi grave el qu'il ne leur restait plus que le devoir le plus facile auquel ils ne manqueraient jamais, celui de lui obéir comme ses plus fidèles sujets1. »
L'armée avait toujours été la préoccupation dominante du neveu de Louis XVIII. Pendanl ses loisirs, il se rendait fréquemment dans les
1 Villèle, Mémoires.
casernes, donnait aux troupes des témoignages d'encouragement, cherchait à éveiller dans les cœurs l'amour de la légitimité. « C'est ainsi que, visitant les chasseurs de la Garde, il entra dans le quartier. Il n'y avait qu'un petit nombre de soldats avec lesquels il s'entretint longuement, demandant à chacun quelles campagnes il avait faites, combien de blessures il avait reçues, s'il était bien payé, bien nourri, etc., entrant avec la plus grande sollicitude dans leurs intérêts et leurs affections.
« Un sapeur, que la bonté du Prince avait enhardi, courut chercher une bouteille de vin et plusieurs verres, et dit en rentrant : « Mes cama- « rades, nous allons boire à la santé du Roi et du « duc d'Angoulème. » Quand le vin fut versé, le Prince dit aux chasseurs : « Mes amis, allez me « chercher un verre, je veux trinquer avec vous « pour la santé du Roi1. »
En 1817, au cours d'un voyage sur les côtes maritimes, son amour pour l'armée s'affirma encore. Il avait décliné tous les honneurs, voulant conserver à ce déplacement un caractère presque familial.
Il fut accueilli avec des démonstrations d'en-
1 Vie du duc d'Angonlêpie, par un ancien Volontaire.
272 LE DUC DANGOl'LEME.
fchousiasme en Normandie et en Bretagne. On saluait en lui à la fois l'homme de bien et le défenseur «lu territoire. Telle fut la note dominante à Dieppe, le. Havre, Rouen, Caen, Nantes el Cherbourg. « Le Roi veut l'oubli du passé, disaitil à Bourbon-Vendée1. Il est temps que toutes les dénominations de partis disparaissent. Je suis bien aise de vous dire qu'on s'est servi du nom des Princes pour faire croire à des divisions qui n'existent pas. Tous les Princes de la famille royale n'ont d'autre opinion et d'autre volonté que celle du Roi; ils ne font qu'un avec lui. Le Roi entend que loiis les Français soient soumis à l.i Charte comme à sa personne. »
« Tous ses discours, toutes ses paroles ont pour objel l'amour, la fidélité pour le Roi, l'obéissance à la Charte, ce pacte sacré de la grande famille des Français, la modération, la tolérance religieuse. C'est à la paix, à la réunion de toutes les opinions, à l'ouldi de Ions les ressentiments qu'il excite tout le monde, et conseille les sacrifices de l'amour-propre et de l'intérêt personnel2. »
En Vendée, pourtant, où les ultras étaient en
' I7e anecdotique du duc d'Angouléme, par un ancien Volontaire.
- Relation du séjour «lu duc d'Angouléme à Nantes, 1rs 3, i el ':< novembre IS17. Bibl. nat.
majorité, le Prince changea d'attitude. Il était visible qu'il ne se sentait pas sur son terrain et que l'atmosphère d'intransigeance qu'il respirait dans un des boulevards de la monarchie était loin de lui plaire. « Lorsque je lui parlai de tout ce qu'il y avait d'exagération dans les vanteries et les prétentions de celte foule de chouans et de Vendéens, dit Barante; lorsque je lui rapportai que leur influence sur la population n'était guère que vaine présomption des uns, moyen d'intrigue pour les autres, je le trouvai tout persuadé. Il enchérissait sur ce que je disais, se moquant des jactances de ces messieurs, qu'il appelait « des avaleurs de charrettes ferrées ». Il passa en revue toutes les catégories du parti royaliste, les arrangeant à peu près de même sorte. Il persista assez longtemps dans la direction politique qu'il avait semblé adopter à cette époque. Il s'imaginait du centre gauche et faisait froide mine aux royalistes zélés1. »
La conduite mesurée du Prince fut cependant loin de justifier le sens que voulut y trouver Barante. S'il jugea les différents partis monarchistes, ce fut toujours avec une équité qui rendait justice aux vrais serviteurs de la Royauté.
1 Barante, Souvenirs, t. II.
Au mois de novembre 1818, le duc d'Angoulême fut chargé par le Roi de visiter les déparlements de l'Est. 11 y était précédé par la réputation de libéralisme qu'il s'était acquise au cours de ses autres voyages. Les populations ne lui ménagèrent pas l'expression de sympathies dont Decazes se fait l'écho dans sa lettre au duc de Richelieu, alors à Aix-la-Chapelle :
« ... Le fait est que Monsieur jouit fort du succès de son fils, qui paraît avoir été complet, ce dont je suis bien heureux. // a fait merveille à Metz comme partout; tout le monde eut enchanté de lui; notre salut' est en lui. Le Maréchal* nous disait aujourd'hui qu'il fallait mettre C armée dans sa main et lui faire voir tous les régiments les uns après les autres. Je voudrais lui faire voir aussi tous les Français. Les plus exaltés libéraux de Metz lui ont rendu les armes2. »
La politique du ministère Decazes avait eu dans le pays un effet salutaire; la suppression de la censure et de l'autorisation préalable pour la presse, les pouvoirs attribués au jury en matière de crimes et de délits, les économies réalisées dans le budget, jointes à une gestion
1 Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr. ministre de la Guerre. • Bibliothèque nationale, Ms. français n» 20280, fol. 338.
financière sage et prudente, amenèrent un état de prospérité indéniable et contribuèrent à rallier les hésitants au gouvernement de Louis XVIII. Los ultras se plaignaient amèrement de ces mesures dictées par la clairvoyance et une juste appréciation des choses; l'élection de vingthuit députés de gauche, si violemment exploitée par Villèle et l'extrême droite, eut pour effet le dépôt d'une nouvelle loi électorale. « Le 19, j'ai été en réunion chez Chabrillan, écrit Villèle à sa femme, en novembre 1819, où M. de La Bourdonnaye a, selon son ordinaire, cherché indirectement et sans nous permettre de repousser directement l'attaque, tâché d'inspirer des inquiétudes à nos amis sur notre voyage prématuré à Paris, ma visite à Corbières et des traitailleries avec le ministère. Nous sommes trop nets de toutes ces saletés, et nos amis le savent assez, pour que nous ayons pu nous dispenser d'explications sur ces insinuations entortillées. Consulté, par l'intermédiaire de M. Jules de Polignac, sur le parti que devait prendre M. le duc d'Angoulême, auquel, pour se donner quelque relief, le ministère l'ait offrir l'entrée au Conseil et le personnel de la Guerre, j'ai fourni une note de laquelle il résulte que si le Prince doit faire avec justice et indépendance usage de cette posi-
ticm dans l'intérêt <le la monarchie, elle peut rire très utile; que si l'on n'est sûr de la garantie des pièges »i ii«* l'on ne manquera pas de lui tendre, ce serait un malheur et une faute de le laisser accepter. »
Au mois de décembre, il expose ainsi la situation à sa Femme :
« Hier soir, nous avons eu réunion chez Chabrillan, et il a fallu recommencer la scène d'avanthier; il a été résolu par une faible majorité que l'on volerait les 6 I2es...
« Je n'en finirais pas si je voulais détailler tous les ennuis de ma situation. Mieux vaut se taire el attendre, avec le plus de patience et de résignation qu'on trouve possible de s'inspirer, le moment de la délivrance.
« J'ai été dimanche au château, où l'on m'a très bien reçu. Mgr le duc d'Angoulème m'a dit qu'il fallait de la force et de la fermeté dans les circonstances actuelles, et qu'il espérait que je n'en manquerais pas1. »
Le duc d'Angoulème paraît alors avoir cédé plus par contrainte que par volonté au courant qui se dessinait contre les nouvelles lois.
Profondément respectueux du pouvoir royal, il
1 Villèle, Mémoires, t. II.
Le Duc d'Angi ulême il une i'cs uo au ci urs de son voyage dans l'Oues en
se résigna chaque fois qu'il estima que son devoir l'y obligeait; mais il conservait immuable, néanmoins, l'amour de la liberté et de la tolérance.
L'assassinat du duc de Berry vint donner un puissant aliment aux passions des ultras.
La consternation de la Cour fut profonde, quoique atténuée par le rayon d'espérance qu'avaient fait naître les dernières paroles du due de Berry.
Ce crime exécrable rapprocha un moment les partis dans un même sentiment de respect et de pitié.
A Saint-Denis, pendant la cérémonie funèbre « les yeux se portaient avec attendrissement sur la famille royale, sur le duc d'Angoulème, chargé de mener le deuil, et qui, saluant tour à tour l'autel et le cercueil, semblait demander au premier la force de regarder le second1 ».
Louvel était un sectaire dont la haine des Bourbons avait armé la main ; mais devaiton faire retomber sur les libéraux la responsabilité de ce crime et imposer à la France un régime de rigueur, lointain prélude des journées de 1830? La colère des ultras ne connaissait plus de bornes. « Vous verrez que les informations
Chateaubriand, Mélanges historiques et littéraires.
J7s LE DUC DANGOULEME.
ei les enquêtes contre l'assassin seront tronquées, le procès étouffé el toutes 1rs précautions prises pour dérober à la France les profondeurs du complol ' », ajoutaient les furieux.
Toutes leurs forces s'unissaient contre Decazes pour le renverser et dicter au Roi le choix d'un homme pris dans leurs rangs.
Le comte d'Artois, entrant dans ces vues, se décida à faire une démarche en ce sens auprès de Louis XVIII; il fut appuyé énergiquement par la duchesse d'Angoulême.
Le Duc. qui n'avait jamais caché su prédilection pour Decazes, avait subi plus qu'appfouvé un pareil acte. Mais il n'osa pas, dans celte circonstance où l'avenir même de la famille royale était en jeu, résister devant la volonté de son père : il se joignit à lui.
Ton- les membres de la famille royale se rendirent donc auprès de Louis XVIII. ■< La duchesse d'Angoulême prit la parole : « Sire, dit-elle à a son oncle, non- marchons à une nouvelle révo- « lution. Conjurez l'orage pendant qu'il en est
■ encore temps, votre trône a besoin de tous ses appuis, de tous ses amis. M. Decazes a trop pro-
■ fondement blessé les royalistes pour qu'il puisse
1 Vaulubclle, ouvrage i itè, t. V.
LF. DUC d'aNGOULÊME SOLS LA RESTAURATION. '27'.)
« se rapprocher d'eux; qu'il cesse de faire parlic « de votre Conseil et tous se réuniront pour porter « secours à votre gouvernement1. »
« Tout cela, à ce qu'il paraît, porta Monsieur à demander positivement au Roi l'éloignement de Decazes ; j'ignore ce qui se passa dans cette scène de famille : Monsieur, Madame, le duc d'Angoulême en sortirent consternés; cependant, il y eut des démarches faites par Monsieur auprès du duc de Richelieu, cl il paraît que c'est à elles qu'.est due son acceptation-. »
Les sentiments personnels du duc d'Angoulême ne trompaient guère d'ailleurs les ultras :
« On a conduit la duchesse de Berry à Saint- Cloud, où la duchesse d'Angoulême et la duchesse d'Orléans sont auprès d'elle. Cette malheureuse famille est dans l'état que tu peux figurer... (le! événement ôte à la légitimité une partie de ses chances aux yeux de ceux qui étaient voués à elle. Monsieur est trop âgé et trop mortellement éprouvé pour que les deux ans qu'il a de moins que le Roi soient un motif pour croire qu'il lui survivra. Le duc d'Angoulême laisse peu d'espoir d'un gouvernement plus ferme. Après lui vient
1 Vaulabellc, ouvrage cité, t. V.
- Villèle ii sa femme Mémoires, t. Il •
280 LE DUC D ANGOULKMK.
une branche peu attrayante pour les royalistes par sentiment1. »
Richelieu avait succédé à Decazes el reprenait son ancienne politique. Peu après, le dur d'Angoulême se rendit à Grenoble. D'Hausse/ venait d'être nommé préfet de l'Isère, et, avanl son départ, avait été prendre congé de lui. « Il me retint et me parla du départeraenl que j'allais administrer. Il me recommanda d'avoir beaucoup de prudence dans mes démarches et de garder de grands ménagements pour les opinions contraires au Gouvernement et ceux qui les professaient2. »
Avant l'arrivée du Prince, les étudiants de Grenoble se proposèrenl d'organiser une manifestation en faveur de la Charte et des lois de liberté.
Effrayé, d'Haussez se rendit au-devant de lui. à Lyon, pour le mettre au l'ait de la situation el prendre ses ordres, o Aux premiers mots que je lui dis, Son Altesse Royale appela le dinde Guiche et le général Bordesoulle qui causaient à l'autre boul de l'appartement (d leur dit : « Messieurs, venez entendre ce que me dit le 1 préfet île I Isère de l'esprit de son département
1 Villèle ù si femme [Mémoires, t. Il . Il ll.iu-- M
<c cl des moyens qu'il compte employer pour en contrarier L'effet. » Je répétai le rapporl que j'avais déjà fait. Les deux généraux approuvèrent mon idée, mais non le Prince, <jui me il il : a Quoi, parce qu'au lieu de crier vive le « Roi! en ma présence, on criera vive la Charte ! « vous verre/ là une conspiration? — "Son une « conspiration, Monseigneur, mais une insulte, « et je ne dois pas souffrir qu'il en soit fait à « Votre Altesse Royale. — Nos oreilles sont « moins délicates que les vôtres. C'est que j'aime « la Charte, moi, el que vous, au dire de bien -< des ^ens, vous ne l'aimez guère. — On a « trompé Votre Altesse Royale; mais, dans la « circonstance présente, il ne s'agit pas de la « Charte, dont le nom prononcé avec un feint <- enthousiasme ne sera qu'un prétexte pour ne •< pas acclamer celui du Roi. Au reste, les me- « sures que j'ai prises y mettront bon ordre. — « Je ne connais pas ces mesures, mais, quelles « qu'elles soient, je vous défends d'y donner a suite. Laisse/ crier ce que l'on voudra el ne « vous en mêlez pas, je vous le défends1. »
La manifestation '11111 ;ée se produisit. De
rares cris de : Vive le Roi ! se mêlèrent aux cris
1 D'Haussez, Mémoires.
LE DU) D' \\(.<)\'].i;mi;.
nombreux de : Vive la Charte! Mais le duc d'Angoulême n'en paru! pas trop impressionné. Le lendemain, les mêmes scènes se reproduisirent, plus violentes encore, au cours de la revue des troupes qui! passa à cheval, témoignant d'un étal d'espril sur lequel aucun doute ne pouvail plus subsister. Sur l'ordre de d'Haussez, un grand nombre d'arrestations avaienl été opérées qui provoquèrent un surcroît d'agitation cl l'intervention de la force. « Les mutins, celle lois, entouraient le duc d'Angoulême, en réclamant en termes peu respectueux la mise en liberté de leurs amis. Je chargeai de nouveau, et de nouveau lis arrêter le-- plus enragés, sans tenir compte îles avis charitables que me prodiguait le Prince, en m'avertissant que si ma conduite m'exposait à quelque attaque, il ne se ferait pas mou défenseur. Sa bienveillance ne s'arrêta pas là. Arrivé dans la cour de l'hôtel de la Préfecture, où il logeait, il desccndil de cheval, escalada le perron et, sûr d'être vu ci entendu, il m'ordonna à liante voix el d'un ton d'humeur de faire mettre en liberté les jeune- gens arrêtés à la revue: puis il ine tourna brusquement le dos. coupant court ainsi à nie- observations. Il me fallut obéir1. »
1 D'Haussez, Mémoi
A peine le duc d'Angoulême fut-il de retour à Paris qu'on apprit, non sans étonnement, que le général des Essarts, qui commandai! à Grenoble, serait remplace par le général Pamphile de la Croix, qui figurail jusqu'alors dans le cadre des officiers en demi-solde et dont les opinions n'avaient jamais été considérées comme favorables aux Bourbons. Sous l'Empire, il avait obtenu les plus hauts grades et combattu à Waterloo aux côtés du maréchal Ney. « Mais ses états de services étaient >i brillants qu'ils ne pouvaient manquer d'attirer l'attention du duc d'Angoulême, toujours préoccupé de rallier an Koi les officiers de l'armée impériale. Il reçut donc le commandement de la 7e division militaire. Gomment son préfet lui fut-il dépeint porte Prince, on le devine aisément1. »
Celui-ci s'appliquail à souligner publiquement l'importance et la nécessité de la Charte. Ce fut sa constante préoccupation au cours de son voyage dans l'Est, en 1820, au lendemain de la morl du duc de Berry. « Partout, Son Altesse Royale s'est empressée de rappeler au peuple le serment qu'ont t'ait les Bourbons de maintenir inviolablement la < lharte2. •
1 D'Haussez, Mémoires.
- Encore uni' brochure (1820). (Bibl. aat.
« [1 gémissait souvent de ce qu'il voyait ; toutes les fois qu'on lui demandait son opinion, il La donnail consciencieusement, mais jamais il ne prenait l'initiative, ce L'opposition des princes es1 une trop grande calamité pour que le pays puisse en supporter deux », disait-il1. » Un comprend donc l'hostilité violente qu'il s'attirait îles ultras. 11 résistail fréquemment à leurs demandes avec une nervosité et une brusquerie <|iii lui valaient de leur part des jugements aussi malveillants qu'injustifiés. D'Haussez, porté à partager leurs vues, dit « qu'il avait un besoin de se montrer désobligeant qui prenait les formes mesquines de la taquinerie; qu'entraîné par des idées qu'il ne prenait jamais la peine de soumettre à la réflexion, il ne donnait prise à quelque influence que ce lût. pas même à celle de Madame la Dauphine ».
Il était la cible de tous les éléments intransigeants; la virulence des attaques dépassait souvent les limites du respect que sa conduite '■H 1814 et en 1815 aurail dû leur imposer; mais, à cette époque de luttes et de scissions profondes, la rectitude du jugement était émouseée par le feu des liassions : les ultras, qui
M moires de .U»> de Boigne. t. III.
devaient perdre la France, semblaient ne pas comprendre qu'après une longue absente, les Bourbons avaient à renouer un lien tragiquement lirisé et à donner au pays des garanties pour être acceptés sans restriction par lui.
Les motifs de L'expédition d'Espagne n'ont pas à être exposés ici. La France avait accepté de l'Europe la mission d'y renverser le gouvernement constitutionnel el de rétablir l'absolutisme du roi Ferdinand VIL L'influence «le l'extrême droite [l'avait pas été étrangère à cette décision si fortement blâmée par l'élément libéral. Q s'agissail de trouver un chef pour nue mission difficile cl qui pouvait avoir sur la politique iulérieure nue répercussion immédiate. Villèle l'avait compris. Il avait subi l'expédition, mais sans en dissimuler les da ngers.
|j' duc d'Àngoulême s'offrit spontanément h se rendre en Espagne comme simple soldat '. Av.ii!il. en prenant cette noble résolution, la pensée
1 Mémoires d'une femme de qualité sur Louis XVIII, t. IV.
LE DUC L) ANGOULEME.
que sa présence pourrail exercer une heureuse influence sur les troupes royales el empêcher peutêtre des excès regrettables? C'esl 1res possible de la pari d'un prince qui, dans d'autres circonstances graves, avait l'ail entendre une voix pacifique.
Le Roi le nomma généralissime. Le comte d'Artois en éprouva une joie vive el répondit à ceux qui lui exprimaienl quelques craintes sur les dangers que pourrail courir son fils : « Il sera comme ses aïeux, il les bravera. La mort est douce pour un prince sur le champ de bataille, elle n'est cruelle que sons le poignard d'un assassin1. »
L'attitude ^\\i duc d'Angoulême dès le début de la campagne lui très ferme. Il n'accepta pas d'avoir à ses côtés le duc de Bellune, alors minisire de la Guerre el qui plaisait tort aux ultras. Le généra] Guilleminot, qui avail jadis accompagné Napoléon en Autriche, l'ut appelé à remplir auprès du Prince les fonctions de major général. Il s entoura en outre de plusieurs généraux de l'Empire, poursuivanl ainsi son plan de ralliement.
Sans Faire le récit de la campagne, on peul dire néanmoins qu'elle ne lui guère qu'une marche
1 Mémoires d'une femme de qualité sur Louis XVIII. I. IV.
triomphale. Dans Le succès, comme jadis dans les revers, le duc d'Angoulême ne se départit pas un instant de sa prudente réserve, de celle attitude à la t'ois digne et conciliatrice qui avait été la caractéristique de toute sa vie, s'interposant en faveur des vaincus, qu'il traitait généreusement.
Dans une Ici Ire à Yillèle, il résumait ainsi la situation : « Là où sont nus troupes nous maintenons la paix avec beaucoup de peine, mais là où nous ne sommes pas, on massacre, on brûle, on
pille, on vole Les corps espagnols se disant
royalistes ne cherchent qu'à voler et à piller, et redoutent tout ordre régulier. »
A mesure qu'il avançait, il se montrait fâcheusement impressionné de l'état intérieur de l'Espagne. « Plus je l'examine, écrit-il une autre fois à Yillèle, et plus j'y vois l'impossibilité d'y faire le bien. »
Pour entraver les menées de l'absolutisme triomphant, prêta sacrifier tant d'existences, il avail promulgué l'ordonnance d'Andujar, qui interdisait de procéder à aucune arrestation sans avoir pris au préalable l'agrément des autorités françaises. « Ce n'était pas ce qu'avaient voulu le parti qui avait suscité la guerre et celui qui nous servait d'auxiliaire; au>si l'or-
donnance devint-elle lobjel d'une vive discussion dans le cabinel des Tuileries, <>ù l'on trouva que l'amour de la paix el l'horreur de Ion le réaction de vengeance avaienl égaré le zèle du prince français '. d
Tel n'étail pas l'avis de Ganning, qui déclarait que « jamais armée n'avait l'ait si peu «le mal cl [l'en avait autant empêché2 ».
A ces traits de courage e1 de générosité, le duc d'Angoulôme savait, à l'occasion, ajouter des traits d'esprit. Nous n'en citerons pour preuve que sa charmante réponse à «les soldats qui, au cours d'une revue, s'écrièrent tout à coup : (( Le Prince est-il content de nous? — Mes amis, riposta-t-il, j'allais vous demander si vous l'étiez de moi3. »
Malheureusement, dans la ferme volonté que marqua toujours le commandant en chef de ne pas s'immiscer dans la direction de la politique espagnole e! d'en laisser la responsabilité au gouvernement de Ferdinand VII, il n'avait pas prévu le- conséquences (pie pourrai! avoir [tour cette nation le retour au pouvoir d'hommes exaspérés
H d'une femme tic qualité, ouvrage cité, 1. IV.
\l -mires du chancelier Pasquier, t. V.
lu duc d'Angouféme, par un ancien Volontaire.
L EXPEDITION DESPAGNE. -291
d'en avoir été écartés. Leur triomphe fut le signal des pires excès. « A partir de ce moment, en efïet, le Prince n'a pins été maître en Espagne que de son armée; son désir de clémence el de pardon a été repoussé quand, pins tard, il voulut l'imposer1. »
Aussi, une réaction terrible mit immédiatement après son départ l'Espagne à feu et à sang.
Sur le point de rentrer en France, il adressa aux troupes la proclamation suivante2 :
« La campagne étant heureusement terminée par la délivrance du roi d'Espagne et par la prise ou la soumission de> places de ce royaume, je témoigne à l'armée des Pyrénées, en la quittant, ma vive satisfaction pour le zèle, l'ardeur et le dévouement qu'elle a montrés dans toutes les occasions, ainsi que la parfaite discipline qu'elle a constamment observée. Je me trouve heureux d'avoir été placé par le Roi à la tète d'une armée qui a fait la gloire de la France. »
Dès que Bellune apprit le retour du duc d'Angoulème, il comprit que sa présence au ministère de la Guerre n'était plus possible, el il remit -on portefeuille.
i Mémoires du chancelier Pasquier, \. V. - Jbid.
292 LE DUC DANGOULKMli.
« Le changemenl de ministre de la Guerre, écrivait à cette époque Rémusat à Barante, n'a d'autre l>ul que de satisfaire Villèle et le due d'Angoulême. Celui-ci avait désigné Molilor et Guilleminot Malgré toute leur platitude, cela eût déplu au parti, et Villèle, a choisi Damas, afin que les ultras n'eussent rien à dire et que le Prince ne pût se plaindre, puisque c'est son aide de camp1. »
Ce fut à la frontière d'Espagne que le Prince apprit par les journaux de Paris la nomination de Damas.
« Messieurs, dit-il à ses aides de camp, nous avons un nouveau ministre de la Guerre. Devine/ qui? Je vous le donne en dix, en vingt, en cent. » El à chaque nom présenté : « Non, non, pas cela; cherchez donc; pire, bien pire, tout ce qu'il \ a de plus fâcheux2. »
On peut juger ainsi du plaisir que Villèle avait causé au Due.
La campagne de 1823 eut sur l'esprit de l'armée une action considérable. Dominée jusque-là par le souvenir des glorieux combats de Bonaparte, elle attendait des Bourbons qu'ils eussent, à leur
nirs du baron de Barante, i. III.
res du chancelier Pasguier, t. V.
l'expéditiox d'espagne. 293
tour, déployé le drapeau de la gloire. Grâce au <lu<d'Angoulème, c'était maintenant un l'ait accompli: les liens qui devaient l'unir à la maison de France étaient désormais renoués.
« Cela me rappelle une repartie très spirituelle du duc d'Angoulème à cet égard, dit le colonel Biot. Lors de la présentation du corps d'officiers à Son Altesse Royale, à son passage à Carcassonne, le chef d'escadrons Villani, qui avait servi dans les dragons de la Garde, fut reconnu par le Prince, qui lui dit : « Eh hien! Yillani, « vous avez été des nôtres! — Malheureusement « non, Monseigneur, répondit celui-ci, j'ai dû « rester à commander le dépôt. Cependant, après « avoir fait trois campagnes sous le drapeau tri- « colore, j'aurais bien aimé en faire au moins « une sous le drapeau blanc! — Mon cher com- « mandant , fit alors le Prince, il n'y a plus qu'une « seule couleur, tout est blanchi1 ! »
Le peuple, s'associant aux sentiments de l'ar -niée, ménagea au duc d'Angoulème la réception la plus enthousiaste, peut-être, qu'on eût vue en France depuis les victoires de Louis XIV.
* Souvenirs du colonel Biot.
294 LE DUC DANGOULEME.
Le parti ultra avait tenu à y prendre pari dans une large mesure, moins par satisfaction personnelle, car la clémence du Prince en Espagne avait rencontré des détracteurs irréductibles jusque dans l'entourage de Louis XVIII, « que pour s'asseoir lui-même auprès du triomphateur et couvrir une coupable ambition du manteau de sa gloire1 ».
Les ovations, se succédant sans interruption, transformaient la France, sur le passage du Prince, en un immense champ de triomphe.
A Bordeaux, où l'accueil dépassa en chaleur celui que le Prince avait reçu au mois de mars 1814, Arnoux, maire par intérim, s'exprima ainsi2 :
« Monseigneur,
« Les transports d'admiration et d'enthousiasme que tirent éclater les habitants de cette cité, le 12 mars 1814, en présence de Y. A. R., viennent de se renouveler. Bordeaux, Monseigneur, présagea vos illustres destinées; Bordeaux s'enorgueillit de leur rapide accomplissement.
i Mémoires d'une femme de qualité sur Louis XVIII. ' Moniteur, décembre 1828.
l'expédition d'espagne. 295
Nous vous avons suivi dans celle mémorable campagne où vous avez acquis ta ni de gloire. Grand dans les conseils, sous la lente, dans la mêlée; résolu dans les desseins, intrépide dans les dangers; clément dans la victoire, partout. Monseigneur, vous êtes béni et proclamé comme le libérateur de l'Espagne et le héros de la France.
« Je m'arrête, Monseigneur, l'hommage des cœurs bordelais fut toujours contenu dans les bornes d'une respectueuse discrétion; et le Corps municipal, heureux interprète de leurs immuables sentimens, dépose à vos pieds le tribut de leur dévouement et de leur reconnaissance. »
A Paris, l'émotion était à son comble. On y attendait anxieusement l'entrée du Prince. Les préparatifs étaient poussés avec une fiévreuse activité. Par une délicate pensée, on voulut qu'une partie des troupes ayant combattu sous la bannière du Prince fit partie de l'escorte le jour de son arrivée et, à cet effet, plusieurs milliers d'hommes venant d'Espagne débarquèrent à Brest et furent aussitôt dirigés sur Paris. Dans les théâtres, la verve lyrique se donnait carrière. Le 1er décembre au soir1, les
1 Moniteur, décembre 1823.
couplets suivants furenl chantés au Gymnase, devant une s;ille électrisée :
Oui, demain, demain, demain.
Pouf un Prince qu'on adore, Tout Paris avant l'aurore Sera sur son chemin.
Pour voir un Prince magnanime, Qui, par sa valeur, ses vertus.
En Espagne a conquis l'estime El des vainqueurs et des vaincus.
L'airain gronde, la gloire
L'entraîne à son départ.
Il revient, la victoire
Le place sur son char.
i lui. demain, etc.
Ce héros, sous son blanc panache, A réuni fous les Français; 11 nous le rapporte sans tache, Orné des plumes de la paix.
Par sa rare vaillance.
Il fut dans les combats
Et l'orgueil de la France
El l'amour des soldats.
Oui, demain, etc.
lia us les conseils, quelle prudence!
Au feu. quelle intrépidité!
Pour les vaincus, quelle clémence!
Et partout quelle humanité!
Digne Gis d'Henri quatre,
Il nous prouve aujourd'hui
Qu'il esl l'ail pour combattre
El régner comme lui.
Oui, demain, etc.
Ah ! combien de cris d'allégresse Sont répétés en son honneur.
En tous lieux, c'est la même ivresse, Le même esprit, la même ardeur.
Dans la même espérance
Les cœurs sont réunis :
Et grâce à lui la France
Est un peuple d'amis.
Oui, demain, etc.
Le 2 au matin, cette proclamation était affichée dans Paris1 :
« Habitans de Paris,
« Il revient parmi nous ce Prince qu'accompagnaient tant d'espérances, à qui fut confié le salut de l'Espagne et le repos de l'Europe.
« Quelques mois se sont à peine écoulés; il revient chargé de la reconnaissance et de l'amour des peuples qu'il a sauvés, seul trophée de sa victoire.
« Venez avec vos magistrats, accourez au-devant du héros pacificateur, digne petit-iils d'Henri IV; son cœur discernera l'hommage de votre amour au milieu des hommages publics que lui a mérités sa valeur.
« Venez, réjouissons-nous; prenons pari à la
1 Mémoires de l'Institut national des Sciences et Arts. Supplément, t. LVI.
I de la France, don! il assure la paix par sa
victoire, à La joie de nos soldats dont il a rajeuni le \ ieil honneur.
.. Admirons, dans cette courte et glorieuse campagne, la protection visible du Dieu de sainl Louis qui veille sur le destin de ta France; reportons tous ensemble vers le Roi la vive expression de nos sentiments. Son cœur paternel jonil autant du bonheur de son peuple que du trio m plie de celui qu'il aime à nommer son fil>.
.. Entourons de notre reconnaissance et de notre amour cette royale famille, ces Bourbons «lotit le plus beau titre fut toujours celui de Pères du Peuple, dont celte capitale retrace à cbaque pas et la gloire et les bienfaits. Vive le Hoi ! Vivent les Bourbons!
« Le Conseiller d'Etat, Préfet de la Seine, « Signé : Comte de Chabrol.
« Le Conseiller d'Etat, Préfet de police, (( Signé : L. Delavau. »
Le due d'Angoulême, dont la simplicité s'ef- Frayail nu peu de ces manifestations bruyantes, disail à l'un de ses aides de camp : « On nous fail faire là nue fameuse Don Quichotterie1. »
1 Pasquier, Mémoii es, t. V.
Le Prince arriva à Versailles dans la matinée du 2 décembre, vers onze heures, et s'y rencontra avec le comte d'Artois. A une heure, il était à Saint-Cloud, et à une heure et demie, à la Porte- Maillot, où il monta à cheval. Un nombreux étatmajor l'escortait avec les maréchaux duc de Reggio, duc de Raguse, comte Lauriston, les lieutenants-généraux comte Bordesoulle, de Béthisy, de La Rochejaquelein, etc.
Une foule innombrable occupait l'immense espace compris entre la barrière de l'Etoile et le palais des Tuileries. Le bruit de ses clameurs semblait au loin un grondement de tonnerre ininterrompu. Le Corps municipal et les autorités s'étaient réunis à la barrière de l'Etoile, où le comte de Chabrol, préfet de la Seine, harangua ainsi le Prince :
« Monseigneur,
« Nos vœux vous suivaient à votre départ, nos acclamations vous attendaient à votre heureux retour.
« Depuis trente ans, le nom de guerre n'était qu'un cri d'effroi, qu'un signal de calamité pour le peuple. La population des Etats envahis, comme celle des Etats conquérants, se précipitant l'une sur l'autre, offrait aux yeux du sage un
300 II DUC D ANGOULEME.
spectacle lamentable; aujourd'hui, la guerre relève la nation abattue. Sur tous les points d'un vaste empire, elle apparaît humaine, protectrice et généreuse. Guerrier sans peur, conquérant sans vengeance, votre vaillante épée, à la voix d'un puissant monarque, vient dé consacrer le noble et légitime emploi de la valeur et des armes.
ci Les trophées de la guerre devenus la consolation d'un peuple opprimé, le volcan des révolutions fermé pour jamais, la réconciliation de notre patrie cimentée aux yeux du monde, la victoire rendue à nos. marins comme à nos guerriers, la gloire de tous les enfants de la France confondue dans un nouveau faisceau, les noms de Logrono, de Lorca, de Pampelune, Liado et de Lier, ceux du Trocadéro et de Santi- Pétri, unis désormais à d'autres noms célèbres, dont votre famille toute française adopta la gloire, tels sont, Monseigneur, les résultats de cette mémorable «.un pagne, telle est l'œuvre que vous avez accomplie.
Entrez dans ces murs; ils sont tous pleins de vos aïeux, dont la magnifique couronne se pare, en ce jour, d'un si beau fleuron; la grande cité retentit de louange et d'allégresse; elle est fière de revoir ses guerriers; ses avenues sont
l'expédition d'espagne. 30 t
remplies d'un peuple immense qui souri l à de nouveaux triomphes. Plus loin, sous les antiques voûtes de son palais sacré, un père, un roi vonl placer sur votre front une couronne de lauriers; déjà son cœur tressaille à l'approche de celui qu'il nomme la joie de sa vieillesse et la gloire de la France; c'est dans ses bras que vous recevrez le double prix de la sagesse politique et de la valeur guerrière.
« Vive le duc d'Angoulème! »
« Je suis bien sensible aux félicitations que vous m'exprimez au nom de la ville de Paris, lui répondit le Prince. Je suis heureux d'avoir rempli la mission que le Roi m'avait donnée, d'avoir rétabli la paix et d'avoir montré qu'on peut tout faire à la tête d'une armée française. »
Parvenu au palais des Tuileries, il fut reçu par le Roi, qui l'embrassa avec émotion.
Le 3, le comte de Sèze, premier président de la Cour de Cassation, se présenta à son tour et s'exprima ainsi :
« Monseigneur,
« La Cour de Cassation, qui a déjà mêlé ses acclamations aux acclamations de toute la France, est fière et heureuse de pouvoir déposer aujour-
dli ni à vos pieds ses respectueuses félicitations sur voire glorieuse entreprise d'Espagne et sur les triomphes qui Font couronnée.
« Le Roi a dit, Monseigneur, et V. A. R. a fait.
« Elle a rempli toutes les promesses du Roi. Cette grande occasion qui avait manqué jusqu'ici à voire courage a révélé tout à coup toutes vos forces. Vous n'av'ez eu qu'à vous montrer à l'Espagne avec votre brave et fidèle armée, et, en un instant, pour ainsi dire, cette nation, si cruellement déchirée par les fureurs civiles, s'est relevée; votre main puissante lui a rendu tout à la fois son monarque, son trône, sa légitimité, ses lois, sa religion, son repos, et l'abîme des révolutions a été fermé.
« Jouissez maintenant, Monseigneur, jouissez dans votre cœur magnanime du bien immense que vous avez fait. »
Puis se succédèrent Barbé-Marbois, premier président de la Cour des Comptes, le grand-maître de l'Université, président du Conseil de L'Instruction publique, enfin M. Laya, chancelier de l'Académie française.
" Monseigneur, dit-il1, Votre Altesse Royale a
1 Mémo res de C Institut national des Sciences et Arts. Supplément, i >u\ rage cité.
pu juger déjà combien nos cœurs vous appelaient dans ces murs, où votre retour cause une si vive allégresse. Jusqu'ici, ces lieux n'avaient parlé que de votre bonté, de votre bienfaisance, de votre sagesse et de vos douces verlus. Ils rediront désormais votre gloire, qui emprunte un charme de plus de ces vertus natives et de l'aimable modestie qui en rehausse l'éclat.
« Vous, Prince, vous eussiez voulu épargner jusqu'au sang le plus rebelle. Vous eussiez désiré de ramener l'égarement, de vaincre par la persuasion plus que par les armes. Vous avez réalisé cet ingénieux emblème de la Pallas des anciens, qui s'avançait dans le combat sous l'égide de la Sagesse. Voilà pourquoi les Muses, plus aimées des guerriers pacificateurs que des guerriers conquérants, aimeront à chanter vos triomphes. »
Des groupes compacts parcouraient les rues, acclamant le Prince et confondant dans un même éloge l'armée et la famille royale.
D'innombrables réjouissances publiques marquèrent la fin de cette journée mémorable. Au Vaudeville, une pièce intitulée : Plus de Pyrénées fut jouée devant une salle comble, et de frénétiques applaudissements saluèrent ces
n'i LE DUC D ANGOULEME.
yers qui associaient la duchesse d'Angoulême au
triomphe de son époux :
L'un, sur le sol de l'ibérie, Portait sa gloire et ses succès, Quand, sur le sol de la patrie, L'autre répandait ses bienfaits.
Tous les deux, conquérants habiles, Pénétraient partout en vainqueurs.
Pour lui s'ouvraient toutes les villes Et Pour elle s'ouvraient tous les cœurs.
Sur dan 1res scènes, des odes célébrèrent la délivrance de l'Espagne et la gloire du duc d'Angoulême; celle d'Alexandre Soumet, que nous nous plaisons à citer, fut, à la demande de la foule, déclamée trois fois :
Monarques, du vainqueur saluez le cortège. L'exilé de Hartwell à son tour vous protège; Semblable à ces héros, bannis par les Romains, Qui de Rome bientôt redevenaient l'idole.
Et de l'exil au Capilole Passaient, pour triompher... du Parthe ou des Germains.
Dieu vous avait livré l'élu de sa colère ; Un Prince, en vous sauvant de l'hydre populaire. Achève d'affermir vos sceptres dans vos mains. Sainte Hélène el Cadix sur les Ilots se regardent;
Un trophée un tombeau, qu'ils gardent.
Répondent i\ Louis du repos des humains.
Le même soir, à l'Hôtel de Ville, un bal de six mille personnes réunissait la famille royale à l'élite de la société parisienne. « Dans Tune des
L EXPEDITION D'ESPAGNE. 30a
trois salles des fêtes, dite du Jardin, le plafond était orné d'une toile représentant « le héros du Trocadéro » sur un char de triomphe, entouré de ses braves compagnons d'armes et d'une foule qui se précipitait sur son passage1. »
A la rentrée de la Cour royale, le o décembre, l'avocat général de Broe prononça ce panégyrique du duc d'Angoulème :
« Ah ! malheur à qui n'a pas senti battre son cœur au récit de ces brillants faits d'armes qui viennent de rajeunir la gloire de l'antique bannière d'Henri IV et de Louis XIV... Honneur à cette brave armée dont la loyale vaillance, s'associant au caractère d'une entreprise aussi sainte, a arraché un roi au parricide et les autels au sacrilège ! Honneur à ce Prince magnanime dont les talents et le calme intrépide nous rappellent le courage de saint Louis et le génie d'Henri IV, et qui, noble vengeur de François Ier, délivre un roi captif et, pour toute rançon, vient incliner devant lui son front victorieux2! »
On décida d'achever l'Arc de Triomphe de l'Etoile, en souvenir des gloires de l'armée d'Espagne, et on coula en bronze la statuette du
1 Humel, ouvrage cité.
4 Moniteur, 5 décembre 1823.
Prince debout, en tenue militaire, adressant aux Espagnols une proclamation.
L'excès même de ces manifestations démontrait que le cœur de la France, toujours avide de gloire militaire, avait battu pendant l'expédition du duc d'Angoulème ; ce concert d'éloges exaltait à la l'ois l'homme au caractère noble et élevé, le soldat dont la tâche, bien que relativement aisée, avait été remplie avec honneur et générosité, et le prince qui, dans le passé et dans le présent, avait illustré le nom des Bourbons.