‹ Le duc d'Angoulême, 1775-1844Chapitre 21 sur 35 · I 1 LE DUC D ANGOULK.ME · texte numérisé non relu

I 1 LE DUC D ANGOULK.ME

La loi (lu sacrilège, le milliard des émigrés, lès restrictions apportées à la liberté de la presse soulevèrent un mécontentement général. An mois d'août 1827, des désordres graves se produisirent à la revu*' de la garde nationale. Des cris de : A bas les ministres! s'y firent entendre; « la troisième légion se livra à des manifestations semblables devant le ministère des Finances, sous les yeux d'une foule muette et alarmée1 ».

Sur le conseil de Yillèle, la garde fut dissoute. Cette mesure avait d'abord été approuvée par le duc d'Angoulême, « à la condition, avait-il dit au Roi, qu'on ne la réorganisât pas ». Mais, voyant combien la presse d'opposition et la bourgeoisie parisienne se montraient hostiles à cet acte, il revint deux jours après sur son opinion.

L'hoslililé déclarée contre le premier ministre, el qui allait le forcer à se retirer, n'était pas, au fond, désagréable au Dauphin. « Son libéralisme est un fait... Il n'aime pas Villèle, et celle répugnance s'est déjà décelée en plus d'une occasion C'est sur ses opinions que spécule le

parti libéral2. »

1 Villèle, Mémoires, t. V.

Metteroich, Mémoires.

Villèle s'en rendait compte. Le G décembre 1827, il écrit : « An Conseil, le Roi a paru fort triste; il n'a pas dit un mot sur ma lettre d'hier. Seulement, il m'a gardé après la sortie de mes collègues pour me dire qu'il se déterminait à nous remplacer, mais qu'il exigeait de nous de ne pas en convenir jusqu'au moment où, s'étant fixé sur de nouveaux choix, il nous autoriserait à nous retirer. Il m'a dit que son intention était de former un ministère de royalistes modérés, qu'il me chargeait d'écrire à M. de Talaru ' de venir le trouver, que M. le Dauphin, à qui il avait communiqué ma lettre de la veille, lui avait parlé en faveur de Saint-Priest, ambassadeur en Espagne. »

En cet état de choses, le duc d'Angoulême était en lutte non seulement avec le Roi, mais avec sa femme même, qui, peu de jours auparavant, n'avait pas craint d'effrayer Charles X. « Vous abandonnez Villèle, lui disait-elle; c'est la première marche de votre trône que vous descendez2. »

« Là-dessus, ajoute Villèle, le Roi me déclara qu'il était disposé à ne plus tenter autre chose

1 Membre de la Chambre des Pairs.

s Villèle, Mémoires, t. V.

qu'un changemenl partiel dans le ministère, en remplaçanl Corbière par Chabrol et Peyronnet par Martignac ou Portalis. Je fis aussitôt observer au Roi qui' toute la force morale du ministère ,i\.iil été gravement atteinte dans l'opinion par la connaissance qui s'était répandue dans le public de la précédente décision de Sa Majesté à l'égard de son Conseil; que tout le monde était enclin à penser que le Dauphin n'avait pas été étranger à cette décision, regardant ce changement comme indispensable1. »

Le 28 décembre, Yillèle se rend chez le Roi. « Je l'ai trouvé fort inquiet, remarque-t-il. 11 voudrait conserver Chabrol, l'évèque d'Hermopolis et Damas ; celui-ci s'y refuse inébranlablément. Sa .Majesté m'a affirmé avec déchirement de cœur que c'élail M. le Dauphin qui ne trouvait pas possible de me conserver dans le ministère, mais que c'étail ce qu'Elle aurait préféré cl ce qui lui aurait inspiré le plus de confiance. » Et lorsque, le 3 janvier 1828, à la suite de la constitution du ministère Martignac, Villèle va chez le Dauphin pour prendre congé de lui, le Prince lui dit, en lui témoignant, pour la forme, quelques

1 Villèle, Mémoires, I Y.

regrets : « Mois vous étiez devenu si impopulaire1. »

Ainsi, dans cette crise grave, qui mettail les destinées mêmes de la monarchie en jeu, le Dauphin n'avait pas hésité à faire entendre sa voix en faveur du libéralisme et à préconiser le retour à une politique plus conforme aux vœux du pays entier.

Les élections complémentaires qui eurent lieu au cours de l'année 1828 donnèrent toutes la majorité aux libéraux. Les projets de loi sur l'administration départementale et communale, présentés par Martignac en février 1829, et qui changeaient notablement le mode de suffrage en y associant des corps électoraux particuliers, ne parurent plus suffisants aux députés de la gauche ; ils réclamaient encore une plus large extension de vote, et les ministres furent mis en échec.

Pourtant, les mesures prises contre les congrégations non autorisées et certains établissements ecclésiastiques avaient rencontré dans les groupes libéraux une approbation complète ; le Dauphin, partageant leur satisfaction, jugea sévèrement un Mémoire de protestation des évêques au Roi, et, à la lecture d'une lettre injurieuse

1 Villèle, Mémoires, t. V.

adressée par l'archevêque de Paris à Mgr Feutrier, ministre des Cultes, il s'écria avec emportemenl que, " s'il était roi, l'archevêque coucherail le soir à Yincennes ' ».

Entre temps, La Fayette, membre de la Chambre des Députés, qui, par sa participation à la guerre de l'Indépendance américaine, incarnait l'esprit de liberté, se rendit en Auvergne et à Lyon, où sa réception prit la forme d'un véritable triomphe.

A la même époque, le duc d'Angoulème visitait Cherbourg', et, malgré la sympathie qu'inspirait sa personne, un silence glacial régna dans la ville pendant les trois jours qu'il y resta. « Les autorités municipales eurent la pensée de lui taire illusion sur le sentiment public, à l'aide d'un bal qui lui serait olï'ert par la bourgeoisie de la ville; une liste de souscription fut ouverte, mais on attendit vainement les souscripteurs; le plus grand nombre des femmes avait déclaré qu'elles n'y paraîtraient pas2. »

De sinistres symptômes dénotaient partout l'état d'esprit le plus inquiétant. Le Roi semblait n'en tenir pas compte, car il venait de contier à Polignac la succession de Martignac ; la plupart

1 Henri Martin, Histoire de France, t. IV. - Vaulabelle, ouvrage cité, t. VIII.

des nouveaux ministres qui composaient le Cabinet, notamment Bourmont et La Bourdonna ye, étaient connus pour leurs idées intransigeantes, à tel point que le duc d'Angoulême disait à un de ses intimes : « Ceci est une entreprise, et je ne les aime pas; elles ne nous ont jamais porté bonheur1. »

De son côté, Rémusat écrivait le 13 août à Barante : « Le Roi a d'abord été fort content, et son fils radieux; cependant, depuis lors, il est entré dans des alternatives de chagrin et de colère ; il paraît certain que le Dauphin désapprouve tout2. »

L'unique moyen pour le Roi de faire face à une situation presque inextricable eût été alors de tendre la main aux éléments monarchistes de gauche. Le Dauphin l'avait compris. « Le gouvernement représentatif, disait-il, est le gouvernement de l'opinion. La France est centre gauche3 ».

Sur ces entrefaites, le coup d'éventail dont le dey d'Alger frappa notre consul irrita au dernier point l'opinion et mit en question l'opportunité d'une expédition, passionnément discutée au Conseil des ministres.

1 Lavisse et Rambaud, Histoire générale, t. X.

2 BaraDte, Souvenirs, t. III.

3 Introduction aux Mémoires de d'Haussez, par les comtes de Circourt et de Puymaigre.

318 LE Dl'C DANGOULEME.

Le duc d'Angoulême s'y était d'abord montré hostile, appuyanl son sentiment sur les dépenses considérables en hommes et en argent qu'elle allait entraîner. Son avis ne prévalut point. « Le

Roi, suivant sa coût unie, prit en riant l'opposition de son fils1, <il adopta la proposition qu'avança le prince de Polignac d'entamer des négociations avec la Porte, en vue de l'amener à contraindre le ilfv d'Alger, son feudataire, à faire au Roi la réparation qu'il était en droit d'exiger. »

Mais on sait que ces négociations n'aboutirent pas et qu'il en fut de même de celles qu'on enlama avec le pacha d'Egypte.

Polignac avait annoncé presque gaiement cet échec au Conseil. « Nous nous disposions tous, raconte d'Haussez, à prendre la parole pour rendre à qui de droit la responsabilité que l'on voulait l'aire peser sur nous, lorsque M. le Dauphin s'en emparant avec une impatience mal dissimulée par l'air riant qu'il affectait : « Ah ça!

Monsieur le Ministre des Affaires étrangères,

dit-il, je vous arrête là! Que vous ayez le mérite • d'avoir fait manquer la négociation, je n'en 1 doute pas, puisque vous le dites; mais que vos

collègues aient eu le tort de l'avoir fait entamer,

1 Mémoires de d'Haussez.

« je le nie. Tous s'y sont opposés, notammenl « Bourmont et d'IIausscz. Quanl à mon opinion.

personnelle, il vous souvient «lu ton que j'ai pris « pour l'exprimer. C'est tout au plus, j'en suis « sûr, si le Roi a entendu la lecture de ce que « vous lui avez fait signer. L'affaire est man- « quée, vous en êtes content; en ce cas, il n'y a « plus de divergences, car personne n'en vou- « lait1. »

De nouvelles discussions s'engagèrent lorsqu'il s'agit de choisir les chefs de l'expédition. Le Dauphin avait mis en avant, par rang d'ancienneté, les noms du duc de Raguse, du générai Clauzel et du comte de Bourmont. La proposition du duc d'Angoulême en ce qui concerne lé général Clauzel avait surpris, car on se rappelait sa conduite à l'égard de la duchesse d'Angoulême en 1815. Le Prince, voyant l'étonnement du Conseil, déclara « qu'il s'y attendait, mais qu'il n'en avait pas moins passé outre » ; puis le Roi, qui partageait l'opinion de ses ministres, ajouta avec un tin sourire : « Mon fils savait que j'étais là2. »

Dans cette occasion, toujours fidèle à son plan

1 Mémoires de rïhlaussez.

* lbid.

de pallier à La monarchie les anciens officiers généraux de l'Empire, le Duc l'appliquait de m. niveau. Il semble d'ailleurs que, préférant visiblement Clauzel, il n'ait pas insisté beaucoup en faveur du duc de Raguse. Lorsque l'expédition lui résolue, celui-ci avait fait auprès du premier ministre une démarche pressante pour solliciter le commandement.

« Je ne pense pas qu'il puisse être remis en de meilleures mains, lui avait répondu Polignac; vous ne trouverez aucune opposition du côté du Roi. Le seul conseil que j'aie à vous donner est de voir M. le Dauphin et de lui parler. » On savait, en'effet, ce dernier peu favorable au maréchal. Il demanda aussitôt audience au duc d'Angoulême pour lui faire valoir ses titres, et à la fin de l'entretien, il lui dit avec émotion en prenant congé de lui : « Monseigneur, si le commandemenl de cette expédition m'est enlevé, j'en éprouverai, je crois, un tel chagrin et un tel dégoûl qu'il ne me restera plus qu'à me faire capucin1. »

Le jour où Bourmont fut désigné, il y avait cercle de ('.oui', el la duchesse de Berry s'étonnanl de l'absence de Marmont : « Le maréchal!

: Mémoires du duc de Raguse, t. VIII.

-'exclama en riant le duc d'Angoulême, il s'esl retiré dans un couvent et se fait moine1. »

Onidécida que le Dauphin irait passer en revue, avant leur départ, la flotte et l'armée de terre.

A Marseille, on n'avait pas perdu le souvenir du passage du duc d'Angoulème en 1815 et de sa courageuse conduite à Pont-Saint-Esprit. Aussi l'accueil qu'on lui fit, et qui s'adressait à l'homme plutôt qu'au Prince, fut-il enthousiaste. Et comme d'Haussez le lui faisait remarquer : « Je le vois comme vous, répondit-il, mais je doute qu'il y ait heaucoup d'électeurs parmi ceux qui m'accueillent si bien2. »

A Toulon, la réception fut plus réservée. « On attribua avec assez de raison. cette froideur du peuple au refus du Dauphin de faire son entrée à cheval3. »

Fort impressionné par l'aspect imposant que présentait la flotte, composée de plus de cent bâtiments de guerre, il exprima à plusieurs reprises son admiration. A la revue des troupes qu'il passa le lendemain, la glace était rompue et on lui manifesta une sympathie réelle. Mais dans

1 Mémoires du duc de Raguse, t. VIII.

5 D'Haussez, Mémoires.

3 Ibid.

ses réflexions à son entourage se reflétait un pessimisme visible; l'avenir lui apparaissait sous de -«un lues couleurs. Le peuple même fut frappé de son air triste et songeur, qui devint l'objet de Ions les commentaires.

En retournant à Paris, le Prince s'arrêta à Mâcon. Reçu par Puymaigre, préfet de Saône-et- Loire, il le traita avec une bienveillance motivée par d'anciennes relations. Le lendemain, il donna audience aux fonctionnaires et à diverses autres personnalités. Gomme on lui présentait Lacretelle, membre de l'Académie française : « Où en êtesvous de votre histoire? lui demanda-t-il. — Monseigneur, tout justement à la prise du Trocadéro », répondit l'écrivain1.

Après la réception, il s'entretint avec le préfet, qui lui avoua que, si la réussite ne couronnait pas la campagne d'Algérie, le Gouvernement en recevrait un désastreux contre-coup. « Oh! elle réus- « sira, me dit le Prince avec le ton de la conviction ; • j<' voudrais être aussi certain des élections; « qu'est-ce que vous aurez chez vous? — Si les " choses se passent comme je l'espère, sur sept ■• députés, j'en aurai quatre à droite, un de plus

1 Puymaigre, Souvenirs sur l'Emigration, l'Empire et la Restauration.

« qu'aujourd'hui, et je désirerais que chaque dé- « partement en fît autant. » 11 me parla ensuite des ministres. Je lui dis que nombre de détracteurs s'étaient élevés d'abord contre la nomination du général Bourmont. Quant à celle de M. de Polignac, je ne cachai pas combien l'opinion publique lui était défavorable, et j'exprimai par quelques mots le désir que M. de Yillèle fut rappelé aux affaires. « Oh! Yillèle, ne le vantez pas tant; il a « fait bien des fautes. — Oui, Monseigneur, je ne « prétends pas le contraire, mais c'est un homme <( capable et en état de les réparer; aujourd'hui, « tout le monde lui rend justice1. »

D'Haussez précéda à Lyon le Prince,. qui arriva fort inquiet. Il ouvrait avec une agitation presque fébrile les dépêches du Roi et y répondait sans délai. « Après dîner, il me donna à lire une lettre dans laquelle Charles X le consultait sur le parti, qu'il paraissait cependant avoir adopté, de remplacer deux de ses ministres par M. de Peyronnet et par un autre dont le choix n'était pas encore déterminé2. « Monseigneur croit-il, « lui demandai -je, que le Roi n'ait à s'oc-

1 Puyiuaigre, ouvrage cité.

2 Courvoisier et Chabrol venaient de se retirer, désapprouvant la dissolution de la Chambre et la politique du Roi.

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