‹ Le duc d'Angoulême, 1775-1844Chapitre 22 sur 35 · LE DL'C D ANG0ULEME · texte numérisé non relu

LE DL'C D ANG0ULEME

., cuper que «lu choix de deux ministres? — Sans

doute. — Je prévois une troisième retraite. —

Bah! Celle-ci n'aura pas lieu. Voulez-vous en

-avoir la raison? C'est que l'expédition d'Alger

. n'est pas faite, el que celui qui l'a préparée ne

« voudra pas laisser à un autre la part qui doit

d lui en revenir. Ai-je deviné? — Votre Altesse

« a trouvé le seul motif qui pourrait contrarier

« ma résolution de me retirer en même temps

<( que des collègues dont je partage, en grande

« partie, la manier»' de voir, et de ne pas me

« placer dans une position équivoque en siégeant

c avec un homme "dont j'apprécie le dévouement

« plus que la sagesse de ses vues politiques1. »

Quelques heures après, le Prince repartait pour

Paris.

La situation s'aggravait. Elle confirmait le mot de Royer-Collard s'écriant tristement en apprenant la constitution du ministère Polignac : « Allons! Charles X est toujours le comte d'Artois de 1789. »

La dissolution de la Chambre avait été prononcée le l»i mai. Le 23 juin, eurent lieu les élections, qui donnèrent à l'opposition 270 sièges contre 1 !•"> aux ministériels. Une catastrophe était

li Haussez, Mémoires.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET. 32o

imminente. Le Roi s'obstinait à refuser toute -concession, « déclarant qu'elles avaient perdu Louis XVI ».

Villèle avait été pressenti par divers amis sur sa rentrée éventuelle dans le ministère: mais il n'était guère enclin à prendre le pouvoir, ne se dissimulant pas quelles en seraient les écrasantes responsabilités.

Dès le mois de mars 1830, au cours d'un séjour à Paris, il disait : « Je demandai à Peyronnet s'il pensait que, dans la situation, il était possible de rétablir le respect pour l'autorité royale sans en arriver à quelque grande mesure de force et de fermeté. Quant à moi, je ne pensai pas qu'il en pût être autrement, mais je plaindrais de toute mon âme ceux qui seraient au ministère quand il faudrait y avoir secours, sûr qu'ils seraient abandonnés. »

« Je sors des griffes de Sosthènes de La Rochefoucauld, écrivait-il, le 4 juillet 1830, à la comtesse de Villèle. Il est toujours avec le Roi sur le même pied; il lui écrit et lui dit tout ce qui lui passe par la tète. Il rêve maintenant un nouveau ministère, dans lequel il entrerait avec moi, ou avec M. de Mortemart pour chef : ce ministère devrait s'appuyer sur les gens des deux centres et s'associer avec eux. Je lui ai dit que je ne m'occupais

plus de lout cela el ne pouvais rien lui dire sur ce qu'il convenail ou ne convenait pas de faire... l'uni cela a été délayé dans une conversation de Jeux heures au moins, au cours de laquelle il a laissé échapper, ce dont je me doutais déjà, que le Roi u'était plus bien disposé pour moi et que M. le Dauphin était monté sur ce point hors de mesure; que tous deux étaient fort disposés aux coups d'Etat et que les ministres ne manœuvraient que pour les acculer et les mettre dans celte nécessité1. »

Le 26 juillet, Montbel, ministre de l'Instruction publique, jugeait la situation grave : « Le Roi, dès que les élections ont été mauvaises, m'a annonce1 qu'il voulait se défendre contre ses ennemis et qu'il comptait sur moi... Les choses sont venues à un tel point qu'il n'y avait plus à reculer... Dieu sauvera la France et le Roi. Le Roi montre un courage imperturbable. Le Dauphin est déterminé à tout entreprendre. J'ai la conviction que la lionne cause triomphera2. »

Le duc d'Angoulème n'avait jamais caché que la direction imprimée aux affaires n'avait pas son approbation. Le respect et l'obéissance formant

1 Villèle, Mémoires, l. V.

- Montbel a Villèle.

les principes directeurs de sa conduite, il s'étail toujours incliné devant la volonté de son père; mais, à l'heure grave où se trouvait la France, la politique de recul, même d'indécision, ne lui paraissait plus possible.

Le 27 mars 1825, Metternich, alors à Paris, dépeignait ainsi la situation dans un rapport adressé à l'empereur François1 : « C'est aujourd'hui seulement que l'on sent le contre-coup de la Révolution. La société française s'use et se décompose dans la lutte des passions. Il est difficile de se faire une idée de la démoralisation du peuple. Plus d'un tiers de la population n'a pas reçu le baptême. Pendant les dix dernières années, par conséquent depuis la proclamation de la liberté de la presse, qui est contemporaine du rétablissement des Bourbons, on a vendu à peu près deux millions sept cent mille exemplaires d'écrits athées, antireligieux, obscènes, immoraux. Ce qui prouve que le parti révolutionnaire favorise ce débit par les moyens dont il dispose, c'est que ces ouvrages sont livrés à moitié prix aux jeunes gens des deux sexes; souvent même, ils sont donnés purement et simplement. »

1 Metternich, Mémoires et documents, t. IV.

i;i Montbel écrivail à Villèle en août 182!) : ■ Nous ne pouvons exister avec la licence de la presse; c'esl là un de nos maux les plus violenls, ou du moins un symptôme des plus alarmants pour l'existence de notre société1. »

« S'il fallait les traduire toutes les fois qu'ils sonl répréhensibles , la police correctionnelle n'aurait à s'occuper que des journaux, car il n'en paraît pas un qui ne contienne un outrage à la religion ou au Roi-. »

Le duc d'Angoulême était profondément chrétien. Il considérait que le principe religieux et le principe monarchique étaient inséparables. Combattre l'un, c'était attaquer l'autre. Les ravages moraux causés par l'action envahissante de la presse avaient déjà donné les plus tristes résultats. In frein devenait indispensable. Il répugnait sans doute au Prince de se faire l'apôtre de mesures contraires aux doctrines qu'il avait professées pendant toute sa vie; mais comment hésiter, quand l'existence même de la monarchie était en péril?

lài outre, la révolte de sa conscience était

1 Villèle, Mémoires, t. V.

"- Dialogue historique entre un monarchiste et un libéral, par d'OUel de Mantet.

devenue telle qu'il ne pouvait se dérober à ses appels pressants.

Il était d'ailleurs lassé, désabusé, abreuvé

d'amertumes, en constatant que ses meilleurs amis mêmes méconnaissaient ses intentions et que ses conseils quotidiens d'une politique plus libérale lui avaient attiré d'irréductibles anim usités.

Désormais, il est prêt aux partis extrêmes.

Ces sentiments expliquent le revirement qui se produisit en lui et l'approbation qu'il crut devoir donner aux fameuses Ordonnances.

Lorsqu'elles furent discutées au Conseil, le Roi se tournant vers lui : « Vous avez entendu? — Oui, mon père. — Qu'en pensez-vous? — Lorsqu'un danger est inévitable, il faut l'aborder franchement et aller tète baissée. On périt, ou l'on se sauve1. »

La résolution du duc d'Angoulême était d'ailleurs conforme au texte de l'article 14 de la Charte, qui portait que « le Roi... fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'Etat ».

Le 16 juillet, les Ordonnances parurent au Moniteur.

1 D'Haussez, Mémoires.

330 LE DUC DANGOULKME.

On sàil l'irritation qu'elles suscitèrent à Paris et dans toute la France. Marmont avait reçu, dès Le 27, la mission de protéger Paris, malgré son extraordinaire impopularité, que les fonctions qui venaient de lui être confiées ne pouvaient qu'augmenter encore.

Dans la nuit du 27 au 28, l'insurrection prit des proportions telles qu'il n'y avait plus d'illusions ;i se faire. Le drapeau tricolore fut arboré au sommet de l'Hôtel de Ville. Les troupes placées sous les ordres de Marmont commençaient à faire défection. Ayant eu le tort de dégarnir le Louvre et la place du Carrousel de plusieurs détachements, il s'était cantonné à la barrière de l'Etoile, torsque, dans la matinée du 29 juillet, lui parvin I la dépêche suivante du Dauphin, retiré avec Charles X à Saint-Cloud :

Mon Cousin, le Roi m'ayant donné le commandement en chef de ses troupes, je vous donne l'ordre de vous retirer avec toutes les troupes sur Saint-Cloud. Vous y servirez sous mes ordres. Je vous charge en même temps de prendre les mesures nécessaires pour faire transporter à Saint-Cloud toutes les valeurs du Trésor royal, suivant l'arrêté que vient de prendre le ministre des Finances. Vous voudrez bien prévenir immé-

diatement les troupes qu'elles ont passé sous mon commandement.

« De mon quartier général de Saint-Cloud.

« Le 29 juillet 1830.

« Louis-Am'oink-

« Pour le Dauphin :

« Le Major général : Baron Gressot1. »

Une députation de la Chambre parvient à jm;nétrer auprès du Roi; elle supplie Charlc- X de retirer les Ordonnances et lui fait connaître l'extrême gravité de la situation à Paris. Vitrolles et d'Haussez se prononcent dans le même sens.

Le Roi était hésitant; hanté par le souvenir de Louis XYI, que sa faiblesse avait désarmé devant la Révolution, il s'était écrié : « Si je dois périr, j'aime mieux monter à cheval qu'en charrette. » « Ce n'est pas que je craigne la mort, ajoutait-il en s'adressant à Semonville; quand on est tou^ jours prêt à paraître devant Dieu, on ne craint pas la mort. — Mais la Dauphine, Sire, songe/ aux dangers qu'elle pourra courir lorsque la nouvelle des désordres de Paris arrivera dans les

1 Vaulabelle, ouvrage cité, t. VIII.

LE DUC d'aNGOULKME.

, ommunes qu'elle devra traverser. — Madame la Dauphine est comme moi, toujours préparée à la mort. — Mais, Sire, la Dauphine n'est pas seule menacée; demain, à midi, il n'y aura plus ni Moi, ni Dauphin, ni duc de Bordeaux. — Vous nous accorderez bien jusqu'à une heure? » reprit Charles X d'un accent blessé1.

Le Conseil des ministres discuta les demandes présentées par Semon ville. Le Dauphin combattait le retrait des Ordonnances. Polignac vint alors trouver Yitrolles et lui dit que le Duc désirait juger par lui-même de ce que l'on pourrait encore tenter avec le concours de la Garde et des troupes.

Le duc d'Angoulême alla aussitôt faire une reconnaissance vers Auteuil, et sa physionomie exprimait la plus poignante anxiété.

Là, les autorités municipales le rejoignirent, le suppliant de faire céder le Roi; mais, passant par des alternatives de mélancolie et d'irritation, il feignait même de ne pas faire attention à leurs paroles.

Les lanciers et un bataillon de la Garde, le duc d'Angoulême à leur tète, occupaient l'entrée du pont de Sèvres. De l'autre côté, les insurgés vociféraient contre le Prince et contre la famille royale

1 Vaulabelle.

des imprécations et dos menaces. Méprisant le péril, comme toujours, le Prince se porta résolument au-devant d'eux et les somm.i de se retirer.

« Votre Altesse court ici un grand danger, lui cria le duc de Guiche, ce n'est pas sa place. — Monsieur, reprit le Dauphin, un lils de France est toujours à sa place en présence du danger, lorsqu'il s'agit surtout d'épargner le sang français1. »

Et il apostropha de nouveau la foule hurlante. Mais comme, loin d'opérer une retraite, elle avançait toujours, le duc d'Angoulême ordonna une charge vigoureuse pour se rendre maître du pont. Les troupes n'obéissent pas à deux commandements successifs; au troisième, des murmures se font entendre; à leur tour, elles se mettent à pousser des cris; une confusion indescriptible s'ensuit; puis, dans un désordre complet, elles se disposent à aller grossir les rangs des révolutionnaires.

Avec le sang-froid dont il ne s'était pas départi, le duc d'Angoulême s'écrie ; « Arrêtez; si vous voulez m 'abandonner, que ce ne soit pas du moins en fuyards! Sachez conserver l'ordre

1 Mémoires de (l'Haussez.

LE DL'C D ANGOULEME.

el le calme qui conviennent à des soldats. A vos rangs1! »

Ebranlées par ce langage, les troupes, offrant le spectacle le plus incohérent, reculent et reforment Leurs lignes. Au même moment, les lanciers s'ébranlenl ;ivec régularité, puis, accélérant peu a peu leur vitesse jusqu'à la charge, refoulent avec un bruit effroyable la populace qui faisait toujours retentir l'air de ses clameurs menaçantes; les femmes, surtout, étaient semblables à des furies. • Maintenant, dit le Prince, s'adressant à l'infanterie, si vous êtes décidés à déserter le parti de l'honneur, voilà votre chemin, partez2! » Et, comme entraînés par le mouvement de révolte qui s'accentuait d'heure en heure, les soldats, fuyant à toute vitesse, allèrent rejoindre les insurgés.

La séance du Conseil avait été reprise au retour du Dauphin. Le Roi semblait plus calme ; les exhortations d'hommes d'Etat expérimenté- et loyaux, les mauvaises nouvelles qui lui parvenaient, l'imminence toujours croissante d'un péril dynastique, tout s'unissait pour le fléchir. Le Dauphin se contenait mal. D'une nervosité excessive,

1 D'Haussez, Mémoires.

■ Ibid.

il n'écoutait qu'avec impatience les raisons exposées par les partisans du retrait des Ordonnances. Lorsque d'Haussez en eut achevé Le développement logique, il se leva et lui dit du ton le plus vif : « Monsieur d'Haussez, je n'aime pas les mesures timides. Le meilleur parti, le plus digue est de se faire tuer. — Monseigneur, répondit le ministre, il est des occasions où il faut plus de courage pour donner des conseils timides que pour braver le danger. Ce courage, mon dévouement au Roi me le donne; quant à l'autre, j'espère qu'il ne me manquera pas au besoin, et je me crois en droit de me placer aux côtés de Votre Altesse Royale si Elle prend le parti désespéré dont Elle vient de parler. Mais je doute que, dans l'état de découragement où est l'armée, Elle trouve assez de monde disposé à La suivre pour exécuter son projet. Puis ce parti n'est que pour elle. Que feront, que deviendront le Roi et la famille royale? »

A ce moment, on vint annoncer au Roi que la situation à Paris semblait désespérée.

« Allons, Messieurs, dit-il, il faut pourtant prendre un parti. — Voilà, s'écria le Dauphin, une belle occasion pour réaliser un désir que j'ai depuis longtemps, et suivre l'exemple que nous a donné mon oncle Victor-Emmanuel... Mais non... Nous ne le pouvons pas. Le duc de Bordeaux est

33ft LE DUC D ANGOULEME.

là. Nous ne pouvons abandonner ses droits et traiter pour lui: il ne faut plus y penser. — Voyons, Messieurs, repartit le Roi, on m'impose l'obligation de renvoyer des ministres qui ont toute mil confiance... Puisqu'il le faut, je vais faire appeler le due de Morlemart et l'envoyer à Paris1. "

Le retrail des Ordonnances fut eniin décidé. Le Roi signa le décret et chargea Mortemart de h constitution du nouveau ministère. On sait quel fut le sort de cette mission tardive.

< Le Roi et -M. de Polignac ont été inflexibles jusqu'à jeudi, écrivait Barante à sa femme, le 2 août; le Dauphin a été d'une obstination plus rXidè et plus violente encore2. »

Le duc de Raguse et le duc de Bellune survinrent sur ces entrefaites, déclarant que Paris pouvait être considéré comme perdu.

Le duc d'Angoulême s'était retiré dans ses appartements, lorsqu'on lui annonça la visite de Bellune. « .Nous avions bien assez de gens inutiles sans lui », répondit-il, toujours sur le même Ion .

1 Mémoires de (l'Haussez.

2 Souvenirs du baron de Barante, t. III.

3 D'Haussez, Mémoires.

Le 30 juillet, il adressa aux troupes cel ordre du jour :

« Soldats, vous avez noblement soutenu les dangers et les fatigues des journées qui viennent de secouler ; vous avez rempli, avec le zèle et l'énergie qu'on attendait de vous, vos devoirs envers la Patrie. C'est la cause de l'ordre que vous défendez, c'est la France que vous protégez contre des hommes égarés. Dans leur délire, ils ont tout à coup troublé la paix profonde et le bonheur dont jouissaient vos familles ; vous pouvez faire rétablir cette paix. Continuez donc à soutenir, avec la constance et la vigueur qui conviennent au soldat français, la lutte que vous avez commencée. La France l'attend de vous, l'Europe entière a les yeux sur vous. Le Roi m'a nommé commandant en chef de ses troupes; vous me verrez toujours à votre tête, partageant vos travaux et dans l'intérêt de notre commune patrie. L'union et la discipline font la force des armées. Officiers, rappelez-le à vos soldats. Dirigez-les de vos conseils et de votre expérience; dites-leur de se défendre des insinuations perfides, des bruits mensongers qu'on chercherait à répandre parmi eux. Et vous, soldats, suivez les traces de vos ofliciers. qui vous conduiront toujours dans les route- de l'honneur et du devoir, car je sais qu'ils me sui-

LE DUC D AXGOULEME.

veni toujours. Les officiers et les chefs de corps me signaleront tous ceux qui donneront des preuves de leur zèle, et je m'empresserai à mon tour d'appeler sur eux les bontés du Roi. Le Roi me charge de vous remercier du dévouement que vous lui montrez et de vous témoigner sa satisfaction. »

Le découragement régnait partout; les troupes affamées, en butte aux excitations d'une foule qui refusait de leur donner des vivres, paraissaient inertes et désemparées. Craignant de nouvelles défections qui auraient réduit ses régiments à une quantité presque négligeable, Marmont se disposait à s'entretenir de cette situation avec le d\ic d'Angoulême; mais, toujours sous le coup des décisions prises la veille au Conseil des ministres, celui-ci ne prêtait aucune attention aux réflexions du maréchal et dit à plusieurs reprises : « Le Roi est le maître, mais je ne saurais l'approuver1. »

Le 30 juillet au soir, le général Tromelin, arrivant à pied de Paris, annonça qu'un grand mouvemenl se préparait contre Saint-Cloud et qu'il avait croisé en route plusieurs groupes de soldats ayant jet»'' leurs armes et se dirigeant vers la capitale. Marmont déplorait que le Dauphin

1 Vaulabelle, ouvrage cité, t. VIII.

n'eût pas lui-même adressé la parole aux troupes, pour chercher à les ranimer et à réveiller dans leurs cœurs l'amour chancelant de la dynastie en péril. « Malheureusement, la branche aînée des Bourbons ne possédait pas la verve du moment, l'improvisation colorée et souvent sublime qui produit tant d'effet sur les masses1. » Aussi Marmont crut-il pouvoir prendre sur lui d'adresser aux troupes un ordre du jour.

« Soldats, leur disait-il, vous venez dans ces ces jours de combats de donner des preuves de courage et de dévouement. Le Roi est content de vous. Des récompenses vont être accordées. Les Ordonnances sont rapportées. M. le duc de Mortemari, premier ministre, va assurer la pacification. C'est le moment de serrer les rangs autour du trône que vous avez si vaillamment défendu et de rester près de vos drapeaux2. »

Marmont communiqua cet ordre du jour au Roi, qui répliqua : « Vous avez eu tort, il ne faut jamais parler politique aux troupes... Lavez-vous dit à mon fils? — Non, Sire, le temps pressait. — Vous avez eu tort! Courez chez lui pour lui apprendre3. » A ce moment, arriva le Dau-

1 Souvenirs du colonel Biot.

2 Mémoires de Marmont, t. VIII.

3 Ibid.

phin, <lont L'exaspération ne connaissait plus de bornes. A la faute qu'avait commise le maréchal en retirant des troupes du Louvre s'ajoutait maintenanl la gravité de l'acte dont il venait d'assumer la responsabilité. Ces motifs ne sont-ils pas de nature à atténuer l'emportement que le duc d'Angoulême fut le premier à déplorer, ainsi qu'en l'ail foi le récit môme de Marmont, auquel nous laissons ici la parole :

« En passant devant moi, il dit avec un air furieux : c< Entrez! »

« A peine dans son salon, il me prend à la gorge en s'écriant : « Traître, misérable traître ! Vous « vous avisez de faire un ordre du jour sans ma « permission! »

« A cette attaque subite, je le saisis par les épaules et le repousse loin de moi; lui, redoublant ses cris et recommençant ses insultes :

« Rendez-moi votre épée !

« — On peut me l'arracher, mais je ne la ren- « drai jamais! »

« Il se jette sur moi, la tire; il semble vouloir m'en frapper et s'écrie :

(iardes du corps, à moi! Saisissez ce traître;

emmenez-le ! »

« Le Roi me demanda, je me rendis chez

lui sur-le-champ.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET. .i '. ]

« Le Roi me dit : « Vous avez mal fait de pu- <( blier un ordre du jour sans le soumettre à un m

fils; mais je conviens qu'il a été trop vif. Allez « chez lui, convenez de votre tort, il reconnaîtra « le sien.

« — Trop vif, Sire! Est-ce ainsi qu'on traite « un homme d'honneur? Voir M. le Dauphin? « Jamais ;

« — Allons, mon cher Maréchal, calmez- ■ vous »

a II chargea le duc de Guiche de me conduire près du Dauphin.

« Après un quartd'heure de débats et dans

la triste circonstance où nous étions, je vis bien la nécessité de me résoudre à obéir.

« J'allai chez M. le Dauphin. Je lui dis avec hauteur et de la manière la plus solennelle :

« Monseigneur, c'est par l'ordre exprès du Roi « que je viens près de vous et que je reconnais « avoir eu tort en publiant un ordre du jour sans « votre consentement. »

« Il attendit un moment et me répondit :

(( Puisque vous reconnaissez votre tort, je « conviens que j'ai été un peu vif. » Je ne répondis rien, et il ajouta : « Au surplus, j'en ai été « puni, car je me suis blessé avec votre épée. » Et il me montra la coupure qu'il s'était faite à la

342 le Die d'angouli'.mi .

main. Je lui repartis vivement : « Elle n'avait

pas été destinée à l'aire couler votre sang, mais i. à le défendre.

« — Allons, me dit-il, n'y pensons plus éternel brassons-nous. >» [1 m'embrassa avec difficulté, car, assurément, je ne pliai pas les reins pour me rapprocher de sa (aille. Il me prit la main, que je ne serrai pas. Je lis une profonde révérence sans le regarder et je m'en fus chez moi. »

Le .'{I juillet, le duc d'Orléans avait reçu une députation de la Chambre lui offrant le titre de lieutenant général. Le même jour, le Roi avait quitté Saint-Cloud pour Rambouillet; les gens de service congédiés par lui, s'en retournant à Taris, firent part aux soldats bivouaquant au pont de Sèvres du départ du monarque. Un mouvement de stupeur accueillit celle nouvelle, et comme, au même moment, le Dauphin arrivait a cheval, on conçut l'espoir qu'il pourrait encore mettre à profit cet instant suprême pour remonter le moral des troupes: mais, atterré par la rapidité des événements, il prononça quelques paroles entrecoupées el se retira les larmes aux yeux.

On sait la suite. Le 31 juillet au soir, il se mit en route avec les quelques forces qui lui restaient | rejoindre son père à Rambouillet. 11 coucha

LA RÉVOLUTION DE JUILLET. 3i3

à Trappes et repartit le lendemain matin, laissant le commandement à Bordesoulle.

Jusque-là, il s'était refusé à aviser officiellement les troupes des nouvelles mesures prises par Charles X et à ratifier ainsi Tordre du jour de Marmont. Mais, voyant que le 15e léger venail de faire défection, il céda aux conseils pressantde ses officiers et lança l'ordre du jour suivant :

« Le Roi fait connaître aux troupes de toutes armes qu'il est entré en arrangement avec le gouvernement établi à Paris, et tout porte à croire que cet arrangement est sur le point d'être conclu. Sa Majesté fait connaître ces circonstances à son armée, afin de calmer les inquiétudes et l'agitation que quelques régiments ont témoigner-.

« Les troupes sentiront qu'elles doivent rester calmes et réunies, afin de veiller à la sûreté de la personne du Roi jusqu'à ce que l'arrangement soit effectivement public1. »

Mais il était trop tard. Dans l'état des esprits, l'effet de la proclamation du duc d'Angoulême fut absolument nul.

Les désertions se succédèrent alors avec une effrayante rapidité. Le 2 août au matin, trois régi-

1 Vaulabellc, ouvrage cité.

Lli DUC D ANGOULEME.

ments de cavalerie ei Le 2° grenadiers reprirent le chemin de Paris. Gomme le Dauphin les croisait près de Rambouillet, ils lui présentèrent les irmes el poursuivirent leur route.

Le même jour, Le Roi abdiquait après avoir annoncé sa résolution à son fils, qui, sans prononcer une parole, sans une hésitation, apposa sa signature au-dessous de celle de son père. Résigné à son sort; il n'espérait plus pouvoir lutter contre l'infortune persistante.

« Ce u'est pas de ce jour, disait-il plus tard, que date ma pensée de placer l'avenir de ma famille sur la tête d'Henri; j'avais déjà réfléchi aux préventions qui s'élevaient contre moi; je les croyais injustes, mais je pensais qu'elles m'empêcheraient de remplir utilement mes devoirs. Dès lors, il me semblait préférable, dans l'intérêt île la France, que la couronne passât sur la tête de celui que son âge mettait évidemment à l'abri <le toute imputation. Aussi n'ai-je pas hésité à donner mon assentiment et ma signature à l'acte par lequel mon pèreavail déclaré que la couronne passait sur Le jeune front d'Henri1. »

Quelques instants après, le Dauphin, en annon-

Montbel, /. i

çant à la Garde son abdication, lui demandail de reporter sur Henri V la fidélité qu'elle avait toujours vouée à Charles X.

Le 3 août, la famille royale partait pour Cherbourg, où elle arrivait le 16, après avoir passé par Dreux, Saint-Lô et Valognes.

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