LE DUC D ANGOULF.ME
Mais les succès foudroyants de Jourdan et de Pichegru et la retraite des forces alliées l'obligèrent à se retirer, et il partit avec son père pour l'Angleterre. 11 y resta près de trois années, séjournant successivement à Londres et à Holyrood, trois ans de tristesse, d'inaction cruelle, d'impatience fébrile de reprendre du service et de regrets cuisants de se sentir ainsi éloigné du théâtre des hostilités.
Toutes ses pensées l'y ramenaient sans cesse; quoique si jeune encore, il brûlait du désir de se signaler par quelque action d'éclat et de se montrer digne du nom glorieux des Bourbons.
Pourtant, en 1795, le Prince obtint de son père l'autorisation de faire une courte apparition sur le continent. A la suite de la descente effectuée par Puisaye sur les côtes de Bretagne, l'Angleterre consentit à mettre à la disposition du comte d'Artois deux navires pour lui permettre de se rendre lui-même en Vendée avec un certain nombre de royalistes et quelques troupes dont la réunion devait s'opérera Bremen. Le duc d'Angoulême avait devancé son père de quelques jours.
Fortement remué par l'ardeur confiante que manifestaient les officiers et les hommes qui devaient escorter le comte d'Artois, il communiquait ainsi celte impression au duc de Berry :
« Je suis parti le 11 juillet pour me rendre au camp. J'ai trouvé, à quatre lieues d'ici, le duc de Choiseul à cheval, avec l'état-major de son régiment et une escorte de cadets. J'ai été chez mylord Cathcart, qui m'a mené au camp, où j'ai été reçu aux cris redoublés de : Vive le lioi! Vive Monsieur! et sauf le respect: Vive moi! Vive Cathcart! Vive le duc de Choiseul! Vive Vembarquement! L'enthousiasme était au comble, et je t'assure que jamais scène ne m'a plus vivement touché et ne m'a fait plus de plaisir. C'est un jour qui ne sortira jamais de ma mémoire.
« Le 15, mon père est arrivé à sept heures et a passé en revue les 2o escadrons qui lui ont rendu les honneurs. Lord Cathcart était à la tête, le sabre à la main. Il y avait en tout 22,300 chevaux formés par 4 escadrons de chevau-légers, 4 escadrons de hussards de Choiseul, 4 escadrons de hussards de Rohan, 2 de hussards britanniques, 4 de hussards de Salm et 3 de hussards de Hompesch. Lord Cathcart a formé en colonnes serrées les trois régiments de. Choiseul, de Rohan et des hulans britanniques qui devaient s'embarquer, et alors il les a présentés à mon père en disant : « J'ai l'honneur de présenter à Monsieur les trois « corps qui ont le bonheur de suivre ses pas; je « ne regrette que de ne pouvoir les accompa-
Il DUl D ANGOULËME.
,,.]•. » Mou père alors, leur adressant la parole, a 'lit : Messieurs, le général anglais a la . grâce de vous rassembler pour que je vous
annonce que S. M. B. veut bien permettre que .. vous vous embarquiez avec moi poursuivre le ■■ chemin de l'honneur. »
« A ces mots, l'air a retenti (1rs cris de : Vive le
Vive Monsieur! Les Irois colonels, le duc de
Choiseul, le prime de Rohan et le comte Louis de
Bouille oui tiré leurs sabres, l'ont fait mettre à la
main à leurs régiments et leur ont dit: « Jurez
que vous serez fidèles à Dieu, au Roi, et que " vous suivrez Monsieur partout. » Ils ont crié : « Oui, nous le jurons. »
" .!»• [l'ai jamais rien vu, mon cher ami, de si touchanl que ce moment-là. Depuis cet instant jusqu'à la tin «I'1 la manœuvre, les cris de : Vive b- Roi ! n'ont pas cessé.
« Mou père, après avoir dîné chez lord Gathcart, a remonté «mi voiture à huit heures. Les hussards "lit dételé lf- chevaux et ont traîné la voiture jusqu'à l'extrémité du camp. Quand j'ai été prêt à partir, les hussards ont entouré mon cheval. m'onl chanté des chansons et sont venus avec des verres pour boire à ma santé. J'en ai demandé un ei j'ai bu à la santé du Roi el à celle des hussards. Les hussards de Salm, qui ne s'embarquent point,
LES PREMIÈRES ANNÉES. L'ÉMIGRATION. l'e.XIL. 25
sont venus me demander à entrer dans Choiseul pour suivre mon père, ou du moins qu'on échangeât les Français qui étaient dans Salm contre les Allemands qui sont dans Choiseul.
« Voilà, mon cher ami, le récit de mon petit voyage qui m'a fait un plaisir que je ne puis t'exprimer. J'ai vu de vrais Français qui ont été parlaits pour moi1. »
L'àme si expansive et si franche du Prince, ses sentiments de patriotisme ardent, la simplicité de ses allures et de son naturel lui suscitèrent de chaudes sympathies.
Choiseul s'en fait l'écho dans les lignes suivantes2 :
« En juillet 1795, mon régiment était au camp de Scham, près Hoya. Mgr le duc d'Angoulème y arriva le samedi 11 juillet et voulut bien permettre que ma tente devint la sienne. J'enlevai mon pavillon et je le remplaçai par l'étendard royal. Je devins la première sentinelle de ce jeune prince et le suivis comme son ordonnance. Je joignis au bonheur de le recevoir le premier dans un
1 Vie unecdotique du Dauphin, par nu ancien Volontaire de son armée.
2 17e civile, politique et militaire du duc d'Angoulème, par un ancien Volontaire.
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camp celui de le voir confié à mes soins par son auguste Père et d'être ainsi à portée de connaître relie noblesse de caractère qui, depuis, l'a rendu cher à tous les Français.
« Sa modestie se tait sur l'immense succès qu'il eut auprès des troupes. Ce fait particulier mérite d'être rapporté :
« Un soir qu'il rentrait à cheval, un peu avant l'heure de la retraite, suivi de M. le marquis de Montaignac, attaché à son éducation, et de moi, passant auprès d'une cantine, il fut entouré d'une foule de hussards qui le saluèrent de leurs acclamations. Le nombre s'est accru bientôt; les plus éloignés accoururent, de manière qu'il se trouva au milieu de mille hussards qui, ayant apporté un tonneau d'eau-de-vie, le défoncèrent pour boire à sa santé. Nous restâmes en arrière, M. de Montaignac et moi. J'avais déjà remarqué que Mgr le duc d'Angoulême; bien jeune alors, n'était jamais mieux que lorsqu'il était livré à luimême.
« Les voix et les santés se succédèrent avec un véritable enthousiasme.
« — Et moi, leur dit le duc d'Angoulême, ne boirai-je pas à vos santés, de Choiseul?
« — Un verre, apportez un verre, s'écrièrent tous les hussards, nous n'avons que des tasses
d'étain. — Donnez-moi, dit le Prince, celle dans laquelle vous avez tous bu. (On voulut l'essuyer.) — Ne l'essuyez pas!
« Jamais je n'ai vu plus de reconnaissance, entendu plus de cris pour la témoigner. Cinq cents hussards avaient peut-être bu à la ronde dans cette tasse; Mgr le duc d'Angoulême la remplit de vin et but à leurs santés avec une action toute particulière.
« Chacun y avait porté ses lèvres; celles du Prince furent les dernières qui l'ont touchée.
« Cette tasse fut en quelque sorte consacrée et conservée comme une relique la plus précieuse; je l'ai vue jusqu'à mon naufrage portée dans un étui par le plus ancien hussard de mon régiment. »
Louis XVIII invita le duc d'Angoulème, au commencement de l'année 1797, à le rejoindre à Blankenbourg, d'où il devait se rendre à l'armée de Condé. Il arriva le 26 avril, débordant de joie à la perspective de retrouver enfin le Roi et le duc de Berry et de s'acheminer vers les camps.
« Enfin, Monsieur, mon frère est arrivé hier, écrivait celui-ci au prince de Condé; vous jugez facilement la joie que j'ai éprouvée en le revoyant; ma joie est d'autant plus vive que notre