CHAPITRE IV
LE PROLOGUE DU RETOUR
La politique impériale en 1870. — Pétition des princes d’Orléans. — Discours de M. Estancelin. — Émile Ollivier, Jules Favre, Grévy. — Les dernières lettres de l’exil. — La déclaration de guerre — Les princes en Belgique. — Ils demandent à servir. — Démarches de M. Édouard Bocher et du comte d'Haussonville. — Chez M. Thiers. — Une lettre du prince de Joinville. — La séance du l!2 août. — Ouvertures inattendues de M. Thiers. — La journée du 3 septembre à Bruxelles. — Ce qui se passe chez M. Thiers le surlendemain. — Ils sont ici!
Au commencement de 1870, la politique impériale subissait une transformation profonde. Un peu à l improviste, Napoléon III s’était décidé à faire droit aux exigences que, depuis plusieurs années, formulait, à la tribune et dans la presse, cette opposition libérale dont il n’avait pu conjurer les audaces et à laquelle s’associait l’élite du pays; il tentait l’essai d’un gouvernement libéral. A la faveur d’une manifestation plébiscitaire qui semblait consolider sa puissance et la rajeunir, et sous l’influence d'un ministre sorti du groupe des Cinq, il promettait, dans un ensemble de réformes, ce que Thiers avait appelé les libertés nécessaires.
Ces solennelles promesses furent très diversement accueillies. Les amis du régime de 1852 étaient effarés; dans leur effarement, ils proclamaient que c’en était fait des institutions et de la dynastie impériales. Les adver-
LE PROLOGUE DU RETOUR
saires de ce régime ne montraient pas un moindre affolement. Ils contestaient la sincérité des promesses réalisées ou annoncées, déclaraient qu'elles cachaient quelque piège, alarmés en réalité par ce qui, dans cette transformation inattendue, leur semblait de nature à consolider le trône des Napoléon. Néanmoins, on vit quelques-uns d'entre eux se rapprocher du pouvoir. D’illustres vétérans des luttes parlementaires donnèrent à entendre qu’ils croyaient à la bonne foi de l’auteur de ces bienfaits si peu prévus. Us acceptaient avec reconnaissance la liberté restituée, sans regarder à la main qui venait de s’ouvrir. M. Guizot lui-même apparut dans un salon officiel. On put supposer que de vieilles haines allaient enfin désarmer.
Les princes d’Orléans crurent alors que l'heure était opportune pour demander l'abrogation des lois qui les avaient exilés. A leur instigation, deux Français résidant en France, l’un, M. Degouve-Denuncques, ancien préfet; l’autre, M. Crousillat, propriétaire provençal, sollicitèrent du Corps législatif, par voie de pétition, l'abrogation des lois votées contre les princes. Ceux-ci approuvèrent cette demande, et ils s’y associèrent en adressant eux-mêmes aux membres du Corps législatif une requête à l’effet d’obtenir d’être autorisés à rentrer dans leur pays.
« Messieurs les députés, disaient-ils, vous êtes saisis de la demande d’abroger les mesures d’exception qui nous frappent. En présence de cette proposition, nous ne devons pas garder le silence. Dès 1848, sous le gouvernement de la République, nous avons protesté contre la loi qui nous exile, loi de défiance que rien ne justifiait alors. Rien ne l’a justifiée depuis, et nous venons renouveler nos propositions devant les représentants du pays.
LE DUC D’AUMALE
Ce n’est pas une grâce que nous réclamons, c’est notre droit, le droit qui appartient à tous les Français et dont nous sommes seuls dépouillés. C’est notre pays que nous redemandons, notre pays que nous aimons, que notre famille a toujours loyalement servi, notre pays dont aucune tradition ne nous sépare et dont le seul nom fait toujours battre nos cœurs, car, pous les exilés, rien ne remplace la patrie absente. »
Avant d’être expédiée, cette pétition fut soumise à un petit nombre d’amis dont il importait avant tout de connaître l’opinion. Tous n’approuvèrent pas. Si quelquesuns étaient d’avis qu’il était bon de protester de temps en temps contre les lois d’exil, d’autres redoutaient que cette manifestation des princes, quelle qu’en fût la légitimité, fit par trop contraste avec l’attitude qu’ils avaient toujours gardée et les exposât à perdre le bénéfice du calme si digne et du silence de bon goût qu’ils observaient depuis vingt ans. Mais les princes, nous l’avons dit, étaient à bout de patience. Ils avaient hâte de se rappeler à leur pays, et de quelque prudence que s’inspirassent les conseils qui leur étaient donnés, ils passèrent outre.
Ce fut une émouvante séance que celle du 2 juillet 1870, où leur pétition fut discutée. On s’attendait avoir paraître parmi leurs défenseurs quelque vieil orléaniste, Thiers notamment. Il n’en fut rien. On remarqua et on commenta cette abstention. C’est un ami personnel des princes, M. Estancelin, qui se fit leur avocat et soutint leur demande (1). Avant lui, un de ses collègues siégeant
(1) Il était déjà monté à la tribune pour eux dans l’assemblée de 1849, dont il était membre. Le marquis de La Rochejaquelin demandait compte d une somme de cent mille francs affectée, par le prince de Condé, à ses anciens compagnons d’armes. Ce don avait été annulé par le Conseil d’État comme illégal. Le duc d’Aumale avait
LE PROLOGUE DU RETOUR
à son côté dans le groupe des libéraux, le comte do Kératry, adjura le garde des sceaux, M. Émile Ollivier, de déclarer avant, tout, « au nom de la vérité, au nom de la justice », s’il existait dans les archives de son département ministériel une seule preuve attestant que, depuis 1848, les princes d’Orléans eussent jamais conspiré ou essayé de conspirer. Le garde des sceaux refusa de répondre; il se réservait. Son silence n’en était pas moins un aveu et comme une justification de la requête des exilés.
M. Estancelin prit alors la parole. Il faut relire cette harangue pour se rendre compte de l’effet qu’elle produisit. En termes d’une rare éloquence, il fit l’apologie des princes d’Orléans. Pour louer leur vaillance, leur patriotisme, leur attachement à la France, pour signaler et célébrer les services qu’elle avait reçus d’eux, il trouva des tours heureux, des accents superbes. Il fut écouté dans un respectueux recueillement.
Il s’en fallut de peu, d’ailleurs, que cette séance ne donnât lieu au plus bruyant incident. Comme tous les partisans des d'Orléans, M. Estancelin avait gardé sur le cœur la malencontreuse sortie du prince Napoléon au Sénat, en 1861. Le 2 juillet, comme la séance où il devait prendre la parole allait s’ouvrir, on vint lui dire que le cousin de l’empereur y était attendu; il avait fait retenir sa place dans la tribune de la maison impériale. C’était une occasion inespérée de tirer vengeance de ses paroles d’autrefois. M. Estancelin résolut de ne pas la laisser échapper. Sans écrire à l’avance son discours, il
recouvré la disponibilité de la somme, et l’orateur voulait savoir ce qu’il en faisait. Ce fut M. Estancelin qui lui répondit, et fit connaître quelle était distribuée tous les ans à d’anciens militaires et à leur famille, et que les intentions du prince de Condé se trouvaient ainsi réalisées dans la mesure que permettait la législation.
LE DUC D’AUMALE
en avait tracé les grandes lignes en des notes qu’il comptait avoir sous ses yeux, tandis qu’il le prononcerait. Il s’enferma dans un des bureaux de la Chambre, et là, en marge de ces notes, à la suite de la description du cabinet de travail du duc d’Aumale à Twickenham, il improvisa cette phrase qu’il se proposait de jeter comme un défi à la face du prince Napoléon, en le montrant du doigt :
« C’est dans ce cabinet qu’en face de l’épée du grand Condé, le duc d’Aumale écrivit cette brochure célèbre que vous avez tous lue et qui, sifflant comme un coup de cravache, est venue s’abattre sur la joue d'un homme que je n’ai pas à vous nommer ici (1). »
Toute la vie de M. Estancelin témoigne de son esprit de résolution et de son énergie. On peut donc croire que cette phrase ne lui eût rien coûté, qu'il l’eût courageusement lancée, prêt àen accepter toutes les conséquences. Mais le prince Napoléon avait changé d’avis. Il ne vint pas à la séance, et la phrase ne fut pas dite, à la grande satisfaction de quelques amis de M. Estancelin, qu'il avait avertis de son projet.
Au surplus, cette manifestation offensante n’était pas nécessaire pour grandir l'effet de son discours. Prononcé à la veille des événements qui allaient emporter les Bonaparte et, à la suite de sanglantes défaites, les frapper de cet exil dont ils avaient maintenu et aggravé contre les d’Orléans les impitoyables rigueurs, ce discours, à vingt-sept ans de distance, apparaît comme un dramatique prologue de la juste vengeance des dieux. Il apprenait au pays ce que valait cette réserve de princes proscrits qu’un malheur immérité avait séparés de lui et
(1) Documents inédits : Note de M. Estancelin.
LE PROLOGUE DU RETOUR
qui brûlaient du désir d’être associés de nouveau à ses destinées.
Personne ne s’était fait illusion sur l’issue de ce solennel débat, ni ceux qui l’avaient provoqué, ni ceux qui l'écoutèrent. Le ministre Émile Ollivier prit la parole après M. Estancelin pour combattre les pétitions des princes et de leurs partisans. S’il eut été libre d’écouter son coeur, sa générosité naturelle, la pitié que devait lui inspirer, à lui, fils d'un proscrit, les victimes d’une proscription non moins inique et non moins cruelle que celle dont son père avait souffert, il eut plaidé pour elles ; ruais chef du ministère, il ne pouvait se déterminer par des raisons rie sentiment. La fatalité de sa situation le condamnait à défendre des lois arbitraires. Il invoqua la raison d’État. Les princes d’Orléans auraient beau dire et beau faire, ils étaient et seraient toujours des prétendants. Ils ne reconnaissaient pas les institutions actuelles de la France. L'avenir de ces institutions exigeait qu'ils ne rentrassent pas. Après tout, se trouvant dans une situation privilégiée, ils devaient en supporter les fatalités. Et le ministre, dont le discours témoignait d’un noble respect pour l’infortune des Bourbons, rappela cette parole de Berryer en 1848 : « Un Bourbon ne peut entrer en France que comme roi ou à la suite du
roi. «
Après une réplique de Jules Favre et diverses observations présentées à droite et à gauche en faveur des princes, les pétitions, qui rencontrèrent devant elles les paroles acerbes de Jules Grévy, partisan des lois d exil, furent repoussées par cent soixante-quatorze voix contre trente et une. On compta près de cent abstentions. La partie était perdue. Il n’en est pas moins vrai qu'il y avait quelque chose de changé dans 1 Empire, puisque le
LE DUC D’AUMALE
droit de la justice venait d’être proclamé contre le droit de la force.
Le retentissement de la journée du 2 juillet fut considérable. Les journaux du temps en conservent la preuve. L’un d’eux disait : « Le 2 juillet, si nous ne nous trompons, sera l'une des dates mémorables du régime actuel. Depuis vingt-deux ans, personne ne songeait plus aux princes exilés; on les avait oubliés; on ne savait même plus leurs noms. Rentrés en France, ils auraient passé inaperçus au milieu de nous, comme de simples citoyens. Le vote des cent soixante et quatorze vient de les élever sur le pavois, de leur mettre au front une auréole. Le gouvernement et le Corps législatif viennent de les sacrer prétendants. » La dernière phrase était de trop. Elle dépassait la vérité. Il eût été plus juste de dire que les éloquentes et courageuses paroles prononcées à la tribune du Corps législatif, non moins que l’attention respectueuse qu'on leur avait prêtée et les émotions qu’elles éveillaient dans les âmes généreuses, prenaient, vu les circonstances, un caractère prophétique. Évidemment, on entrait dans des temps nouveaux. On put penser ce jour-là que, si le gouvernement impérial persévérait dans les dispositions libérales que manifestait le ministère Ollivier, le retour des exilés s’imposerait dans un avenir rapproché. L’exil et la proscription ne sont guère compatibles avec un régime de liberté. On ne pouvait prévoir alors par suite de quels événements tragiques s’ouvriraient, à trois semaines de là, pour les princes d’Orléans les portes de la patrie.
Ils se firent tous un devoir d’écrire à M. Estancelin, afin de lui exprimer leur reconnaissance. Le duc de Chartres le remerciait de 1 avoir présenté au pays comme « un soldat ». Quant au duc d’Aumale, il lui disait :
LE PROLOGUE DU RETOUR
«Mon noble et courageux ami, je viens de vous lire; j'ai les larmes aux yeux. Je vous remercie et je vous félicite. Vous vouliez remplir un devoir d'honnête homme et de lidèle ami : Dieu vous a inspiré et récompensé. Vous avez eu un succès, un très grand succès, non seulement de cœur, mais de talent. Yos belles paroles sout des semences qui porteront leurs fruits un jour. Je vous écris bien en hâte, entre deux trains. Je serai à Wiesbaden, hôtel des Quatre-Saisons, jusqu’au 19 et 20 juillet. Je vous embrasse du fond du cœur. — H. d'Orléans. (1) »
Cette lettre est une des dernières que le duc d'Aumale ait datées de l’exil. C'est à Wiesbaden que le surprirent les préliminaires de la guerre. Il se hâta de rentrer à Twickenham, où ses frères et ses neveux l’attendaient. Ils avaient maintenant d’importantes résolutions à prendre; elles devaient être prises en commun. Quand ils les eurent arrêtées, trois d'entre eux, le prince de Joinville, le duc d’Aumale, le duc de Chartres, repassèrent la mer et vinrent s’installer à Bruxelles, où nous allons maintenant les suivre. A ce moment de leur histoire, il est impossible de parler de l’un sans parler des deux autres.
Pour saisir de quels mobiles ils s’inspiraient en ces circonstances, il ne suffit pas de se souvenir que tous les trois étaient soldats, que le prince de Joinville avait commandé une escadre, le duc d’Aumale 1 armée d Afrique, que le duc de Chartres avait fait campagne en Italie
(1) Il adressa aussi des lettres de remerciement aux députés qui avaient voté pour l’abrogation des lois d’exil. Voici celle que reçut le comte de la Sizeranne :
« Nous avez, Monsieur, voté samedi selon votre conscience, et il n’est permis à personne de venir, après le scrutin, vous féliciter ou vous blâmer. Mais ceux auxquels vous vouliez, par votre vote, rendre le droit commun et rouvrir les portes de la patrie, ceux-là peuvent bien au moins vous dire : Merci. »
LE DUC D’AUMALE
et aux États-Unis; il faut aussi se rappeler les pathétiques débuts de la guerre qui venait d’éclater entre la Prusse et la France.
Après l’insignifiant engagement de Sarrebruck, que le gouvernement s’imagina de grossir parce que le prince impérial y avait vu le feu pour la première fois, survenait, le lendemain, cette incroyable affaire de Wissembourg, où une brigade de la division Abel Douay se laissa surprendre par l’ennemi qu’elle devait surveiller. Trois jours plus tard, à Frœscbwiller, la première bataille livrée se transformait, pour nos armes, malgré d’héroïques efforts, en une sanglante défaite. Elle ouvrait aux Allemands la route de Paris. Les princes d’Orléans étaient arrivés à Bruxelles avec le formel dessein de demander à servir leur patrie, même sous le gouvernement impérial, si la guerre menaçait de mal tourner. Après Frœschwiller, il n’y avait plus à hésiter. C’est à ce moment, ou jamais, qu’ils devaient donner suite à leurs projets.
Dès le 8 août, le prince de Joinville, qui avait appris à Spa, où il se trouvait pour quelques heures, ces tristes nouvelles, adressait à l’amiral Rigault. de Genouiily, ministre de la marine, le télégramme suivant :
« En présence du danger de la patrie, je demande à l’Empereur d’être employé à n'importe quel titre à l’armée active, et à mon ancien camarade de m’aider à l’obtenir. — François d’Orléans. »
Ce télégramme expédié, le prince rejoignait en toute hâte à Bruxelles son frère et son neveu. Ensemble, ils attendaient une réponse à cette première démarche. Au bout de vingt-quatre heures, ils se décidaient à la renouveler. Le prince de Joinville confirmait par lettre au ministre de la marine son télégramme de la veille. Le
LE PROLOGUE DU RETOUR. 145
duc d’Aumale, de son côté, écrivait au ministre de la guerre :
« Monsieur le ministre, vous venez d’appeler tous les Français à combattre pour la défense de la patrie. Je suis Français, soldat et valide. J’ai le grade de général de division. Je demande à être employé dans l’armée active, — Henri d’Orléans. »
A l’exemple de ses oncles, le duc de Chartres formulait la même sollicitation :
« Monsieur le ministre, comme Français, comme ancien officier des guerres d’Italie et d’Amérique, j’ai l'honneur de vous demander un emploi à l’armée active. Mon vœu le plus ardent est de combattre pour la défense du sol de la patrie, fût-ce même comme simple volontaire. — Robert d’Orléans. »
Remises en des mains sûres, ces trois lettres parvenaient, le même soir, à Paris, à M. Édouard Rocher (1), l’homme de confiance des princes, l’ami des jours de joie et l’ami des jours de tristesse, le serviteur admirable en qui s’incarnaient depuis un quart de siècle et devaient s’incarner longtemps encore, cultivés à l’égal d’une rare et délicate vertu, un incomparable dévouement à la maison d’Orléans et la plus touchante fidélité à tous ceux qui portent ce nom glorieux. Les instructions données à M. Édouard Rocher étaient précises. Elles lui prescrivaient de tenir la démarche des princes rigoureusement secrète, tant pour leurs amis que pour les journaux, aussi longtemps qu'il n’aurait pas reçu de réponse. Si la réponse était conforme à leurs désirs, ils se rendraient là où ils seraient envoyés. Si elle était négative ou si M. Édouard Bocher restait trois jours sans rien recevoir,
(1) Documents inédits. Ces détails et ceux qui suivent sont tirés du Journal du comte d’Haussonville.
146 LE DUC D’AUMALE
il était autorisé à communiquer les lettres aux amis des princes et aux journaux, sans en demander et sans en interdire non plus la publication.
A l’heure où elles lui arrivaient, il ne pouvait plus guère se faire illusion quant au sort qui leur était réservé. Il connaissait déjà l’accueil fait au télégramme envoyé de Spa par le prince de Joinville au ministre de la marine. En le recevant des mains de l’amiral Touchard, l’amiral Rigault de Genouilly en avait référé au conseil des ministres, lequel avait répondu que « cela était bien généreux de la part des princes, mais que les lois d’exil ne permettaient pas d’acquiescer à leur demande ». M. Édouard Bocher n’en était pas moins résolu à se conformer aux instructions qui lui avaient été données et à remettre les lettres à leur adresse.
Quoiqu’il fût également décidé à les tenir secrètes durant trois jours, il ne crut pas cependant devoir en faire mystère au comte d’Haussonville, qui se présenta chez lui comme il les recevait. Le comte d'Haussonville, qui venait d’arriver à Copet, en Suisse, au moment de la déclaration de guerre, comptant y passer l’été, s’était hâté de rentrer à Paris en apprenant les premiers revers (1). A peine débarqué, il se rendait chez M. Édouard Bocher. Il le trouva livré à toutes les émotions que comportaient les circonstances et la grave mission qu’il avait à remplir. Il en reçut de lui la confidence. Le comte d’Haussonville était aussi l’ami des princes. En toutes les circonstances critiques de leur exil, ils avaient eu recours à ses conseils. Sa proverbiale sincérité, sa droiture, ses allures franches et décidées, servies par une parole ori-
(d) Il y arriva le 9 août, résolu à n’en plus partir. Il y passa tout le temps du siège, dont il a raconté les péripéties dans son Journal. Malgré son âge, il entra volontairement dans la garde nationale.
LE PROLOGUE DU RETOUR. 147
ginale et volontiers ironique, son libéralisme sans compromis ni défaillance, sa grande expérience de la vie publique, sa science d’historien, le rang social qu’il occupait dans le pays et la considération dont il jouissait dans tous les partis, tout contribuait à faire de lui un conseiller précieux et utile, toujours bon à écouter. M. Édouard Bocher lui ayant communiqué les trois lettres princières, le comte d’Haussonville fut également d’avis qu’elles devaient être portées le même jour — c’était le 9 août — au ministre de la guerre.
Il était dans la voiture de M. Édouard Bocher, quand celui-ci se rendit au ministère. Le général Decaen venait d’ètre remplacé par le général de Montauban, comte de Palikao. Il ne résidait plus à l’hôtel de la rue Sainf Dominique, où son successeur n’était pas encore arrivé. M. Édouard Bocher fut reçu par l’un des officiers d’ordonnance du ministre démissionnaire, qui, très poliment, mais très positivement, refusa de prendre possession des lettres qu’on voulait lui laisser. Le comte de Palikao avait seul qualité pour les recevoir. Il fut convenu que M. Édouard Bocher les lui porterait.
Le lendemain, dès la première heure, le comte d’Haussonville se rendait chez M. Thiers, avec qui il était depuis longtemps lié. Pendant toute la durée de l’Empire et surtout dans les dernières années, l’ancien ministre de Louis-Philippe avait tenu dans le parti libéral une place considérable, à vrai dire la première. Il la devait à son passé, à son âge, à sa popularité, à son expérience et surtout aux importants et lumineux discours qui avaient marqué sa rentrée dans la vie publique. A cette heure, alors que, dès les premiers échecs de l’armée française, chacun avait pressenti que, s’ils se renouvelaient, la dynastie régnante ne résisterait pas au choc populaire.
LE DUC D’AUMALE
M. Tliicrs seul conservait assez d’influence au dedans et au dehors pour prendre utilement la direction de ce gouvernement anonyme dont, en prévision de la chute de l'Empereur, bien des gens considéraient déjà l’avènement comme certain. Par la force des choses, dans les ténèbres où la France menaçait de s'enfoncer, il commençait à apparaître comme un phare, tous les regards à se tourner vers lui.
Depuis quelques jours, son salon ordinairement si fréquenté ne désemplissait plus. Tout ce qui comptait dans le parti libéral, orléanistes et républicains, se faisait honneur d’y venir. Les nouvelles y affluaient. On les discutait, on en examinait la portée et les conséquences. Tel était alors le crédit du maître de la maison, qu’aux Tuileries, dans l’affolement qu’y causait le malheur de nos armes, on songeait à s'adresser à lui pour obtenir qu’il prît le pouvoir, comme s’il était homme à endosser la responsabilité d’une situation que non seulement il n’avait pas créée, mais dont, afin de le conjurer, il s’était maintes fois évertué à signaler les périls dans ses discours.
Le comte d’Haussonville n’ignorait, pas à quel point M. Thiers était mêlé aux événements. Il considérait qu’il importait de le tenir au courant de tout ce qui se passait, et encore qu’on ne lui en eût pas donné mandat, il avait voulu lui faire connaître l’attitude prise par les princes d’Orléans. Quand il arriva à l’hôtel de la place Saint- Georges, M. Thiers, en toilette du matin, se promenait dans son jardin avec M. Nefftzer, le directeur du journal le Temps. Au premier mot que lui dit le comte d’Haussonville touchant la démarche des princes, sa figure se contracta. Un haussement d'épaules acheva de traduire son mécontentement. Il entraîna dans son cabinet ses deux
LE PROLOGUE DU RETOUR
visiteurs. Là, donnant carrière à son irritation et s’adressant au comte d’Haussonville, il s’écria :
« Il paraît que c’est ma destinée de prêcher toujours à tout le monde le bon sens et la bonne conduite et de n’ètre écouté de personne. Les princes ont mille fois tort, leurs amis les conseillent très mal. C’est funeste, c’est coupable de faire en ce moment une démarche qui va causer beaucoup d’ombrage et de compromettre, par suite de préoccupations personnelles, tous les elïorts pénibles que je tente pour tirer notre pays d’une passe affreuse. »
Il parla longtemps sur ce ton. Sa colère était manifeste et violente. « 11 en avait une sourde contre moi, dit le comte d’Haussonville en retraçant cette scène, parce qu’il supposait que j’avais conseillé la démarche des princes et que je voulais savoir ce qu’il en pensait. » Il continuait à parcourir à pas rapides son cabinet, comme il avait coutume de faire quand il était agité. Le comte d’Haussonville l’écoutait sans l’interrompre, attendant l’occasion de placer son mot. j\L Thiers s’étant arrêté, il lui répondit de ce ton bref, un peu cassant, qui était dans ses habitudes :
« Est-ce que vous vous imaginez que je viens ici vous tâter le pouls, comme on dit vulgairement, de la part de ces personnes dont vous parlez avec tant de mauvaise humeur? Je n’accepte pas ces rôles-là. Si elles m’avaient chargé de vous dire quoi que ce soit de leur part, je l'aurais fait tout uniment, en vous prévenant que je vous parlais de leur part. Il n’en est rien. J ai été informé de ce qu’elles ont décidé de faire, de ce qui a déjà été fait en leur nom, et j’ai cru devoir vous mettre au fait de cet incident, pour votre gouverne personnelle, entendez bien, et pour que vous soyez en mesure d’en penser et d’en dire, à l’occasion, ce que bon vous semblera. »
LE DUC D’AUMALE
Après ce préambule , le prudent avocat des princes entreprit de défendre la démarche que leur reprochait M. Thiers. Quant à lui, il ne l’approuvait pas, pas plus qu’il n’avait approuvé, le mois précédent, leur protestation contre les lois d’exil. Il leur en avait même démontré les inconvénients. Mais, s’il n’avait pas conseillé ces actes, il ne se croyait pas le droit de les juger sévèrement. Il fallait pourtant savoir se mettre à la place des gens. L’exil était devenu odieux aux princes, « aux oncles aussi bien qu'aux neveux ». C’était bien aisé à dire, qu’ils devaient supporter les inconvénients de leur situation, après tout privilégiée. L’argument eût été compréhensible de la part de personnes qui se seraient considérées elles-mêmes comme liées vis-à-vis des membres d’une dynastie royale. Logiquement, les partisans delà branche aînée étaient en droit d’imposer une certaine ligne de conduite au comte de Chambord, parce qu’il pouvait à son tour leur en imposer une. Mais tout autres étaient les relations des libéraux avec les princes d'Orléans.
« Nous avons gardé notre liberté d’action, disait le comte d’Haussonville; il faut trouver simple qu’ils gardent aussi la leur. Ont-ils tort? Ont-ils raison d’agir comme ils font? Je n’en sais rien; l’avenir nous l’apprendra. Mais leur droit est entier... Vous supposez des habiletés, des manœuvres là où il y a surtout beaucoup de malaise, de souflrance... Les uns et les autres cèdent à un mouvement sincère, impétueux, je dirais presque involontaire, quand ils expriment l’envie de rentrer à tout prix en France. »
M. Thiers avait gardé le silence pendant que le comte d’Haussonville s’abandonnait ainsi aux entraînements de son cœur, en présence de M. Nefïtzer, seul témoin de ce débat. Il parut alors regretter sa vivacité.
« J’ai été peut-être un peu vif dans mon langage, dit-il; mais tout ce qui se passe est si gros ! La moindre démarche fausse pourrait faire tant de mal! »
On se sépara en se promettant de se revoir souvent. M. Thiers prévoyait, comme tout le monde, le grand rôle auquel le destinaient les événements. Il s'y préparait et émettait à toute heure le désir de rester en communication constante avec ses amis. Il voulait des témoins qui pourraient témoigner un jour de ses patriotiques efforts. Nul témoignage ne pouvait lui être plus précieux que celui du comte d Haussonville , dont il avait apprécié la sagesse, la franchise, l'esprit de décision, la spontanéité. Il lui disait :
« C’est vous qui écrirez mes Mémoires. »
A la même heure, M. Édouard Bocher était reçu par le ministre de la guerre, comte de Palikao, et s’acquittait de son message. Au vu des lettres des princes qui lui étaient présentées par leur envoyé, le général « fît comme un hond d’effroi en arrière ». Il refusa, lui aussi, de les recevoir, et, quoi que pût lui dire M. Édouard Bocher, il persista dans son relus. Cependant, dans 1 après-midi, un haut fonctionnaire du ministère, que la relation à laquelle nous empruntons ces détails ne nomme pas, vint, autorisé ou non, trouver M. Édouard Bocher.
« Donnez-moi ces lettres, lui dit-il. Je me charge de les faire parvenir à leur adresse. »
Il les emporta. M. Édouard Bocher en avait naturellement gardé des copies. Convaincu de plus en plus que le gouvernement ne répondrait pas ou que, s’il répondait, la réponse serait négative, il était décidé, d’accord avec le comte d’Haussonville et conformément aux instructions des princes, à rendre publiques ces lettres si honorables pour eux. Le lendemain dans la matinée, le comte
LE DUC D’AUMALE
d’Haussonville élait chez M. Edouard Bocher pour régler avec lui les détails do la communication à faire aux amis et aux journaux, quand arriva de Bruxelles une nouvelle lettre signée du prince de Joinville. Elle a sa place dans le récit de ces incidents, si propres à mettre en lumière Tardent patriotisme de ces fils de France qui attendaient, impatients, à la frontière, les armes qu’ils avaient demandées.
« Je dévore les journaux, mon cher monsieur Bocher; ils ne m’apprennent rien de nouveau. On se prépare évidemment, de part et d’autre, pour une lutte suprême. Nous avons encore de grandes ressources, car, après tout, il n’y a que le corps de Mac Mahon hors de service. Celui de Frossard a peu souffert et les autres sont intacts. Il y a en plus la rage de voir l’ennemi sur le territoire. Mais il faut être commandé. Le serons-nous?
« Le bruit de Paris me fait horreur. Je ne comprends rien à la Chambre; je ne comprends pas qu’il se prononce un mot, qu’il se fasse un acte ayant un autre but que de venir en aide aux armées, seul espoir de la France aujourd'hui. Quel que soit le gouvernement actuel, il vaut mieux, tant qu on a chance de résister, que le provisoire, par le seul fait qu’il est organisé. Et si la résistance ne peut se prolonger, c’est lui seul qui doit avoir à subir la loi du vainqueur. Mais tout plutôt que cette alternative.
« Je n’ai reçu aucune réponse à ma demande d’aller servir à l’armée sous l’empereur. J’attends avec une anxiété que vous comprendrez. Je viens de lire que les bourgeois de Wissemhourg ont tiré sur l’ennemi pendant le combat. Les braves gens! Si tout le monde fait de même, si on réussit à mettre Paris en état de défense, si enfin notre brave armée trouve un chef pour la diriger, les eflorts des Allemands viendront s’épuiser au centre
de la France, et ils y trouveront leur Borodino. Rien n’est perdu, et je rêve encore un grand mouvement national par lequel la France rejettera l’ennemi de son sein. Les heures, les minutes sont précieuses, je ne vis plus... »
Cette lettre complétait et commentait éloquemment celles qui étaient depuis la veille entre les mains des ministres. Il convenait d’en donner connaissance aux journaux en même temps que des autres. Le comte d’Haussonville offrit d'aller porter le tout dans les principales rédactions, au Journal de Paris , au Temps, au Siècle et aux Débats. Il devait laisser partout copie des trois demandes. Quant à la dernière lettre du prince de Joinville, il était seulement autorisé à en donner lecture à qui il jugerait bon.
Au Journal de Paris, le directeur, M. Édouard Hervé, se déclara prêt à les publier, quelque danger qu’il pût courir.
« Mais il vaudrait mieux être plusieurs pour risquer cela, observa-t-il. Voulez-vous que nous allions au Temps? »
Au Temps, les choses furent vite arrangées au gré du prince, grâce à M. Nefîtzer. Au Siècle, les rédacteurs politiques étaient absents. C’est à un rédacteur littéraire que le comte d’Haussonville exposa le but de sa visite et laissa les lettres. Aux Débats, ce fut autre chose. Le directeur, Édouard Bertin, remercia le comte d’Haussonville de sa communication. Mais il redoutait d en faire usage avant que d’autres journaux lui eussent donné l’exemple. N’accusait-on pas déjà les Débats d être le moniteur de l’orléanisme?
« Nous les insérerons quand elles auront paru ailleurs, promit-il.
J’y compte bien, répliqua malicieusement le comte
d’Haussonville. Si vous étiez seul à ne les pas donner, il
LE DUC IJ’AUMALE
y aurait là une sorte d’affectation qui pourrait vous compromettre. »
Tous les grands organes de la presse non inféodés au gouvernement se firent un honneur de les publier le même soir, et le lendemain, les Débats , qui paraissaient le matin, s’exécutèrent. Nul journal n’eût osé, quinze jours avant, se faire complice d’une manifestation aussi subversive et partant aussi dangereuse. Mais le régime impérial allait s’effondrant. On parlait presque ouvertement de sa chute prochaine. On ne le redoutait plus.
L'affaire, au surplus, en resta là. Comme M. Édouard Bocher l’avait prévu, le gouvernement s’en tint à la réponse officieuse qu’il avait donnée au reçu du télégramme du prince de Joinville, par l’entremise de l’amiral Touchard. Il n’en restait pas moins à l’actif des d’Orléans qu’à la nouvelle des périls que courait leur pays, ils s’étaient offerts pour concourir à sa défense et servir « sous l’empereur ».
Cet épisode émouvant eut, au surplus, un épilogue qui contribua singulièrement à le répandre. Au Corps législatif, durant la séance du 12 août, tandis que les lettres des princes donnaient lieu aux incidents qui viennent d’être racontés, on remit à M. Estancelin une enveloppe de laquelle il retira une copie de la dépêche du prince de Joinville au ministre de la marine. A ce même moment, l’amiral Rigault de Genouilly était à la tribune.
M. Estancelin s’approcha de M. Tliiers, assis à son banc, et lui communiqua le papier qu’il avait reçu. M. Thiers le lut et le rendit en disant :
« C’est absurde, ça n’a pas le sens commun. Ne vous en mêlez pas. »
Pour toute réponse, M. Estancelin demanda la parole,
LE PROLOGUE DU RETOUR
et s’élançant à la tribune d’où l’amiral descendait au milieu des applaudissements :
« Messieurs, dit-il, les applaudissements par lesquels vous venez d’accueillir les paroles si patriotiques de M. le ministre de la marine me donnent l’espoir que vous vous associerez à l’esprit et aux sentiments de la dépêche suivante, que je viens de recevoir et dont je vais donner connaissance à la Chambre. Elle est adressée au ministre de la marine. »
Et il lut ce télégramme, qui témoignait, dans sa concision, du patriotisme de celui qui l’avait signé. Il n’avait pas encore achevé ni pu lire la signature que des approbations s’élevaient de toutes parts. Alors il prononça le nom du prince de Joinville, qui fut accueilli par des murmures et détermina la plus vive agitation.
« Messieurs, continua l’orateur, des lettres à peu près semblables ont été adressées par les autres princes aux ministres de l’intérieur et de la marine. En conséquence, j’ai l’honneur de déposer la proposition suivante : « La « loi de bannissement contre les princes d’Orléans, votée « le 20 mai 1848 estrapportée. » Et dans le tapage que provoquait ses paroles, il ajouta : « Ce n’est pas une question dynastique, c’est une question civique. » Les protestations redoublaient. De sa place, Gambetta cria : « Ce qui prouve, messieurs, qu’il faut faire une guerre républicaine et civique (1). »
La proposition ne fut pas même mise aux voix. Mais l’effet était produit. Quelques minutes plus tard, dans les couloirs du Palais-Bourbon, M. Thiers apostrophait M. Estancelin :
« Ce que vous venez de faire est insensé. Je le dirai;
(-1) Officiel du 13 août.
LE DUC D’AUMALE
je veux qu’on sache que je ne suis pour rien dans tout cela.
— Je n’ai de conseils à recevoir de personne, répliqua M. Estancelin. Je fais ce qui me convient. »
Quelques jours plus tard, M. Thiers, qui devenait de plus en plus le point de mire et le conseiller du parti libé ral, avouait au comte d’Haussonville que des négociants de Paris d’opinions très diverses étaient venus lui déclarer qu’ils étaient prêts à se battre et à se faire tuer, mais qu’ils ne voulaient pas que ce fût au profit de l’Empire. Ils avaient ajouté qu’ils étaient les uns monarchistes, les autres républicains, mais qu’ils accepteraient la branche d’Orléans si lui-même croyait qu’il fallût faire appel aux princes de cette famille.
« Toute la bourgeoisie de Paris, disaient-ils, est dans ces dispositions. »
Peut-être M. Thiers se trouvait-il sous l’impression de ces démarches, lorsque, dans la seconde quinzaine d'août, il chargea le vicomte d Haussonville de faire à son père une ouverture très inattendue et que ne pouvait laisser prévoir la colère qu’il avait ressentie en apprenant que les princes d’Orléans demandaient à entrer dans l’armée.
« Je n’ai pas approuvé leurs dernières démarches, dit-il. Suivant moi, elles étaient inutiles, et tout ce qui est inutile est nuisible. Mais il serait également fâcheux pour eux de négliger l'occasion favorable qui peut-être se présente aujourd’hui. L’idée d’un gouvernement anonyme est celle qui rallie à présent le plus de monde. Cependant 1 envie de se débarrasser de la dynastie impériale est si grande que, peut-être, à un moment donné, elle fera tourner les yeux du côté des d’Orléans. Il ne faudrait pas qu a ce moment on ne les trouvât pas sous la main. Beaucoup de personnes me parlent d’eux. Une idée
LE UROLOGUE DU RETOUR. 157
m’a traversé que je voudrais leur faire transmettre, mais non point par les complaisants de leur entourage, qui bâtiraient là-dessus des espérances peu raisonnables. Est-ce que le prince de Joinville, le duc d’Aumale, le duc de Chartres, ne pourraient pas lever un corps franc, en prendre le commandement, et venir guerroyer sur les lianes de notre armée? Il n’y a pas un préfet ni un général qui oserait les faire arrêter. Quand ils auraient fait brillamment le coup de fusil, les soldats français finiraient par se dire les uns aux autres : « Vous savez qui « est là, c’est le duc d’Aumale. » Bien entendu, ce n'est pas un conseil positif que je donne. C’est une possibilité que j’entrevois, et, cherchant tout ce qui pourrait utilement être fait pour mon pays, je me crois obligé par conscience d’indiquer les diverses chances de salut qui s’oifrent à mon esprit. Mais ce que je désire surtout, c’est <jue ma pensée ne soit traduite aux princes qu’avec beaucoup de prudence et avec toutes les restrictions dont je l’entoure.
Venant de M. Thiers, la communication avait son importance et son intérêt. Le comte d’Haussonville jugea quelle devait être transmise aux princes. Il s’empressa de la leur faire tenir à Bruxelles, où ils s’étaient établis en permanence pour être plus à portée des nouvelles de Paris et de celles du théâtre de la guerre.
Le conseil qui leur était donné les étonna plus qu il ne les séduisit, non qu’ils le •jugeassent absolument inexécutable, mais parce qu’il les exposait, quoi qu en eût dit M. Thiers, à être mis hors la loi par le gouvernement français et à devenir des artisans de guerre civile en présence de l’ennemi. C’est au grand jour, dans les rangs de l’armée, qu’ils voulaient servir et défendre leur pays. Ils espéraient, d’ailleurs, le faire bientôt, en dépit de tous
les obstacles. La chute du régime impérial devenait de plus en plus probable. Dans leur pensée, l’abrogation des lois d’exil serait la conséquence naturelle de l’événement. Ils pourraient alors rentrer dans leur patrie et remplir leurs devoirs de citoyens et de soldats. Ils restèrent donc dans l’attente, guettant l’occasion propice pour donner suite à leurs desseins.
Pendant ce temps, sur le théâtre de la guerre, se succédaient d’émouvantes péripéties dont le contre-coup se faisait sentir dans Paris, où la population en prenait connaissance, frémissante et exaspérée, au milieu des préparatifs du siège qui, maintenant, semblait inévitable. La capitulation de Sedan, connue dans la capitale le 3 septembre, fit éclater la crise qui, depuis un mois, s’annonçait. La journée du lendemain est une des grandes dates de notre histoire, la date de l’effondrement du régime impérial. Ce même jour, alors que le Corps législatif allait être saisi d’une proposition de déchéance, le comte d’Haussonville étant venu chez M. Thiers, celui-ci, de nouveau, lui parla des princes d’Orléans.
« Que vont-ils faire? lui demanda-t-il.
— Je n’en sais rien, répondit le comte d’Haussonville. Je m imagine que si vous décrétez un gouvernement anonyme, ils viendront aussitôt s’offrir à lui pour combattre l’étranger.
— Cela sera gênant, très gênant! s’écria M. Thiers. Comprenez-moi; au tond, je désire que cela tourne pour eux, mais, pas à présent, pas tout de suite; il faut absolument, pour je ne sais combien de temps, le terrain neutre. »
Le comte d’Haussonville en tomba d’accord avec son interlocuteur. Mais restait pour les princes le droit de faire, comme citoyens, comme Français, comme mili-
taires, ce qu’ils jugeaient être leur devoir, « ou si vous voulez, rectifia-t-il, ce qu’ils pensent être de leur intérêt, quoique je les croie plus portés à se déterminer par le sentiment du devoir qu’en vue de leur intérêt ». Il pensait que M. Thiers n’avait pas de conseil à leur donner et qu’eux-mêmes n’avaient pas à lui en demander.
« Certainement, il importe que vous puissiez dire en toute vérité, à tout le monde, particulièrement au parti avancé, que vous avez été étranger à leur résolution, quelle qu’elle soit. Laissez-les donc faire ce que leur esprit et leur cœur leur dicteront.
— Oui, laissons faire, conclut M. Thiers. Mais je crois que leur retour en ce moment serait très fâcheux. »
On ne saurait contester qu’il fut sincère en tenant ce langage. Ses objections avaient leur source dans des raisons dont sa conduite ultérieure permet de mettre en doute le désintéressement, mais que l’attitude des hommes de désordre qui s’agitaient, à la même heure, dans Paris ne justifiait que trop. Soit qu’il redoutât que le retour des princes d’Orléans ne devînt le prétexte de manifestations dangereuses, soit que, ambitionnant le pouvoir et certain qu’à un jour prochain on le lui offrirait, il craignît de trouver parmi eux un compétiteur, il se prononçait contre leur rentrée avec d autant plus de a ivacite que la situation se présentait de plus en plus confuse et troublée. Mais les princes ne pouvaient se déterminer par des motifs analogues.
Depuis que la guerre avait éclaté, ils ne se tenaient plus. Paris les attirait invinciblement. S’ils avaient dompté jusque-là la tentation d’y venir, elle devenait trop puissante, après la chute du gouvernement impérial, pour qu’il leur fût possible d’y résister plus longtemps, malgré l’opinion contraire de M. Thiers qui leur avait été trans-
mise. Comme ne cessait de le répéter le comte d’Haussonville, ils étaient à bout de résignation. C’était leur rêve « de faire brèche dans la barrière qui les retenait hors de leur pays ». Au mois de juillet, ils avaient protesté contre les lois d’exil; au mois d’août, à l’entrée des Prussiens sur le territoire, ils avaient publiquement offert de venir se battre sous les ordres de l’empereur. Cette double démarche ayant été généralement approuvée, ils étaient conséquents avec eux-mêmes si, de la même manière, par les mêmes raisons, avec bien plus d’opportunité, puisque le péril du pays était devenu plus grand, ils venaient offrir de combattre les Prussiens sous les ordres du gouvernement de la Défense nationale.
Telles étaient leurs dispositions au moment où ils apprenaient la capitulation de Sedan. Durant la journée du 3 septembre, alors que cette sinistre nouvelle venait d’arriver à Bruxelles et qu’on n’en connaissait que ce qu’en disaient les premières dépêches, le duc d’Aumale, le prince de Joinville et le duc de Chartres, qui résidaient à Y Hôtel de Flandre étaient réunis vers la fin de l’aprèsmidi dans une chambre de leur appartement au premier étage Parla croisée ouverte, le prince de Joinville regardait au dehors, causant avec M. Auguste Laugel (1), secrétaire de son frère, quand son regard fut attiré par deux
(1) M. Auguste Laugel, après avoir longtemps rempli auprès du duc d'Aumale, en quelque sorte en ami plus encore qu’en subordonné, des fonctions de confiance, les délaissa pour des motifs tirés de ses convenances personnelles. Mais le prince résidant alors en France, les relations ne se ralentirent pas, et leur caractère, si batteur pour M. Laugel, ne fut pas altéré. Elles restèrent ce qu’elles avaient été pendant tant d’années. On peut donc affirmer que nul n a pu mieux que lui connaître le prince qui l’aimait pour son grand dévouement, son tact, sa discrétion, et aussi pour sa science et son talent littéraire. Son nom figure parmi ceux des exécuteurs testamentaires du duc d’Aumale.
piétons qui traversaient la place, avec l’air fatigué de voyageurs qui viennent de faire une longue route.
« Je reconnais l’un d’eux, dit-il. C’est M. Antonin Proust, un journaliste français. On me l’a présenté à Spa, voici quinze jours.
— L’autre est M. Jules Claretie, reprit M. Laugel.
— Appelez-les donc, reprit le prince de Joinville. Peutêtre arrivent-ils de Sedan et par eux aurons-nous des nouvelles. »
M. Laugel se précipita, tète nue sur la place, et rejoignit les deux Français. Ils avaient débarqué ensemble à Bruxelles, revenant, l’un, M. Antonin Proust, de Bouillon, l’autre, M. Jules Claretie, de Sedan. Ils se rendaient à Y Hôtel de Bellevue , où leur logement était retenu, pressés de secouer la poussière de leur voyage afin d’aller dîner ensuite chez Victor Hugo. L’illustre poète habitait encore Bruxelles et y attendait l’écroulement déjà prévu de l’Empire pour rentrer en France.
En apprenant que trois princes d’Orléans étaient à Bruxelles et désiraient s’entretenir avec eux, MM. Jules Claretie et Antonin Proust s’empressèrent de se rendre à cet appel. Ils suivirent M. Laugel, qui les conduisit dans la chambre qu'il venait de quitter et où ils étaient attendus. Interrogés par le duc d’Aumale, après que les présentations eurent été faites, ils racontèrent ce qu’ils avaient vu et entendu. Le prince de Joinville et le duc de Chartres se tenaient assis, l’oreille attentive. Le duc d’Aumale, debout, accoudé à la cheminée, écoutait, grave, nerveux, l’œil assombri. M. Jules Claretie ayant dit qu’on avait emporté sous ses yeux le général Margueritte, le prince, par deux fois, murmura : « Mon pauvre Margueritte! mon pauvre Margueritte! »
Puis il interrogea aussi, comme s’il eût voulu se con-
dl
LE DUC D’AUMALE
vaincre que ce n’était pas l’armée qu’il fallait accuser, mais le gouvernement, dont la négligence, l’impéritie, l’imprévoyance avaient laissé venir cette guerre sans l’avoir préparée et qui, par des plans conçus a la hâte, sous l’empire de préoccupations dynastiques, venait d’imposer à la France la honte du plus humiliant revers.
Quand ses deux interlocuteurs eurent épuisé ce qu’ils avaient à dire, le duc d’Aumale prit la parole. Les mains dans ses poches, arpentant la chambre, il parlait maintenant des ressources qui pouvaient rester encore à la patrie après ce désastre. Il en parlait en homme qui a fait une étude approfondie du théâtre de la guerre, des forces de l’ennemi, des effectifs mobilisés ou mobilisables qu’on pouvait lui opposer, de leur valeur, de celle des chefs, des approvisionnements, en un mot, des moyens d’action que le vaincu avait encore à déployer contre le vainqueur. Les campagnes de la Révolution, citées en passant, lui fournissaient des exemples. Il considérait que tous les efforts de la défense devaient se concentrer sur Paris. Quant aux généraux à mettre à la tête des troupes, il en était peu qui lui inspirassent confiance. Cependant, il nomma Ladinirault, dont il avait apprécié les mérites en Algérie. Il ne connaissait pas Trochu, ou le connaissait peu. Il ne s’en souvenait que pour l’avoir vu jadis dans l’état-major du maréchal Bugeaud.
Il s’expliquait ainsi sur tout et sur tous avec une compétence, une science militaire, une clairvoyance dont ses auditeurs restèrent profondément impressionnés. Il récriminait peu sur le passé. Il semblait ne songer qu’aux périls du lendemain. Il n’y eut dans ses propos aucune allusion au désir qu’on pouvait logiquement lui supposer, ainsi qu’à son frère et à son neveu, d’obtenir un commandement, de jouer un rôle. Il ne pensait ni à lui, ni à eux;
il ne pensait qu’à la France. Ses interlocuteurs ayant donné à entendre, d’après des nouvelles qu ils venaient de recevoir, qu’une révolution était imminente à Paris, que peut-être elle était accomplie déjà, les princes ne sourcillèrent pas et ne trahirent ni d’un mot, ni d’un geste, qu’ils attendaient ce moment pour se diriger vers Paris (1).
Le duc d’Aumale reprit ensuite :
« Comment durant tant d’années le peuple Français a-t-il pu supporter l’empire? Un peuple qui a fait 89, qui a fait 92, qui a fait 1830! » Et sans altération ni défaillance dans la voix, il acheva : « qui a fait 1848. »
Quant au duc de Chartres, qu’avait excité cet entretien, il ramena les visiteurs jusque sur la place devant la statue de Godefroy de Bouillon, et là, au moment de se séparer d’eux, il dit :
« Moi, je veux me battre. Je ne suis pas un prétendant, je suis Français; je suis soldat; je veux me battre (2). »
Ainsi leur parti était déjà pris. Lorsque arriva, le lendemain, la nouvelle de la chute de l’Empire, encore qu’ils n’eussent pas souhaité cette révolution en présence de l’ennemi, ils se tenaient prêts à partir. L’heure qu’ils prévoyaient et attendaient sonnait enfin. La France maintenant s’ouvrait devant eux; il eût été au-dessus de leurs forces de renoncer à y entrer.
Leur décision, M. Thiers la prévoyait et s’en inquiétait. Le 5 septembre, à une réunion qui eut lieu chez lui et à laquelle assistait le comte d’Haussonville, ses préoccupations se trahirent une fois de plus et de nouveau donnèrent lieu à une scène d’une extrême vivacité. Quel-
(1) Récits de MM. Jules Claretie et Antonin Proust.
(2) Récit de M. Jules Claretie.
LE DUC D’AUMALE
qu'un ayant demandé s'il y avait des nouvelles de Londres, si les princes songeaient à se montrer en France, et ayant observé que « ce serait bien le moment », M. Tbiers, en entendant leur nom, ne put se maîtriser :
« Quoi ! ils penseraient à venir à cette heure? fit-il. Mais ce serait absurde, ce serait coupable. C’est nous jeter en plein dans la guerre civile. Mon Dieu! tout cela finira probablement par eux, je le prévois et je le souhaite. Mais, actuellement, il faut se rallier au gouvernement de la République, et non lui créer des embarras. Voyez l’effet de la présence des d’Orléans à Paris : les légitimistes deviendront ombrageux; les républicains crieront à la trahison du Comité de la Défense nationale, et les cinquante mille faubouriens s’apprêteront à tirer sur les partisans des princes au lieu de tirer sur les Prussiens du haut des remparts. »
Il s’échauffait et s’exaltait. Il y avait là, indépendamment du comte d’Haussonville, des hommes considérables, ses amis, ses familiers : Odilon Barrot, Nefftzer, Chambolle, Daulnoy, gendre de M. Asseline secrétaire des commandements du comte de Paris. Il les interpellait, et si, tandis qu’il parlait, entraient de nouveaux venus, il recommençait pour eux son discours, les dévisageant, s’adressant à eux, quémandant leur approbation. Ah! l’on parlait de la venue des princes! Il ne voulait pas de surprises ni d’ambiguïté de conduite. Il fallait convoquer sur-le-champ Rémusat, Bocher, Piscatory, Roger. Il entendait s’expliquer devant eux comme il s’expliquerait devant le public... Il dirait tout haut ce qu’il pensait de cette démarche des princes (1).
(1) « Je dirai à tout le inonde, je veux qu’on le sache », étaient des mots qu’il répétait sans cesse. Dans la matinée du 4 septembre, le duc de Broglie, qui entretenait encore avec lui des relations de
LE PROLOGUE DU RETOUR
« S’ils poursuivent, dans les circonstances où nous sommes, un but égoïste, j’en penserai et j’en dirai ce que je pense et ce que je dis des Bonaparte. Comment! je me serai exténué à parer au jour le jour au danger d’une affreuse situation, j’aurai usé mes forces à préserver notre pays des dernières calamités, et l’on viendra me jeter de pareils bâtons dans les jambes! On ne le fera point sans que je proteste. N’ai-je pas raison, monsieur Barrot, cent fois raison? »
Interpellant ensuite M. Daulnoy, qu’il savait en relations constantes avec les princes, il reprit :
« Entendez bien, monsieur, ce que je viens de dire, et faites-le savoir à qui de droit. »
M. Daulnoy ayant timidement hasardé quelques observations, ce fut de la part de M. Tbiers une nouvelle explosion de colère accompagnée de gestes de désespoir.
confiance, vint lui dire combien il regrettait de voir quelques-uns de leurs amis pousser en ce moment à la chute de l’Empire. 11 considérait qu’une révolution en de telles circonstances n’aurait rien de très digne, ne nous grandirait pas aux yeux de l’Europe, et que mieux vaudrait l’éviter.
M. Thiers déclara que tel était son avis, et qu'il comptait bien monter à la tribune pour tenter de conjurer un tel dénouement.
« Venez à la Chambre aujourd’hui, ajouta-t-il, et vous verrez que je pense comme vous, »
La Chambre fut envahie le même jour, la déchéance du gouvernement prononcée. Le duc de Broglie revit M. Thiers le lendemain. Loin d’entendre le même langage que la veille, il n’eut à enregistrer que la joyeuse satisfaction qu’éprouvait le futur président de la République. 11 se félicitait du changement de régime. C’est alors que le nom des princes d’Orléans ayant été prononcé, M. Thiers s’emporta et revint à sa locution favorite :
« Je réunirai mes amis; je dirai devant eux ce que je pense de la conduite des princes... Il faut qu’on le sache. » En même temps, il se tournait vers le duc de Broglie, et, se rappelant ses classiques, il lui dit : « ... Vous y serez, ma fille! *
M. de Broglie se retira, et, quelques instants après, eut lieu la scène avec MM. d’Haussonville, Barrot, Neftzer, etc. — Récit du duc de Broglie.
106 LE DUC D’AUMALE
Personne ne soufflait mot. Alors le comte d'Haussonville essaya de mettre un terme à cette virulente sortie. Il convint que les raisons qu’avait développées M. Thiers étaient graves. Venant do lui, en un tel moment, elles devaient peser d'un grand poids sur les déterminations des princes. Il se pouvait cependant qu'ils se crussent obligés à ne pas s’y conformer. Et le comte d’Haussonville reproduisit en leur faveur l’argumentation qu'il avait déjà fait valoir dans ses précédents entretiens avec M. Thiers.
« Vous ne voulez voir que l’effet politique de leur démarche, ses inconvénients , ses dangers, que je ne méconnais pas, quoique peut-être vous les exagériez un peu. Mais considérez aussi les motifs qui poussent les princes. Ils sont moins égoïstes, moins personnels, moins politiques, beaucoup plus sincères que vous ne pensez... Vous avez connu leur père, le roi Louis-Philippe, quand il était déjà âgé, devenu un peu sceptique. Songez à ce qu’il était à vingt ans, aux jours de Jemmapes et de Fleuras. Souvenez-vous du duc d’Orléans, des termes de son testament. Rappelez-vous aussi la duchesse d’Orléans. Les pères et les fils sont éminemment Français, Français jusqu’au bout des ongles. On se bat pour repousser l'ennemi. A toute force, ils veulent en être, comme nous le voudrions tous si nous avions leur position et leur âge. C’est, leur droit, c’est presque leur devoir. »
Mais vainement le comte d'Haussonville s’évertuait à convaincre M. Thiers, à lui faire partager son opinion. Il prê chait dans le désert. Comme il émettait l’idée que très vraisemblablement, au moment où il parlait, les princes étaient en route pour Paris, M. Thiers se récria. Il ne voulait pas admettre qu'ils pussent arriver d’un
LE PROLOGUE DU RETOUR
moment à l’autre, comme le supposait le comte d’Haussonville. Alors celui-ci suggéra l'idée d’envoyer au-devant d’eux, en Belgique, quelqu’un de leurs amis, un homme sûr, qui leur ferait connaître la manière de voir de M. Thiers. Il désigna même le comte de Jarnac, M. Daulnoy et M. Pougny, comme éminemment propres à cette mission de confiance. M. Thiers accepta la proposition, et, finalement, il fut décidé que deux de ces messieurs partiraient aussitôt, afin d’arrêter en chemin les trois princes, dont l'arrivée à Paris lui semblait si dangereuse.
Le comte d'Haussonville, dont le journal nous a permis de reconstituer le récit de ces curieux incidents, raconte que le même soir, s’étant couché tôt, il dormait, lorsque, à onze heures, M. Édouard Bocher se fit annoncer chez lui et, entrant dans sa chambre, le réveilla en lui disant :
« Ils sont ici! »
Et après lui avoir donné cette nouvelle, il ajouta :
« Réfléchissez à ce qu’il serait bon pour eux de faire ou d’écrire. Je viendrai vous chercher demain de bonne heure. Ils désirent vous voir. »