CHAPITRE Y
LA PATRIE ENTREVUE
De Bruxelles à Paris. — Arrivée des princes d’Orléans. — - Le duc d’Aumale et le comte d’Haussonville. — Visite à Jules Favre et à Trochu. — Le préfet de police. — Patriotique résolution des princes. — Iis exigent des passeports. — Promenade nocturne du duc de Chartres. — Mauvaise humeur de M Thiers. — Le prince de Joinville à l’armée. — L’épopée de Robert le Fort — Un mot du duc d’Aumale. — Le général Bourbaki à Londres — Opinion du duc d’Aumale sur Bazaine.
Le duc d’Aumale, le prince de Joinville et le duc de Chartres avaient quitté Bruxelles dans la matinée du 5 septembre pour se rendre à Paris. M. Auguste Laugel les accompagnait; c’est chez lui qu ils devaient prendre domicile en arrivant. Leur départ réalisait les prévisions du comte d’Haussonville. En apprenant la chute du gouvernement impérial, ils avaient entrevu sur l’heure le devoir que leur imposait cet événement. Soucieux de tout tenter pour l’accomplir, considérant que les lois d’exil disparaissaient avec le régime qui les avait décrétées, ils s’étaient mis en route sans même se préoccuper de savoir comment ils seraient accueillis.
Dans le train qui les ramenait en France se trouvait un autre exilé, Victor Hugo. Lui aussi retournait à Paris, après avoir, durant dix-huit ans, vécu proscrit. Sa famille était avec lui. MM. Jules Claretie et Antonin
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Proust avaient pris place dans le compartiment qu’il occupait (1). Il ne semble pas qu’il ait été ému ni surpris que ces fils de roi osassent reprendre le chemin de leur pays au moment où l'insurrection venait d'y proclamer la République. Il n'ignorait pas avec quelle douloureuse impatience ils supportaient l'exil. Outre qu’il pouvait juger de leurs sentiments par les siens, peu de temps avant, allant de Guernesey à Ostende, il avait rencontré sur le navire le prince de Joinville. Le prince s’était présenté à lui et n'avait pas caché de quel ardent désir de revenir dans sa patrie il était obsédé (2).
Victor Hugo ne témoigna donc d’aucune surprise en apprenant que les fils et le petit-fils de Louis-Philippe voyageaient dans le même train que lui. En revanche, il y trouva prétexte pour parler aux personnes qui l’entouraient de ses anciennes relations avec la famille d’Orléans, quand il était pair de France, de ses rencontres en Angleterre avec le duc d’Aumale, de la bonté de la reine Marie-Amélie, de l’accueil qu’elle lui faisait et du plaisir qu’elle semblait prendre à lui prouver, en lui récitant ses vers, qu’elle les savait par cœur, attention délicate et flatteuse dont il ressentait encore un certain orgueil.
(d) Je n’ai pu tirer au clair la question de savoir si les princes connurent cette circonstance. Il y a contradiction entre les souvenirs auxquels j'ai recouru pour m’en assurer. D’après certains de ces souvenirs, le train qui ramenait les princes à Paris n’était pas celui qui ramena Victor Hugo. J’ai adopté la version contraire, certifiée par MM. Jules Claretie et Antonin Proust, parce qu’elle m’a paru s’appuyer sur une certitude absolue.
(2) Victor Hugo racontait que, durant la traversée, comme on passait en vue des côtes de France, le prince de Joinville s écria :
« Oh! j’espère bien remettre un jour le pied sur ce sol sacré.
— Le pied, oui, monseigneur, mais pas la main », aurait répliqué Victor Hugo.
Je suis tenté de croire que l’illustre poète se vantait. Pareil mot au prince de Joinville, après la noble conduite qu’avaient tenue, en 1848, le duc d’Aumale et lui, n’eût été qu’une impertinence.
LE DUC D’AUMALE
A la station de Landrecies attendaient quelques centaines de soldats, hâves, fatigués, les vêtements poudreux et en désordre. Ils appartenaient au corps du général Yinoy et rentraient en hâte à Paris. Le duc d’Aumale, le prince de Joinville et le duc de Chartres eurent le cœur serré en relevant à divers traits le découragement de ces hommes accablés et démoralisés. Ils semblaient mûrs pour d’autres défaites. Les wagons dans lesquels ils étaient montés furent attachés au train qui ramenait les princes et Victor Hugo.
Vers la fin de l’après-midi, les princes arrivaient chez M. Auguste Laugel, rue de la Ville-l’Évêque, mandaient aussitôt M. Édouard Bocher et le chargeaient d’inviter le comte d’Haussonville à se rendre auprès d’eux. Le prince de Joinville était allé s’installer chez un ecclésiastique de ses amis. Le duc d’Aumale et le duc de Chartres passèrent la soirée et la nuit chez M. Laugel, renonçant à la joie de se promener dans Paris, de peur d’ètre reconnus et de devenir pour le gouvernement de la Défense nationale un embarras ou un danger, poussant le scrupule jusqu’à s’abstenir d’aller serrer la main à leurs plus intimes amis (1).
Le 6 septembre, dès le matin, le comte d’Haussonville, conduit par M. Édouard Bocher, vint les trouver. Il y eut beaucoup d’émotion de part et d’autre. Combien poignantes et douloureuses pour des cœurs de patriotes les circonstances en lesquelles on se retrouvait! On s’embrassa; d’amicales poignées de main furent échangées. Puis, de ce ton résolu que connaissaient bien ses
(1) Je continue à suivre, pour le récit de ce premier séjour des princes à Paris, la relation manuscrite du comte d’Haussonville, complétée par les renseignements que m'ont fournis M. Estancelin et le comte de Kératry, qui était alors préfet de police.
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compagnons d’Afrique et qui caractérisait sa parole, où si volontiers il mettait des images, le duc d’Aumale dit :
« Eh bien ! vous le voyez, d’Haussonville, nous avons rallié au canon. Voici ce que nous nous proposons de faire. Nous voudrions, si cela vous convient, que vous alliez chez le général Trochu et chez Jules Favre leur dire de notre part que nous sommes arrivés cette nuit à Paris. Vous expliquerez que nous y sommes uniquement comme Français, comme militaires, qui viennent se battre contre l’ennemi commun. Nous avons, il y a quatre mois, réclamé devant le Corps législatif contre les lois d’exil que nous regardons, d’ailleurs, aujourd’hui, comme virtuellement abrogées. Plus tard, quand le pays a été mis en péril par les premiers désastres de nos armées, nous avons demandé à servir, en qualité de soldats, sous le gouvernement de l’empereur. Aujourd'hui que les destinées de la France sont bien autrement compromises, nous sommes conséquents avec nous-mêmes en demandant à servir sous la République. Si nos services sont acceptés, si l’on vous demande où et comment nous voulons être employés, vous répondrez que les postes les plus périlleux sont ceux qui nous conviendraient le mieux. Nous souhaitons que nos services soient acceptés comme nous les offrons, c’est-à-dire simplement et sans arrière-pensée. »
Cette déclaration si précise une fois faite, le duc d’Aumale avoua que le prince de Joinville, le duc de Chartres et lui ne se dissimulaient pas que leur présence en France, à Paris surtout, pouvait être considérée comme un danger. De cela, le gouvernement seul était juge. A lui de décider. Quant à eux, ils continueraient à observer la plus stricte réserve jusqu’à ce qu’ils eussent reçu sa réponse. Si, par des motifs tirés du salut public, il leur
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demandait de repartir, ils repartiraient, mais « par la grande porte », à visage découvert, n’ayant pas à cacher pourquoi ils étaient venus ni pourquoi ils se retiraient.
« Approuvez-vous? » demanda le duc d’Aumale en finissant.
Le comte d’Haussonville avait dans sa poche deux projets de lettre préparés par lui durant la nuit, et qu’il comptait soumettre aux princes. Par l'une, ils offraient leurs services pour la durée de la guerre, avec promesse, si on la leur demandait, de retourner en exil quand la France serait délivrée de l’étranger; par l’autre, écrite en prévision d’un refus, ils prenaient acte de leur offre et de la réponse. Mais, en écoutant le duc d’Aumale, le comte d’Haussonville s’était dit qu’il valait mieux parler qu’écrire. Il renonça donc à montrer ses lettres et se rallia à la marche que proposait le prince.
Il fut alors convenu qu’il accompagnerait chez le général Trochu et chez Jules Favre, à titre de témoin, M. Édouard Bocher, lequel porterait la parole. 11 pensait seulement qu il fallait voir Jules Favre avant de voir Trochu. Le général serait plus à son aise pour recevoir la communication des princes, si on pouvait lui dire qu’elle avait été déjà faite à son collègue. Le comte de Kératry, préfet de police, et le général Le Flô, ministre de la guerre, tous deux vieux partisans des d’Orléans, devaient également être avertis de leur retour. M. Édouard Bocher se chargea de les aller trouver pendant que le comte d’Haussonville s’acquitterait du même message auprès de M. Thiers.
Vers onze heures, les deux envoyés des princes se présentaient au ministère des affaires étrangères, où résidait Jules Favre. Ils ne le rencontrèrent pas. Il était à l’Hôtel de ville. Dans le tumulte qui y régnait, ils eussent vaine-
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ment cherché à causer un peu librement avec lui. On les engagea à revenir à deux heures, ce qu’ils firent. En attendant d’être reçus, ils virent défiler successivement « une petite dame élégante et rieuse ; le frère de M. Édouard Bocher, ancien colonel du 2e zouaves, aujourd’hui général; M. Pascal Duprat, des avocats, des journalistes ». On les introduisit à leur tour.
L’accueil de Jules Favre fut très cordial. Mais, dès les premiers mots de M. Edouard Bocher, et quoiqu’il s’efforçât de faire digne contenance, il fut visiblement troublé. A coup sûr, il n’était encore prévenu de rien.
« Votre démarche me surprend, dit-il. J’étais loin de me douter que tel fût l’objet de votre visite. Mais elle me touche autant qu’elle me surprend. Je n’ai pas l’honneur de connaître personnellement les princes d’Orléans. Je connais seulement la dignité de leur caractère, l’élévation de leurs sentiments, et je sais qu’ils sont capables de tout ce que peut inspirer le dévouement le plus sincère et le plus désintéressé aux intérêts de leur pays. C’est à ce dévouement que je fais appel, car je n’entends pas invoquer les lois d’exception que j’ai condamnées (1) et que je considère, avec les princes, comme abrogées. »
En résumé, tout en faisant remarquer qu’il n’exprimait qu’une opinion personnelle et qu’il devait réserver celle du gouvernement qui connaîtrait le même soir la communication des princes, Jules Favre déclara nettement que leur demande ne lui semblait pas pouvoir être admise . Ils ne voulaient pas, disaient-ils , embarrasser le gouverment, mais l’aider, servir leur pays. Eh bien, quelles que fussent leurs intentions, ils ne feraient que lui nuire en aggravant les difficultés au milieu desquelles il se débat-
(1) Le 2 juillet, au Corps législatif, il avait parlé et voté en faveur de l’abrogation de ces lois.
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tait. S’il autorisait leur présence, s’il acceptait leur concours, il s’exposerait à voir, dès le lendemain, une notable partie de la garde nationale, dont l’affection leur était acquise, essayer de les conduire à l’Hôtel de ville.
« Quelle sera notre destinée? soupira Jules Favre. Pour combien de temps sommes-nous au pouvoir? Je l’ignore. Mais ce dont je vous réponds, c’est que, si je sors vivant d’ici, je serai le premier à faire publiquement connaître la démarche des princes et à rendre un juste hommage à leur noble patriotisme. »
Les choses, encore qu’elles demeurassent officiellement en suspens, aboutissaient donc en réalité au dénouement que le duc d’Aumale avait prévu. La présence des princes à Paris était considérée comme dangereuse. On leur demandait de s’éloigner, et, puisqu’ils avaient résolu de le faire, le cas échéant, il n’y avait plus qu’à tirer, dans leur intérêt, de la situation qu’ils étaient contraints de subir tout le parti qu’elle comportait. Cette préoccupation dicta les paroles qu adressa le comte d’Haussonville à Jules Favre en prenant congé de lui. Après lui avoir nommé les trois princes qui étaient venus à Paris, il dit :
« Ils n’ont pas voulu s’adresser par écrit au gouvernement, pour lui épargner l’embarras de leur faire une réponse écrite. Ils ont préféré agir avec lui « de gentle- « men à gentlemen », comme on dit en Angleterre, et s’en rapporter uniquement aux personnes mêlées à cette affaire pour garder un exact souvenir de la façon dont les choses se sont passées. »
Il est bien difficile, en lisant ces détails, de ne pas se demander s il n’y avait pas, de la part des princes, en cette circonstance, excès de correction et de délicatesse. Une question vient tout naturellement à l’esprit. Que
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serait-il arrivé si, au lieu de révéler au gouvernement leur présence à Paris en y débarquant , ou soupçonnant qu'il en avait connaissance, ils avaient vécu cachés, tout en le faisant sonder officieusement sur ses intentions et tout en préparant l’opinion, par les journaux qui leur étaient acquis, à l'éventualité de leur retour? Ils eussent pu attendre ainsi, en restant cachés, l’approche des Allemands et la fermeture des portes de la capitale.
Quelles eussent été les conséquences d'une telle conduite? Eût-on osé les arrêter et les garder prisonniers pendant la durée du siège (1)? Eût-il été possible de ne pas utiliser leurs services; et les Parisiens, au fur et à mesure qu’à la faveur des péripéties militaires qui se déroulaient sous leurs yeux ils se décourageaient, dénonçaient la mollesse et l’incapacité du général Trochu et de ses collègues, auraient-ils pu ne pas se souvenir qu’ils avaient sous la main, dans les murs de Paris, trois princes patriotes et braves, dont l’un, le duc d’Aumale, en des circonstances mémorables, avait révélé les plus brillantes qualités de l’homme de guerre? N’eussent-ils pas exigé qu’on lui confiât un commandement?
Mais, pour envisager froidement ces perspectives et les affronter, pour jouer cette partie, il eût fallu être un prétendant et un ambitieux, 1 aîné et le chef de la maison de France; il eût fallu le tempérament de Henri IV, sa volonté de conquérir son trône à tout prix, la conviction que la
(d) Le 15 septembre, le préfet du Doubs télégraphia à Paris qu’on annonçait la présence du comte de Chambord dans son département et demanda des ordres. Le préfet de police fut chargé de lui répondre, et le fit en ces termes : « Faire conduire hors frontière comte de Chambord. Employez très bons procédés, si aucun mouvement légitimiste. Si menées que vous me signalez, pas de faiblesse. — Kératry.
-15 septembre, minuit. » On ne saurait dire cependant : Ab uno
tlisce omnes, puisqu’il eût été impossible de faire sortir les princes de Paris assiégé.
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monarchie était la condition rigoureusement nécessaire du bonheur des Français, cette absence de scrupules qui caractérisa le Béarnais et le rendit, à travers toutes les horreurs de la guerre civile, le vainqueur des factions qui se disputaient le pouvoir avec la complicité de l’étranger. Telle eût été peut-être la conduite du duc d’Orléans, que son père avait élevé pour régner. Ce ne pouvait être celle de ses frères, qui avaient été élevés « en cadets » et dressés à obéir. Ce qui les dominait quand ils offraient à leur pays le secours de leurs bras, c’était, encore qu'ils brûlassent du désir de combattre, la crainte d’y porter la discorde. Comme en 1848, il suffit, en 1870, d’un simple appel à leur patriotisme pour les décider à repartir, quoi qu’il leur en coûtât.
En quittant Jules Favre, leurs deux envoyés s’étaient rendus chez le gouverneur de Paris. Ils se firent annoncer chez Mme Trochu, que le comte d'Haussonville connaissait. C’est là (jue le général vint les trouver. Averti que ce qu’il allait apprendre était déjà connu de Jules Favre, il écouta la communication de M. Édouard Bocher, qui lui fit part, en finissant, de la réponse du ministre des affaires étrangères.
« Quant à la première partie de cette réponse, répliqua le général, ai-je besoin de vous dire que j’apprécie, comme Jules Favre, la démarche des princes? Quant à la décision à prendre, permettez que je réserve aussi l’opinion du gouvernement que je préside. Comme Jules Favre, je soupçonne ce qu’elle sera. Elle ressort nécessairement de la situation. Nous marchons sur le bord des abîmes avec grand risque d’y tomber. Ce qui pourrait arriver de plus fatal, ce serait de nous diviser en présence de l’ennemi et de nous tirer des coups de fusil entre nous dans Paris, au lieu de n’en tirer que sur les Prussiens. »
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11 n avait rien à ajouter relativement aux princes. Changeant de sujet, il mit alors l’entretien sur sa situation personnelle, sur les raisons qui l’avaient déterminé à occuper le poste qu’il occupait, sur les fautes qu’il n avait pu empêcher, sur celles qu il espérait prévenir.
A sa porte, le comte d’Haussonville et M. Édouard Bocher se séparèrent. Le premier allait chez M. Thiers, le second chez le général Le Flô, ministre de la guerre, et chez le comte de Kératry, préfet de police. M. Thiers étant absent, le comte d'Haussonville chargea une personne de sa famille de 1 avertir de la présence des princes d'Orléans dans Paris. A la même heure, le général Le Flô recevait une communication identique de M. Édouard Bocher. Le préfet de police, que vit ensuite l’envoyé des princes, s’exprima avec effusion en ce qui concernait leurs personnes, mais avec la plus grande netteté quant à la conduite qu’ils devaient tenir. « Il fut prodigieusement troublé en apprenant leur venue à Paris, car il n’en savait pas le premier mot. » C'était pour le gouvernement, dit-il, et en particulier pour lui, le plus terrible des embarras.
« Vous ne vous figurez pas quelle est ma position. AP rès tout, si je suis ici, c'est pour les princes, ils doivent bien l’avoir deviné. Déjà je suis dénoncé comme un orléaniste par un tas d’écervelés. Demain, je vais passer pour un traître et je serai impuissant à servir les princes, le moment venu. Mieux que personne je sais sur quel terrain dangereux nous marchons. C’est pourquoi je vais plus loin que Jules Favre. J’ose supplier les princes, dans notre intérêt, dans le leur, de partir dès aujourd’hui. Dites-leur de ma part qu’il faut qu’ils m’autorisent à affirmer, à la réunion du Comité de la Défense nationale qui aura lieu ce soir, que, sur mes instances et
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sans attendre une décision officielle qui, je vous l’assure, ne saurait être douteuse, ils ont déjà quitté Paris. Pour vous, pour moi, pour eux, c’est de la dernière imporportance. Délivré de l’effroi de leur présence et de leur apparition immédiate, le Comité de Défense sera peutêtre plus porté à considérer les lois d’exil comme abrogées. »
Le comte de Kératry insista encore pour qu’au lieu de retourner en Belgique les princes se rendissent en Angleterre (1). Ils ôteraient ainsi tout prétexte aux agitations qu'il redoutait. Rien, d’ailleurs, ne serait compromis par leur départ immédiat. Si, par impossible, leurs offres étaient acceptées, on le leur télégraphierait à Calais, où ils pourraient passer la nuit. Us reviendraient alors à Paris, et publiquement, cette fois.
« Par grâce, dit pour conclure le comte de Kératry, obtenez cela d’eux. Personnellement, je leur en serai profondément reconnaissant, et le Comité de la Défense nationale demeurera leur obligé. »
Très perplexe à la suite de la communication qu’il venait de recevoir, le préfet de police courut chez le ministre de l’intérieur, Gambetta, et lui raconta la visite de M. Édouard Bocher. Au même instant arrivait un message de Jules Favre avisant officiellement son col-
(1) Déposition du comte de Kératry devant la Commission d’enquète sur les événements du -l septembre, nommée par l’Assemblée nationale de Versailles. Dans cette déposition, l’ancien préfet fut très sobre de détails et s’attacha surtout à mettre en lumière la patriotique abnégation des princes : « Je réclamai de leur patriotisme le sacrilice de repasser le détroit. A deux heures du matin, ils abordaient en Angleterre, lis étaient partis le cœur déchiré, mais la tète haute, et ils avaient tenu à ce que je leur signasse des passeports portant leurs véritables noms. » On ne saurait trop mettre en lumière ce qu'eut d’honorable et de délicat, durant cette journée du 6 septembre, la conduite du comte de Kératry.
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lègue delà présence des princes d’Orléans dans Paris.
« Qu’on les arrête et qu’on les reconduise à la frontière ! » s’écria Gambetta.
Le comte de Kératry essaya de prévenir les ell’ets de cet ordre. Il rappela que, sous l’Empire, presque toute l’opposition avait voté contre les lois d’exil, qu’une mesure de violence serait maintenant comme un désaveu de ce vote. Après tout, les princes étaient venus uniquement en soldats de la France, et l’absence du comte de Paris enlevait à leur démarche tout caractère politique. Généreux par nature et très ébranlé par ces observations, Gambetta dit alors :
« Allons chez Trochu. »
Au seuil de l’ancien ministère des finances, devenu la résidence du gouverneur, ils rencontrèrent Ernest Picard, qui se joignit à eux. Le général Trochu, déjà mis au courant par la visite qu’il avait reçue dans la matinée, fit le plus grand éloge des princes, parla de sa « vénération » pour le duc d’Aumale, des campagnes d’Afrique, et... « conclut soudain à la nécessité de faire reprendre aux princes sans délai le chemin de l’exil, ne répondant plus de la sûreté de Paris si cette mesure était différée » .
Ernest Picard exprima alors l’idée qu’on pourrait leur donner un service sur la frontière (1). Gambetta insinua
(1) Ernest Picard avait maintes fois manifesté pour les princes d’Orléans des sentiments sympathiques, et entrevu, vers la fin de l’Empire, la possibilité d’une restauration royaliste avec l’un d’eux. Nous tenons du comte de Kératry que, peu de jours après le débat du 2 juillet 1870 sur les pétitions réclamant l’abrogation des lois d’exil, eut lieu, chez Jules, Favre, une conférence à laquelle assistaient Jules Ferry et Ernest Picard, et où fut envisagée l’éventualité d’un retour de l’orléanisme remplaçant l’Empire. Jules Favre déclara que, pour sa part, il ne s’y opposerait pas, mais qu’on ne trouverait pas en lui un second La Fayette. Ernest Picard fut très net et accepta par avance cette restauration possible. M. Thiers n’avait pas été convoqué à la réunion, tant on le savait mal disposé pour les
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qu’il y aurait [peut-être moyen de confier au prince de Joinville un secteur avec ses marins de la Belle Poule.
« Tous les secteurs sont pourvus, dit froidement Trochu.
— Alors, reprit Gambetta, pourquoi ne les enverrait-on pas servir en Algérie? C’est bien leur terrain. »
Le visage du général trahit une irritation assez vive :
« Vous voulez donc refaire une armée de princes? demanda-t-il. » Il y eut un silence auquel il coupa court en insistant sur la nécessité du départ immédiat, et il termina par ces mots : « Si le gouvernement en juge autrement, choisissez dès ce soir un autre président (1). »
Après cette scène d’où sortait le dénouement qu’avait prédit le comte de Kératry, il ne pouvait plus espérer que dans l’empressement des princes à suivre ses conseils. En quittant volontairement Paris avant que le gouvernement se fût officiellement prononcé, ils lui épargneraient la douleur de sévir.
Leur décision était déjà prise. A sa sortie de la préfecture de police, M. Édouard Bocher était retourné auprès d’eux, très impressionné par le langage qu’il venait d’entendre et plus qu’à moitié convaincu de la nécessité de leur départ. En même temps que lui. arrivait de son côté le comte d’Haussonville. Ayant délibéré tous ensemble, ils tombèrent d’accord qu’il fallait obtempérer à la demande du comte de Kératry.
princes. Il résulte de ces détails que si ceux-ci étaient arrivés à Paris la veille du 4 septembre, et non le lendemain, les choses eussent pu tourner autrement. Le lendemain, c’était trop tard. La république était faite. Il n’en fut pas moins regrettable qu’ils missent tant de hâte à faire connaître officiellement leur arrivée.
(1) Récit du comte de Kératry. Il convient de rappeler ici que, dans ses Mémoires , le général Trochu reproche à Gambetta de n’avoir pas appelé le duc d’Aumale à Tours pour l’investir d’un commandement.
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Mais les princes ne renonçaient pas à l’idée que le duc d’Aumale avait déjà mise en avant. Partir, oui; ils y étaient décidés. Mais ils entendaient que ce fût à « visage découvert ». Ils exigeaient des passeports authentiques et datés de Paris, désireux d’établir ainsi qu’ils étaient sous l’empire du droit commun, libres d’aller et de venir à travers la France, qu’ils partaient pour l’Angleterre de leur plein gré, par déférence pour les désirs du comte de Kératry et du gouvernement de la Défense nationale. M. Édouard Bocher retourna chez le préfet de police, afin de lui faire part de ces conditions. Les passeports furent aussitôt promis. Ils devaient être envoyés rue de la Villel’Évèque dès qu’ils seraient prêts.
Comme M. Édouard Bocher sortait de chez le préfet, il aperçut, dans le salon d’attente, M. Estancelin.
« Tiens, que faites-vous ici? lui demanda-t-il.
— Je viens réclamer auprès de Kératry, en ma qualité de député de Dieppe, contre une saisie de papiers politiques qui a eu lieu dans ma circonscription. Mais vousmême? »
M. Édouard Bocher avait reçu des princes l’ordre formel de ne parler de leur arrivée à personne. Il ne se crut pas autorisé à enfreindre cet ordre, même en faveur d’un orléaniste aussi déterminé que son interlocuteur. Un peu embarrassé, il balbutia :
« Oh! moi, je suis venu pour une affaire sans conséquence. »
Il est des hommes qui ne savent pas mentir, y eut-il nécessité, et le visage de M. Édouard Bocher démentait le « sans conséquence ». M. Estancelin entra chezle préfet, convaincu qu’on lui cachait quelque chose d’important.
« Parbleu! vous arrivez bien, vous! lui dit familièrement le comte de Kératry en le voyant. »
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Et lui désignant une table sur laquelle des passeports en blanc étaient étalés, il ajouta :
« Tenez, mettez-vous là et faites-moi le plaisir de remplir sous ma dictée ces passeports.
— Au nom de qui? interrogea M. Estancelin un peu surpris.
— Vous allez voir. »
Et le préfet dictait : « François d’Orléans, prince de Joinville. »
La plume tomba des mains de M. Estancelin; il bondit.
« Ils sont ici?
— Oui, ils sont ici... Mais comprenez-vous que, au lieu de me faire faire une communication officieuse et indirecte et de me consulter sur des projets possibles, on soit venu m’avertir officiellement, après avoir prévenu Jules Favre et Trochu! Naturellement, je n’ai pu que conseiller de repartir. Ces passeports sont pour les princes. Quand vous les aurez remplis, vous les leur porterez (1). »
M. Estancelin se chargea de la commission. Quand il arriva chez les princes, ils préparaient leur départ. Ils retinrent à dîner leur ami, et il fut convenu qu’il leur transmettrait à Calais la réponse définitive du gouvernement, que le comte de Kératry devait lui faire tenir. Ils ne se faisaient aucune illusion sur cette réponse. Après ce qui avait été dit dans la journée par les divers personnages auxquels ils s’étaient adressés, ils ne pouvaient attendre qu'un refus. Ils y étaient résignés. Mais ils ne désespéraient pas de trouver prochainement une occasion plus propice de se faire rouvrir les rangs de l’armée. Le comte d’Haussonville, M. Édouard Hocher, M. Estancelin,
(1) Communiqué par M. Estancelin et confirmé par le Journal du comte d’Haussonville.
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furent les confidents de leurs patriotiques espérances (1).
Jusqu’au dernier moment, celui-ci insista pour qu’ils ne repartissent pas. 11 regrettait la communication faite par eux au gouvernement dès leur arrivée. Il répétait que, s’il eût été au préalable consulté, les choses auraient pris une autre tournure. Néanmoins, rien n’était encore perdu si le duc d’Aumale, au lieu de quitter Paris, consentait à v rester caché et à attendre les événements. M. Estancelin offrait, dans son domicile, une retraite sûre, sans risques, très commode, deux entrées. Il était sûr de ses gens, à son service depuis longtemps et d’un dévouement éprouvé. Ces offres furent écartées parles princes. Habile ou non, la conduite qu'ils avaient tenue les engageait. Leur parole était donnée. Ils ne pouvaient revenir sur leur décision.
Après le dîner, comme le train de Calais, qu'ils devaient prendre, ne quittait la gare du Nord qu’à dix heures, le comte d'Haussonville, devançant le désir du duc de Chartres, proposa de lui faire faire une promenade à travers Paris, ce Paris où il était né, qu’il ne connaissait pas, l’ayant quitté enfant, et qu’il souhaitait passionnément connaître (2). Le prince accepta avec joie. Il aurait
(1) Ce fut cette conversation qui décida M. Estancelin à accepter, quelques heures plus tard, le commandement général des gardes nationales de trois départements de l’Ouest avec une délégation du o-ouvernement qui lui donnait les pouvoirs les plus étendus pour organiser la défense et maintenir l’ordre. Il espérait qu a la faveur de ce commandement, il lui serait possible d'associer les princes d'Orléans aux opérations militaires en les faisant entrer dans l’armée. On sait que cet espoir se réalisa en ce qui touche le duc de Chartres, engagé volontaire sous le nom de Robert le Fort.
(2) Rien n’est plus émouvant que le récit de cette promenade nocturne dont le comte d’Haussonville n'omet, dans son Journal. aucun détail. Quoiqu’il ne se rattache qu’indirectement à l’histoire du duc d’Aumale, ce récit forme cependant comme l’épilogue de cette journée du 6 septembre que trois princes d’Orléans passèrent
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aimé à aller prier sur le tombeau de son père, à la chapelle Saint-Ferdinand. Mais il dut y renoncer,' vu la difficulté de franchir les barrières à une heure aussi avancée.
De la rue de la Yille-l’Évôque, le comte d’Haussonville le conduisit d’abord, par l’avenue Marigny, sur celle des Champs-Hlysées, en face du palais de l’Industrie.
« Alors, dit le duc de Chartres, l’Arc de triomphe est à notre gauche, le palais des Tuileries à notre droite.
— Pas tout à fait, et c’est même le contraire : voici l’Arc de triomphe et voici les Tuileries. »
Au delà de la place de la Concorde, son guide lui montra le Corps législatif. Le prince reconnut le palais.
« Je me souviens très bien d’y avoir été conduit par la main, le 24 février. »
On prit ensuite la rue de Rivoli, la rue de Castiglione, la place Vendôme et les boulevards. Devant le Grand- Hôtel, le duc de Chartres voulut acheter des cigares. Le comte d’Haussonville ne lui permit pas de descendre de voiture, de peur qu’on ne le reconnût; il descendit seul et lui rapporta un paquet de cigares de la régie. En suivant les boulevards, la rue Royale et la rue de Rivoli, on arriva au premier guichet du Carrousel.
« Qu’est-ce que cela? interrogea le prince en montrant le pavillon de Marsan.
— Cela, c’est l’endroit où vous êtes né.
— Oui, oui, je me rappelle, non pas d’y être né, mais d’y avoir vu, le 24 février, Chabaud La Tour se promenant dans les corridors avec des pistolets sous les revers
à Paris dans les circonstances les plus pathétiques. A ce titre, j’ai cru devoir lui donner place dans ce récit. Je ne fais, d’ailleurs, que reproduire presque textuellement la relation du comte d’Haussonville.
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de son uniforme... J’aimerais bien voir les tours de Notre-Dame.
— Rien de plus facile. Mais je vais vous montrer d’abord le Carrousel. »
La place était déserte. Le duc de Chartres et son compagnon mirent pied à terre et en firent le tour.
« Voici le vieux Louvre et voici le nouveau, expliquait le comte d’Haussonville. Ces fenêtres, au rez-dechaussée, sous lesquelles nous passons et qui sont intérieurement éclairées, sont celles de l'appartement qu’occupait naguère M. Rouher. Le général Trochu y habite maintenant.
— Serait-il possible de voir le Palais-Royal?
— Il en est à deux pas; venez avec moi. »
Et, passant sous l'un des guichets du Louvre :
« Voici le Palais-Royal. Il n’y a plus de drapeau tricolore sur le pavillon du milieu, parce que la princesse Clotilde est partie ce matin. »
La voiture conduisit les voyageurs sur le quai, à travers le Carrousel. En débouchant de la cour du Louvre, ils descendirent encore.
« Regardez au-dessus de la voûte du milieu. C’est là qu’était le bas-relief en bronze de Napoléon III, représenté à cheval, en costume d’empereur romain. Vous ne voyez rien parce qu’on a badigeonné en blanc le cheval et mis un drap sur la tête de l’empereur. »
On remontait en voiture pour gagner Notre-Dame. Le prince admira la vieille basilique, sa façade, ses bas côtés, le profil de ses tours aux crêtes découpées, qu’éclairait une lune resplendissante; il poussa jusqu’au Petit- Pont, regardant le cours de la Seine, dont les bords s’illuminaient de mille lumières.
On gagna ensuite la place de l’Hôtel de ville. Une
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grande foule s’y pressait. Au bras de son compagnon, le duc de Chartres traversa à pied des groupes d’ouvriers en blouse, de francs-tireurs, de mobiles. Devant la principale porte de l’Hôtel de ville, le comte d’Haussonville lui poussa le bras :
« Regardez là-haut. Sentez-vous quelque chose? C’est le bas-relief de votre aïeul Henri IV. On ne l’a jamais voilé celui-là, ni en 1830, ni en 1848, ni aujourd’hui. Parmi ceux qui nous entourent, personne ne se doute que son petit-fils le contemple pour la première fois. »
La promenade se continuant, on se trouva sur la place du Château d’Eau. Le duc de Chartres demanda alors s’il pouvait entrer dans quelque boutique. Il voulait rapporter à sa femme un souvenir acheté à Paris. Mais, à cette heure, les boutiques, même les plus modestes, étaient fermées, sauf une, un bijoutier borgne où il fit son acquisition. Quand on Lfut à la gare du Nord, il y avait encore une demi-heure à attendre. On arpenta les rues avoisinantes. Chez un petit marchand d’objets de piété, le comte d’Haussonville acheta pour la duchesse de Chartres un carnet de cinquante centimes sur lequel il inscrivit la date du 6 septembre, et un paroissien pour sa petite fille.
Maintenant l’heure était venue de se séparer. Le prince devait retrouver ses oncles à la gare.
« Mon cher d’Haussonville, dit-il alors, moi je ne suis rien, je ne serai jamais rien qu'un soldat. Je vous en prie donc instamment : s’il se présente une occasion de venir tirer un coup de fusil contre les Prussiens, soit à Paris, soit ailleurs, n’importe où, faites-le-moi savoir. N’écrivez pas; on ne se comprend pas toujours par lettre; envovezmoi quelqu’un qui me dise de votre part : « Venez », et j’irai là où il faudra aller. »
Très ému par l’accent dont furent prononcées ces
LA PATRIE ENTREVUE
paroles qu’il avait déjà entendues, le comte d’Haussonville serra la main de ce jeune prince d’une àme si française, et, en se séparant de lui, à l’entrée de la salle des voyageurs, il le salua de ces mots :
« Voici le guichet oii l'on prend les billets; croyezmoi, vous pouvez prendre un billet d'aller et retour. »
Tandis que le train emportait vers Calais les princes d’Orléans, le Comité de la Défense nationale écoutait le rapport verbal très concis qu’avait dû lui présenter le préfet de police touchant les événements que nous venons de raconter. Il disait dans ce rapport que, sur ses instances, les trois voyageurs avaient consenti à quitter Paris pour aller attendre à Calais la réponse qu’ils étaient venus chercher, décidés d’ailleurs, si elle leur était défavorable, à s’embarquer pour l’Angleterre. La discussion fut très brève. Gambetta revint à son idée de confier au prince de Joinville un secteur, et au duc d’Aumale et au duc de Chartres un commandement sur la frontière ou en Algérie. Le général Trochu renouvela ses précédentes déclarations. Il fut soutenu avec une extrême vivacité par Garnier-Pagès et Arago. On vota la « clôture de l’incident », clôturé par les princes eux-mêmes avant la séance, puisque leur retraite volontaire était déjà opérée. Ce vote équivalait pour le préfet de police à l’ordre formel de veiller à ce qu’ils quittassent immédiatement le territoire français (1).
(d) M. Antonin Proust, à l’issue de ce conseil, revint avec Gambetta de l’Hôtel de ville au ministère de l’intérieur. En route, l’attitude et le langage du ministre firent croire à son compagnon qu’il regrettait la décision que le conseil venait de prendre, entraîné par la véhémence de quelques-uns de ses membres.
« Peut-être ont-ils raison, fit-il. Mais le grand avantage des princes d’Orléans, au point de vue d'un commandement, c’est qu’ils n’ont pas servi. »
11 voulait dire par là qu’ils étaient plus disposés à des coups d’au-
LE DUC D’AUMALE
Une dépêche concertée à l’avance entre eux et M. Estancelin, à qui il fit connaître cette décision, leur parvint comme ils arrivaient à Calais. Ils n’avaient plus qu’à reprendre le chemin de l’exil ainsi qu’ils s’y étaient engagés (1). Au matin, ils étaient de retour en Angleterre, navrés de l’issue de leur voyage, mais satisfaits d’avoir accompli un grand devoir et peu disposés d’ailleurs à subir longtemps encore la dure loi qui leur était faite.
Le lendemain de leur départ, M. Édouard Bocher et le comte d’Haussonville revenaient chez Jules Favre chercher la réponse officielle qui leur avait été promise. Elle fut telle qu’ils l’attendaient, aggravée encore par la froideur avec laquelle, quoique courtoise, on laleur donna.
« Le gouvernement manquerait à son devoir s’il acceptait l’offre des princes, déclara le ministre des affaires étrangères. Je ne suis pas autorisé à vous dire qu’il regarde les lois d’exil comme virtuellement abrogées. Il ne sait même s’il n’en fera pas usage. »
Ce n’était plus le langage de la veille, ni dans le fond ni dans la forme.
« On voit que la nuit a passé sur l’émotion d’hier, » observa M. Edouard Bocher à son compagnon en sortant de chez Jules Favre.
dace que les vieux généraux « qui s’étaient usés dans l’oisiveté de la vie de garnison * et dans la pratique de règlements qu’il jugeait surannés.
(1) Avant de s embarquer, le duc d’Aumale écrivit à son ancien maître, M. Cuvillier-Fleury, auquel il n’avait pas cru devoir faire part de sa présence à Paris, une lettre qui était, paraît-il, très belle. M. Cuvillier-Fleury la communiqua à diverses personnes. Le comte d Haussonville dit dans son Journal : « Je m'attendais à ce qu’il me la donnerait à lire, il ne m’en a point parlé, » Et il ajoute, non sans une pointe d’ironie : « Peut-être croit-il qu’il vaut mieux (lue j ignore absolument la venue des princes à Paris. J’ai gardé la même réserve à son égard. »
LA PATRIE ENTREVUE
Pendant les deux journées qui venaient de s’écouler, le comte d’Haussonville, occupé des intérêts des voyageurs, n’avait pu rejoindre M. Thiers. Il avait hâte de le mettre au courant de ce qui s’était passé et se présenta chez lui le 7 septembre. Il le trouva déjà instruit en gros, mais non dans le détail, des principales péripéties de la visite des princes, et assez mal disposé pour eux (1) :
« Vous n’avez pas voulu admettre, l’autre jour, lui dit-il, l’hypothèse que les princes étaient en route, alors que vous insistiez si fort pour qu ils ne vinssent pas à Paris. J’avais raison cependant. Mais je tiens à vous affirmer de nouveau que je ne savais rien de leurs projets. J’aurais été un sot si, dans les rapports où nous sommes ensemble, je vous avais fait mystère de ce que je savais. Connaissant les princes comme je les connais, me rappelant ce qu ils m avaient dit tant de lois, je ne pouvais douter de leur prochaine arrivée. Voilà toute la vérité.
Alors M. Thiers, qui mettait toujours une certaine vanité à paraître très informé de toutes choses, affirma que c’était le prince de Joinville, « un esprit très faux », qui avait fait le coup.
« Le duc d’Aumale, qui a plus de bon sens, ne s en souciait pas; il s est laissé faire. »
(1) Dans la soirée du 6 septembre, au moment où Jules ta\ie allait se rendre à la séance du conseil de la Défense nationale ou devait être discutée la question des princes et où ceux-pi se préparaient à partir pour Calais, il se rencontra avec M. Thiers, qui lui parla spontanément de leur arrivée, avec le souci très évident d établir qu’il avait déconseillé ce voyage et ne l’avait connu que lorsqu î
ét-ciit effectue
« Eh! mon Dieu! répliqua Jules Favre, tout le monde n a-t-il pas ses princes plus ou moins embarrassants! La République a aussi les siens. N ai-je pas été obligé de recevoir ce matin Victor
Hugo! »
LE DUC D’AUMALE
Ceci dit, il se répandit en récriminations contre les princes. A l’exception du vieux roi, « auquel il plaisait et qui lui plaisait », et du duc de Nemours, « qui n’avait jamais cessé d’être juste envers lui », il avait, à l’en croire, à se plaindre de tous. Il ne parlait que des fils de Louis-Philippe, car il ne connaissait ni le comte de Paris ni le duc de Chartres, et il croyait que l’aîné des deux frères serait un très bon roi constitutionnel (1). Ce fut contre le duc d’Aumale et le prince de Joinville que, inspirée par de lointains souvenirs et des griefs imaginaires, s’exerça sa verve.
Vainement le comte d’Haussonville s’efforçait de le ramener à des sentiments plus équitables; il n’entendait rien, il était butté et en revenait toujours aux choses du passé.
« Laissons cela, fît-il enfin; il faut bien prendre personnes et choses comme elles sont. La vérité est que les choses tournent de plus en plus en leur faveur. La République fait à tout le monde h effet d’une incongruité. Elle n’a personne à. mettre dans les grands postes; elle fait des choses ridicules ou odieuses sans trop mauvaise intention assurément, par étourderie plutôt, mais qui dégoûtent tout le monde, la province surtout. Elle n’en pas pour trois mois. »
Il allait, allait... Il avait vu des légitimistes, ils n’étaient pas déraisonnables. Ils ne croyaient pas à la durée « de tout ceci ». Ils l’avaient tâté sur l’avenir. Il s’était borné à leur répondre vaguement, par des lieux communs. L’un deux lui avait dit que, si « cela » tournait au comte de Chambord, il faudrait qu’il abdiquât en faveur du comte de Paris.
( J) On verra plus loin en quelles circonstances le comte de Paris cessa, peu après, de trouver grâce devant lui.
LA PATRIE ENTREVUE
Ne serait-ce que comme contraste à l’attitude que prit M. Tliiers envers les princes d’Orléans quand il fut en possession du pouvoir, ces propos sont à retenir. Ils trahissaient, tout au moins au moment où le comte d’Haussonville les recueillait, une àme de patriote profondément troublée, en proie aux plus cruelles angoisses, cherchant de bonne foi une combinaison d’où pourrait sortir le salut.
Quelques jours plus tard,M. Thiers disait encore :
« Mon cher ami, je ne sais ce que nous réserve l’avenir. Je suis d’une tristesse alïreuse. L’àme me rentre parfois au fond du corps. Si notre pays perd, moi vivant, la position qu il a occupée dans le monde, je ne m en consolerai jamais ; je me cacherai. L’heure de la retraite est venue pour moi. Je me plongerai dans l’étude. On n’entendra plus parler de moi. »
On ne saurait mettre en doute sa sincérité. Mais il était d’une impressionnabilité et d’une mobilité toutes méridionales, et lorsque, bientôt après, le gouvernement de la Défense nationale lui demanda d’aller plaider auprès des cours d’Europe la cause de la France écrasée, il se retrouva debout, résolu, non seulement parce que sa patrie avait besoin de lui, mais aussi parce que, trouvant un rôle à sa taille, il eût été au-dessus de ses forces de le décliner.
Moins heureux que M. Thiers, les princes d’Orléans, rejetés dans leur exil, s’y morfondaient, livrés à toutes les tortures qui résultaient, pour eux, de leur impuissance à servir leur pays. Jamais la proscription dont ils étaient frappés ne leur avait paru plus injuste, plus cruelle. L’Allemand foulait sous ses pieds victorieux cette France dont leurs aïeux avaient constitué l’unité et fait la grandeur, et on leur refusait l’honneur de la défendre, de
LE DUC D’AUMALE
combattre et de mourir pour elle ! Le plus jeune, le duc de Chartres, en était exaspéré. Un jour vint où il n’y tint plus. Sans savoir où il irait, ce qu’il deviendrait, ce qu’on ferait de lui s’il était reconnu, il débarquait secrètement dans l’Ouest et venait rôder autour de Rouen, où il espérait trouver la possibilité de. s’engager comme volontaire. Son oncle, le prince de Joinville, non moins ardent que lui, l’accompagnait.
C’est une véritable épopée, une épopée rayonnante, que leur histoire durant ces jours d’ombre et de deuil : le neveu entrant enfin dans l’armée sous le nom du vieux fondateur de sa race, grâce à la complicité du fidèle ami de sa famille, M. Estancelin, et faisant toute la campagne en vaillant soldat; l’oncle, muni par cet ami dévoué d’une commission officielle destinée à le protéger, et à laquelle il dut de n être pas fusillé comme espion, commençant par faire le coup de leu en volontaire, puis se jetant à la suite des canonniers marins qui marchaient sur Orléans, se familiarisant avec eux, pointant leurs pièces, rectifiant leur tir, partageant leurs dangers et leurs souffrances. Il nous faut passer sur ces glorieux souvenirs, qui n’appartiennent que de loin à notre sujet. Us nous permettent du moins de revenir au duc d’Aumale par un épisode ignoré, où il trouva l’occasion d’écrire une de ces paroles qui caractérisent un homme, et comme il en prononçait souvent sous l’inspiration d’un patriotisme toujours en éveil.
C’était peu de jours après ce départ secret de son frère et de son neveu pour la France. La reine de Prusse écrivit à la reine d’Angleterre : « Nous apprenons, lui disait-elle en substance, que le duc de Chartres s’est engagé, sous un nom supposé, dans les francs-tireurs. Les francsliieuis ne sont pas considères comme des belligérants; quand on les prend, on les fusille Tâchez de nous faire
LA PATRIE ENTREVUE
savoir de quel côté se trouve le prince afin que, s’il tombe dans les mains de nos soldats, il ne lui arrive pas malheur. »
Au reçu de cette lettre, la reine Victoria l’envoya au duc d’Aumale, en lui demandant ce qu'il fallait répondre. « Répondez, écrivit-il, qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter de Chartres. On ne le prendra pas vivant. » Ce mot ne sonne-t-il pas comme une fanfare héroïque, comme sonna plus tard celui qui lut dit à Bazaine alléguant que plus rien n’existait : « La France existait toujours! »
Le duc d’Aumale n’eut pas, comme son neveu, le bonheur de rentrer alors dans l’armée. Populaire jadis dans cette armée dont plusieurs chefs avaient servi sous ses ordres, il n’eût pu aller bien loin sans être reconnu. Quand l’occasion lui fut offerte par M. Estancelin de prendre en secret un commandement, il craignit de ne pouvoir dissimuler longtemps son identité et de devenir en ce cas, pour ses soldats, un sujet de discorde, peutêtre même une cause de rébellion. Il sacrifia ses violents désirs à cette considération. A son âge, avec son nom, son passé, son grade, c'est ouvertement qu’il eût voulu aller à l'ennemi. Et cela, il savait qu’il ne l’obtiendrait pas.
Il resta donc en Angleterre pendant la durée de la guerre, suivant anxieusement les douloureux épisodes de ces jours de deuil. Il s’y trouvait vers la fin de septembre, quand le général Bourbaki arriva à Londres, sur l’ordre qu’il avait reçu du maréchal Bazaine de se rendre auprès de l’Impératrice qui désirait le voir. Rien de plus douloureux que cette émouvante aventure : Bourbaki se présentant à Chislehurst pour y être le témoin de l’indignation de la souveraine déchue, lorsqu’elle apprit de quel odieux mensonge il avait été dupe, son désespoir éclatant alors
LE DUC D’AUMALE
avec une telle violence qu’on dut le garder à vue, alin de l’empêcher de se donner la mort, pour échapper à ce qu’il appelaitson déshonneur; et, pendantce temps, la duchesse de Mouchy, envoyée par l’Impératrice auprès de lord Granville, afin d’obtenir de lui qu’il sollicitât du gouvernement prussien, pour l’infortuné général, un sauf-conduit lui permettant de rentrer dans Metz, et courant tout un après-midi, à travers Londres, à la recherche du premier ministre (1). Un ami du duc d’Aumale, M. delà Rive, qui venait d’arriver en Angleterre et qui s’était aussitôt rendu chez la duchesse de Moucliy, avec qui il était lié, apprit d’elle ces stupéfiantes nouvelles, lorsqu’à dix heures du soir elle rentra de sa longue course, en proie à la plus poignante émotion. Sa visite se prolongea très tard. Comme il allait se retirer, il demanda à Mme de Mouchy si l’arrivée du général Bourbaki devait être tenue secrète.
« Pourquoi cette question?
— Parce que je vais demain matin à Twickenham, et (pie je tiens à savoir si je puis donner cette grave nouvelle au duc d’Aumale.
— Annoncez-la-lui de ma part », répondit la duchesse.
Le lendemain, de bonne heure, M. de la Rive se présentait à Orléans -House. Le duc d’Aumale venait d’en sortir pour se rendre dans la maison voisine, — York- House, — chez le comte de Paris. C’est là que M. de la Rive le rejoignit. Il trouva les deux princes assis dans
(1) La duchesse de Mouchy, accompagnée de ses enfants, était venue à Londres, son mari étant resté en France. Elle habitait un modeste hôtel de famille avec la princesse de Metternich, qui avait aussi amené ses entants. Le prince de Metternich résidait à Tours, auprès de la délégation du gouvernement de la Défense nationale. M. de la Rive était chargé par lui et par le duc de Mouchy d’apporter des nouvelles à leur famille.
LA PATRIE ENTREVUE
le jardin, profondément tristes, accablés par les récits qu'avait apportés le courrier du matin, pareils, hélas ! à ceux qui leur arrivaient tous les jours. Très vite, il dit que Bourbaki était à Londres.
Aussitôt, et vivement, le duc d’Aumale l’interpella :
« Vous l'avez vu?
— Non, monseigneur.
— Alors, il n’est pas à Londres?
— Pardon, il y est. J’en suis beaucoup plus certain que si je l’avais vu, attendu que je ne le connais pas, tandis que la personne qui m’a certifié sa présence l’a rencontré tous les jours, pendant de longues années.
— Quelle personne? Une femme?
— Oui, monseigneur.
— Une femme! Est-ce que les femmes savent jamais ce qu’elles disent? Je connais Bourbaki. Abandonner sa garde, lui, déserter! allons donc! Je vous dis, moi, qu’il n'est pas à Londres. »
M. de la Bive n’insista pas, et, dans la suite de l’entretien, il ne fut plus question qu’incidemment de Bourbaki, au sujet duquel le comte de Paris observa que les journaux anglais ne faisaient aucune mention de son arrivée et qu’en conséquence la nouvelle devait être fausse. Quarante-huit heures plus tard, M. de la Rive se trouvait seul dans sa chambre, à l’hôtel où il était descendu, lorsque, à sa grande surprise, il vit entrer le duc d’Aumale. S’asseyant sur une malle, le prince dit : « Eh bien, c’était vrai. Bourbaki est à Londres. Qu’est-ce que cela peut bien signifier? »
Cette question, M. de la Rive se l’était déjà posée, et n’y avait trouvé qu’une réponse plausible, justifiée par tout ce qu’il avait appris depuis sa visite à Twickenham, à savoir que la prétendue mission de Bourbaki avait été
manœuvrée par Bazaine. Peut-être un renseignement d’une exceptionnelle gravité, qu’il avait recueilli précédemment à Genève, n’était-il pas étranger à cette conviction. Quoi qu’il en soit, il répondit :
u Cela signifie, selon moi, que Bazaine n’est pas franc du collier. »
Il ne s'attendait guère à l’explosion de courroux provoquée par ses paroles. Soulevé par un mouvement irrésistible, le duc d’Aumale se dressa, en l’apostrophant d’une voix vibrante :
« Comment! Bazaine! Mais, je le connais. Il est le premier soldat de France, notre suprême espoir, le seul homme qui puisse encore nous sauver. Le soupçonner, lui? C’est une indignité! »
Et il marchait à grands pas dans la chambre.
« Monseigneur m’a demandé mon opinion, dit M. de la Rive, sans quoi je ne me serais pas permis de la donner. Mais, la donnant, je ne peux la donner autre qu’elle est. »
Il y eut un silence, puis, d’un ton radouci, le prince continua :
« Voyez-vous, mon cher ami, la suspicion est un mal épouvantable, et trop fréquent chez nous. Elle sert à un tas de gens à expliquer les revers, quand c’est elle qui les produit. Je suis surpris que vous soyez de ces gens-là. Quant à Bazaine, je l’ai vu à l’oeuvre, et je réponds de lui (1). »
Ce fut son dernier mot, et, dès ce moment, il s’abstint de parler de Bazaine à son interlocuteur quand il le revit. Il fallut la capitulation de Metz, les graves divulgations qui la suivirent, et surtout une étude approfondie du
(1) Documents inédits : Récit de M. de la Rive.
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procès qu’il présida pour le convaincre de la culpabilité de ce maréchal de France dont, à trois ans de là, il devait être le juge, mais à qui, à cette heure, le jugeant d’après lui-même, il eût craint de faire injure en tolérant qu’en sa présence on le soupçonnât.