CHAPITRE VI
AU SEUIL DE i/aSSEMBLÉE NATIONALE
Période critique. — Le duc d’Aumale et M. Thiers. — Le duc d’Aumale et le prince de Joinville députés. — Arrivée à Saint-Malo. — Résistance de M. Thiers. — Les princes renoncent à aller à Bordeaux. — Séjour à la Grave — Négociations de Biarritz — Séjour à Dreux — Les princes et la droite. — Engagements réciproques. — La vie des princes menacée. — Marcouville et Le Breuil. — Singulière lettre du procureur général Leblond. — Départ pour le château de Sassj. — Démarches du comte d'Haussonville auprès de M. Thiers. — Curieux entretien. — Déclaration du 27 mai. — Le parti légitimiste satisfait. — M Thiers cesse de s’opposer à la rentrée définitive des princes. — Validation de leur élection. — Abrogation des lois d’exil. — Les princes à Versailles.
Dans la vie du duc d’Aumale, la période à laquelle nous touchons maintenant est la période critique, celle qui pourrait y manquer sans qu’il en fût pour cela diminué. Jusqu’à ce jour, dans tout ce qu’il a dit, dans tout ce qu’il a fait, on l’a trouvé net, résolu, marchant d’un pas assuré sur la route qui s’ouvre devant lui. Ni les douleurs de l’exil, ni les deuils déchirants, n’obscurcissent pour lui la vision des choses. Il n’y a que du clair devant ses yeux. Quand il écrit au gouvernement impérial pour demander à servir, quand il accourt à Paris pour réclamer à la République des armes contre l’étranger, il est le même homme qui, durant les guerres d’Afrique, allait droit au
pire péril et, par un coup d’incroyable audace, s’emparait de la smalah d’Abd-el-Ivader.
Cette sûreté d’attitude qui fait de lui un soldat hors de pair semble atteinte, lorsque, dans les circonstances dont le récit s’impose maintenant à son historien, croyant prendre le bon chemin pour aboutir à l’abrogation de la dure loi qu’il subit, il met le pied dans la politique et se mêle aux intrigues parlementaires. Il n’est pas fait pour ces besognes. A tout instant elles le déconcertent. Il cesse de paraître supérieur en traversant ce défilé qu’il pouvait éviter, et dans lequel il s’est imprudemment engagé. Néanmoins, son incertitude est plus dans les apparences que dans la réalité. Au fond, il s'inspire toujours des mêmes mobiles : son patriotisme, son amour pour la France, son désir d’y vivre désormais en citoyen et en soldat.
Nous parlerons de cette période de sa vie avec la même sincérité que des autres. Sa noble figure n’a rien à perdre à être entrevue à travers des incidents auxquels il n’était pas préparé. Elle gagnera même à ce qu’ils soient tirés au clair, mis dans la lumière de la vérité, et à ce que sa mémoire soit lavée des insinuations dont on essaya de la ternir alors, en donnant à entendre que c’est au mépris d’un engagement d’honneur qu’avec son frère, le prince de Joinville, il vint siéger dans l’Assemblée nationale. On verra que l’engagement pris non envers M. Tliiers, mais envers les commissaires de l’Assemblée, fut tenu, et que, lorsqu’il cessa de l’être, c’est que les princes en étaient dégagés par un vote.
En face du duc d’Aumale, durant ces heures de crise où, pour les meilleurs, la politique, trop souvent, voile le devoir, se dresse un autre acteur : M. Thiers. Quelque jugement qu’aient porté, que portent encore les partis
sur certains de ses actes, il en est, à la fin de sa vie, que la postérité devant laquelle ils pèseront plus que les autres tiendra pour glorieux, et qui l’honorent. M. Thiers est donc également de taille à supporter la vérité, même quand elle le montre tel qu’il fut parfois, et notamment dans cette question des d Orléans, animé de préventions injustes, pénétré de son mérité jusqu à se croire indispensable, oublieux d’un passé de gloire, oublieux de son propre passé, jouet d’une ambition dont le mobile, si noble qu’il fût, ne saurait faire perdre de vue les petitesses et les excès. L’historien qui s’en tiendrait à l’apologie de ses personnages accomplirait une tâche méprisable.
Au mois de février 1871, alors que, malgré la présence de l’ennemi sur le territoire, les collèges électoraux allaient fonctionner, et où tout présageait une paix prochaine, la situation des princes d Orléans restait telle que nous l’avons exposée. Revenus en Angleterre, à l’exception du duc de Chartres, dont 1 incognito n'avait pas été trahi et qui continuait à servir la France sous un nom d emprunt, ils demeuraient victimes de ces lois d’exil dont le gouvernement de la Défense nationale, loin d’admettre qu’elles fussent abrogées, s’était réservé la faculté d’user au besoin.
Pendant la durée de la guerre, ils avaient évité de faire parler d eux, se condamnant à l'immobilité, au silence, suivant d’un œil anxieux, d’un cœur contristé, la fortune de nos aimes. Mais, maintenant qu’on pouvait croire à la cessation définitive des hostilités, il ne leur convenait plus d observer cette patriotique réserve. L’heure était venue, pour eux, de revendiquer leurs droits de citoyens français, et comme ils pouvaient croire qu’à la première manifestation qu ils se permettraient, le gouvernement
répondrait en faisant revivre les lois d’exception dont ils étaient frappés, ils se demandaient par quels moyens ils conjureraient cette éventualité.
Entre ceux que leur suggéraient les circonstances, il leur apparut qu'il n’en était qu'un qui fût efficace. Il consistait à se faire élire députés et à entrer, à ce titre, dans l’Assemblée nationale, munis d'un mandat supérieur à la loi draconienne qui les avait exilés. Leur élection désarmerait le gouvernement, la volonté du suffrage universel étant plus forte que celle des pouvoirs établis, quels qu'ils soient. Par ce mode de procéder, ils espéraient se faire ouvrir les portes de la France sans avoir à craindre d’être de nouveau proscrits.
Déjà, lorsqu'aux premiers jours de septembre, avant l’envahissement de la capitale, le gouvernement de la Défense avait eu la pensée de convoquer une Constituante, le comte de Paris s’était empressé d’écrire à ses amis de France pour les consulter, et savoir s’il devait poser sa candidature. Quand ils avaient reçu sa lettre, par pigeon, dans la capitale assiégée, ce projet de réunir une Assemblée était abandonné. Il n’y avait pas eu nécessité de prendre une décision. Mais maintenant, à la veille de la réunion des électeurs, la question une fois encore se posait.
Discutée par les princes entre eux, elle était bien vite résolue par l’affirmative, au moins en ce qui touchait le prince de Joinville et le duc d’Aumale. Grâce, à leurs amis de France, leur nom figurait sur les listes électorales de trois départements. C’est à ce moment, le 4 février, que le duc d’Aumale écrivait à un ami :
« Vous dire ce que j’éprouve me serait impossible; les calamités de la France ont dépassé mes plus noires prévisions, et depuis tous les chagrins qui m’ont accablé.
LE DUC D’AUMALE
mon cœur ne bat plus que pour la France. Je ne vois pas encore comment on pourra sortir de cet effroyable impasse où l’Empire nous a si criminellement engagés et où je crains bien que nous ne soyons aujourd’hui un peu plus profondément enfoncés. J’ai fait tout ce qu’il était humainement possible de faire pour prendre part à la défense nationale. Si les électeurs de n’importe quel département me rendent le droit de servir mon pays, je ne bouderai pas à la besogne, quelque rude qu’elle soit (1). »
Quatre jours après avoir expédié cette superbe lettre, le duc d’Aumale était élu député dans l'Oise, le prince de Joinville dans la Manche et la Haute-Marne.
La nouvelle de leur élection leur parvint en Angleterre. Ils prirent aussitôt le parti de rentrer en France. Munis de passeports qui leur avaient été délivrés par M. Tissot, chargé d’affaires de France à Londres, ils allèrent s’embarquer à Southampton, à destination de Saint-Malo. Le bateau sur lequel ils avaient pris place était vieux, usé, presque hors d’état de tenir la mer. Le prince de Joinville, qui en avait fait le tour en y montant, dit à son frère :
« C’est le couteau de Jeannot, ce navire. »
La mer était mauvaise et la traversée fut très dure. Cependant elle s’effectua sans accident. On jeta l’ancre le 15 février, vers huit heures du soir. C’était justement à Saint-Malo que, le 20 janvier précédent, le prince de Joinville, arrêté à l'armée de la Loire et contraint de quitter la France, avait été conduit par M. Ranc, directeur de la sûreté générale, et par le préfet de la Sarthe. Cette fois, du moins, en remettant le pied sur le territoire français, les princes avaient lieu d’espérer que le
(1) Documents inédits : Archives du comte de Reiset.
suffrage universel dont ils étaient les mandataires les protégerait contre de nouvelles exactions.
Ils attendaient le moment de débarquer, lorsque se présenta à eux un personnage qui venait de monter à bord et leur demanda leurs papiers. C'était le commissaire préposé à la surveillance du port (1). Ils se nommèrent en déclarant qu ils venaient d’ètre élus députés. Le commissaire, ne pouvant prendre sur lui de les laisser aller, les invita à le suivre à la sous-préfecture. Le sous-préfet n’avait pas d'ordres. Le duc d’Aumale lui montra les passeports et les journaux anglais qui mentionnaient son élection et celle de son frère.
« Nous allons à Bordeaux prendre part aux travaux de l’Assemblée nationale, ajouta-t-il. Nous comptons partir demain matin par le premier train. »
Pris au dépourvu, le sous-préfet considéra qu il ne lui appartenait pas de s’opposer à leur départ. Il les laissa libres, mais il envoya sur l'heure une dépêche au ministre de l'intérieur, à Bordeaux, pour l’avertir de leur arrivée. De leur côté, les princes télégraphièrent à deux de leurs amis, membres de l’Assemblée, M. Édouard Bocher et le duc Decazes. Nous avons dit ce qu’était pour eux M. Édouard Bocher. Quant au duc Decazes, éloigné depuis 1848 de la vie publique, où il venait de rentrer brillamment sous les auspices des électeurs delà Gironde, par son constant dévouement et sa longue fidélité à la cause des d’Orléans, il avait mérité leur confiance. Soldat actif et militant du parti libéral sous 1 Empire, il était bien vu de M. Thiers, sous les ordres duquel il s'était fait
(1) M. Guffroy de Rosemond, dont l’attitude, en ces circonstances, fut d’une extrême correction. Les princes n’eurent aussi qu à se louer du sous-préfet, M. Merlin, qui fit preuve d’autant de tact que de courtoisie.
LE DUC D’AUMALE
honneur de marcher en des temps où combattre pour la liberté n’allait pas sans périls.
M. Thiers n’était pas encore chef du pouvoir exécutif. Mais il allait l’être à vingt-quatre heures de là, et déjà la haute direction des affaires semblait lui appartenir. Averti par le ministre de l’intérieur, il s’emporta, si peu maître de lui qu’il laissa échapper, parlant au ducDecazes, de violentes menaces, se déclarant résolu à ordonner l’arrestation des princes s’ils osaient venir à Bordeaux, et, en vertu des lois d’exil, à les faire ramener à la frontière (1).
Cependant, après cette première explosion, il changea de langage. Des menaces il passa aux conseils. Il faisait appel au patriotisme des princes, en leur représentant quels soupçons inévitables, quelles agitations dangereuses leur seule présence risquait de déchaîner, malgré eux, au sein d’une Assemblée à peine constituée, et dont personne ne connaissait encore bien l’esprit ni les tendances. Ayant rencontré M. Edouard Bocher dans les couloirs de 1 Assemblée nationale , il fit valoir ces considérations. Puis il l’adjura d’aller à la rencontre des princes et d’empêcher qu’ils arrivassent à Bordeaux.
« Je les supplie de ne pas venir quant à présent, dit-il. Je leur promets en retour, et j’en prends l’engagement, de faire valider leur élection et abroger les lois d’exil. »
M. Edouard Bocher se décida à remplir cette mission. Mais il tint à s adjoindre M. Charles de Rémusat, qui était également lié avec les princes et avec M. Thiers. Les deux mandataires devaient se rendre à Libourne après avoir chargé un de leurs collègues, M. Trubert, d inviter les augustes voyageurs à s’y arrêter.
(1) Récit d’un témoin.
M. Trubert alla jusqu’à Angoulême et y attendit le train qui les amenait de Saint-Malo. Comme ee train entrait en gare, le duc d’Aumale et le prince de Joinville aperçurent l’envoyé debout sur le quai, fouillant du regard les wagons au passage. Le duc d’Aumale eut soudain le pressentiment que M. Trubert le cherchait, ainsi que son frère, et qu il était nanti d un message pour eux. Ce que pouvait être ce message, il ue le devinait que trop, et, résolu de poursuivre quand même son voyage, il se rejeta dans les wagons avec l’espoir de n’ètre pas vu. Mais le prince de Joinville n observa pas la même prudence. La tète hors du compartiment, il faisait des signes à M. Trubert et l’appelait. M. Trubert s’avança. Il dit qu'il était chargé de prier les princes de s’arrêter à Libourne, ou MM. Ldouard Bocher et Chailes de Rémusat les attendaient dans un hôtel, ayant à leur faire d’importantes communications de la part de M. Thiers. Force était donc de déférer à l'invitation, et, quelques instants plus tard, ils débarquaient à Libourne.
En apprenant de leurs amis ce que M. Thiers attendait d’eux, le duc d’Aumale protesta avec énergie. Députés, nul n'avait le droit de les empêcher de remplir leur mandat, et ils entendaient le remplir (1). M. Charles de Rémusat, dont ils ne pouvaient mettre en doute le dévouement, partageait comme M. Édouard Bocher 1 opinion du duc d’Aumale. Mais il objectait qu’il était dangereux d’enfreindre la volonté de M. Thiers et de le pousser à bout. La résistance des princes l’irriterait, et il était homme a les faire ramener à la frontière. On discuta longtemps.
Le duc d’Aumale ne voulait pas céder et ne cédait pas. Le prince de Joinville trahissait moins de volonté, indien Leur appartement était retenu à Bordeaux chez M. Guettier, ancien pair de France, qui avait réclamé l’honneur de les recevoir.
LE DUC D’AUMALE
nait à se rendre aux désirs de M. Thiers. Son opinion finit par l’emporter, et son frère, quoique à regret, s’y rallia. Le lendemain, en quittant Libourne, ils se rendaient au château de Béchevet, dans le Médoc, puis à Lagrange, près de Bordeaux, chez le comte Duchàtel. C’est là que le duc Decazes alla leur offrir l’hospitalité. Ils l’acceptèrent et revinrent à Libourne, d'où, par les soins de la duchesse Decazes, ils furent conduits à son château de la Grave, à quelques lieues de là.
Ils y demeurèrent durant quinze jours, cachés et ignorés. Les habitants de l’humble commune de Bonzac, de laquelle dépend le château, les virent, le mercredi des cendres, agenouillés dans la petite église où la solennité religieuse du jour les avait conduits. Ils ne se doutèrent pas que ces deux inconnus, amenés là par les châtelains et qui courbaient le front sous la main du prêtre, tandis qu’il récitait le Memento quia pulvis es , étaient des fils de roi, des proscrits, les descendants des Bourbons.
En arrivant à la Grave, les princes étaient convaincus qu’ils auraient bientôt raison de la résistance de M. Thiers; mais, à la faveur des soucis qui accablaient le chef du pouvoir exécutif, sa résistance se prolongeait. Elle était aussi le témoignage évident d’un mauvais vouloir qui datait de loin (1), qu’on a vu se trahir à plusieurs reprises dans les récits qui précèdent et dont il allait fournir de nouveau de nombreuses et éclatantes preuves.
Le duc de Broglie, pour sa part, en recueillit une qui ne pouvait, eût-il après ce qu il avait vu et entendu conservé des doutes sur les dispositions de M. Thiers,
(!) En 1869, dans un bureau du Corps législatif, il disait :
« Je ne sais ce que durera l’établissement actuel. Mais, le seul gouvernement qui puisse lui succéder, c’est la République. » Et comme ses auditeurs paraissaient surpris, il reprit en accentuant : « Je dis la République. » — Récit d’un témoin.
lui en laisser encore. Élu député dans l’Eure, il n’avait pu, en raison de la difficulté des communications, arriver à Bordeaux qu’au moment où le gouvernement et la Chambre allaient se transporter à Versailles. C’était, quelques heures avant le départ. M. Tliiers, qu’il vit en arrivant, lui dit :
« J’ai disposé de vous. Je vous envoie à la conférence de Londres. Je vous emmène à Versailles ce soir. En route, je vous donnerai vos instructions. »
C’est ainsi que le duc de Broglie se trouva un peu plus tard dans le wagon-salon où le chef du pouvoir exécutif avait pris place avec Jules Favre et Ernest Picard.
M. Tliiers 11e tarda pas à s’endormir. Il ne se réveilla qu’à Poitiers. Là, une allusion ayant été faite aux princes d'Orléans, il s'emporta.
« Leur conduite est indigne, s'écria-t-il. Ils viennent chercher une couronne dans les malheurs de la patrie. »
Le duc de Broglie protesta avec vivacité. M. Thiers insista, et c’est là que commença entre eux une querelle qui ne devait finir qu’au vingt-quatre mai (1).
Quant aux princes, ils durent une fois de plus se résigner à attendre, à ne pas siéger. Ils s’y résignèrent comme ils s’étaient résignés, le 6 septembre, à s éloigner de Paris et, tout récemment, à s’arrêter sur la route de Bordeaux. Ils quittèrent le château de la Grave pour se rendre à Biarritz, si soucieux de 11e pas laisser percer leur incognito qu’au lieu de faire la route en chemin de fer, ils la firent en voiture, en évitant, bien entendu, de traverser le chef-lieu de la Gironde, où, pour quelques jours encore, se trouvait le siège du gouvernement.
Si l’on veut considérer de quelles préoccupations s’in-
(1) Récit du duc de Broglie.
LE DUC D’AUMALE
spirait leur conduite, ce souci de n’ètre pas un embarras pour le gouvernement alors en butte à de terribles difficultés, on ne peut qu’être incité à louer leur résignation. Mais cette résignation persévérante inspirait-elle peutêtre quelques regrets à ceux qui se plaisaient à voir en eux l’espoir du parti royaliste, les défenseurs naturels des doctrines d’ordre qu’au même moment, mettaient en péril les doctrines révolutionnaires, favorisées par le désarroi des pouvoirs publics. Ceux-là auraient souhaité plus de résolution, plus d’audace.
Ils pensaient que, comme instrument de transition entre la République et la monarchie, le duc d’Aumale avait un grand rôle à remplir. Ceux qui le connaissaient souhaitaient que ce rôle, il l’acceptât et qu’il fît tout pour s’en emparer; on verrait ensuite. Dût-on, d’ailleurs, être à jamais ou pour longtemps condamné à la République, ce n’était pas une solution à dédaigner que celle qui mettrait le pouvoir dans les mains d'un prince tel que lui. Sa présence à la tète du gouvernement atténuerait en partie les inconvénients du régime. C’était, dans la pensée de ceux qui caressaient ce rêve, la République sans les républicains et la porte toujours ouverte à la monarchie.
Que de telles perspectives fussent ou non réalisables, il n’est que trop évident que les princes se montraient, à les juger sur leur conduite, peu disposés à en favoriser la réalisation. Lorsque, après le 4 septembre, ils étaient venus à Paris, leur soumission aux volontés du gouvernement de la Défense nationale avait été un premier indice de l’attitude qu’ils entendaient garder. Las de leur injuste exil, ils voulaient rentrer dans leur patrie, la défendre contre l’étranger, jouir de leurs droits de Fram çais. Ils acceptaient par avance, quel que fût le régime
établi, de vivre en citoyens soumis aux lois de leur pays, qu’avant tout ils brûlaient de servir. Les ambitieux, les prétendants n’agissent point ainsi.
En 1871, élu député, le duc d’Aumale persistait dans cette attitude, ce qui imprimait, dès ce moment, à sa vie l'unité qu’elle avait toujours eue et qu’elle a toujours gardée depuis, mais commençait à créer le malentendu dont les effets se produisirent à plusieurs reprises, quoique sans éclat, entre les royalistes et lui. A cette heure, beaucoup de gens l’eussent souhaité moins docile aux volontés de M. Tliiers. Qu’aurait fait le chef du pouvoir exécutif si, sans tenir compte de sa manière de voir, les princes s’étaient présentés ouvertement à Bordeaux, sous la protection de leur mandat législatif, et avaient occupé résolument leur siège de député? Eût-il osé les en expulser?
Dès leur arrivée à Biarritz, ils songeaient à se mettre en rapport avec les groupes légitimistes de l’Assemblée nationale. Ils devaient s’assurer le concours de ces groupes pour le moment où les questions qui les concernaient : validation de leurs pouvoirs et abrogation des lois d’exil, seraient mises en délibération. Par malheur, parmi les légitimistes, bien des préventions subsistaient contre les princes de la branche cadette. La longue communauté du malheur n’avait pas encore opéré la réconciliation, et pour la droite, où l’influence des exaltés menaçait trop souvent de s’exercer plus efficacement que celle des modérés, les d’Orléans, en dépit des protestations de leurs partisans, restaient sujets à caution. Ils avaient hâte de prouver que ces préventions étaient sans fondement.
Leur opinion sur la nécessité de combler le fossé creusé entre eux et le comte de Chambord ne pouvait
LE DUC D’AUMALE
faire doute pour qui était accoutumé à les entendre, celle même du duc d’Aumale, bien qu’il passât pour être moins favorable que ses frères et ses neveux au rapprochement des deux branches de la maison de Bourbon. Oui, certes, il était resté le plus orléaniste des fds de Louis- Philippe, « bleu » jusqu’aux moelles ; il 1 avait déjà prouve, et, jusqu’à sa mort, il devait le prouver encore. Mais sa haute raison l’avait convaincu de la nécessité de la fusion. Il pensait déjà, ainsi qu’il le répéta fréquemment depuis, « qu’on ne peut deux fois dans le même siècle sauver la monarchie par la substitution de la branche cadette à la branche ainée (1) ».
Le duc d’Aumale et le prince de Joinville étaient depuis quelques jours à Biarritz, lorsqu’à l’improviste le général Ducrot y arriva. Ce n'était pas le hasard qui le rapprochait des princes, mais la volonté de conférer avec eux. Élu député le 8 février, sincèrement royaliste, convaincu que la royauté qu’il souhaitait ne pouvait s’établir que parle rapprochement des deux branches delà maison de Bourbon, il avait imaginé tout un programme dont l’exécution devait, dans sa pensée, préparer la monarchie et faire des deux fils de Louis-Philippe les chefs incontestés et obéis de la majorité. Dans l’entrainement de sa conviction, il venait le leur soumettre, après en avoir entretenu à Bordeaux deux de ses collègues, le comte de Maillé et le duc Decazes, qui tous deux l'approuvaient.
Voici ce programme tel qu’il le présenta aux princes, après avoir été reçu par eux avec autant de cordialité que de joie : 1° établir par un acte éclatant — une visite au comte de Chambord à Genève — l’union complète de tous les princes de la maison de France; 2° ce
(1) Cité par le Times.
premier fait accompli, proposer à l’Assemblée l’abrogation des lois d’exil; 3° l’abrogation votée, prononcer la validation de l’élection des princes.
Le général Ducrot défendit devant eux son projet avec la fougue qui lui était propre. La visite des princes à Genève, à l’en croire, faciliterait le dénouement des difficultés qui pesaient alors sur leur situation et que leur suscitaient tour à tour M. Thiers, l'extrême droite et la gauche. La réconciliation des Bourbons opérée, l’immense majorité des Français accueillerait sans hésitation la royauté, et le pays échapperait ainsi aux périls dont le menaçaient les entreprises révolutionnaires.
Les princes trouvèrent ce plan très sage et très logique. Mais leurs amis affirmaient — le duc d’Aumale le déclara — que la soumission des d’Orléans au comte de Chambord, préalablement à toutes autres démarches, compromettrait les intérêts de leur famille, sans profit pour la cause du roi. Le général Ducrot se récria. Il maintint ses dires. Il les accentuait avec tant d’ardente éloquence, que le duc d’Aumale dut recourir à de nouveaux arguments pour avoir raison des siens. Le prince insista sur cette considération que tous les membres de sa famille et lui-même étaient tenus à beaucoup de prudence. Il fallait avant tout éviter d’éveiller les susceptibilités de M. Thiers par trop de précipitation ou d’impatience. Et comme le général Ducrot, non convaincu, revenait à la charge avec plus de vivacité, déclarant qu’il n’hésiterait pas à voter contre l’abrogation des lois d’exil si les princes se présentaient à l’Assemblée nationale avant d’avoir donné « des gages de soumission au roi », le duc d’Aumale répliqua :
« Vous ferez, mon cher général, ce qu’il vous plaira, et nous ferons de même. »
LE DUC D’AUMALE
On se quitta sur ces mots. Navré de l’insuccès de sa démarche, le général Ducrot préparait son départ pour le même soir, lorsque le duc d’Aumale I envoya chercher.
« Mon cher Ducrot, lui dit-il, nous ne pouvons rester sur notre dernier mot. De vieux amis comme nous ne se séparent pas ainsi. »
11 avait réfléchi. Avec une légère modification au programme, on pouvait aisément s’entendre. Il fallait avant tout obtenir l'abrogation des lois d’exil, puis la validation des élections. Alors le voyage de Genève, que dans ces conditions les princes s’engageraient à faire, serait sans danger. L’abrogation des lois d’exil, c’était la brèche ouverte dans la place. Agir autrement, commencer par la visite au comte de Chambord, ce serait fournir des armes à M. Thiers, passé maître dans les manœuvres parlementaires. Le général Ducrot n’était pas persuadé que la combinaison du duc d'Aumale fût supérieure à la sienne ; mais il s’inclina devant la conviction des princes et promit de consacrer tous ses efforts à faire aboutir le plan qui venait d’être exposé par opposition au sien (1).
Le lendemain dans la soirée, rentré à Bordeaux, il était chez M. Thiers, à 1 ’ Hôtel de France , où le chef du pouvoir exécutif s’était installé. « Assis ensemble sur un canapé, ils causèrent intimement et avec beaucoup d’animation. » Quelques instants après, au moment où le général se retirait, ramené par M. Thiers jusqu’au seuil du salon, entra un des anciens familiers de la place Saint- Georges, M. Estancelin. Il ignorait le voyage du général Ducrot à Biarritz, et, lié avec les princes, il se disposait à les aller voir.
« Je vais à Biarritz, dit-il à M. Thiers quand il put
(1) Papiers du général Ducrot, communiqués par ses enfants.
l’aborder. Avez-vous quelque commission pour le duc d’Aumale et le prince de Joinville?
— Que diable sont-ilsvenus faire ici? répliqua M. Thiers. Nous avions bien besoin d’eux!
— C’est tout à fait mon avis. Leur place n’était pas dans cette Assemblée. Mais, enfin, les voilà arrivés. Que voulez-vous qu’ils fassent? Où voulez-vous qu’ils aillent?
— Le plus loin possible.
— A Chantilly?
— Où ils voudront. Mais le plus loin possible. »
Et, tournant les talons, M. Thiers fît quelques pas audevant de M. de la Germonière, député de la Manche, qu'on annonçait. M. de la Germonière était chargé, par les électeurs de son département, de demander à M. Thiers s’il approuvait qu’on portât à l’un des sièges législatifs vacants par suite de son option pour Paris, le duc de Nemours ou le duc de Chartres. Il s’était acquitté déjà de cette commission quelques jours avant. M. Thiers ayant ajourné sa réponse, il venait la lui redemander.
Il le fit à voix basse, le salon étant plein de monde. On vit tout à coup M. Thiers pâlir, et on l’entendit s’écrier :
« Je n’ai pas d’avis à donner. Je ne suis pas le commis des prétendants, qu'on le sache bien (1). »
Il devenait donc de plus en plus certain qu’il ne se prêterait pas à l'abrogation des lois d’exil, ni par conséquent à la validation des pouvoirs électoraux des princes.
(d) Notes communiquées par MM. Estancelin et Ed. de la Germonière, fils de l’ancien député de la Manche. 11 est à remarquer que déjà le duc d’Aumale avait remis au duc Decazes, qui la communiqua aux’ membres de la Droite, une lettre du comte de Paris par laquelle celui-ci déclarait que, « sans ambition personnelle, il travaillerait loyalement à la solution la plus utile au pays ». Elle n’avait pas la portée des engagements qui furent pris ensuite. — Voir Pièces historiques, VI.
LE DUC D’AUMALE
En les abordant à Biarritz, M. Estancelin leur fit part de cet incident. Puis, comme l’avait fait le général Ducrot, il démontra la nécessité, dans l’intérêt même des d’Orléans, d’un accord avec le comte de Chambord. Il importait de convaincre ce prince et ses partisans que, parmi les membres de la branche cadette, le représentant de la branche aînée ne recontrerait pas de compétiteurs.
« Nous donnons notre parole, disait le duc d'Aumale, cela doit suffire. » Mais, comme tel n’était point l’avis de son interlocuteur, il écrivit, séance tenante, quelques lignes par lesquelles il déclarait que ni lui ni aucun prince d’Orléans ne feraient obstacle au rétablissement de la monarchie légitime. « Tenez, dit-il ensuite, vous remettrez cel engagement à Mgr Dupanloup. »
L’évêque d’Orléans le reçut vingt-quatre heures plus tard, en présence de MM. de Larcy et de Rességuier.
Tels furent les résultats des entretiens de Biarritz. Ce n’était pas encore un contrat définitif; mais les conditions d’une entente étaient déterminées et précisées de manière à satisfaire les légitimistes, à l’exception de quelques irréconciliables qu’on savait enclins à ne pardonner jamais aux fils de Louis-Philippe les événements de 1830.
Il ne suffisait pas cependant d’avoir préparé cet accord avec la droite. Pour qu’il pût porter tous ses fruits, il fallait que M. Thiers consentît à laisser mettre en délibération dans l’Assemblée nationale la validation des pouvoirs électoraux du duc d’Aumale et du prince de Joinville, et, du même coup, la question des lois d’exil. Des négociations s’étaient, ouvertes déjà entre le chef du pouvoir exécutif et les représentants des princes, afin de faire établir à quelles conditions il serait loisible à ces derniers de paraître à l’Assemblée. Un publiciste bor-
delais qui, de tout temps, s’était fait leur défenseur, M. Crugy, rédigea même un projet d’arrangement sur lequel on délibéra, et qui fut, en fin de compte, adopté à titre de transaction. Il portait que l’élection serait validée, que le gouvernement saisirait l’Assemblée d’une proposition d’abroger les lois d’exil; que, en revanche, les princes, en attendant le vote, s’abstiendraient de siéger et, ce vote une fois acquis, donneraient leur démission. On voit de quel prix M. Thiers leur faisait payer l’abrogation de ces lois.
Ils souscrivirent à ces conditions léonines, tenant moins encore à rester députés qu’à être réintégrés dans tous leurs droits de citoyens français. Ils eurent soin toutefois de stipuler que c’est envers l’Assemblée ellemême et non envers M. Thiers qu’ils prenaient cet engagement (1). Du reste, même après que ces bases eurent été posées de part et d’autre, la question que soulevait la présence des princes ne fit pas un pas. M. Thiers ne semblait pas pressé de la voir se résoudre.
Presque subitement, les multiples difficultés qu’il s’efforçait de vaincre s’aggravèrent. Le 10 mars, l’Assemblée nationale, décidée à se rapprocher de Paris sans y rentrer, votait sa translation à Versailles; le 18 du même mois, à la veille du jour fixé pour la reprise de ses travaux, se déclarait dans la capitale la plus effroyable insurrection qu’ait enregistrée son histoire. A cette date, les princes, qui voulaient rester à portée de l’Assemblée dont ils étaient membres, avaient déjà pris le parti d’aller s’établir à Dreux.
(1) Documents inédits : Papiers d’Haussonville. — C’est de cette réserve formelle que plus tard s’obstinaient cà ne pas tenir compte ceux qui accusaient les princes de manquer, en venant siéger, à la parole donnée à M. Thiers.
LE DUC D’AUMALE
Outre qu’en cette ville ils se trouvaient dans le voisinage immédiat de Versailles, elle leur offrait tout un trésor de souvenirs mélancoliques chers à leur cœur, et parmi lesquels il ne leur déplaisait pas de vivre alors que le deuil de la patrie ne pouvait entretenir en eux que de douloureuses pensées. A Dreux était la sépulture des d’Orléans. Le roi Louis-Philippe avait réuni là les cercueils des ancêtres. Dans cette nécropole, des places restées vides attendaient le sien, ceux de la reine, de la duchesse d Orléans, de la duchesse d’Aumale, du prince de Condé. En ces jours calamiteux, c’était une douceur pour le duc d’Aumale de résider en ces lieux où tout lui parlait du passé.
Il y arriva le 18 mars, dans l’après-midi, et s’installa dans le petit château appelé l’Évêché, qui se trouve à proximité de la chapelle. Le même jour, à une heure avancée de la soirée, le prince de Joinville vint le rejoindre. C était au lendemain de l occupation allemande. L armée étrangère quittait à peine Dreux, et dans la ville on se hâtait d'effacer les traces de son séjour (1). Les princes apprirent en arrivant que, trois semaines avant, le prince Fritz, heritier de la couronne de Prusse, le grand-duc de Bade et le duc régnant de Saxe-Cobourg, étaient venus de Versailles visiter la sépulture des d’Orléaus. Devant la gare, une troupe de cavalerie les attendait, le sabre au clair. Les habitants étaient restés chez eux. Seul, le régisseur du domaine de Dreux avait dû,
(f) L Évêché ne lut pas occupé. L’état-major allemand redoutait de n’y pas être en sûreté. Il exigea seulement que le château restât inhabité. Ayant vu plusieurs soirs de suite de la lumière à une croisée, les Prussiens crurent que c’était un signal. Ils voulurent alors prendre possession de 1 Évêché. Mais, lorsqu’on leur eût dit qu’on y sojgnait un mobile atteint de la petite vérole noire, ils cessèrent de réclamer et renoncèrent à prendre possession de l’habitation.
par ordre, se mettre à la disposition des visiteurs et les guider dans leur visite. Les princes furent péniblement impressionnés par ces douloureux souvenirs. Dès le lendemain, ils entendirent la messe dans la chapelle et allèrent s’agenouiller sur les tombeaux, les uns déjà occupés, les autres qui devaient bientôt recevoir les restes des membres de leur famille, morts dans l’exil.
C’est à Dreux que fut faite au duc d’Aumale , par M. Estancelin, le plus fougueux et le plus militant des défenseurs de la cause monarchique, une proposition qu'il n'accepta pas.
« On va faire le siège de Paris, disait M. Estancelin; allez à l'Assemblée demain, demandez la parole pour la validation de votre élection, et proposez-vous pour commander l'armée qui doit marcher contre la Commune. Celui qui vaincra l’insurrection et prendra Paris sera chef du gouvernement et maître de la France. »
Le duc d’Aumale repoussa ces ouvertures.
« Puisque je n'ai pas eu le bonheur de commander une armée française contre les Prussiens, répondit-il, je ne veux pas recommencer ma carrière en commandant une armée contre les Parisiens. » Et comme M. Estancelin insistait, le duc d’Aumale piqué au vif se redressa et, d’une voix où passait la colère : « Je ne suis pas de ces princes, s’écria-t-il, qui tirent l’épée sur les boulevards de Paris pour la tremper dans le sang français, et vont ensuite la jeter aux pieds du roi de Prusse. S’il vous faut des princes de cette espèce-là, allez les chercher ailleurs que chez moi (1). »
La proposition de M. Estancelin avait trahi un bouillant courage, prêt à tout entreprendre pour la victoire de
(1) Les dernières heures d’une monarchie.
LE DUC D’AUMALE
la cause qu’il sert. Mais dans la réponse du duc d’Aumale se révélait aussi, et à un non moindre degré, une âme de patriote. En acceptant le rôle que lui conseillait un dé vouement exalté, il eût manqué aux principes qu'il avait appris. Comme il le disait, on n’eût pas compris qu’éloigné de l’armée, il y rentrât, dans un intérêt personnel, par la porte de la guerre civile. C’était le méconnaître que de le supposer capable d’adopter, même pour réaliser des ambitions qui, d’ailleurs, n’existaient pas en lui, un parti que condamneraient sa conscience et sa raison.
Fixés à Dreux, les princes s’appliquèrent à y vivre ignorés. En dehors d’un petit nombre de personnes appartenant au gouvernement, le lieu de leur retraite ne fut connu que de quelques membres de l’Assemblée qu’ils y appelèrent dès leur arrivée pour continuer avec eux la négociation entamée à Biarritz avec le général Ducrot.
Dans une de ces entrevues, ils prirent de formels engagements. Le duc d’Aumale et le prince de Joinville, parlant en leur nom comme au nom du comte de Paris, déclarèrent de nouveau qu’il n’existait aucun prétendant dans la famille d’Orléans, et que si la France souhaitait jamais de revenir à la monarchie, aucune compétition royale ne s’élèverait parmi les membres de leur maison. Ils s’engagèrent de même à faire parvenir par le comte de Paris, en son nom et au nom des siens, cette assurance au comte de Chambord, se réservant le droit de fixer l’époque où cette démarche devrait être faite. Le duc d’Aumale insista sur ce point que toutes les prétentions personnelles étaient écartées et que lui, comme ses frères et neveux, s’inclinaient loyalement devant son cousin, chef de la maison de Bourbon. Il y eut ultérieurement aussi une déclaration verbale affirmant que le comte de
Chambord acceptait le drapeau tricolore (1); ceux qui la firent étaient de bonne foi. Ils ne soupçonnaient pas qu’à quelques semaines de là, un manifeste de ce prince leur infligerait un démenti.
Les jours qui suivirent l'installation du duc d’Aumale et du prince de Joinville à Dreux furent des jours d’angoisse et de tristesse. Les luttes sanglantes qui se livraient autour de Paris reléguaient au second plan toutes les autres questions. M. Thiers paraissait avoir oublié les arrangements concertés à Bordeaux. Son langage, quand il parlait des princes aux personnes de son
(1) Ce fait fut ultérieurement démenti, et il n’était pas exact en tant qu’on attribuait le propos aux membres de la droite, MM. de Maillé, de Cumont et de Meaux, qui la représentaient aux conférences de Dreux. L’un d’eux m’en a donné tout récemment l’assurance. J’ai cependant sous les yeux une note écrite de la main de M. de Carrayon-Latour, un des principaux chefs du parti légitimiste, où je lis : « A Dreux, les représentants de la droite eurent le tort immense d’affirmer que le comte de Chambord acceptait le drapeau tricolore. » Cette déclaration figure sur un exemplaire d’un livre : La vérité sur l’essai de restauration monarchique, publié sans signature, en 1874, et dont je suis l’auteur, exemplaire qu’à ma demande M. de Carrayon-Latour, qui contestait l’exactitude de certains de mes dires, voulut bien annoter. Mais il se trompait, ainsi que cela resuite de la déclaration suivante de M. le vicomte de Meaux : « Lorsque nous avons abordé les princes à Dreux, nous n’avons ni affirmé, ni laissé supposer, croyez-le bien, que M. le comte de Chambord acceptait le drapeau tricolore ; non pas que, pour notre part, nous ne fussions convaincus qu’il fallait l’accepter. Mais nous n’avions pas qualité pour parler au nom de M. le comte de Chambord, et nous ne l’avons pas fait; c’est uniquement en notre nom et au nom de quelques-uns de nos amis de la droite que nous sommes entrés en pourparlers avec les princes d’Orléans. Plus tard, ceux qui approchaient les hommes choisis par lui pour le représenter ont pu prêter au prince cette intention ; ils ont pu s y croire autorisés par certaines paroles de ses instructions. » La question est donc tranchée en ce qui touche les membres de la droite qui allèrent à Dreux. Il n’en est pas moins vrai que les princes d’Orléans durent croire que le comte de Chambord acceptait le drapeau tricolore. L’histoire est bien difficile à écrire, même quand les acteurs sont vivants.
LE DUC D’AUMALE
intimité, devenait de plus en plus malveillant, aboutissait toujours au conseil de s’expatrier, et ceux-ci, à qui ses propos étaient répétés, pouvaient craindre, les lois d’exil n’étant pas abrogées, que cette malveillance si clairement démontrée n’allât jusqu’à tenter de faire revivre ces lois.
Le duc d’Aumale recourut alors au conseiller si sûr, à l’ami si fidèle qu’était pour les princes d’Orléans le comte d’Haussonville. Il l’appela à Dreux, un jour où il s’y trouvait seul (1), et lui parla à coeur ouvert :
« Nous avons besoin, en ce moment, des conseils et de l’assistance de tous nos amis, et nous savons que nous pouvons compter sur vous », dit-il. Et après avoir rappelé les divers pourparlers qui avaient eu lieu avec les représentants du comte de Chambord, d’un côté, et avec M. Tbiers, de l’autre, il ajouta : « Vous avez été, et vous êtes en bonnes relations avec la plupart des hommes qui sont aujourd’hui en scène... Vous ne faites pas partie de 1 Assemblée nationale. Vous êtes, par conséquent, étranger aux coteries qui s’agitent en ce moment. Voilà pourquoi, si vous n’y répugnez pas, nous voudrions, mes frères, mes neveux et moi, vous charger à l’occasion de porter parole en notre nom, soit au chef du pouvoir exécutif, soit a des personnes qui ne peuvent venir nous voir ici, et avec qui nous ne pouvons entrer actuellement en correspondance. »
Le comte d’Haussonville se déclara prêt à accomplir
(1) Est-ce à ce moment que survint l'émouvant incident dont j’ai recueilli le récit? Le prince de Joinville se trouvait en wagon, allant je ne sais où, quand il s’aperçut que le train dans lequel il avait plis place p ai erreur se dirigeait vers Paris, et qu’en conséquence il allait se trouver à la merci de la Commune. 11 n’hésita pas à sauter du train en marche, après avoir jeté sa valise. Il roula sur le talus sans se laire aucun mal, et, rebroussant chemin, il gagna pédestrement, en longeant la voie, la station qu’il avait quittée quelques instants avant.
toutes les démarches dont on voudrait le charger, à la condition « que les instructions fussent assez précises pour qu’il ne fût pas exposé à faire fausse route ».
L’intention du due d’Aumale à ce moment, comme celle de son frère, était de rester à Dreux. Mais, dans la soirée du 25 mars M. de l’Épée, préfet de la Loire, fut assassiné à Saint-Étienne. Un télégramme de Versailles l’apprit aux princes dans la matinée du lendemain, au moment où ils se rendaient à la chapelle pour y entendre la messe. Cet événement leur suggéra diverses réflexions touchant leur sûreté.
A Dreux, dans le voisinage de Paris, où l’insurrection commençait et s’aggravait, ils couraient des risques. Bien que la population qui les voyait se promener chaque jour dans les jardins , ouverts alors comme aujourd’hui aux promeneurs, ne leur manifestât que déférence, ils pouvaient craindre que des gens animés de mauvaises intentions ne parvinssent à se glisser au milieu d elle pour arriver à eux. Us se déterminèrent, par ces considérations, à s’assurer des asiles où il leur lût possible de vivre ignorés, moins en évidence.
Il v a, non loin de Dreux, deux châteaux où ils étaient certains d’être accueillis avec empressement. L’un, Marcouville, appartenait à Mme Vingtain, mère de leur collègue à l’Assemblée nationale; l’autre, le Breuil, au comte de Reiset, diplomate, ancien secrétaire à 1 ambassade de France a Rome et ami personnel du duc d Aumale, avec qui il s’était lié à la faveur des nombreux voyages du prince en Italie (1). D Arromanches où il
(T) Leurs relations dataient de 1851. Depuis cette époque, le dévouement du comte de Reiset ne s’est jamais démenti. 11 en a donné d'innombrables preuves. C’est grâce à lui que, sous l’Empire, le duc d’Aumale qui se trouvait en Italie, rappelé à Twickenham par la maladie d’un de ses enfants et pressé d’y rentrer, put rega-
LE DUC D’AUMALE
résidait alors, le comte de Reiset, en apprenant l’arrivée du duc d’Aumale à Dreux, lui avait envoyé un ami commun pour mettre son château à sa disposition. D autre part, M. Vingtain, auprès duquel M. Edouard Boeder s’était fait l’organe du désir du prince, avait donné des oi’dres à Marcouville, afin que « deux de ses amis », MM. de Vineuil, y furent reçus et traités en son absence avec des égards particuliers.
Les princes n’avaient donc que l’embarras du choix, et, le 27 mars, ils allaient séparément s’installer à Marcouville, d’où ils pouvaient aisément revenir chaque jour à Dreux (1). Durant leur séjour, ils ne firent à Dreux que de rares apparitions, animés tout à la fois du désir de n’y pas être et de la volonté de laisser ignorer qu’ils n’y
gner l’Angleterre en traversant, quoique exilé, toute la France. M. de Reiset lui avait procuré un passeport qui lui permit d'aller, sous un faux nom et suivi de Gouvernor, son valet de chambre, s’embarquer à Calais.
(1) Le même jour, le duc d’Aumale écrivait au comte de Reiset pour le remercier de ses offres : « Il est très possible que l’un de nous, ou tous deux, profitent de votre gracieuse invitation, et que si vous venez au Breuil dans le courant de la semaine, vous y trouviez installé votre bien affectionné. — H. d’Orléans. » — Le 31 mars, il écrivait de Marcouville : « J’espère pouvoir prochainement profiter de l’aimable invitation que vous m’avez transmise par l'intermédiaire d’un de nos amis communs et vous arriver un de ces jours, par exemple un dimanche ou lundi... Ayez la bonté de prévenir votre garde que M. de Vineuil se présentera probablement chez vous un de ces jours. »
Le duc d’Aumale n’oublia jamais le dévouement du comte de Reiset, et, jusqu’à la fin de sa vie, il le traita en ami. En 1872, étant à Dreux, il arriva un matin de bonne heure au llreuil avec son frère. Dans la cuisine où ils entrèrent, ayant trouvé les portes du château encore fermées, ils surprirent une petite fille de huit ou neuf ans tout en larmes. C’était Mlle Walburge de Reiset, aujourd’hui Mme de Beaupré, qui venait de se blesser en maniant un couteau. Elle pleurait à la pensée d’être grondée. Le duc d’Aumale la rassura, voulut la panser lui-même et se fit ensuite conduire par elle dans la chambre du comte de Reiset. On a gardé au Breuil un souvenir ému de ce petit incident.
étaient pas. Le prince de Joinville passait son temps à dessiner ou à jouer de l’orgue. Quant au duc d’Aumale, il étudiait les procédés de culture, s’intéressait aux travaux de la ferme et envoyait à M. Vingtain le résultat de ses observations (1). Ils demeurèrent là huit jours, et, le 3 avril, ils allaient s'installer à Breuil.
Ce château est construit sur l’emplacement d’une ancienne abbaye de Trappistes. Des bâtiments conventuels, reste encore le prieuré et une église admirable que le propriétaire a fait restaurer avec le goût le plus rare, complété par l’érudition la plus sûre. Dans sa demeure, il a accumulé des merveilles d’art, des documents historiques d’un prix inestimable. Les princes trouvèrent donc autour d’eux, au château de Breuil, d’inépuisables sources de distraction. Le duc d’Aumale couchait dansle lit de Louvois,
(1) Témoin ce billet écrit de la main du duc d’Aumale : « Remerciements à l’hôte. Il y a trois cent soixante moutons à graisser. La fermière demande s’il faut les tondre ou les vendre; il faut l’un ou l’autre. Si on vend maintenant, il reste de quoi en nourrir quatre cents. Si l'on attend, on pourra en nourrir trois cents après ceux-ci. »
A citer encore cette lettre de M. Vingtain à sa mère :
«Versailles, 2 avril 1871. — ...J’ai dù envoyer à Marcouville l’ordre d’y recevoir un de mes collègues, dont Caillet nous a bien des fois entretenu ; une circonstance qui pouvait offrir quelque danger a forcé ce collègue à me demander l’hospitalité, et je suis assuré que tu aurais agi comme j’ai agi moi-même. J’ai reçu une lettre de remerciement à ton adresse plus qu’à la mienne: du reste, cet état de choses va cesser d’ici à quelques jours... »
Voici la lettre de remerciement dont il était question :
« 30 mars 1871. — Monsieur et cher collègue, M. de Vineuil a profité de vos offres si cordiales et si généreuses. Il me charge de vous remercier de l’hospitalité si large qu’il reçoit chez vous. Soyez, je vous prie, l’interprète de sa gratitude auprès de Mmes Chasles et Vingtain. Il espère pouvoir revenir à Marcouville quand ces dames y seront, tenant à leur offrir lui-même ses excuses et ses remerciements. Quant à moi, je n’ai pas besoin de vous rappeler les anciens sentiments avec lesquels je demeure Votre bien affectionné. — H. d’Orléans. »
LE DUC D’AUMALE
premier auteur de ces fortifications de Franche-Comté (jue lui-même devait être chargé de réédifier plus tard.
A la faveur de leur incognito, les princes faisaient chaque jour des promenades sur les terres du Breuil et jusque dans la forêt de Dreux, de l’autre côté de l’Eure, où parfois ils pêchaient à la ligne. C’est le prince de Joinville, en sa qualité de marin, qui maniait les avirons pour la traversée de la rivière. MM. de Yineuil pouvaient voir cette forêt qui leur appartenait mise au pillage par des braconniers et des gens sans aveu qui profitaient du désordre de ces sombres jours pour abattre et s’approprier des arbres.
Un matin, s’étant rendus à une tour commémorative élevée sur la lisière de la forêt par le comte de Reiset, ils mirent en fuite une bande de malandrins qui y avait passé la nuit après avoir brisé la serrure d’un coup de fusil et allumé du feu, au risque d’incendie. Ces malfaiteurs avaient pris les princes pour des gens de la police. Dans le pays, les paysans racontaient que MM. de Yineuil étaient des personnages de la Cour de Napoléon III, venus au Breuil afin de se dérober à des poursuites.
Sur ces entrefaites, se produisit un incident assez mystérieux, qui apporta aux princes la preuve que leurs craintes, quant aux intentions persistantes de M. Thiers, n’étaient pas exagérées. Le 31 mars, M. d’Autremont, régisseur des propriétés de Dreux et du petit château où le duc d’Aumale et son frère s’étaient installés, reçut de Londres un télégramme signé de M. Asseline, secrétaire du comte de Paris, et ainsi conçu :
« Londres, U h. 20, 30 mars, d’Autremont-Dreux.
« Trois individus suspects, dont un nommé Georges, taille moyenne, roux, barbu, ancien maître d’école, condamné à vingt-cinq ans de bagne, revenu depuis sept ans
de Cayenne, vendeur journaux à Londres; autre, très grand, partis aujourd’hui par Dieppe pour Dreux, avec mauvaises intentions. Prévenez amis de se tenir sur leurs gardes. »
Ce télégramme fut porté aussitôt au procureur de la République (1). Ce magistrat le communiqua au procureur général, en lui demandant ses instructions. Le 2 avril, avant qu'il eût une réponse, les princes reçurent de Londres, et lui firent parvenir, une lettre qui n’était que le développement du précédent avis. Puis, le surlendemain, lui arriva un télégramme du ministre de la justice envoyé à tous les procureurs généraux, donnant le signalement des « trois assassins partis de Londres le 30 mars, probablement par voie de Dieppe, dans le but d’attenter à la vie des membres d’une ancienne famille princière », et invitant les chefs des parquets à se concerter avec les préfets en vue de l’arrestation de ces suspects.
Enfin, le 7 avril, le procureur de Dreux écrivait à M. d’Autremont : « Une dépêche de M. le procureur général, datée du 5 avril et arrivée ce matin, me fait connaître que ce haut magistrat m’approuve d’employer les moyens en mon pouvoir pour protéger les princes d’Orléans contre les misérables assassins qui me sont signalés. Mais M. le procureur général commence par remarquer qu’il est regrettable que ces princes, au mépris des lois, persistent à séjourner en France, et il ajoute : « Je « vous engage à faire représenter aux princes que leur
(1) M. Paul Bonnet, devenu plus tard substitut du tribunal de la Seine, démissionnaire en 1880, et aujourd’hui avocat à Paris. Je lui dois des renseignements qui m’ont permis d’éclairer le récit que fait le comte d’Haussonville, dans son Journal, du même incident. Le procureur général dont il est ici question était M. Leblond, député à l’Assemblée nationale.
LE DUC D’AUMALE
« présence à Dreux est extrêmement fâcheuse, et à tâcher « d’obtenir qu’en attendant la décision de l’Assemblée qui « leur permettra de revenir en France, ils retournent à « l’étranger. » Je vous prie de vouloir bien mettre ces paroles sous les yeux de ceux qu’elles concernent, et m’en accuser réception. »
Quand cette lettre lui fut remise, le duc d’Aumale devina d’où venait le coup. La singulière exhortation du procureur général avait été dictée, pensait-il, par le chef du pouvoir exécutif. Un fonctionnaire, quel qu'il fût, n’eût, osé prendre sur lui de trancher « à huis clos » une question qui ne pouvait l’être que par l’Assemblée nationale. Le prince fut indigné de ce « rapprochement monstrueux » entre les menaces d’assassinat, à l'aide desquelles on essayait de l’effrayer, et cette invitation à quitter la France qui déjà, à plusieurs reprises, lui était parvenue. Son frère s’en offensa comme lui. Ils ne pouvaient se dissimuler qu’entre M. Thiers et eux la situation se tendait, et ce qui ne leur causait pas une moindre inquiétude, c’est que de certaines paroles, de certains faits qui leur étaient rapportés, résultait la preuve que, par des voies souterraines, le chef du pouvoir exécutif travaillait à exciter contre eux les défiances et les soupçons de la droite.
Les circonstances dans lesquelles leur avait été communiquée la mise en demeure du procureur général ne leur permettait pas de mettre en doute la volonté de M. Thiers de leur faire quitter la France. Ils se décidèrent à ne pas attendre les mesures coercitives dont ils étaient menacés et à aller s’embarquer à Cherbourg pour regagner l’Angleterre (1). M. Édouard Bocher fit part de
(1) En quittant le Breuil. le duc d'Aumale adressa au comte de Reiset la lettre suivante :
« Mon cher Comte, je ne veux pas quitter le Breuil sans vous
leur résolution à l’un de ses amis, député à l’Assemblée nationale, dont le vieux dévouement à leur cause était à la hauteur de tous les périls, le duc d’Audifïïet-Pasquier. Sou château de Sassy étant sur la route de Cherbourg, les princes demandaient à s’y arrêter une nuit. Le duc d’Audiffret-Pasquier les y rejoignit. Il les adjura de ne pas aller plus loin et les convainquitde la nécessité de rester en France (1). Puis il revint à Versailles, et, se présentant chez M. Thiers, il lui déclara qu’il n’avait pas à les rechercher, qu’ils étaient à Sassy et qu’ils y resteraient. Pour les faire partir, il eût fallu employer la violence. M. Thiers n’osa aller jusque-là.
Le séjour des princes à Sassy se prolongea durant plusieurs semaines (2). C’est de là que, le 30 avril, le duc d’Aumale écrivait au comte d’Haussonville :
« Nous en sommes à peu près au même point que lors
remercier au nom de mon frère et au mien de l’hospitalité que nous y avons reçue. Rien ne nous y a manqué que le plaisir de vous y voir; mais j'espère que c’est seulement partie remise et que bientôt il me sera donné de vous témoigner de vive voix notre gratitude; en attendant, soyez notre interprète auprès de Mme la comtesse. Malgré un incognito qui heureusement, je crois, n’a pas été pénétré, tous vos gens ont été remplis d’attention pour nous. J’ai demandé à l’excellent Ternaux s’il avait à me charger de quelque message pour mon ancien camarade d’enfance, mais il m’a seulement assuré que tout était en ordre. Je vous félicite de votre belle église et je vous prie de compter toujours et plus que jamais sur les vieux sentiments de votre bien affectionné. Hélas que de calamités ! »
(1 ) Documents inédits : Récit du duc d’Audiffret-Pasquier.
(2) Peu après leur départ de Sassy ils allèrent à Randan, chez le duc de Montpensier, où toute la famille d'Orléans, durant plusieurs jours, se trouva réunie. C’est là que le comte de Paris reçut la visite du duc de Doudeauville, qui vint lui démontrer la nécessité de se rapprocher du comte Chambord. Cette visite donna lieu à un incident assez piquant que le duc d’Aumale, plus tard, quand il revenait sur cette année 1871, se plaisait à rappeler.
Le duc de Doudeauville, tandis qu’on allait avertir le comte de Paris, avait été introduit dans un salon du rez-de-chaussée. Pendant
LE DUC D’AUMALE
de voire visite à Dreux, nous et le pays, hélas! Peut-être même sommes-nous moins avancés, car on reparle des Bonaparte. Je ne puis pourtant croire à la résurrection spontanée de cet odieux régime. Mais quel rôle peuvent jouer la Prusse, l’Europe même? Soyez sûr que là est le danger. Je voudrais que tout le monde le crût comme je le crois et que l’on ne cherchât pas l’ennemi là où il n’est pas. Je voudrais que nos intentions ne fussent pas dénaturées. Vous les connaissez, nos intentions. Rectifiez, quand l’occasion s’en présentera, les jugements incorrects et mal fondés. Vous savez ce qui avait été convenu à Bordeaux en ce qui nous concerne. Pourquoi ne pas en revenir là? Pour nous, nous sommes toujours
qu’il attendait, entre la comtesse de Paris qui, sans l’avoir distingué, s’écrie :
« Tiens, voilà Mussy! Bonjour, docteur. »
Le duc de Doudeauville se retourne et répond :
« Madame, je ne suis pas le docteur Guéneau de Mussy; je suis le duc de Doudeauville. J’attends Mgr le comte de Paris.
— Je vais le prévenir », dit la princesse.
Comme elle venait de s’éloigner, arrive le prince de Joinville. Il avait donné rendez-vous à un de ses anciens camarades de la marine. Lui aussi se trompe et salue :
« Bonjour, amiral. »
Nouvelle déclaration du duc, sur laquelle le prince de Joinville s’excuse et se retire. Apparaît alors le duc d’Aumale. Le visiteur le reconnaît, va vers lui, se nomme et lui dit :
« Monseigneur, je ne vous aime pas. Vous êtes aux d’Orléans ce que le prince Napoléon est aux Bonaparte. »
Le duc d’Aumale ne juge pas qu’il y ait rien à répondre, et s’en va en saluant.
Quelques minutes après, on venait chercher le duc de Doudeauville. Pour arriver au cabinet du comte de Paris, il fallait passer par un escalier très étroit. Obèse et lourd, le duc en gravissait péniblement les degrés, touchant les murs des deux côtés. Soudain, il se rencontra avec quelqu’un qui descendait. C’était le duc de Montpensier, très gros aussi. Impossible de passer deux de front; il fallait nécessairement que l’un ou l'autre cédât le pas, et le duc de Doudeauville se vit contraint de redescendre. Mais il crut toujours que c’était le duc d Aumale qui « lui avait joué ce tour », ce en quoi, d ailleurs, il se trompait, l'incident n’ayant été que le fait du hasard.
prêts à accepter ce terrain. Rappelez-le si l’occasion s’en présente. Dites-nous ce que vous savez, ce que vous conseillez. Que ne pouvons-nous causer un peu (1)? »
Le 15 mai, le duc d’Aumale devenait plus pressant :
« Il est aujourd’hui plus que surabondamment prouvé : 1° qu’au risque d’être mal jugés par quelques-uns et de causer certaines déceptions, nous avons évité de causer aucun embarras au pouvoir exécutif; 2" que nos noms, notre présence n'ont été pour rien dans les insurrections, agitations, difficultés qui ont pu se présenter. Les raisons, les prétextes qui avaient pu être mis en avant pour différer la vérification de nos élections n’existent plus. Cependant le temps s’écoule. D’un moment à l’autre notre situation peut devenir insupportable et inexplicable. Chaque incident nouveau la complique malgré nous. Il échappe des allusions que nous ne prenons pas pour nous, mais qui, répétées, pourraient nous atteindre et que nous ne saurions accepter en silence. Avant de prendre aucun parti, nous tenons à être en règle vis-à-vis de M. Thiers. Nous avons besoin d’être fixés sur ses intentions, et nous attendons de votre amitié de nous rendre ce service essentiel. Voici quels étaient les termes de l’arrangement que Crugy avait rédigé et qui semblait accepté : 1° validation des élections; 2° proposition d’abroger des lois de bannissement; 3° demande de congé s’il y a lieu; 4° démission, après le vote de l’abrogation. Cet arrangement est-il toujours accepté par M. Thiers? De quelle façon pratique, dans quel délai peut-il être exécuté? Voilà ce que nous vous avons prié, ce que nous vous prions encore d’éclaircir (2). Déjà
(1) Documents inédits : Papiers d’Haussonville.
(2) Ils s’étaient revus dans les premiers jours de mai, le comte d’Haussonville étant venu à Sassy.
LE DUC D’AUMALE
nous avions espéré que le résultat de vos démarches pourrait nous être connu la semaine dernière. Nous sommes prêts à nous rendre où vous voudrez, n'importe quel jour de la semaine qui commence, pour recevoir de votre bouche une réponse qui ne peut avoir de valeur qu’ autant qu’elle sera précise. Si nous ne recevons pas cette réponse dans le courant de la semaine, nous comprendrons que nous ne devons plus l’espérer (1). »
Depuis l’installation du gouvernement à Versailles, le comte d’Haussonville avait intentionnellement évité l'occasion de voir M. Thiers. Mais, devant une requête si formelle, il se décida à aller le trouver. Le moment était plus propice pour un entretien sur les princes d’Orléans qu’il ne l’eût été quelques jours plus tôt. L'insurrection de la Commune de Paris touchait à sa fin. Sa défaite, à très bref délai, était certaine. M. Thiers devait, semblait-il, être mieux disposé à entendre des paroles de conciliation touchant les deux députés qui réclamaient leur siège. Mais leur envoyé jugea prudent d’avertir au préalable, de ses intentions, ceux des membres de la droite qui avaient été mêlés à la négociation de Dreux. Il fallait éviter qu'ils prissent ombrage de la démarche qu’il allait faire, au nom des princes, auprès de M. Thiers. Il en prévint MM. de Maillé, de Meaux et de Cumont, et leur communiqua la lettre du duc d’Aumale.
Le lendemain 17 mai, à huit heures du matin, il était dans le cabinet de M. Thiers. Abordant résolument l’objet do sa mission, il lui dit (2) :
« Il est inutile que je vous parle si vous ne m’accordez pas deux choses, c’est que j’ai beaucoup d'affection pour
(1) Documents inédits : Papiers d’Haussonville.
(2) Le comte d Haussonville écrivit le même soir le récit de cette conversation. J en détache les parties essentielles.
vous et que je ne suis point tout à fait un sot; sourd, oui; aveugle, point. Même avec mon oreille dure, je distingue, accordez-le-moi, ce qui sonne faux dans les paroles, et j’ai des yeux pour démêler ce qui serait louche dans les conduites... Il ne m’en coûte pas d’avoir l’air de ne me douter de rien; c’est plus commode. Quoique bon enfant, je tiens à me préserver d’être dupe, et l’intérêt d’accorder entre elles des personnes qui ont, selon moi, intérêt à être bien ensemble ne me portera jamais à dire un seul mot au delà de l’exacte vérité. Si vous êtes persuadé de cela, causons à cœur ouvert.
— Je vous tiens pour un sûr et excellent ami, répondit M. Tliiers. Je vous regarde comme un des hommes les plus intelligents et les mieux informés de notre temps... Causons.
— Du passé, rien à nous dire, reprit le comte d Haussonville. En gros, j’ai presque toujours été de votre avis. Dites-moice que vous pensez de l'état présent des choses et comment vous comprenez l’avenir, tant pour le pays lui-même que pour ce qui vous concerne personnellement. »
M. Tliiers aimait à donner de longs développements à sa pensée. Sa réponse se ressentit de ce goût pour l’abondance des paroles. Militairement, il était satisfait. Encore quelques jours, et l’armee de 1 ordre serait dans Paris. Politiquement, tout était bien compliqué.
« Nos bonnes chances, c’est la république modérée ou la monarchie constitutionnelle. Entre ces deux formes de la liberté, vous savez de quel côté ont toujours été mes préférences personnelles. Ce que j’ai été, je le suis encore. Mais l’état de l’opinion dans le pays, voilà ce qui doit influer sur les résolutions d’un homme de bon sens. A l’heure qu’il est, les républicains ne sont pas les
plus nombreux, non; ils sont les plus décidés et les plus énergiques. Ils dominent de plus en plus dans les villes. Il faut donc aller avec la république, au moins passagèrement. Durera-t-elle? Je ne sais, j’en doute même. Ce n’est pas une raison pour n’en pas essayer avec loyauté. »
Il fallait d’autant mieux en essayer, pensait-il, que la royauté n’était réalisable que par la fusion sincère des deux branches, et qu’avec une droite hautaine, ombrageuse, revêche, qui se rendrait bientôt antipathique au pays, et le comte de Chambord, « qui semblait n’être qu’un enfant et un sot doucement mais intrépidement obstiné », cette fusion serait bien difficile. Quelle situation serait celle des d’Orléans, toujours soupçonnés, toujours accusés, et d’autant plus mal vus qu’ils étaient plus raisonnables, plus sensés, plus estimés du public?
Pour répondre à cette question, M. Thiers se lança soudain dans une appréciation détaillée de leur caractère. Pour ce qui touchait le duc d'Aumale, il le jugeait plus politique que les autres, mais..., mais..., mais... « Le chapitre des mais était fort étendu; il s’allongeait indéfiniment par la comparaison évidente, quoique involontaire, que M. Thiers faisait inconsciemment de sa personne et de sa situation avec la personne et la situation du duc d’Aumale. Tous les défauts, tous les inconvénients d’un côté; de l’autre, c’est-à-dire du sien, toutes les qualités et tous les avantages. » Puis des mots comme ceux-ci : « Et à ma place, que ferait-il de plus ou de mieux, ou seulement d’une autre façon que moi?... Ah! l’expérience militaire, la connaissance des détails techniques, peut-être... Et encore! » Vinrent ensuite des tirades sur l’ambition du prince, se résumant en quatre mots : « Il veut ma place. »
Après cet intermède, M. Thiers en revint à la situation
générale. Il insista sur les difficultés qui s’opposaient à la fusion, et par conséquent à la monarchie. Elles ne laissaient d’autre issue que l’essai loyal de la république. Restait, il est vrai, la solution bonapartiste; mais elle n’avait pas de chances. Ce qui pourrait la rendre redoutable , ce seraient « les folies de la droite et les prétentions gothiques qu’elle laissait apercevoir ».
« Mon cher ami, ajouta M. Thiers, le gros des Français est honnête, conservateur, mais profondément lâche; ils se laissent toujours faire la loi par les aventuriers et les braillards. Exemple, la Commune... Ce que j’ai pu faire pour devenir un peu maître delà situation, je ne l’ai fait que grâce à l’organisation préexistante de l’armée, à son restant de traditions militaires. Voilà pourquoi, afin de mettre un peu de cohésion partout, la forme républicaine me semble la meilleure, quant à présent. Pour moi, je ne veux prendre la place de personne ni priver les d'Orléans de leur naturel héritage... D’ailleurs, je suis exténué, et souvent horriblement découragé. Je ne demande qu’à sortir par une porte honorable. Paris pris et l'indispensable réorganisé, la porte est toute trouvée. »
Ses appréciations sur les princes d’Orléans facilitaient la tâche du comte d’Haussonville, qui, aussitôt, en profita, tout en négligeant de relever ce qui s'adressait à leurs personnes. Comme M. Thiers, il croyait à la nécessité de maintenir le provisoire; mais il lui paraissait que ce provisoire touchait à une crise résultant du malentendu qui s’était produit là « où, par suite de la conformité des opinions et d’un passé commun », l’entente semblait plus facile à établir. Dans ce malentendu, la situation faite aux princes avait une grande part. Était-il juste de la prolonger, « de faire durer le supplice de l’exil »? Peut-être avaient-ils eu tort de se présenter au suffrage des élec-
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teurs. Mais M. Thiers devait, du moins, leur savoir gré d’accepter le rôle qu’il leur avait imposé au lendemain de leur élection.
« Pour moi, à leur place, je ne me serais pas présenté, dit le comte d’Haussonville. Mais, du diable si, une fois élu, j’aurais consenti à ne pas siéger à Bordeaux, malgré les conseils, les objurgations, les menaces même. Il y avait, pour le duc d’Aumale, un rôle à prendre à côté de vous, dans l’Assemblée nationale, rôle dont je le crois très capable. En a-t-il été tenté un instant? Je ne sais; c’était son droit. En tout cas, il y a renoncé; il ne se soucie plus de le reprendre. Je le répète donc, mon cher ami, depuis qu’ils ont remis les pieds en France, les princes ont tenu la conduite la plus droite, la plus correcte envers tout le monde, et ils ont eu envers vous les procédés les plus généreux. En revanche, qu’ont-ils rencontré? »
Et, tout en protestant de son désir de ne pas élever de récriminations, alors qu’il cherchait l'accord, le comte d’Haussonville rappela les propos tenus par M. Thiers sur les princes, ses impatiences de langage dans son intimité et à la tribune, la lettre du procureur de la République de Dreux , tous ces incidents si pénibles pour eux et qui aggravaient l’inconcevable retard apporté à la vérification de leurs pouvoirs. Il fit en même temps remarquer que, malgré tout, ils s’étaient, abstenus d’en appeler à 1 opinion et que, ni dans leur langage, ni dans leur correspondance, on ne trouverait, pas plus dans les lignes qu’entre les lignes, rien qui pût offenser M. Thiers. Maintenant, leur patience était à bout. Ils réclamaient une décision. On le savait dans le public, et bien des gens étaient prêts à en tirer une rupture, tandis que les princes souhaitaient d’en tirer l’accord.
« Faisons vite et faisons bien, conclut le comte d’Haussonville. »
M. Thiers l’avait écouté sans signe de dénégation ni de mauvaise humeur.
« La politique a été fort brouillonne en ces derniers temps, fit-il. Peut-être ne m’en suis-je pas assez occupé. Laissons cela et tout le passé. Que veulent actuellement les princes?
— Ils veulent rentrer dans F intégrité de leurs droits de Français. Ils ne veulent que cela. Mais ils le veulent en souhaitant que cela se fasse de préférence à 1 amiable et d’accord avec vous.
— De quelle façon?
— Selon que cela avait été convenu à Bordeaux par l’intermédiaire de M. Crugy, dans un arrangement que vous approuviez à cette époque.
— Rappelez-m’en les termes. »
Le comte d’Haussonville tirait de sa poche la lettre du duc d’Aumale lorsqu’on annonça le maréchal de Mac Mahon. M. Thiers pria son interlocuteur d’aller l’attendre chez Mme Thiers, où il le ferait appeler quand le maréchal serait parti. Chez Mme Thiers se trouvaient, avec elle, sa sœur Mlle Dosne,MM. Roger du Nord et Mignet. Au cours de la conversation, le mandataire des princes communiqua non seulement la lettre du duc d Aumale, mais encore d’autres lettres du comte de Paris qu à tout hasard il avait apportées, voulant montrer à M. Thiers en quels termes le prince parlait de lui. Lorsqu’au bout de quelques instants le chef du pouvoir exécutif vint le rejoindre, il était attendu au conseil des ministres. En donnant rendez-vous au comte d’Haussonville pour le lendemain, il lui dit :
« Laissez-moi la lettre du duc d’Aumale.
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— Laissez aussi à mon mari celles du comte de Paris, reprit Mme Thiers; il est bon qu’il les connaisse. »
Dans la conversation du lendemain, M. Thiers émit encore des appréciations très amères sur les princes. Môme le comte de Paris, qu’il avait épargné la veille, ne trouva pas grâce devant lui. Après avoir lu ses lettres, il le tenait « pour un rusé, un ambitieux, un double visage », qui voulait jouer les légitimistes et les républicains.
« Je plains mon pays si les circonstances le font un jour monter sur le trône. »
Le comte d’Haussonville ne s’attarda pas à rectifier des jugements si dépourvus de justice.
« Laissons les personnes, sur lesquelles nous ne serions pas d’accord, dit-il, et passons aux choses. »
Alors M. Thiers rappela son discours de Bordeaux. Il avait promis à l’Assemblée nationale de lui rendre intact le dépôt qu il avait reçu d’elle. Il ne pouvait donc entrer dans aucun arrangement au profit de qui que ce fût, et c était mettre en doute sa loyauté que de le solliciter de favoriser 1 une des solutions vers lesquelles on supposait, suivant sa fantaisie, que le pays pourrait un jour incliner.
« Je n’engagerai pas la question des princes, déclarat-il. Veut-on la soulever au sein de la Chambre? La responsabilité. en reviendra à ceux qui auront pris cette initiative. Je dirai à la Chambre que c’est elle et elle seule que cela regarde. Mais je lui ferai remarquer qu’il y a trois dynasties à 1 état de compétition : la branche ainée des Bourbons, qui ne demande pas à rentrer; la dynastie impériale, qui n’ose se produire, et la branche cadette, qui ose et se produit afin de jouir du bénéfice de la présence sur le sol. Accorder à celle-ci un si grand bénéfice, c’est rompre à son profit exclusif l’équilibre et manquer aux principes qui faisaient la sécurité du régime provisoire. »
Ce langage, outre qu’il prêtait aux princes des projets que désavouait toute leur conduite, ne laissait pas d’être étrange dans la bouche de l’ancien ministre de leur père. Le comte d’Haussonville le dit tout net à M. Thiers.
« Mais, si mon plan est si mauvais, répliqua celui-ci, quel autre avez-vous?
— Le maintien pur et simple de l’arrangement Crugy.
— Il n’y a eu aucun engagement de ma part. Je me suis borné à dire que, si l’on vivait tranquille dans un lieu obscur, je pourrais ignorer que l'on était en France et ne pas mettre à exécution les lois existantes. Ce que j’ai dit, je le répète encore. Au delà, je ne puis rien (1). »
Le duc d’Aumale, quand il apprit le résultat des démarches faites en son nom, fut plus affligé que surpris. Ce résultat eut sans doute pour effet d’activer les négociations qui se poursuivaient avec la droite. Quoique le manifeste du comte Chambord, en date du 5 juillet, les eût un moment compromises par la volonté qu’il proclamait de relever le drapeau blanc, elles étaient alors fort avancées; on avait écarté la question du drapeau; quant au reste, on ne différait plus que sur un point. Le duc d’Aumale avait stipulé que la visite du comte de Chambord aurait lieu « en France », et cette condition lui tenait au cœur. Mais la droite faisait remarquer qu’elle obligerait le chef de la maison de France à venir au-devant de
(1) Le comte d’Haussonville raconte que, lorsqu’il quitta M. Thiers, celui-ci lui rendit les lettres des princes. Il s’aperçut alors que certains passages de celles du comte de Paris étaient marqués d une croix au crayon, ce qui lui ût supposer qu elles avaient été copiées. Il sut, quelques jours plus tard, qu’elles avaient été communiquées par un agent de M. Thiers à divers députés de la droite, afin de leur prouver que les princes étaient entrés en négociation avec lui. Mais la droite était prévenue, et ses délégués firent déclarer au duc d’Aumale que cet incident n’empêcherait pas l’accord entre eux et les princes, qui semblait dès ce moment assuré.
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ses cousins et à faire en quelque sorte le premier pas. En apprenant les dispositions peu bienveillantes deM. Thiers, le duc d’Aumale, résolu à céder sur ce point, écrivit :
« Dans l’intérêt de la cause commune, il nous semblerait toujours préférable que la visite eût lieu en France. Mais, si cela ne se peut, nous n’avons pas d'objection à supprimer cette réserve. Donc, avec la suppression de ces deux mots « en France », nous restons sur le terrain où nous nous sommes placés à Dreux et nous persistons dans les sentiments que nous avons exprimés plusieurs fois (1). »
Enfin, le 27 mai, il adressait au comte d’Haussonville cette déclaration qui devait couper court à toutes les hésitations des légitimistes et lever leurs derniers scrupules.
« Toute notre vie témoigne pour nous : notre départ d’Alger en 1848, notre conduite en exil attestée par le témoignage d’Ollivier, notre pétition même de l’an passé, notre conduite depuis lors, nos professions de foi et notre réserve depuis trois mois. Si l’on soulève la question de la compétence des anciennes dynasties, nous refusons de nous engager sur ce terrain qui est le terrain réservé, le terrain constitutionnel. Mais, à la droite comme à la gauche, nous pouvons affirmer que nous ne sommes ni des prétendants ni des compétiteurs, qu’il n’y a dans la branche d’Orléans ni prétendants ni compétiteurs (2). »
A partir du jour où il reçut communication de cette lettre, le parti légitimiste tout entier se montra disposé à valider les élections du duc d’Aumale et du prince de Joinville, comme aussi à abroger les lois de bannissement. Quant aux républicains modérés, ils attendaient, sans trop de parti pris, le mot d’ordre de M. Thiers, et
(1) Documents inédits : Papiers d’Haussonville.
(2) Ibid.
M. Thiers, comprenant que, quoi qu’il en eût dit, il eût infligé un démenti à son passé de libéral en maintenant des lois d’exception, s’était enfin décidé à en proposer l’abrogation. 11 en prit l’engagement envers le duc de Broglie qui s’était rendu chez lui accompagné de M. Casimir-Périer, au moment où le rapport sur cette proposition allait être déposé. Il tenta encore de stipuler que les princes s’abstiendraient temporairement de venir siéger. Mais la droite s’étant engagée à voter pour trois ans la prorogation de ses pouvoirs en lui conférant le titre de président de la République, il renonça à se prévaloir des promesses antérieures faites, d’ailleurs, à l’Assemblée plus encore qu’à lui et dont elle-même aussi bien que lui déliaient les princes (1).
Toutes ces questions se tenaient. Dès le mois de juin, l’Assemblée nationale commençait à en être saisie sous diverses formes. Elles ne furent toutefois résolues qu’en décembre, après de multiples incidents qui appartiennent plus à l'histoire parlementaire qu’à celle du duc d’Au-
(1) Au cours de ces négociations assez confuses, le duc d Aumale ne cessa de répéter avecraison qu’il n’avait pas proposé un marché à M. Thiers ni conclu un contrat avec lui. « Nous avons seulement voulu nous mettre en règle avec lui et savoir si nous pourrions exécuter, avec son concours et sans son opposition, ce dont nous étions convenus avec la droite. » Papiers d’Haussonville. — « C’est pour répondre au vœu exprimé par un commissaire de l’Assemblée, au nom de l’Assemblée, que nous nous abstenons de siéger. 11 n’y a pas eu entre nous et le chef du pouvoir exécutif de confiât personnel. Ce sont des commissaires de l’Assemblée qui ont reçu notre déclaration, c’est vis-à-vis de l’Assemblée que nous sommes liés. » — Archives de Broglie.
Je n’ai pu découvrir à quelle date se place une entrevue que le duc d’Aumale eut avec M. Thiers, et que ses amis lui ont entendu souvent raconter. 11 répétait ces paroles que lui avaient dites le chef du pouvoir exécutif « en le regardant par-dessus ses lunettes » pour le pressentir ou le tenter, et après avoir exposé les difficultés d’une restauration en présence de la division des partis :
« Il nous faudrait une république... une république... princière. »
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male1. Grâce à des votes réparateurs, les princes d’Orléans voyaient se rouvrir légalement pour eux les portes de la patrie, tandis que leur était restituée la part de leurs biens confisqués en 1852, qui appartenait encore à l’État.
Le duc d’Aumale et le prince de Joinville vinrent occuper leur place dans l’Assemblée le 19 décembre. Entourés d’un petit groupe de collègues, ils firent leur entrée modestement, non sans quelque embarras partagé par ceux mêmes qui avaient négocié pour eux et avec eux. Peut-être regrettait-on un peu leur présence, comme si l’on eût vaguement senti que leur place n’était pas là et qu’en tout cas, puisqu’ils devaient finir par siéger, c’est au lendemain de leur élection, à Bordeaux, qu’ils eussent dû le faire, coûte que coûte, à tout prix, ce qui leur eût évité tant de négociations pénibles dont le récent souvenir les exposait à voir les partis dénaturer leurs loyales intentions.