‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 10 sur 69 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES AUTRICHIENS ET l'aRMÉE DE CONDÉ (1796).

Le corps de Gondé était arrêté jusqu'à nouvel ordre à Biihl, occupé dans ses cantonnements à quelques manœuvres. La vie ne lui était pas facile, car les habitants de la Souabe et leurs princes lui témoignaient de mauvaises dispositions. Tantôt l'évéque de Spire, le prince de Styrum, lui refusait l'entrée de ses domaines; tantôt le margrave de Bade l'accusait de déprédations et le dénonçait faussement aux commandants autrichiens. Leduc d'Enghien, qui, en attendant la reprise des hostiHtés, allait à la cour de Garlsruhe prendre sa part des bals, des concerts, des dùiers et des promenades, avait remarqué avec une certaine inquiétude que le margrave travaillait sourdement à éloigner les émigrés de ses États. Pour surcroît d'ennuis, la gène était grande parmi les princes comme parmi les gentilshommes. Le duc d'Enghien avait accepté d'être le parrain du fils de M. de Franclieu, mais c'était là une cause de déj)enses. 11 l'écrivait à son père : « Ce qui me fait moins de plaisir, c'est qu'on me dit que je ne pourrai m'en tirer qu'à raison de dix louis. L'affaire ne me paraît nullement plaisante. » Il s'en tira, non sans peine. De son côté, le prince de Gondé, qui aimait les situations franches, rompit toutes relations avec le margrave, jusqu'à ce que ce prince eût renvoyé un de ses conseillers nommé Beck, ennemi des Français, et fait officiellement des excuses à propos des injustes plaintes adressées aux Autrichiens. Ges dissentiments éloignèrent pendant deux mois le duc d'Enghien de la cour de Garlsruhe et le pri-

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vèrent déplaisirs toujours fort recherchés par un jeune homme. Aussi trouvons-nous dans une de ses lettres le récit de ce désagrément, qu'il dépeint en un mot plaisant : «Je me trouve le dindon de l'aventure. » Heureusement, il a pu se distraire pendant les jours gras à Ettenheim : « L'on s'y est occupé de mes plaisirs dans tous les genres, comme vous pouvez bien penser. Nous y avons beaucoup dansé, beaucoup joué de proverbes , beaucoup bu, beaucoup mangé, enfin mené ce qui s'appelle bonne vie. Le cardinal est excellent pour mon grandpère. La plupart de nos cantonnements sont chez lui, et, malgré la surcharge, il n'y a sorte de politesses, de prévenances, de facilités qu'il ne nous ait données ou offertes. Il voulait même que mon grand-père vînt établir son quartier général à Reuchen, où est la légion... » Il parlait aussi des amusements.que le duc de Bourbon pouvait se procurer à Londres pendant le carnaval; puis, livrant cours à sa tendresse, il s'écriait : « Mais tous ces plaisirs ne seront pas capables devons retenir là-bas, si l'on n'y fait rien. N'est-ce pas, cher papa, vous nous reviendrez? Nous voilà au printemps tout à l'heure. » On se trouvait alors au 11 février. «Venez nous protéger et donner un chef aux chouanneries de Bretagne. On les prétend plus fortes que jamais. Je le souhaite pour votre gloire, mais je crains les dangers que vous aurez à courir... Pardon de mon griffonnage, mais une brûlure m'ôte l'agilité de mes doigts. Ce ne sera rien, mais cela fait mal '. » Contrairement à ces espérances, les affaires étaient compromises en Bretagne et en Vendée. Dans quelques jours, StofHet allait être pris et fusillé. La mort de Charette, un mois après celle de Stofflet, devait porter un coup terrible à la chouannerie, sans décider enfin le comte d'Artois et le duc de Bourbon à venir au secours des populations royalistes de l'Ouest. En Allemagne, l'imprévu et l'indécision gouvernaient les opérations militaires. Le duc d'Enghien s'étonnait de la singulière tournure qu'avait prise cette campagne. On les faisait aller de Mulheim à Bûhl, puis on les

1 Dossier Surval. — Inédit.

arrêtait à moitié chemin, sans leur assigner de poste fixe. Si le jeune prince s'inquiétait, son père passait la vie joyeusement. « J'ai vu avec plaisir, écrivait le duc d'Enghien à la date du 16 février, par votre dernière lettre, que vous meniez une vie gaie et agréable à Londres ou aux environs. Je me doutais que vous vous plaisiez dans ce séjour. Tous les Français qui ne manquent pas d'argent s'y amusent, et puis les anciennes connaissances ont leur mérite... Je vous renouvelle toutes mes instances pour vous engager à profiter de votre séjour là-bas et du poids que vous y avez pour que M. Pitt continue les secours qu'il donne à ce corps. Plus nous allons, et plus je remarque de l'insouciance et même de la mauvaise volonté dans nos Anglais... M. le duc de Berry, revenu de Carlsruhe où il a passé trois jours, ne nous en a rapporté aucune nouvelle. Je n'y ai pas encore été; la crainte d'être de trop au margrave et embarrassant pour la princesse me retient... On entend ici le canon dans l'éloignement tous les matins. Ce sont les patriotes qui attaquent le plus souvent des postes que les Autrichiens reprennent le lendemain. Mauvaise manière h la longue, comme vous le savez. Wurmser est toujours h Manheim '. » Dans ses lettres à son père, le duc d'Enghien montre une confiance inébranlable. Le duc de Bourbon s'en étonne parfois. « C'est une maladie dont il est bon de ne pas se guérir, lui répond son fils. Malgré les pertes irréparables que nous avons faites, on peut encore avec un cœur honnête, une conscience qui ne vous reproche rien, une bonne réputation et de la santé, trouver des jours de bonheur. » C'était de la philosophie réconfortante, comme le disait le duc d'Enghien. L'ajournement des combats le mettait seul à l'épreuve. « Je suis étonné, cher papa, continuait-il, que bienvenu comme vous l'êtes de la cour, parlant quelquefois avec Pitt, vous ne sachiez pas positivement ce que l'on fera de nous. Voici le moment intéressant. Le l"" mars approche, et h cette époque nous devons subir un changement quelconque! » A cet égard,

' Dossier SuivaL — Inédit.

son père lui paraissait d'une grande utilité en Angleterre. « Est-il vrai, demandait-il, que la Vendée soit aussi mal que tout s'accorde à le dire? On prétend que Charette n'a presque plus personne avec lui, et qu'il est absolument réduit. Je crois ce récit enflé, et je croirais plutôt que sa politique est d'avoir l'air encore plus faible qu'il n'est, afin de ne pas s'attirer trop d'ennemis, et par là d'attendre encore quelque occasion favorable. Serait-ce si mal calculé?... " C'était trop bien calculé. « De notre côté, ceux qui en savent plus long que moi assurent que rien n'est perdu. Les patriotes prennent cependant les plus grandes précautions dans tous les genres'. » Ainsi l'on ne connaissait pas sur le Rliin la situation effroyable de la Vendée. On ignorait le mot douloureux de Charette, prédisant sa mort prochaine, lorsque le comte d'Artois avait refusé de participer aux combats obscurs des chouans et s'était rembarqué sans coup férir. On ignorait que Hoche, réunissant dans une même main les commandements de Normandie, de Bretagne et de Poitou, avait poussé à bout, battu et traqué Charette avec quatre-vingt mille hommes de troupes régulières.

Le duc d'Enghien ne cessait de réclamer le retour de son père, que souhaitaient aussi ses amis, et particulièrement la belle baronne d'Etlingen, établie à Biihl. Ce que nous relevons avec une certaine surprise dans cette correspondance, ce sont les questions du fils relatives aux succès mondains du duc de Bourbon. « Faites-moi donc, demande-t-il dans cette même lettre, quelques petites indiscrétions sur vos succès de Londres! Il n'est pas possible que toutes exigent du secret. La jjauvre baronne d'Etlingen se désole de ne pas recevoir de vos nouvelles. » Cette dame l'avait chargé, en effet, de lui transmettre mille tendres choses. Elle ne pouvait cacher son émotion quand elle revoyait des fragments de l'écriture du duc de Bourbon. Quelques jours après, M. de Franclieu revenait d'Angleterre et rapportait tout ce qu'il avait vu : « Je lui ai fait conter, disait le prince, tous les détails de votre vie, de vos

' Dossier Siirval. — Inédit.

soirées, de vos occupations, les bals, les proverbes, les thés, les fureurs des émigrés qui ne partagent pas tous ces plaisirs. Il m'a raconté pendant deux heures entières... Edimbourg ne sera pas si gai. Vous ne vous y plairez pas beaucoup. Il prétend que vous y resterez près d'un mois. C'est une longue visite. Mais, cher papa, le printemps sera arrivé, et vous prendrez, je pense, une résolution '. »

Ce qui intéressait plus le duc d'Enghien que les plaisirs du monde, c'était l'espérance d'une campagne offensive où il remporterait d'éclatants succès. Il y comptait fermement, « car l'espoir, écrivait-il le lA mars, n'abandonne jamais les Condé » . Les armes et les munitions, les sabres, les pistolets, les carabines, la poudre et les balles arrivaient enfin. On annonçait le départ des troupes pour le Brisgau, et cette nouvelle était accueillie par des cris de joie. Mais que devenait l'expédition anglo-française? « Nous revenez- vous? demandait le jeune prince à son père. La prise du pauvre Stofflet n'aura-t-elle pas encore donné un degré d'impossibilité à tout ce qu'on aurait voulu entreprendre de ce côté? Si l'on ne faisait rien, est-ce que Monsieur resterait en Angleterre? Qu'y ferait-il? Ne viendrait-il pas ici, si l'on s'y battait? Il me semble que cela ne ferait pas un mauvais effet*. » En peu de mots, le duc d'Enghien résumait la situation. Les hésitations du comte d'Artois avaient jeté le trouble parmi les émigrés. La triste expédition de l'île d'Yeu, le rembarquement subit du comte d'Artois, l'avis donné par le prince de remettre les opérations décisives à des temps plus propices, tout cela avait profondément découragé la Vendée. Si le duc d'Enghien eût été à la place du comte d'Artois, il n'eût pas hésité, lui qui ne cherchait que l'occasion de répandre son sang pour le Roi. Il eût écarté les courtisans qui déconseillaient à un prince de marcher à la tète des Vendéens comme un simple chef de chouans. Pendant ce temps, la princesse Louise de Condé, sœur du duc de Bourbon, tante du duc

' Dossier Surval. — Inédit.

» Ibid.

d'Enghien, avait pris le voile dans le monastère des Capucins à Turin. Ce n'est pas un des incidents les moins touchants de cette histoire, et si nous n'avions craint d'augmenter notre ouvrage, nous aurions pris un singulier plaisir à examiner de près cette belle figure. Nous avons feuilleté aux Archives nationales, dans le dossier Surval, les lettres de Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde ; nous avons été ému par tout ce qu'elles contiennent de pur, de délicat, de généreux. La tendresse la plus expressive pour son père et pour les siens, la pitié la plus exquise pour tous ceux qui souffrent, le pardon le plus chrétien pour les hommes qui l'ont frappée dans ses affections et dans ses espérances s'y retracent en termes admirables. Aspirations, effusions, gémissements, plaintes, regrets, consolations, tout cela semble dit par une voix d'en haut. Désormais la noble créature va consacrer sa vie au soin des malades et des prisonniers. Nous la retrouverons à la fin de ce récit, à l'heure où se consomme le drame de Vincennes; ses larmes et ses cris de douleur demeureront comme la protestation immortelle de l'innocence contre un attentat aussi barbare qu'inutile.

Tandis que la princesse de Condé confiait sa vie aux saintes occupations du monastère, le duc d'Enghien obtenait enfin de son grand-père un titre et un grade qu'il avait longtemps ambitionnés. Le prince de Condé lui accordait le commandement de l'avant-garde du corps et plaçait sous ses ordres, en qualité de maréchaux de camp, le comte de Lanans et le marquis de Thumery. Le duc de Berry avait reçu en même temps le commandement supérieur de la cavalerie. En allant parcourir et garder les bords du Rhin avec ses soldats, de Kehl à Emmendingen, le duc d'Enghien annonce cette nouvelle à son père, avec des accents qui dénotent bien quel cœur de brave battait dans sa poitrine : « Vous jugez de ma joie et vous la partagez. Mais vous sentez aussi, et je suis bien persuadé de cette vérité, que cette tâche m'inspire un changement de vie général ; que ce n'est plus le volontaire d'Enghien libre de ses actions, jeune tète que l'on croit trop légère pour la charger de rien, courant

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les filles et les parties de barres, mais bien Mgr le duc d'Enghien, jeune prince rempli de volonté et du désir de bien faire, commandant Tavant-garde de l'armée de son grand-père, flatté de cette marque de confiance, et faisant tous ses efforts pour s'en rendre digne et apprendre son métier... » Cette lettre, où l'on sent passer le frisson d'une jeunesse avide de gloire, achève de peindre le duc d'Enghien. Dans sa nouvelle situation, il sut imposer silence aux ambitions déçues et se faire respecter, entre autres, par le comte de Viomesnil, qui avait voulu obtenir, à son détriment, la direction de l'avantgardc. Il eut à se féliciter d'avoir pour aide de camp le comte de Lanans, gentilhomme d'une loyauté et d'un désintéressement rares. La guerre allait reprendre avec vigueur. L'archiduc Charles devait se trouver bientôt en face de Moreau, et les deux adversaires étaient de taille à se mesurer dans d'importants combats. Le quartier général du prince de Condé se trouvait alors à Riegel, près de Fribourg, et l'avant-garde du duc d'Enghien à Nonenwihr, près du Rhin.

Le 28 avril, Louis XVIII, qu'une insulte inattendue avait chassé de Vérone, vint chercher un refuge dans le camp même de l'armée de Condé. Malgré les obstacles accumulés devant lui par la cour de Vienne, malgré les conseils de Macartney, il passa le Saint-Gothard et arriva le 28 avril à Riegel, Il n'avait pas l'intention de participer au commandement des condéens ou d'en prendre la haute direction. Il ne demandait qu'une place parmi ses gentilshommes, et il avait pris le simple costume de chasseur noble. Le 4 mai, il passa la revue des troupes. Sa présence fit naître aussitôt des espérances sans bornes. On le croyait disposé à marcher avec ses soldats, et le prince de Condé s'en félicitait tout le premier. N'avait-il pas écrit à l'évéque d'Arras cette lettre significative : « Le roi de Prusse disait, il y a quelque temps, dans son intimité ; Le roi de France a beau faire, il ne se tirera jamais de là, qu'il ne se mette, en vrai gentilhomme français, à la tête de sa noblesse et de ses sujets fidèles, et qu'il ne combatte avec eux et comme eux... Faut-il l'avouer, mon cher évêque? ajou-

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tait le prince, il a raison ^ » Depuis longtemps, Louis XVIII désirait se montrer. Le 28 septembre 1795, à l'époque où le comte d'Artois refusait de se placer à la tète des chouans, il avait écrit au duc d'Harcourt, son chargé d'affiiires à Londres, une lettre où il demandait que l'Angleterre lui facilitât son débarquement en Vendée, pour y trouver « le trône ou le tombeau » . Aussi avait-il saisi l'occasion de se rendre au milieu de ses soldats, sans paraître se douter que cette démarche aggravait le mécontentement de l'Autriche. La mesquine politique de cette puissance ne devait pas laisser le prince plus de deux mois au quartier général de Gondé. «Je suis impatient de savoir, écrivait le duc d'Enghien à son père, l'effet qu'aura fait dans les pays que vous habitez l'arrivée du Boi à l'armée. Nous avons des raisons de craindre que son séjour ne soit pas de longue durée. Cette course légère n'a pas pris à Vienne; cependant il tiendra aussi bon que possible. Il a été aimable pour tout le monde, excepté pour moi, auquel il n'a pas encore ouvert la bouche de la campagne de 93, tandis qu'il a trouvé des choses flatteuses à dire à tout le monde sur cet objet. J'avoue que cela ne m'a pas fait plaisir... » Cependant le prince, alors qu'il n'était encore que régent, avait rendu hommage h la valeur du jeune duc. Ne lui avait-il pas écrit le 28 décembre 1793 : «J'ai appris, mon cher cousin, avec un plaisir que mon amour pour mon sang et l'amitié que vous me connaissez pour vous, vous expliqueront facilement, la gloire que vous avez acquise à la journée du 2 de ce mois. Vous êtes à l'âge et vous portez le nom du vainqueur de Rocroy. Son sang coule dans vos veines ; vous venez de retracer sa valeur ; vous avez devant les yeux l'exemple d'un père et d'un grand-père audessus de tous les éloges. Que de motifs d'espérer que vous serez un jour la gloire et l'appui de l'Etat! Vous pouvez croire, vous aimant comme je le fais, que je jouis bien sincèrement de ces heureux présages. » Louis XVIII ne pouvait pas avoir oublié ces éloges, et son admiration pour la bravoure du duc d'Enghien

' Voir les Mémoires du baron de GuUhermy. ■ ■

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était loin d'avoir diminué. Celui-ci aurait voulu s'illustrer par une action d'éclat sous les yeux du Roi. Il crut l'avoir trouvée. On avait reçu l'ordre de passer le Rhin ; un équipag^e de pont était préparé à la hauteur de Miilheim. Des batteries, dressées contre Huningue, assuraient le passage. Cette opération allait s'exécuter, quand un courrier venu de Vienne fit substituer la défensive à l'offensive. Les nécessités de la guerre en Italie exigeaient un envoi de trente mille hommes qu'il fallut détacher de l'armée opérant en Allemagne. Le général Bonaparte venait de s'illustrer dans les Alpes et sur le territoire italien par des prodiges de valeur. Il était maître de la Lombardie, maître de Milan, tie Ferrare, d'Ancône, de Livourne, de Bologne, maître des États vénitiens. C'était lui qui avait imposé au sénat de Vienne l'expulsion de Louis XVIII. Il était si redoutable, que Wurmser fut appelé d'Allemagne avec des renforts pour essayer d'arrêter ses progrès. Alors on suspendit la marche des armées allemandes sur le Rhin.

Les condéens reçoivent l'ordre d'attendre de nouvelles instructions. « Je suis au désespoir, écrivait le 9 juin le duc d'Enghien au duc de Bourbon. Je vois la campagne encore perdue, puisque Ton ne sait pas profiter des belles occasions que l'on a pu avec tant de peine se procurer. Je vous demande un peu si, depuis que Beaulieu est retiré, il faut qu'il attende, pour rattaquer, les secours qu'on va lui envoyer des armées du Rhin... Dieu veuille qu'à la fin de celte campagne nous ne soyons pas au Danube. » Il s'excusait de voir les choses en noir, mais cela n'était-il pas naturel ! « Avouez qu'il est douloureux pour un commandant d'avant- garde, qui a de l'ardeur et de la bonne volonté, de se voir à trois jours d'avoir le plaisir de passer le Rhin et de s'en donner dans un bon genre, et de repartir comme il est venu pour rentrer dans des cantonnements où il vient de passer deux mois. » Le duc revenait au sujet qui l'intéressait le plus, c'est-à-dire au retour de son père. Il lui semblait que le duc de Bourbon ne s'arrêtait à rien de définitif, qu'il ne fixait aucune date précise qui dût le ramener auprès de lui. «Puisque vous n'êtes

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parti, disait-il, que pour aller à la Vendée, qu'il me parait très-reconnu qu'il n'y aura aucune expe'dition de ce côté et qu'il n'y a aucun moyen d'y aller, je ne vois pas pourquoi l'on vous retient en Angleterre. » La volonté du comte d'Artois retenait le duc de Bourbon captif. Ce prince n'avait j)as assez de force morale pour lutter contre une domination aussi impérieuse.

Les armées françaises, l'une au nombre de cinquante-cinq mille hommes sous le commandement de Jourdan, l'autre au nombre de soixante-dix mille hommes sous le commandement de Moreau, s'avançaient vers le Danube. Les Autrichiens, dirigés par l'archiduc Charles, avaient cent vingt mille combattants à leur opposer. Moreau avait passé le Rhin les 24 et 25 juin, se portant sur Esslingen; Jourdan l'avait suivi, prenant la route de Francfort. La situation de la petite armée royale, ballottée à tous les vents du hasard, était attristante. Le duc d'Enghien, qui prenait ses fonctions au sérieux, écrivait au prince de Condé, le 28 juin, qu'il était l'homme le plus malheureux que la terre eût porté. La douleur de voir mourir de faim et de fatigue tous les hommes de son avant-garde et de ne pouvoir leur procurer aucun soulagement; l'entourage de vingt mille étrangers qui pillaient les villages et qui, soûls d'eau-de-vie volée, menaçaient de les égorger; un bivouac forcé au milieu des intempéries, le froid et le manque de vivres, tout augmentait ses inquiétudes et ses craintes. Elles s'aggravaient encore par les exigences incompréhensibles des officiers autrichiens et par l'impossibilité où le corps était mis de prendre part aux opérations de guerre par des fatigues exceptionnelles. « Il n'y a point d'argent, point de pain, observait-il. Le prêt manquera. Je ne réponds pas de ce qui peut arriver. J'en deviendrai fol. » Tout semble perdu, lorsque le duc d'Enghien ajoute fiévreusement à sa lettre ce court post-scriptum, qui en dit plus long qu'une missive détaillée : « Trois bonheurs à la fois ! De Pradt, du pain et du repos ! »

A ce moment, les troupes républicaines attaquent les Autrichiens et l'armée de Condé à Kissingen. Le régiment de Car-

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neville charge trois fois, et dans les coteaux d'Altenheim combat avec une singulière ardeur. Les fantassins nobles servent de rempart aux cuirassiers autrichiens, qui, grâce à leur sacrifice, échappent à la tuerie. Les gentilhommes français survivants reçoivent pour toute récompense, en rentrant au camp, une grêle de propos railleurs. Le duc d'Enghien court en demander raison au général de Frœlich. Celui-ci commence par déclarer que cela ne le regarde pas; mais sur les instances du prince, il promet d'infliger des peines sévères à quiconque se permettra un sarcasme contre un soldat de l'armée de Condé. Le duc d'Enghien avait reçu satisfaction. IN'était-il pas en droit de l'obtenir, après une journée où six officiers et trente de ses soldats avaient bravement succombé sur le champ de bataille? Et dans ses revendications, il ne s'était pas vanté d'avoir lui-même donné l'exemple de la vaillance et chargé comme un lion. Mais lui et les siens durent reculer devant les masses imposantes des armées françaises et laisser le fort de Kehl aux mains déjà glorieuses de Desaix. Les Autrichiens, à Esslingen, n'avaient pu soutenir l'impétuosité de Moreau. L'archiduc Charles, qui devait avoir la fortune contre lui jusqu'au raoisd'octobre, ramena habilement ses troupes vers le Danube. Le prince de Condé fit replier ses forces sur Villingen, où Louis XVIII s'établit avec le quartier général. Sur ces entrefaites, le comte de Saint-Priest, qui représentait le Roi à Vienne, fut chargé d'informer son maître que le cabinet autrichien désirait son éloignement de l'armée. Quelque temps après, les généraux lui réitérèrent ce désir, ou plutôt cette sommation. On alla jusqu'à lui dire que s'il résistait, on emploierait la contrainte pour le faire céder. Louis XVIII s'adressa à l'archiduc Charles, qui ne lui répondit pas. Devant des menaces ouvertes, craignant de compromettre le sort de sa petite armée, le Roi céda. Il invoqua d'impérieux motifs pour son départ; en se retirant, il adressa de sincères remercîments à ses fidèles. Il écrivit le 13 juillet au duc d'Enghien : « Je ne veux pas partir sans vous dire que, indépendamment de la peine que je ressens en me séparant de l'armée, j'en éprouve aussi une bien vive en m'éloi-

gnant de vous. Les droits que vous vous êtes acquis à mon estime, à mon amitié et à ma tendresse paternelle ne se perdront jamais, soyez-en bien sûr. J'emporte avec moi l'espoir que les événements prendront bientôt un autre cours, et je me console du présent en songeant au plaisir que j'aurai à vous voir de mes propres yeux soutenir, comme vous savez si bien le faire, l'honneur de votre famille et l'avantage d'avoir un père et un grand-père comme les vôtres. » Cet éloge, rendu public, causa une grande joie au duc d'Enghien et l'encouragea à affronter de nouveaux périls.

Le 16 juillet, le corps de Gondé accompagne la retraite de l'armée autrichienne. Il va de Villingen à Pforz, puis à Guttmettingen, et s'arrête quelque temps à Uberlingen, sur les bords du lac de Constance. Dans cet intervalle, le malheureux Louis XVIII chassé de Riegel, refusé à Lubeck et à Dresde, s'en allait au hasard avec trois serviteurs, ne sachant où trouver un asile. Il était arrivé par la vallée delà forêt Noire à Dillingen, dans la Prusse rhénane. Ce fut dans cette petite ville qu'un misérable tira sur lui un coup de fusil. La balle atteignit le Roi au sommet de la tête, et, comme il le dit froidement luimême, « si le coup eût frappé une demi-ligne plus bas, le roi de France se serait appelé Charles X ' » . D' Uberlingen l'armée de Gondé gagna Waldsée etMemmingen. Les Français signalaient leur entrée en Allemagne par de nombreux succès. Jourdan bombardait Francfort, entrait dans Wurzbourg, enlevait Bamberg et menaçait Amberg. Bernadette s'approchait de Ratisbonne, Moreau poussait jusqu'à Donauwerth. Les princes de la Souabe effrayés achetaient un armistice au prix de vingt-cinq millions. Le 8 août, entre Wurzach et Illerdissen, les avant-postes de la petite armée royaliste furent attaqués. A la nouvelle de l'engagement, le duc d'Enghien sauta à cheval. Son impétuosité fut telle que son grand-père lui dit : « Ne vous exposez pas comme vous le faites en hussard ; cela n'est pas

' Voir sur cet attentat le curieux livre de M. de Martel, les Historiens fantaisstes, t. II. — 1885.

fait pour vous. « L'intrépidité du duc d'En^hien excitait l'admiration générale. «Je crois encore le voir, écrit le comte de Puymaigre, petit, mais bien tourné, leste, la figure d'un héros et d'un mauvais sujet, cet ensemble et ces détails physiques qui plaisent aux Français et qu'il soutenait si bien par sa légèreté, sa grâce, sa brillante valeur, enfin par des talents militaires auxquels les républicains eux-mêmes rendaient justice '. » A peine sortait-il du champ de bataille que le prince de Gondé lui ordonnait de jjrendre la route de Mindelsheim et de s'installer à Erkheim. Le jeune capitaine souffrait d'être retiré, même un instant, du contact avec ses adversaires, mais il fallait obéir; des raisons stratégiques imposaient ce mouvement. L'armée de Condé servait de bouclier à l'armée autrichienne. Le il août, l'archiduc Charles avait attaqué Moreau à Neresheim, sans avoir pu lui interdire le passage du Danube. Les condéens couvraient la retraite des Autrichiens; malgré leur valeur, des officiers étrangers affirmaient qu'ils ne se battaient que pour la forme. Indigné, le prince de Gondé résolut de saisir la première occasion pour montrer le courage de ses soldats. C'est le duc d'Enghien qui va lui-même nous raconter le combat de Kamlach, où lui et les siens se sont signalés le 13 août. « Mon grand-père, écritil trois jours après au duc de Bourbon, a cru indispensable d'attaquer l'ennemi dans les bois de Kamlach, le 13, avant le jour. Ces bois, entre les petites villes de Mindelheim et de Memmingen,sont énormes et très-fourrés. Ils étaient remplis de l'infanterie carmagnole, qui y fourmillait. Le succès du matin nous a coûté bien cher. Les gentilshommes les ont enlevés à la baïonnette en essuyant des décharges effroyables. Le village et le pont en avant ont été emportés de même. Je commandais la colonne de droite, et j'ai ainsi percé, malgré le feu le plus vif et

' Souvenirs du comte de Puyinaiqre.

M. de Romain s'associe fréquemment à cet éIof[e. Il ajoute : « Solilat, capitaine ou {[énéial, que lui importe! il remplit indistinctement ces nobles rôles, sachant, ainsi (|ue la plupart de nous, se prêter à tout. Aussi l'aimons-nous à l'adoration, parce que, indépendamment de ses qualités guerrières, il est plein d'aménité, sans jamais perdre la dijjnité qui lui convient à tant de titres. » [Sou' venirs d'un officier royaliste, t. II.)

quatre fois supérieur, jusque de l'autre côté de la forêt. Là nous avons été pris par nos derrières, attaqués en flanc, en queue, de partout. Le canon charfjé à mitraille et dirigé de tous côtés a arrêté l'ennemi qui nous serrait... '.» Cette seule journée avait coûté aux royalistes quatre-vingts gentilshommes tués surplace, et cinq cent quatre-vingts blessés. La résistance des républicains avait été superbe. « J'ai fait tirer |)lus de soixante coups à mitraille sur deuxbataillons qui avançaient surnousàla baïonnette. Chaque coup faisait un trou de vingt pas de large et ne les faisait point reculer. Ce ne sont plus des hommes de 93, ce sont des dieux! En vérité, à présent, je ne sais auquel des deux donner la pomme pour lavaleurde nos troupes ou des leurs. Aussi, s'ils le veulent bien, ils ont le temps d'aller à Vienne!... » Cette façon de rendre justice à ses adversaires est digne d'être remarquée. Elle montre la loyauté du duc d'Enghien, et à quel degré il appréciait partout la valeur militaire.

Louis XVIII avait appris au duc de Bourbon la cruelle nécessité qui l'avait forcé de quitter l'armée de Gondé et la tentative d'assassinat dont il avait été victime à Dillingen. Il lui avait écrit qu'il était blessé, tandis que son fils, toujours au milieu des coups de fusil, commandant en général consommé et s'exposant en grenadier, n'avait pas reçu une égratignure. « Ce n'est pas par jalousie, ce que j'en dis; j'aime bien mieux que c'eût été moi, et si je suis jaloux, c'est de vous, d'être le père d'un tel fils. » Mais la bravoure de l'armée condéenne et de ses chefs n'avançait |)as les affaires de la monarchie. Mallet du Pan, consulté par le Roi et s'étant expliqué avec franchise, n'avait pas reçu un accueil favorable. On ne pouvait cependant espérer, suivant lui, aucune insurrection à Paris en faveur delà monarchie. La guerre civile était une chimère; la ressource de la guerre étrangère était usée dans l'opinion, qui avait horreur des alliés. Il fallait que le Roi ressuscitât, qu'il agît, qu'il fît un appel solennel à la nation, qu'il proposât le rétablissement de la pro-

' Les habitants de Kainlach ôrigèrent sur le champ de bataille un poteau en bois sur Ief|uel on lisait: « Cher voyageur, récite un Pater pour ceux qui ont trouvé la mort en ce lieu, le 13 août 1796. »

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prieté, de l'ordre, de la relijjion, qu'il garantît la liberté'. Ce conseil lut négligé et la parole laissée à des courtisans qui cachaient à Louis XVIII l'état des esprits, des affaires et des ressources. Toutefois l'affaire de Quiberon aurait dû ouvrir les yeux au Roi sur l'inutilité et le danger de ces expéditions aventureuses, qui n'avaient d'autre résultat que de décourager et de désarmer les vrais serviteurs de la monarchie. Gomme M. de Montgaillard avait écrit à Mallet du Pan que Louis XVIII avait été accueilli avec enthousiasme à l'armée de Gondé, celui-ci lui répondait : « En même temps que vos détails sur le Roi et sur le corps de M. le prince de Gondé, j'ai reçu la nouvelle de l'arrivée des républicains à Milan. Ge contraste, je vous l'avoue, m'a serré le cœur. Quoi! ou s'occupe de pareilles minuties, de pareilles espérances, de pareils plans, lorsque la Révolution française monte au Gapitole! L'Europe est finie, elle l'a voulu... Ge sont les fantômes delà mort. Baissez la toile, la pièce est jouée*! » Des succès éclatants étaient remportés par les armées de Bonaparte et de Moreau ; ce n'étaient pas, comme le prétendait un chevalier de Saint-Louis, de vieilles gazettes de Louis XIV qu'on faisait réimprimer. G'était la réalité même. Elle était seulement niée par les Wickham, les Grawfurd, les Montgaillard, les Galonné et autres têtes chimériques, qui persistaient à ne pas reconnaître les triomphes des armées républicaines et voulaient restaurer l'ancien régime avec le secours des alliés, c'est-à-dire dans les conditions les plus détestables pour la monarchie. Ils ne voyaient pas non plus que l'Europe ne prétait qu'un faible appui au prétendant. Ghassé de Vérone et de Riegel, n'osant se rendre à Garisruhe ni à Rottenburg, Louis XVIII va de Dillingen à Ulra, d'Ulm à Blankenburg. Là il est toléré quelque temps, et n'a pour se loger qu'un misérable appartement, pour se couvrir que de pauvres habits, pour se nourrir (jue des vivres insuffisants. La terreur des armées françaises avait à ce point envahi les États allemands, que tous auraient cru se com-

' Voir Mémoires de Mallet du Pan. (A. Sayous, t. II.) « Ibid.

promettre en témoignant une sympathie ouverte au malheureux prince. Les margraves de Bade et d'Anspach, les électeurs de Mayence, de Cologne, de Trêves et de Manheim, le duc de Wurtemberg et une foule d'autres princes, l'Autriche elle-même et la Prusse, tous marchandent au prétendant leur amitié et leur protection. Il est certain que celui-ci aurait mieux fait de s'en rapporter au zèle et à l'intelligence des royalistes constitutionnels, de suivre et d'encourager en France les élections d'hommes sages et modérés, que de demander appui h l'étranger et de se confiera une Europe avide et ingrate. Il apprendra peut-être, dans la persistance de son exil et dans la rigueur de ses épreuves, la vraie politique qui convient à la France et à celui qui a l'ambition de la gouverner. Pour le moment, il est à la merci de fallacieuses promesses, et ses gentilshommes répandent en vain leur sang pour sa cause.

Quoi qu'il en soit, la petite armée de Coudé fait preuve de bravoure et de dévouement. M. Forneron a écrit dans un livre récent : « L'émigration armée n'a jamais eu, malgré la brillante valeur des officiers qui la composaient, de prestige ni aux yeux des républicains, ni aux yeux des étrangers. Cette défaveur est due au manque de généraux et de soldats. Le mérite de Condé est incontesté, mais Condé était seul. » Cette appréciation ne repose pas sur une étude approfondie des faits. L'écrivain qui l'a émise ne savait ])as que le maréchal de VVurmser avait dit un jour au prince de Condé, qui se plaignait du petit nombre de son infanterie: « Monseigneur, elle grandit au feu ! » Il ne savait pas que le général Moreau, poursuivant les Autrichiens, s'était écrié : « Sans cette poignée d'émigrés, j'étais maître de l'armée autrichienne! » Il ne savait pas que l'héroïque lieutenant-colonel Vieux, de l'armée répubhcaine, disait au prince de Condé et à ses soldats : « Citoyens, vous feriez d'excellents républicains! » Il ne savait pas non plus que Custines, Carlenc et d'autres généraux ont rendu hommage à la vaillance de cette petite armée. Voilà donc pour le prestige. Quant à dire que le prince de Condé était le seul officier de mérite, c'était commettre encore une erreur. Quoi ! le duc

d'Enghien qui s'était fait connaître et appre'cier aux combats de Berstheim, de Jockrim, de Pfortz, de Bodenthal, de Wissembourg, de Berstheim, d'Offenbourg, d'Ober-KamIach, de Schiissenried, de Biberach, ce prince n'avait pas de mérite militaire? Celui qui, toujours à la tête de ses troupes, avait reçu des soldats républicains ce surnom significatif, « le duc Va-de-boncœur ^^ , celui-là n'était qu'un officier ordinaire? La réputation du duc d'Enghien était telle que pendant les armistices, les républicains demandaient la faveur de voir le prince, lequel s'empressait d'aller causer avec eux'. C'est pendant une suspension d'armes à Munich que le général Abatucci dit au duc d'Enghien, dans une entrevue sur le pont de l'Isar : '< Vous n'aviez pas besoin d'être un prince pour vous faire une réputation. Fils d'un charbonnier, vous commanderiez de même une avant-garde dans l'armée républicaine par votre talent militaire^. » Nous espérons avoir bien démontré, au cours et à la fin de ce travail, que le duc d'Enghien ne le cédait en rien, ni à la bravoure, ni à l'intelligence de son grand-père. Ce qu'il a fait nous permet d'affirmer que s'il eût vécu, la France eût trouvé en lui un de ses grands capitaines. Car les temps de révolutions et d'orages passés, les discordes et les dissentiments dissipés, le duc d'Enghien eût certainement mis sa science et son courage au service de la France. C'est une gloire, c'est un couronnement qui lui ont été malheureusement refusés.

Nous écrivions tout à l'heure le nom de Schiissenried. Il nous ramène aux combats soutenus par les condéens. L'archiduc Charles, après l'échec de Neresheim, avait réparé ses pertes, fait replier Bernadotte, rejoint le général de Wartensleben et battu le général Jourdan h Wurzbourg. De son côté, Moreau avait forcé le Lech, vaincu le général de La Tour et pris Munich. Mais, ayant appris que l'armée de Sambre-et-Meuse était ramenée jusqu'au Rhin par l'archiduc Charles, il craignit d'être coupé par l'ennemi. Il organisa alors une savante retraite

' Voir Journal d'un fourrier de Varme'e de Condé, par le comte de Thiboult de Puisact.

2 Ibid.

qui allait lui permettre de re(jagner l'Alsace par la Souabe, sans essuyer de grandes pertes. Il était suivi de près par le géne'ral de La Tour, qui voulait prendre sa revanche. L'avantgarde du duc d'Enghien et l'arme'e de Condé participaient aux opérations. C'est un spectacle digne d'être considéré que de voir quelques instants aux prises un jeune capitaine de vingtquatre ans et l'illustre général Moreau. Le duc d'Enghien prenait avec soin toutes les précautions nécessaires pour ne pas se laisser surprendre. Le 15 septembre, il oblige à Neubourg un bataillon tout entier à mettre bas les armes; le 18, il capture vingt-cinq cavaliers; le 30, il attaque à Schiissenried de nombreuses troupes, fortement retranchées dans ce village. La position est enlevée à la baïonnette, mais deux jours après l'armée autrichienne est assaillie à l'improviste. Cinq bataillons se rendent. La panique est générale. Le prince de Condé occupe alors le pont de Rissbach et, avec deux pièces de canon habilement placées, arrête les assaillants. Il assure la retraite des Autrichiens. Vers la même date, le duc d'Enghien se signale au pont de Munich ; il y risque si imprudemment sa vie, que les siens osent lui en faire un reproche. Mais quelle influence ne conquérait-il pas de plus en plus sur ses soldats, ce jeune prince, brave comme Henri IV?

Ayant contribué plus que personne à protéger la retraite de l'armée autrichienne, dont les chefs n'avaient cependant jamais manqué l'occasion d'être désagréables aux royalistes français, le prince de Condé installa, le 3 octobre, son quartier général à Mittelbach, où le duc d'Enghien vint le rejoindre. Le duc de Bourbon, qui venait d'apprendre les exploits de son fils, écrivit au prince de Condé : « J'ai bien joui des éloges que j'ai entendu faire sur la conduite de mon fils, et sur la manière dont l'armée a soutenu la réputation qu'elle s'est acquise en toutes les occasions. » Il ajoutait que l'on était parfaitement disposé à Londres pour l'armée de Condé et son chef, et que l'entente du prince avec Wickham y faisait un très-bon effet. Cette entente avait été fort difficile à opérer, car l'agent anglais n'avait cessé de se plaindre, deux ans de suite, à lord Grenville des

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intrigues royalistes et des volontés capricieuses de la noblesse. Wickham finit par se rendre Gondé favorable, et tous deux, entreprirent de tirer parti de leur union. Wickham engagea son gouvernement à négocier avec la Russie et la Prusse : cette démarche ne réussit pas. Le prince de Gondé, voyant Moreau en retraite, voulut faire une tentative nouvelle sur l'Alsace. Le cabinet anglais ne donna à cette proposition qu'une réponse évasive. Pendant ces négociations, Moreau, s'étant ouvert de force le défilé de la forêt Noire, gagnait le Val d'Enfer et arrivait le 15 octobre sur les bords du Rhin, qu'il remontait jusqu'à Huningue. Le duc d'Enghien, s'attachant à ses flancs, l'avait harcelé à Furstenberg, à Neustadt, à Hollgraben, à Steinstadt, se faisant admirer de son adversaire par son habileté et son énergie. Le 26, Moreau repoussait à Fribourg les troupes qui le suivaient et passait le fleuve, après des opérations qui assurèrent sa renommée. L'expédition d'Allemagne n'avait point réussi comme les Français l'avaient espéré. Mais la belle retraite de Moreau avait déconcerté les Autrichiens, qui se bornaient au siège de Kehl. La campagne de 1796 n'avait pas prouvé d'une manière efficace que les alliés fussent capables de restaurer la monarchie légitime. Wickham donna alors le conseil d'essayer de la politique et d'engager la lutte sur le terrain électoral, avec l'appui des hommes modérés qui se trouvaient dans les conseils des Ginq-Gents et des Anciens.

Une fois l'armée républicaine retirée en Alsace, le prince de Gondé alla établir ses quartiers d'hiver à Mûlheim, où ses soldats se reposèrent un peu de leurs fatigues. Us croyaient encore à la sympathie des alliés ; le duc de Bourbon avait l'opinion contraire. « Je vois toujours le même plan des puissances, écrivait le duc de Bourbon à son père, le 31 décembre 1796, de nous tenir en tutelle et de ne point nous laisser agir au nom du Roi. L'Autriche tient toujours h son plan de démembrement, l'Angleterre à celui d'avoir nos îles. Voilà l'objet qui les intéresse le plus. Notre sort futur n'est pour ces deux puissances qu'une vue très-secondaire. Plus on voit les choses de très-près, plus on se persuade de cette grande vérité. » Le

prince de Gondé, habituellement plus défiant, ne partageait pas trop alors cette opinion : « Cette campagne, disait-il, nous a mis en assez bonne odeur dans les cours de l'Europe et dans l'armée autrichienne... » Là où il voyait plus juste, c'était quand il parlait du duc d'Enghien : « Je vois, mon cher ami, que vous avez bien joui de la gloire de votre fils ; pour moi , j'en ai joui doublement, pour lui et pour vous. »

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