CHAPITRE IV
LES AUTRICHIENS ET l'aRMÉE DE CONDÉ (1 793-1 795) .
« Le diable n'est donc pas toujours à la porte d'un pauvre homme! » s'était écrié le prince de Condé, avec la vivacité d'un jeune officier, à la nouvelle de la conservation du corps auquel il avait consacré ses dernières forces. Le général de Wurmser avait, en efFet, reçu l'ordre subit de lui fournir les ustensiles et les armements nécessaires pour faire la campagne, au moment même où allaient cesser les distributions de vivres et de munitions. Ce revirement de choses enchantait d'autant plus le prince de Condé, que la lettre de François II, en réponse à l'annonce officielle de la mort de Louis XVI, l'avait désagréablement surpris. L'empereur d'Autriche, tout en parlant de sa sympathie pour les émigrés, lui avait écrit que la nécessité d'ouvrir une seconde campagne l'obligeait d'abandonner à d'autres souverains le soin de couvrir les frais de leurs nouveaux armements. Le prince de Condé avait répondu, le 6 mars, que l'impératrice de Russie lui ayant permis d'employer au service de la monarchie les fonds qu'elle lui avait fait remettre pour le voyage de la noblesse française, il se bornait h demander à l'Autriche, pour sa troupe, la continuation du pain et du fourrage. Cette lettre, qui fournissait h l'empereur d'Autriche le moyen de concilier l'humanité avec le souci de l'économie, fut providentiellement accueillie et sauva l'existence du corps de Condé.
La mort de Louis XVI était le signal d'une guerre déclarée à l'Europe par la France qui, après l'Autriche, avait défié l'An-
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gleterre et la Hollande, puis l'Espagne, ce qui portait à cinq le nombre des puissances levées contre nous. Deux armées autrichiennes, commandées par Glerfayt et Beaulieu, s'étaient retranchées sur l'Erftetdans le grand-duché de Luxembourg. Dumouriez, entrant au mois de février en Hollande, s'empara des premières places. Pendant qu'il installait son camp au Moerdyck, le prince de Cobourg, à la télé d'un corps d'Autrichiens, passa l'Erft et débloqua Aix-la-Chapelle et Miranda. De son côté, Beaulieu força les troupes françaises, placées en face de lui, à une prompte retraite. Dumouriez abandonna en hâte le Moerdyck et attaqua, le 17 mars, les Autrichiens à Nerwinde. Malgré sa science et sa valeur, il fut obligé de renoncer à l'offensive. Le 30 mars, il rentrait sur le territoire français, et, le lendemain, quatre commissaires de la Convention se présentaient pour l'arrêter. Il les fit saisir par ses hussards et envoyer au général Glerfayt en qualité d'otages. Quant à lui, le A avril, se voyant abandonné de ses troupes, il passe la frontière et il commet une défection que l'histoire lui reprochera éternellement. Il offre ses services à l'Autriche, qui les refuse, parce qu'elle se défie de ses intrigues. Il se réfugie en Suisse, puis il va mener en divers pays une vie aventureuse. Après un laps de onze années, son nom sortira tout à coup de l'oubli pour servir d'accusation contre le duc d'Enghien. Et ce prince, qui n'a jamais vu le général Dumouriez, sera condamné à mort pour avoir, — ce qui était absolument faux, — machiné avec lui une conspiration criminelle contre la France et le premier Consul.
Au moment où Dumouriez est déclaré traître à la patrie, la Convention nomme un Comité de salut public, muni des plus terribles pouvoirs, et fait transférer à Marseille les princes et princesses d'Orléans. Dans le nombre se trouve la mère du duc d'Enghien, la duchesse de Bourbon. En relation avec dom Gerle et Catherine Théot, elle avait vu sans trop de crainte s'accentuer le mouvement révolutionnaire. Elle avait appris que les biens de son mari étaient séquestrés, etle 15 mars 1792, elle lui avait offert sa propre fortune, à la condition qu'il ren-
trerait en France. « Je sais que l'honneur, disait-elle, tel que le monde l'entend, vous tient attaché au parti que vous avez embrassé; il parlera fortement contre moi. J'avoue qu'il faudrait du courage pour le sacrifier à un autre honneur plus grand et plus pur, mais qui n'est i)as connu de la multitude et qui sans cesse est en opposition avec celui du monde... Peut-être vous aveugle-t-on jusqu'à vous faire croire qu'il est beau de s'armer pour la défense de la religion; ce projet, qui ne peut être digne que de celle de Mahomet, ne convient assurément pas à la religion chrétienne. Songez, Monsieur, que ses plus grands défenseurs sont ceux qui renoncent aux honneurs, aux grandeurs, aux richesses, etc., qui, bien loin de vouloir répandre le sang, laissent à Dieu le soin de la vengeance et prient pour leurs persécuteurs'... " Le duc de Bourbon lui avait fait répondre par son ami M. de Nolives qu'il la remerciait de son offre généreuse, mais qu'il s'attendait depuis longtemps à la séquestration de ses biens. Il se déclarait décidé à partager le sort de braves gens résolus à combattre et à mourir pour leur roi et leur patrie. Le 4 avril 1793, malgré ses sentiments favorables au régime républicain, la duchesse de Bourbon fut enfermée au fort Saint- Jean, où elle resta deux longues années. En vain offrit-elle à la Convention tous ses biens en échange de sa délivrance. Elle eut encore l'heureuse chance d'échapper à la mort, qui avait frappé plus d'un des siens.
Tandis que les d'Orléans sont conduits en prison , le prince de Condé quitte Villingen pour se porter sur la petite ville d'Heilbronn, en Franconie. Il y arrive avec son étatmajor le 4 avril. L'effectif total du corps se monte à près de six mille combattants. Le prince de Condé est nommé feldmaréchal, le duc de Bourbon général-major, le duc d'Enghien major.
Le 15 avril 1793, le prince de Condé va rejoindre Wurmser à Spire. Il lui est prescrit de réunir à l'armée de ce général sa
' Histoire des trois derniers princes de la Maison de Bourbon, tome II, et dossier Surval (Archives nationales).
propre troupe, qui conservera la cocarde blanche. L'objectif des opérations sera la basse Alsace, tandis que les troupes prussiennes feront le siège de Mayence et de Landau.
Les armées françaises n'étaient pas heureuses à cette époque. Pendant que l'armée du Nord abandonnait Anvers et Namur, Custine se retirait sur Worms, repassait le Rhin et se retranchait dans les lignes de Wissembourg. Il faisait occuper- les importantes positions de Jockrim et de Bergzabern. Le premier engagement entre les Français et l'avant-garde du corps de Gondé eut lieu le 17 mai, à Rilsheim, où le comte de Vioraesnil et le comte de Vitré luttèrent de bravoure. Le duc d'Enghien et le duc de Bourbon, à la tête des chevaliers de la Couronne, se signalèrent aux yeux de tous et repoussèrent la cavalerie de Custine. Cette chaude affaire, qui coûta deux cents hommes aux royalistes et un millier aux républicains, fut pour l'armée de Gondé le baptême du feu.
Dans cet intervalle, le roi de Prusse et ses soldats étaient occupés au siège de Mayence ; un corps autrichien faisait capituler les villes de Gondé et de Valenciennes, et le général de Dampierre était tué à l'ennemi. Custine, puis bientôt Houchard, remplaçaient ce général, Mayence, après une défense superbe, ouvrait ses portes à son tour, et la France ne retentissait que d'un immense cri de trahison contre les généraux. Robespierre allait faire son entrée au Comité de salut public et signaler sa présence par des mesures d'une férocité inouïe. La loi des suspects, la décapitation de plusieurs généraux, de la Reine, des girondins et de nombreuses victimes, devaient répondre aux insuccès de nos armées.
Le 19 juillet, la redoute de Belheira, confiée à M. de Saignes, est enlevée par les troupes républicaines. Mais quelques détachements royalistes reprennent la redoute au prix de sanglants sacrifices. L'affaire terminée, le prince de Gondé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien sauvent généreusement la vie aux blessés et aux prisonniers, que les étrangers auraient certainement massacrés. Le 20 août, le duc d'Enghien, avec l'infanterie noble, enlève brillamment le point fortifié de Joe-
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krim et s'empare de six pièces de canon. A la suite de cet avantage, Wœrth est occupé. Le lendemain, Hagenbach est pris après un violent combat. L'armée de Condé se fortifie dans le camp de Barbelroth, où elle se repose de ses premières fatigues. Bientôt le comte de Wurmser confie à la légion de Mirabpau et à la brigade d'Hohenlohe le soin d'attaquer, avec un régiment autrichien, la redoutable position de Bodenthal. Le J 1 septembre, cette position est prise, mais le 12, les Français la reprennent après une lutte acharnée. Lescondéens ont perdu presque inutilement un millier d'hommes tués ou blessés. Tous ces combats ne sont que le prélude d'engagements plus considérables. Le plan des alliés est de s'emparer des lignes de Wissembourg; le 13 octobre, la bataille s'engage. Le corps de Condé marche sur Bergzabern. La légion de Mirabeau et la brigade de Hohenlohe commencent l'attaque des lignes; le comte de Vitré entre avec Viomesnil dans Wissembourg, et le 14 les princes prennent possession de la ville, tandis que les troupes de Garlenc se retirent sur Haguenau. Le 18, les royalistes pénètrent dans cette petite ville, où la population les reçoit avec effusion. Ces dispositions amicales disparaissent bientôt devant les prétentions des Autrichiens, qui installaient déjà leur domination sur tous les points du territoire conquis. On connaît la répugnance de nos compatriotes pour l'étranger, pour l'Allemand surtout, et l'on devine que cette façon d'agir et ces singulières exhortations n'eurent aucun succès. De nombreux émigrés blâmèrent ouvertement la politique du cabinet de Vienne, qui ne songeait qu'à tirer profit des crises et des maux de la France, au lieu de porter un secours sincère et désintéressé à la vieille monarchie. Les tortures de la Reine, qui allait dans quelques jours périr sur l'échafaud, semblaient émouvoir à peine l'Autriche, dont l'ambition seule était excitée. Parmi ceux qui s'éloignèrent alors de l'armée de Condé fut le comte de Frotté, qui se dirigea vers les côtes de la Normandie pour y débarquer avec la flotte de lord Moira. Ce gentilhomme préférait combattre au milieu des Français et devoir le moins possible à l'étranger, qui, par son attitude et ses exigences, semblait com-
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promettre la cause royale '. Les princes se désolaient des obstacles que leur créait Ja diplomatie autrichienne en leur défendant d'augmenter l'effectif de leurs corps, et en substituant la politique allemande à la politique française. Leurs observations furent négligées. Mais ce qu'il est important de constater, c'est que ni le prince de Gondé ni le duc deIJourbon ne consentirent à admettre l'entrée en Alsace comme une invasion et comme une conquête. S'ils voulaient délivrer leur pays du joug des jacobins, ils se refusaient à céder la moindre parcelle de territoire à l'étranger. C'était déjà bien assez de voir des Français placés sous les ordres du maréchal de Wurmser, et la seule présence du drapeau blanc à côté de l'aigle à deux tètes avait déjà de quoi émouvoir trop de consciences. La dépêche suivante est une preuve certaine de ce que nous avançons : « On m'a dit fréquemment, écrit Macartney à Pitt, que l'une des principales raisons de l'inaction de l'empereur d'Autriche et de son refus de mettre l'armée du prince de Gondé sur un pied convenable, était l'impossibilité où il s'était trouvé d'arracher au roi de France une offre explicite d'indemnité après la guerre. J'entends une indemnité en villes ou en territoires. Le Roi dit que cela révolterait également tous les Français, royalistes ou républicains*. » L'attitude des émigrés déplut singulièrement aux puissances. Une fois maîtres des lignes de Wissembourg, les alliés ne poursuivirent pas leurs succès. Il y aurait là quelque chose d'inexplicable, si l'on ne savait que la Prusse, ayant eu connaissance des intentions de l'Autriclie sur l'Alsace, avait résolu de continuer mollement la campagne. Voilà à quelles ri-
' Voir à ce sujet l'important travail de M. L. de la Sicotière sur Frotté et les insurrections normandes. 2 vol. in-S", 1888. Pion.
» Texte cité par M. Albert Sorel dans sa préface de l'ouvrage de M. André Lebon sur V Angleterre et l' émigralion. — Le même fait se passa en 1795, lors des négociations entamées entre Pichegru et Condé. Le général l'ichegru consentait à prêter son concours à l'armée royaliste, à la condition expresse que les Autrichiens ne pénétreraient [)as sur le sol français. Le prince de Condé s'en ouvrit au maréchal de Wurmser, qui déclara que l'armée de Condé ne pourrait franchir le Rhin et proclamer la monarchie que si les Autrichiens occupaient Strasbourg, Neufbrisach et Huningue. Condé rejeta celte condition, et, par suite, les négociations entre lui et Pichegru furent rompues.
valités, à quelles compétitions, à quel marchandage, — disons le mot, — était livrée la cause des royalistes! Le blocus de Landau n'était qu'un semblant d'attaque, et la défaite de Cobourg à Wattignies attestait que les républicains, profitant des fautes ou de l'inertie de leurs adversaires, allaient reprendre une vigoureuse offensive.
Quelques jours après la prise de Wissembourg, le comte de Provence apprenait au prince de Condé la mort de Marie-Antoinette, mort que devaient suivre de près l'exécution d'autres victimes et les atrocités de la Terreur. Il espérait que ses sentiments de douleur seraient partagés par l'armée autrichienne tout entière. Certes les Autrichiens pleurèrent l'attentat commis sur une de leurs princesses, le 16 octobre, comme un défi et un outrage sans nom. L'indignation fut grande les premiers jours, mais elle dura peu. Les événements militaires ne permettaient pas de gémir longtemps sur l'attentat du 16 octobre. Un service solennel fut célébré le 26 octobre, dans l'église de Bernheim, au milieu d'une foule considérable de Français et d'étrangers. Après quelques succès remportés à la Wanzenau et à Dettveiler, les condéens assiégèrent Fort-Louis. Ce siège, opéré pendant les pluies incessantes d'un automne rigoureux, fut l'objet d'épreuves inouïes pour le corps de Condé, qui manquait d'habillements chauds et parfois même de vivres. Mais les soldats voyaient le prince de Condé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien partager gaiement leurs fatigues, et cela les encourageait. Le duc d'Enghien surtout prenait })eu de souci des peines et des nombreux désagréments auxquels est fatalement exposé l'homme de guerre. Son caractère aimable, son amour des combats, sa facilité à accepter toutes les exigences d'une campagne lui rendaient supportables les plus durs labeurs. Ce prince savait montrer à tous l'exemple de la bravoure, et ce qui est plus difficile encore, l'exemple de la patience.
Le 14 novembre, la garnison de Fort-Louis était emmenée prisonnièreen Autriche, sur les frontières avoisinant la Turquie; mais quelques jours après l'armée républicaine, déployant une
énergie nouvelle, attaquait vigoureusement les allies depuis le Rhin jusqu'à Hochfeld. Wurmser reculait sur Haguenau; le prince de Condé se portait en tête de ligne à Wintershausen. Quelques échanffourées à KefFendorf et dans les bourgs environnants précédèrent le combat mémorable de Berstheim. Ce village est situé à deux lieues d'Haguenau. Là, le 1" décembre, les troupes de Pichegru, qui avait succédé à Carlenc, commencèrent la journée par une attaque d'artillerie. Les condéens, inférieurs en nombre et n'ayant pas de canons, perdirent, dans ce premier engagement, plusieurs officiers et une centaine de soldats. Le 2 décembre, l'affaire fut plus chaude. Dix mille républicains enlèvent le village de Berstheim , et les quatre mille hommes de l'armée de Gondé qui le défendent sont obligés de battre en retraite. Au signal de leur prince, les royalistes reforment leurs rangs et s'élancent à l'assaut de la position, qu'ils reprennent. Aux cris de « Vive le Roi ! « la cavalerie noble accourt. Le duc d'Enghien, à la tète de la première division, fond sur un régiment qu'il taille en pièces, puis se jette sur l'artillerie, dont il encloue les canons. Ace moment, le duc est entouré de cavaliers qui l'assaillent avec vigueur; sans l'arrivée de quelques chevaliers de la Couronne, l'audacieux prince était tué sur place. De son côté, le duc de Bourbon, qui commande les seconde et troisième divisions, reçoit dans la mêlée un coup de sabre qui lui coupe les tendons de trois doigts de la main droite. Sur tous les points, les soldats français et les Condéens luttent avec un acharnement extraordinaire, et le duc d'Enghien, toujours loyal et juste, s'écrie « qu'il n'y a d'égale à la valeur des Français royalistes que la valeur des Français républicains » . Enfin la victoire est gagnée par le corps de Condé, mais au prix de trente-neuf officiers et de cent quinze hommes tués ou blessés. Le duc d'Enghien a conquis la croix de Saint-Louis; malgré la joie qu'il éprouve de recevoir cette récompense, il ne pense qu'à son père. La blessure du duc de Bourbon était grave, mais sans faire craindre pour sa vie. « Elle n'est pas mortelle, a dit joyeusement le prince de Condé; eh bien, il n'en ira que mieux! »
Quatre jours après ces sanglants combats, les républicains tentèrent une nouvelle attaque contre Berstheim et en délogèrent la légion de Mirabeau et la brigade deHolienlohe. L'infanterie noble reprit le village, et le duc d'Enghien, toujours au premier rang, montra le sang-froid d'un vieux guerrier. Il alla même en personne reconnaître la position deKeffendorf, où les Français avaient installé une artillerie puissante. Par la perspicacité de son coup d'oeil, il épargna h ses cavaliers une charge inutile, où la moitié au moins auraient pu être liachés et mitraillés. On tira sur lui de nombreux coups de fusil. Il les essuya, le sourire aux lèvres, et revint lentement, sans se presser, vers les siens, tandis que les balles sifflaient autour de lui.
Le général de Klenau ayant subi un échec, l'armée autrichienne battit en retraite. Le corps de Gondé dut la suivre, sous le feu de nombreux canons qui lui tuèrent plusieurs officiers de mérite et une trentaine de soldats. Le prince de Condé s'installe alors h Haguenau, tandis que le duc de Bourbon va se guérir à Rastadt de sa blessure. A ce moment, le comte d'Artois écrit de Hamm au prince de Gondé qu'il brûle du désir de se rendre à l'armée de Vendée, mais qu'il a rencontré deux obstacles : le peu de bonne volonté manifesté par l'Angleterre pour favoriser son projet, et le manque absolu de fonds pour exécuter son passage. Il se plaint de son inaction cruelle; il veut quand même réaliser ses desseins, et il sollicite pour compagnons de route les comtes de Viomesnil et de Béthisy, dont la valeur et le dévouement ont attiré son attention. Cette demande pouvait être facilement exaucée, mais il en était une autre qui offrait plus de difficultés. Le comte d'Artois attendait, en effet, de son cousin un grand sacrifice : il le priait de permettre au duc de Bourbon de l'accompagner à l'armée royale vendéenne. Ils avaient fait ensemble leurs premières armes, et ils étaient d'accord dans leurs vues et dans leurs désirs. Le comte d'Artois rappelait en même temps au prince de Gondé quels étaient les principes d'administration qui devaient régler leurs premiers pas dans le royaume et leur mode d'action dans les
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provinces, ne doutant pas qu'un succès absolu allât prochainement répondre à leurs efforts, tant était grand l'aveuglement des princes sur les conséquences de la révolution qui bouleversait la France depuis quatre ans I
L'armée de Condé avait une confiance persistante dans l'avenir et dans son droit. Aussi elle donnait, malgré ses pertes et ses souffrances, l'exemple d'une forte discipline. Cantonnée à Haguenau, toujours sur le qui-vive, répondant aux surprises par une défense opiniâtre, cette petite troupe d'élite avait sans cesse devant ses yeux, pour la soutenir, l'exemple, le modèle du soldat infatigable et dévoué : le duc d'Enghien. Le jeune prince, préoccupé de ses devoirs militaires, demeurait jour et nuit parmi ses camarades, encourageant les uns, harcelant les autres, pensant à tout, montrant une âme sereine, joyeuse et intrépide. De temps à autre, le plus fréquemment qu'il pouvait, il écrivait à son père installé à Rastadt, préoccupé qu'il était de sa santé. Il se félicitait d'apprendre que le médecin Philibert faisait espérer une prompte guérison. «Ah! s'écriait-il dans son ardent enthousiasme, si vous pouviez n'être pas estropié, pas gêné du tout... Cette blessure serait plutôt un bien qu'un mal ! Elle est si bien placée pour être vue; elle rappellerait sans cesse un jour glorieux' . » Quelques jours après, il lui écrivait que le général autrichien Wallis allait leur faire repasser le Rhin et leur donner la mission de remplacer les troupes qui le bordaient de Fort-Louis à Kehl. Il espérait que lui et ses camarades y seraient enfin d'une certaine utilité, qu'il s'y livrerait des combats, car on perdait patience à garder, sans pouvoir bouger, des redoutes sous le feu des obus. De nombreux gentilshommes commençaient à se retirer. On signait plus de soixante-dix passe-ports par jour.
Le prince de Condé, écrivant h la même date au duc de Bourbon, ne lui traçait pas un meilleur tableau de la situation. Les maux de ses soldats s'aggravaient; la défection se mettait dans les rangs. On était perpétuellement au bivouac, sans espoir de
■ Toutes les citations que nous ferons des lettres du duc d'Enghien, sans en mentionner l'origine, sont empruntées au dossier Surval (Archives nationales).
combattre. Le maréchal de Wurmser étajt le seul officier qui pût croire que des troupes fussent en état de résister à une campagne aussi mal conduite. Aussi le prince, indigné de la manière d'agir des Autrichiens, s'écriait-il : «Je n'ai jamais vu faire la guerre comme cela ! » Dans une autre lettre, il mandait à son fils qu'on ne pouvait imaginer les chicanes et les vexations qu'ils éprouvaient de leurs alliés'. Pour lui, il était rompu de fatigues, d'alertes et de misères. Cependant, malgré des labeurs sans nombre et de rudes épreuves, le duc d'Enghien conservait sa bonne humeur : « Si vous n'avez pas un enfant tout nud, écrivait-il à son père le 25 décembre en avant de Lauterbourg, il ne s'en faut pas de beaucoup. Les j)atriotes, par un rare assemblage de circonstances désagréables, se sont emparés d'une charrette où étaient mon portemanteau, mon lit, mon écritoire, etc. Il ne me reste rien ; mais ce que je regrette le plus, c'est mon écritoire, dans laquelle j'avais tout plein de petites choses en lettres, en papiers, en effets auxquels je tenais infiniment. Je ne regarde pas comme bien prouvé, ajoutait-il avec franchise, que ce soient les patriotes; mais quand ce seraient les Valaques, ce serait même chose. Ce qu'il y a de bien sur, c'est que, durant les deux jours et les deux nuits de retraite, il n'est pas question de la sotte charrette... " Le jeune major oubliait ces ennuis à la pensée d'embrasser le lendemain son cher père, qu'il déclarait aimer de tout son cœur.
Le prince de Gondé ne comprenait pas l'obstination de Wurmser à condamner ses troupes à une immobilité absolue. Il savait bien que Pichegru, ayant repris l'offensive, avait rejeté
' « On voyait évidemment, écrit le comte de Sépur, que le grand objet de la coalition touchait peu ceux qui la dirigeaient. Les princes français n'avaient Jamais pu obtenir de commandement qui les mit à portée de pénétrer en France et de s'y faire un parti. Le prince de Condé était gêné dans toutes ses opérations, et toujours subordonné aux plans et aux ordres des généraux autrichiens. Les émigrés, dont on avait égaré le courage et causé la proscription, prouvaient en vain par des prodi;;es de valeur qu'ils étaient nés Français ; on les sacrifiait sans utilité aux avant-gardes dans les attaques, aux arrière-gardes dans les retraites ; ils étaient honteusement livrés dans toutes les capitulations, et ceux qui ne portaient pas les armes, privés presque partout de protection et d'asile, se voyaient réduits à la misère par l'abandon des cours qui prétendaient soutenir leur cause. » {Décade historique^ 1786 à 1794, l. II.)
les Autrichiens sur la Lauter, occupé Wissembourg et débloqué Landau; mais il aurait voulu qu'on lui opposât une résistance acharnée. Le 22 décembre, les alliés ayant été battus à Frœschwiller, l'Alsace dut être évacuée. Les Français s'avançaient à marches forcées pour prendre leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Ainsi, la perte de plusieurs villes et une retraite rapide succédant à d'importants succès : tel était le résultat de la campagne de 1793. Le découragement fut bientôt à son comble parmi les alliés. Ils se retirèrent en s'accusant mutuellement d'impéritie et d'imprévoyance. Brunswick,. las et énervé, donna sa démission. Les royalistes français revinrent à leur point de départ, à Lahr, avec l'intention d'y passer l'hiver. Le prince de Condé installa son hôpital à Ettenheim, après avoir facilement dissipé quelques difficultés qui venaient de surgir à cet égard entre lui et le cardinal de Rohan. Ce ne fut qu'un léger dissentiment.
A ses gentilshommes qui s'étaient bravement battus, le prince adressa une belle proclamation. C'était au moment où se terminait la terrible année 1793. Condé avait attendu la fin de leurs labeurs pour les remercier de leurs sacrifices, de leur patience et de leur sang-froid. «Avec de pareils soldats, disait-il, un général a bien peu de chose à faire. Il les suit plutôt qu'il ne les mène; il partage leurs succès, mais il leur doit tous les siens. »
Le 1" janvier 1794, le prince de Condé mandait au duc de Bourbon, toujours en convalescence à Rastadt, que la confusion et le désordre dominaient dans les plans des alliés. Les nouvelles les plus contradictoires circulaient : tantôt Landau était évacué, tantôt cette place avait été enlevée par les Prussiens ; un jour, on annonçait le passage du Rhin par les Français; un autre jour, on affirmait que la défense en avait été organisée de façon à le rendre infranchissable, et il n'y avait que neuf mille hommes disséminés de Kehl à Rheinfels. Quant à l'armée de Condé, jetée au hasard dans le Brisgau, il fallait remédier sans retard à sa pénible situation.
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Le même jour, le duc d'Enghien écrivait à son père : « Encore si celle-ci (cette année) pouvait être la dernière de malheur; mais comment l'espérer? Tout va mal, très-mal de partout... » Le duc ajoutait que Landau était pris par les Prussiens — il le croyait du moins, — qu'on entendait du canon du côté de Neufljrisach, que son grand-père se trouvait en sûreté à Lahr, mais que les bords du Rhin n'étaient pas gardés. Pour lui, il espérait bien qu'on ne recommencerait plus à voyager dans les tristes montagnes Noires. « Je suis logé comme un dieu, disait-il avec sa gaieté juvénile. Je n'ai qu'une chambre, mais elle est charmante. La petite ville de Lahr est gentille tout à fait. Combien il me tarde, cher papa , que vous soyez en état de venir partager ses agréments! Je vous quitte pour retourner au salon, où la princesse parle des exploits de la noblesse française'... » Le prince de Gondé n'avait pas l'humeur facile de son petitfils. Plus mécontent que jamais de ce qui se passait sous ses yeux, il criait à la trahison. On voulait détruire le corps des émigrés, dont la bravoure et les succès avaient déplu aux étrangers^. C'était, suivant lui, une folie, car le découragement avait envahi l'armée autrichienne, et tout faisait prévoir que Fort-Louis allait être évacué. Ce n'était rien à côté des événements qui se préparaient : la conquête de la Belgique, de la Hollande et du Palatinat par les Français, les échecs multipliés de Cobourg et de Clairfayt , l'insuccès du plan de Mack et la rupture de la coalition.
A ce moment, et par une conséquence naturelle de la rude campagne de 1793, le ducd'Enghien tomba gravement malade. On fut obligé de le transporter de Lahr à Ettenheim à petites
' Arcliives nationales : dossier Surval. — Inédit.
* C'étail ro|)inion de ses soldats. Ainsi l'un d'eux écrivait le 2 janvier 1794 : « D honneur, je ne conçois rien à la manière prompte et leste dont nous avons abandonné dix-neuf lieues d'un pays dont les habitants nous étaient dévoués, et qui, si l'on eût pensé avancer, eût offert plus d'une position où l'on eût pu se défendre et arrêter les patriotes... Je ne veux ajouter au détail de notre retraite qu'un seul trait, parce qu'il nous regarde personnellement, c'est que nos plus grands ennemis n'étaient pas les patriotes, mais bien les Autrichiens. Ceux avec qui nous étions logés pêle-mêle dans les villages nous pillaient aussi bien que possible...» {^Ktvue de la Révolution^ 5 mars 1887.) ^
journées, en le confiant aux soins du médecin Allouel. La situation pécuniaire des princes était alors fort médiocre. Le prince de Gondé priait le duc de Bourbon de le rejoindre au plus tôt, car la division de leurs maisons était une cause de trop lourdes dépenses. Ils allaient être obligés de faire leur petit ordinaire à eux trois. « Je n'exagère pas, disait-il, j'en suis là. Vous sentez que cela vaudrait encore mieux que de prendre l'argent destiné au soutien de l'armée, dépôt sacré, dont je ne me suis pas encore permis dé prendre un sou... >» Les ressources commençaient à leur manquer. Les souverains accablaient les royalistes français de compliments, mais ils leur venaient peu en aide. Après le froid, la fatigue, les coups de fusil, c'était la faim, la faim hideuse qu'il fallait endurer; c'était par elle qu'on voulait les achever. Le comte d'Artois, à qui le prince avait confié également toutes ces misères, lui écrivait à la fin de janvier pour l'encourager et le consoler. Il avait confiance dans le cabinet de Saint-James, qui allait tenter la fortune des armes en Hollande et en Vendée. Il communiquait à son cousin la lettre qu'il venait d'écrire au maréchal de Broglie, lettre qui constitue un document d'une réelle importance. A ce titre, nous en reproduisons les parties principales :
« Hamm, ce 11 janvier 1794.
« Mon cœur est si vivement et si profondément affecté, mon cher maréchal , par l'état affreux où sont réduits mes compagnons de fidélité et de malheur, et j'éprouve tant de retard pour obtenir les secours que le Régent n'a cessé de solliciter, que je n'hésite pas un instant à remettre entre vos mains la dernière réponse que je tiens de l'impératrice de Russie.
« Je n'ai pas besoin de vous recommander l'emploi que vous devez faire des fonds que vous vous procurerez par la vente des médailles et du diamant. Non-seulement je m'en rapporte à votre sagesse, mais vous savez que les plus malheureux et les plus souffrants sont, en ces moments pénibles, les plus chers à mon cœur. Je vous ai déjà parlé, mon cher maréchal, de l'extrême embarras où je me trouvais personnellement, mais je ne
compterai jamais pour rien, lorsqu'il s'a^jira de satisfaire les plus pressants besoins de mon cœur. En conséquence, je charge M. Verne de vous remettre la somme de trois cents louis pour subvenir aux premiers frais et vous donner le temps de vendre, aux meilleures conditions possibles, les médailles et le diamant. J'ai la certitude que j'honore les dons de l'Impératrice en les employant à un usage aussi sacré, mais je vous déclare, mon cher maréchal, que mon intention formelle est que ce faible secours ne soit compté pour rien, ni pour les fonds qui seront versés dans la caisse de Dusseldorf, ni pour les petites demandes que vous m'aviez formées au moment où nous espérions que l'emprunt de Hollande aurait du succès... Ne perdez pas un instant, mon cher maréchal, pour employer cette faible ressource. Je serai toujours récompensé, si elle peut soulager une partie des excellents Français auxquels mon existence est consacrée.
« Recevez, etc.
Charles-Philippe.
« Mes enfants possédaient une épée qui était un don de mon malheureux frère. Ils vous l'envoient, mon cher maréchal, pour l'employer au même usage. Ils vous prient de leur donner, pour la remplacer, une des vôtres. Elle leur servira à les conduire dans la route de l'honneur que vous avez si fidèlement et si glorieusement suivie '. »
Que devient maintenant l'accusation dirigée contre le frère de Louis XVI d'avoir gaspillé, avec sa cour à Hamm, l'argent que lui avait envoyé l'impératrice de Russie, ainsi que le produit de la vente de l'épée à poignée de diamants, offerte par cette souveraine ? Rendons au moins justice au comte d'Artois pour sa conduite désintéressée, si parfois nous sommes forcés de constater ses lenteurs et son inaction, alors que ses fidèles se font tuer en Vendée et sur le Rhin pour la cause de la royauté. La descente projetée sur les côtes de France était de nouveau
' Cette lettre a été extraite des Archives îles affaires étrangères (iîoHie, • vol. 797, pièce 44), et publiée par la Bévue rétrospective (1885, n<" 25, 26).
ajournée. Le duc de Richelieu retournait h Aix-la-Chapelle, et de nombreux gentilshommes semblaient renoncer à tonte entreprise. Ce qui navrait le prince de Conde', c'étaient les prétentions exorbitantes du roi de Prusse pour continuer la guerre. Frédéric-Guillaume osait réclamer l'Alsace et la Lorraine , comme la rétribution écpjitable de sa coopération. Il avait soin de s'appuyer sur l'impudente affirmation de ses légistes, soutenant que ces deux provinces étaient des terres allemandes'. Informé par M. d'Aymar de ces prétentions, le prince de Gondé n'hésita pas à déclarer que lui et la maison de France préféreraient un exil éternel à l'amoindrissement de leur pays. Les royalistes se rencontraient sur ce point avec les républicains : ce qui prouve que, chez les Français, toutes les divisions, même les plus radicales, cessent lorsque l'intégrité du territoire est en jeu. Cette réponse du prince de Condé, communiquée à Frédéric-Guillaume, augmenta le désir de ce monarque d'en finir avec une guerre malheureuse ; dès lors on put prévoir le moment où la Prusse consentirait à signer un traité de paix avec la République française.
Le comte d'Artois fit parvenir à cette époque au prince de Condé les lettres patentes qui confirmaient les grades conquis par son fils et son petit-fils, ainsi que la croix de Saint-Louis accordée au duc d'Enghien. Le prince de Gondé transmettait ainsi ces nouvelles au duc de Bourbon : « Vous voilà lieutenant général et d'Enghien maréchal de camp du 1" février 1793... Mon avis est que vous n'annonciez point cela au public, parce qu'il ne faut pas faire valoir les choses plus qu'elles ne valent, et que vous paraissiez tout simplement un jour tous les deux avec vos épaulettes renforcées d'étoiles. Si on ne les remarque pas, c'est fort égal. Si on les remarque, vous répondrez : Oui , cela nous était dû au commencement
' Les Prussiens passaient cependant sous silence un rapport contraire du baron de Sclimeltau à Frédéric I". « Les Alsaciens, disait ce diplomate en 1769, sont plus Français que les Parisiens eux-mêmes, et il faudrait deux cents ans pour ravir leurs cœurs au roi de France qu'ils adorent. » (Voir la Politir/tte prussienne à Neufchâtel et en Franche- Comté, par M. Bourgeois, 1887.) — On sait quelle réponse nos Alsaciens ont faite à la politique de M. de Hohenlohe. «
LES AUTRICHIENS ET L'ARMEE DE COISDE. 7l
de 1793,.. apparemment que les bureaux en avaient retardé l'expédition, mais cela est réparé. Je parlerai de même de mon côté. » Ces choses-là sont dites avec simplicité, et s'il a été fait quelquefois reproche aux émigrés d'avoir abusé des galons et du panache, le reproche s'atténuera devant cette lettre d'une franchise toute militaire.
Pendant ce temps, les révolutionnaires se vengeaient sur les Condé en saccageant leur demeure. On avait transformé Chantilly en une prison où l'on plaçait les suspects de Noyon, de Beauvais, de Senlis; on lacérait les portraits de famille, on enlevait les tableaux historiques, on jetait à la fonte les bronzes les plus précieux, sur l'ordre des citovens Jambon et Gadet-Bousset. Des vandales brisaient les statues et faisaient entre autres sauter la tète du grand Condé, placé sur le grand escalier du château. Une horde infâme se précipitait dans les salons et les appartements, et se donnait le plaisir d'en saccager et d'en souiller les richesses. Tout étant pillé dans ses domaines , le prince de Condé se trouvait littéralement réduit à la misère. La politique tortueuse et louche de la cour d'Autriche l'exaspérait; les refus déguisés de cette puissance de venir au secours des royalistes français lui inspiraient une indignation profonde. C'est à peine si l'on avait daigné reconnaître à Monsieur le titre de régent. Thugut ne reculait devant aucune vexation pour offenser les princes. Le désir secret de l'Autriche, semblable à celui de la Prusse, et qui consistait à s'emparer un jour ou l'autre de l'Alsace, causait au prince une araère tristesse. On voulait, suivant lui, se débarrasser des trois Condé pour élaguer d'autant la maison de Bourbon, qui paraissait trop abondante en rameaux. M. de Cobentz'l ne s'était pas gêné, paraît-il, pour exprimer cette pensée. « Qu'il soit tranquille, disait le prince à son fils, quand la cognée est à la racine, on peut s'éviter la peine de l'élagage. ..
La maladie du duc d'Enghien avait duré deux mois. Nous apprenons par une lettre du prince de Condé, datée du commencement de mars 179 4, que le jeune maréchal de camp était guéri et tout disposé à recommencer une laborieuse campa-
gne. Elle devait se faire attendre et se borner pour l'instant à des cantonnements ou à de petites escarmouches. Mais ce qui manquait le plus, c'était l'argent. Aux demandes réitérées de son fils le prince de Condé répond par d'excellentes raisons de refus. H n'est plus en état de faire des avances; il n'a plus un sou à lui. Et sur l'observation qu'il devait faire un effort, il lui répond d'un ton moitié fâché, moitié plaisant : « Faire un effort ! Vous me parlez là le langage de Paris, qu'il faut absolument oublier. Eh ! quel autre effort puis-je faire (quand je n'ai plus rien) que de mourir de faim plus tôt, pour que vous dépensiez davantage?... » Il l'engageait vertement à économiser sur les dîners et les soupers qu'il avait le tort de payer aux étrangers, sans y être forcé. « Quand vous serez ici, ajoutait-il, je vous donnerai quelque argent pour votre poche, mais non pas pour faire des magnificences de prince. Il n'y a nulle honte à avouer que vous n'êtes pas en état... » De son côté, le duc d'Enghien ne maudissait qu'une chose : la loi barbare qui le retenait loin de son père. H lui écrivait de Haguenau : « Oserais-je vous prier de dire mille choses de ma part aux blessés et aux bien portants? Je leur souhaite mille bonnes fortunes dans le pays qu'ils habitent. » 11 ajoutait gaiement, en empruntant le style fleuri de l'époque : « Je brûle , après avoir fini en Alsace la coupe des lauriers, d'aller me mêler avec eux à celle des myrtes. » Et renouvelant à son père un vœu pressant : « Adieu, cher papa; votre enfant vous embrasse et vous aime de tout son cœur. Sur ce point, la main gauche et la main droite écrivent de même. »
La coahtion se décida à reprendre les hostilités avec une armée de cent cinquante mille hommes. La Prusse s'allia à l'Angleterre et à la Hollande, ce qui avec l'Autriche et l'Espagne unissait cinq États contre la France. Mais celle-ci répondait aux menaces de ses ennemis par la levée de sept cent mille hommes, répandus en treize armées. Tout ce qui était valide courait avec enthousiasme aux frontières. Là est le côté splendide de la Révolution, celui qui console des horreurs et des massacres, des lâches tueries de l'échafaud. Le plan du général
Mack était de s'emparer de Landrecies, de Valenciennes et de Gondé. Il comptait s'avancer sur Paris, tandis que les Anglais opéreraient leur débarquement sur les côtes du Morbihan et que les Prussiens envahiraient les Vosges. Il était loin de s'attendre aux prodiges de valeur et de science militaire qui allaient donner un éclat inouï aux troupes françaises. Les généraux autrichiens furent inférieurs à leurs adversaires. Le duc Albert de Saxe-Teschen, qui avait succédé au maréchal de Wurmser et au général Brown, ne modifia guère la situation du corps de Gondé. Il cantonna les royalistes de Stolhoffen à Garisruhe et leur fixa Rastadt pour quartier général. La garde du Rhin se bornait à quelques coups de fusil tirés entre les avant-postes, ce qui faisait peu l'affaire du duc d'Enghien. Tout à coup, François II arrive en Belgique avec l'idée qu'il pourra par sa présence imprimer de l'unité aux opérations. Il a un instant le désir de passer en revue les condéens ; mais influencé par des ministres qui craignent de le voir se compromettre, il renonce à son projet et s'écarte des bords du Rhin. La campagne recommence. Gobourg prend Landrecies le 29 avril ; le même jour, Glerfayt est battu à Mouscron. Douze jours après, il subit une autre défaite à Gourtray. Des luttes terribles s'engagent entre lui et Pichegru ; bientôt la coalition suspend sa marche. Les lieutenants de Pichegru infligent un troisième échec à Glerfayt le 13 juin. Ypres et Gharleroi sont pris par les Français en quelques jours. Le 27 juin, Jourdan , Marceau, Kléber, Bernadette immortalisent leurs noms à la bataille de Fleurus, et les Autrichiens se replient sur Bruxelles. Ils accusent de leurs revers les Prussiens, qui leur répondent par les plus vives récriminations. La fortune continue à favoriser les armées françaises : elles s'emparent de Bruxelles, de Liège et d'Anvers; elles reprennent Landrecies. Le 27 juillet, la Belgique est reconquise, et les Autrichiens vont s'établir, déjà las de la guerre, entre la Meuse et le Rhin.
Le 28 juillet, le duc de Berry, âgé de seize ans et demi, vient rejoindre les troupes de Gondé, où il est accueilli avec empressement. Il ne peut encore faire preuve de vaillance, car
74 LE DUC D'ENGIIIEN.
le corps où il s'enrôle est condamné à l'inaction. Ce qui augmente la désolation du chef, c'est toujours le manque de fonds pour subvenir aux dépenses indispensables et urgentes '. Au mois d'octobre 1794, il lui reste soixante-quatorze louis; déjà il se voit contraint de licencier ses troupes, lorsque William Pitt se décide à lui offrir un premier subside de six mille livres sterling qu'il renouvellera fréquemment. L'armée de Condé est encore une fois sauvée , mais elle n'est pas au bout de ses vicissitudes. Elle va être employée pendant tout l'hiver de 1794-1795 à garder les bords du Rhin par un froid intense. Elle remplira consciencieusement cette rude et ingrate besogne, jusqu'à ce que reviennent enfin les combats. Avec une audace nouvelle, Pichegru et Jourdan attaquent les Autrichiens. Jourdan les bat en septembre à Sprimont. Pichegru entre le 6 octobre à Cologne et le 20 à Bonn. Il refoule les Anglo- Hollandais à Nimègue, et ses victoires achèvent de briser la coalition. Au mois de janvier, il est le maître de la Hollande, et son nom est acclamé par toute la France. Le retentissement de ses succès est tel que la Prusse demande la paix. Les négociations s'ouvrent entre Goltz et Barthélémy, le 22 janvier 1795; elles aboutissent le 5 avril à un traité de paix entre la Prusse et la France. Un traité de neutralité est déjà conclu avec la Toscane. La Hollande ne va pas tarder à imiter l'exemple de la Prusse et à rechercher l'amitié des Français. C'était non-seulement un rude coup porté aux Anglais et aux Autrichiens, mais encore aux émigrés. Mallet du Pan, qui prévoyait la paix de Bâle, avait dit un peu auparavant : « Traitée dans les conjonctures présentes avec une Révolution, dont le seul élément immuable est de renverser tout ce qui n'est pas elle-même, sur le terrain conquis par l'ennemi, et signée après des désastres, la paix en sera le complément. Elle détrônera moralement les
' Il écrivait au duc de Bourbon qu'il était sans hôpital pour ses blessés, sans chevaux pour sa cavalerie, sans aides de camp, sans argent. Il avait quinze kreutzers par jour pour ses troupes, et rien que du pain de munition. « J'aimerais mieux être Père de la Trappe, s'écriait-il, que de faire le métier que je fais ! »
LES AUTRICHIEîsS ET L'ARMÉE DE CONDÉ. 75
♦ frouvernements'. » Aussi le traité de Baie enfla-t-il d'orgueil les jacobins et jeta-t-il la consternation parmi ceux qui rêvaient le retour de la monarchie. Mallet du Pan, qui déplore cet événement, avait depuis longtemps conseillé aux royalistes d'agir autrement que par la force brutale. Suivant lui, ils auraient dû empêcher la cause des souverains de s'isoler de celle des peuples, et prouver que la guerre était une guerre de la liberté contre la tyrannie. Ils auraient dû aussi s'entourer d'hommes expérimentés et combattre la Révolution par ses propres armes. Qu'avait-on fait après l'assassinat de la Reine, sœur de l'empereur d'Autriche? Rien ou presque rien. On avait vu s'éteindre au bout de quinze jours l'impression de cette mort fatale. « Elle pouvait être la robe de César, mais les gouvernements laissent à des barbares de Paris l'art et le génie d'électriser les âmes par le spectacle d'une douleur solennelle qui appelle la vengeance et popularise le sentiment'^. »
Mallet du Pan aurait souhaité que l'on combattît seulement pour le rétablissement du trône, pour la sûreté et la propriété, qu'on appelât à soi tous les ennemis de la Convention, qu'on mit en avant pour but principal la restauration de la monarchie, protectrice des fortunes et des libertés publiques, destructrice du pouvoir de la populace et de ses chefs. Ces conseils ne furent pas suivis. A l'heure où l'armée de Condé, prête à se dissoudre, se débattait dans les dernières difficultés, l'agent anglais Wickhara, qui servait d'intermédiaire au prince de Condé auprès du cabinet de Saint-James, accusa Mallet du Pan de nouer des intrigues néfastes avec les constitutionnels. «Vous êtes le maître, lui écrivit sévèrement Mallet, de faire part de mes sentiments à M. le prince de Condé et à qui vous semblera bon. Tant pis pour ceux qui blâmeront mes opinions sur les circonstances. Je ne m'en inquiète nullement. Stultorum magister est eventus. Ces messieurs peuvent être aujourd'hui fort tranquilles sur la qualité de la monarchie qui s'établira en France, car ils n'auront point de monarchie du tout... » Ce
• Correspondance avec la cour de Vienne, t. l«^
* Mémoires et correspondance de Mallet du Pan, par Sayous, t. IL
qui avait amené cette sortie de Mallet du Pan, plus encore que les accusations de Wickham, c'était l'alliance des royalistes et des étrangers. Le savant et habile polémiste avait bien compris que cette alliance éloifjnerait d'eux la grande majorité des Français et retarderait pendant de longues années la restauration tant désirée.
Et cependant, pour vivre, pour agir, il fallait des subsides. A qui les demander? Aux Français? C'était peine inutile. Il ne restait donc que l'étranger. Certainement de nombreux émigrés ne se résignèrent pas à cette demande sans éprouver, sans témoigner les plus vifs et les plus honorables scrupules. En réalité, h quoi servait leur demande? L'Autriche se bornait à restreindre les mouvements de l'armée de Condé et refusait tout secours; la Prusse s'était retirée de la bagarre, fermant l'oreille à toute requête; la Russie envoyait de temps à autre un peu d'argent ; les autres puissances gardaient une prudente inaction. L'Angleterre est alors la seule qui, jurant haine à la Révolution, prend parti pour les royalistes français, leur accorde des fonds importants, mais de façon que sa générosité soit annoncée urbi et orhi. Quelle était sa pensée intime? Elle croyait en 1794- que la restauration de la monarchie rendrait la paix à l'Europe; elle voulait tirer parti d'une petite armée d'élite, dont la réputation était venue jusque chez elle. Elle ne craignait pas encore que la monarchie française héritât des forces de la République et devînt pour elle une rivale inquiétante. William Pitt, qui ne partageait point le ressentiment de son père, lord Chatham, contre la maison de Bourbon, avait compris, par une rare intelligence des hommes et des choses, que si la guerre continuait dans les conditions actuelles de succès pour la France, le pouvoir appartiendrait tôt ou tard à un général qui se serait illustré par des victoires et des conquêtes'. Ce général, maître du pouvoir, aurait intérêt à continuer ce système, et dès lors c'en serait fait de la paix européenne. Ce n'était donc point par sympathie pour les émigrés
' La grande Catlierine avait eu les mêmes prévisions.
que Pitt se décidait à leur venir en aide. Pour le mode d'action, il avait choisi, comnae nous l'avons dit, un homme fort entreprenant, Wickham, ami de collège de lord Grenville; il l'avait envoyé en Suisse, sorte d'officine politique où se préparaient alors toutes les conspirations'. Ses instructions se résumaient ainsi : faciUter une entente entre les émigrés et les monarchistes restés en France, leur conseiller une même action, les stimuler, leur remettre des subsides et soulever l'Est, comme l'était déjà l'Ouest. Cet agent arrive donc en Suisse au mois d'août 1794. Il cherche à organiser l'insurrection de l'Est; mais aux premiers mots qu'il échange avec Condé, celui-ci lui répond qu'il se refuse h faire des avances aux royalistes de l'intérieur. Cette résistance opiniâtre, cet état d'esprit irréconciliable ne sont pas des faits rares. La plupart des émigrés ne voulaient pas s'entendre avec les royalistes amis d'une sage constitution; ils ne voyaient pas que ce refus constituait un des plus grands empêchements au rétablissement de la monarchie. Mallet du Pan écrivait à ce propos à l'empereur d'Autriche que les émigrés méconnaissaient les dispositions des départements, répandaient mille visions contraires, trompaient les puissances et cherchaient à les entraîner dans des opérations aussi fausses que dangereuses. De telles informations venant d'un homme aussi bien renseigné que Mallet du Pan n'étaient guère faites pour augmenter le zèle de François II en faveur des royalistes; c'est ce qui explique pourquoi la haine de ceux-ci contre le publiciste genevois était si intense.
Le 2 mai 1795, le prince de Condé annonçait à ses soldats que le duc Albert de Saxe-Teschen avait été remplacé parle général de Clerfayt. Celui-ci devait la même année s'illustrer au siège de Mayence. Le prince espérait que, grâce au nouveau chef, lui et les siens seraient employés à d'importantes opérations militaires. Il recommandait aux condéens de pratiquer la subordination et la patience, avec le même zèle qu'ils pratiquaient la
• Voir, pour de plus amples détails, le très-intéressant ouvra{;e de M. A. Lebon sur VAnfjleterre et L'émigration française. — Librairie Pion, 1882, in-8'». — Voir aussi The right honourable William Wickham, 2 vol., 1870, London.
78 LE DDC D'ENGHIEN.
bravoure. Mais l'heure des nouveaux combats n'a pas encore sonné. Ce ne sont là que des espérances, car si l'on examine avec soin la correspondance échangée entre le prince de Condé et le comte EUiot, on voit que les affaires ne marchaient pas au gré des royalistes. Il était question d'augmenter le contingent des émigrés, mais la cour de Vienne, malgré de belles promesses, ne se décidait pas à autoriser l'accroissement des troupes condéennes \ Serré de près, le cabinet autrichien finissait par stipuler que le surplus du contingent serait enlevé immédiatement du corps de Condé, pour être réuni à l'armée de l'Empire, qui s'éloignait des royalistes à plus de cent lieues. Jusqu'au mois de juillet 1795, le malheureux Condé ne fait que se lamenter au sujet de la regrettable attitude prise par l'Autriche à son égard ; il se plaint de ses agents qui refusent les subsides, de leurs rebuffades, de leurs insolents propos. Il se désespère déjà, lorsqu'il apprend que la cour de Vienne permet à l'Angleterre de se charger de leur subsistance. L'argent arrive enfin. « Nous sommes à présent, dit le prince au comte d'Artois, dans une aisance qui nous paraît bien extraordinaire, mais dont nous jouissons avec bonheur ; ainsi, je ne vous importunerai plus de mes tristes complaintes, aussi ennuyeuses pour vous que pour moi, malgré toute la part que votre sensibilité prenait à mes maux. »
Vers cette époque se produit un événement considérable. Le 8 juin 1795, l'infortuné Louis XVII succombe dans la prison du Temple, victime des tortures du savetier Simon et du lâche oubli des conventionnels. Sa mort désigne au trône le comte de Provence, qui, ayant pris le titre de régent de France depuis la mort de Louis XVI, résidait alors à Vérone. Ce prince était appelé à une succession redoutable dans les cir-
' Les alliés se défiaient toujours des émigrés. C'est ainsi que le colonel Crawfuid reprocha un jour au prince de Condé d'avoir exalté, dans une proclamation, le courage des Français. Il le priait de ne pas oublier les ménagements dus aux puissances qui soutenaient la cause des Bourbons, car les paroles du prince «avaient l'air de vouloir à toute force diminuer l'éclat des grands efforts et des succès si brillants des alliés, pour relever celui des armées ennemies ». (Gonf. Correspondance ofthe right honourable William Wickham, 1870, London.)
constances les plus critiques. Louis XVIII n'avait pas, comme Louis XVI, un caractère faible et indécis. Sa supériorité intellectuelle sur ses frères était depuis longtemps reconnue. Avant la Révolution, il avait étudié avec soin l'histoire et la politique,, fait sa société favorite de savants, d'artistes, d'académiciens, présidé dignement le premier bureau de l'assemblée des notables et, par son opposition contre Galonné, conquis la faveur populaire. Plus tard, il avait contribué à faire adopter la double représentation du tiers, mesure qu'il regretta souvent en exil. Mais alors que son frère quittait la France au lendemain du 14 juillet, il demeurait près du Roi, il le suivait à Paris. Il y professait les principes nouveaux, déclarait ouvertement que la. liberté nationale doit être la base de l'autorité royale, et se prononçait pour l'établissement d'une monarchie pondérée. A la fin, inquiet du progrès des idées démagogiques, il avait résolu, à l'exemple du Roi, de quitter la France. Dans la nuit du 20 au 21 juin I 791, tandis que Louis XVI s'échappait des Tuileries, il sortait de bon palais du Luxembourg et gagnait la frontière belge, par Maubeuge. Il arrivait à Bruxelles avec son fidèle d'Avaray et se rendait successivement à Mons, à Bonn, à Coblentz. L'émigration l'y avait assez mal accueilli. Il s'enconsolait par des épigrammes. Le 1 1 septembre 1792, il avait rejoint avec les princes l'armée prussienne et fait quelques incursions sur le territoire français. La retraite des alliés après^ Valmy le ramenait au château de la Neuville, qu'il abandonnait ensuite pour la ville de Hamm, en Westphalie. Le 27 janvier 1793, il y proclamait roi Louis XVII et prenait le titre de régent, que seule Catherine II reconnaissait ouvertement. Lesautres puissances persistaient à l'appeler le comte de Lille, n'osant ou ne voulant pas engager l'avenir. De la Westphalie, le prince avait gagné les États de Venise, où l'attendaient l'annonce de la mort tragique de son neveu et une nouvelle série de vicissitudes, d'épreuves et de pérégrinations à travers l'Europe.
Le Kjjuin, à dix heures du matin, au Ciimp de Mûlheim, situé entre les villages de Neubourg et de Steiustadt, sur la rive
droite du Rhin, eut lieu un service solennel en l'honneur de la jeune et royale victime. En présence des ducs de Berry, de Bourbon et d'Enghien, de l'infanterie et de la cavalerie nobles, le prince de Condé, sur l'ordre du duc de Berry, proclama Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, roi de France, sous le nom de Louis XVIIL De lon«]S cris de : « Vive le Roi ! » accueillirent cette proclamation faite sur le sol e'tranger, au milieu d'une forêt sombre, devant une petite armée de Français, tous animés de l'ardent désir de venger leurs princes odieusement assassinés... Quel spectacle ! quels enseignements! Considérez ce qui représente aujourd'hui la monarchie légitime, jadis encore si florissante. Son chef contesté, sans ressource et sans alliés sérieux, est à la merci du sénat vénitien; ses soldats forment une poignée d'hommes à qui l'on marchande un morceau de pain, mais à qui l'on prodigue les affronts ; leurs appuis sont des puissances jalouses, ingrates ou indifférentes, qui vont les prendre, puis les rejeter, puis les reprendre et les promener dédaigneusement à travers l'Europe. Qui ose croire en ce moment que la maison de France, réduite à une telle misère, abandonnée de Dieu et des hommes, pourra jamais ressaisir le pouvoir?.. . Mais à défaut d'armées, de ressources, de trésors, de nations prêtes à marcher à son commandement, le nouveau roi s'inspirera d'une dignité et d'une noblesse qui ne l'abandonneront jamais. Confiant en l'ancienneté et en la grandeur de son autorité, il remplira les obligations que lui imposent son nom, son rang et sa naissance; il saura ne pas transiger sur ses droits et imposera le respect à ses ennemis mêmes.
La mort si triste et si prématurée de Louis XVII était un événement terrible; elle accablait les royalistes; elle assurait, pour le moment du moins, le triomphe des républi- ■cains. L'enfant- roi aurait pu servir de transition entre la république et la monarchie. Or, cette transition nécessaire disparaissait pour laisser place à tous les caprices du sort. Louis XVIII remercia officiellement le prince de Condé des sentiments qu'il avait exprimés au sujet de la mort du Roi, sou «eveu. Il offrait à ses soldats fidèles l'expression de sa recon-
naissance pour leur zèle et leur attachement. Il écrivait en même temps au duc d'Enghien :
« Mon Cousin,
« Je reçois avec une vraie sensibilité votre compliment sur la nouvelle perte que je viens de faire du Roi mon seigneur et neveu ; je ne suis pas moins touché de vos vœux pour moi. Vous n'avez, pour les remplir, qu'à imiter et à tâcher d'égaler les modèles que Dieu semble avoir placés tout exprès sous vos yeux pour votre instruction, dans votre père et dans votre grand-père... » Et soudain une destinée cruelle allait séj)arer le père et le fils. Le comte d'Artois avait demandé, une seconde fois, au prince de Gondé la faveur de s'adjoindre le tluc de Bourbon comme compagnon d'armes pour les expéditions projetées par l'Angleterre. Le prince finit par y consentir. Le 30 juillet 1795, le duc d'Enghien dit adieu à son père. Vivement ému, il répandit d'abondantes larmes et le couvrit de ses embrassements. Quelle eût été la douleur de l'un et de l'autre, s'ils avaient su qu'ils se disaient alors un éternel adieu ! . . .; Jamais, en effet, jamais en cette vie ils ne se reverront. Nous aurons souvent l'occasion de citer des passages de nombreuses lettres où se révéleront de la part du fils un culte, un amour, une adoration pour un père obstinément éloigné de lui. Ces lettres honorent le cœur délicat et généreux du duc d'Enghien. Mais tant de regrets sont peine perdue : l'Angleterre retiendra le duc de Bourbon, comme l'Espagne a retenu la duchesse. Et privé de l'affection de ses deux parents les plus chers, le jeune duc n'aura pour consoler son rigoureux exil que la sévérité et la rudesse militaires de son aïeul, le prince de Gondé.
Les opérations guerrières avaient été, pendant un certain laps de temps, comme suspendues sur la Meuse et le Rhin. Les armées ennemies, de part et d'autre, avaient gardé une altitude expectante. Seule, la forteresse de Luxembourg avait, sous l'assaut des Frfinçais, capitulé le 25 juin. Quelques jours auparavant, l'Espagne, battue à son tour, avait consenti à
signer un traité de paix et à se porter médiatrice entre la France et les Etats italiens. L'attention se portait plus que jamais sur la Vendée, où les Anglais avaient tenté un débarquement destiné à secourir les chouans. On venait d'apprendre vaguement l'issue de l'expédition de Quiberon. On ne soupçonnait pas encore une catastrophe, mais on savait que l'affaire n'avait pas réussi. « Les mauvaises nouvelles de Quiberon, écrit le duc d'Enghien à son père, le 12 août, vous auront bien inquiété, n'est-ce pas? Aujourd'hui on réduit l'échec à peu de chose... Hier, les patriotes ont fait grande réjouissance, mais à poudre, pour la fête de l'anniversaire du JO août... La dame aux beaux yeux noirs ne paraît s'accoutumer que difficilement à être privée du plaisir de vous voir. La marchande de Lanans fait mes délices. Tout a été abandonné pour elle... La marchande m'a chargé de mille tendresses pour Lanans. Vous voudrez bien le lui dire... ' » Ces quelques lignes montrent que le jeune duc et son père aimaient l'un et l'autre à fleureter avec de jolies femmes, conservant ainsi en exil cette frivolité et cette légèreté de manières qui étaient alors un peu trop l'apanage de la noblesse française. Mais le temps va venir où le duc d'Enghien, donnant à ses passions une direction plus noble, consacrera sa vie à une femme d'esprit et de cœur, qui, dans ces âpres et périlleuses circonstances, saura adoucir les épreuves, apaiser les chagrins, créer des plaisirs et des joies dignes de lui. Se laissant emporter par son imagination fougueuse, le duc ajoutait : « Quand vous recevrez cette lettre, vous serez peut-être au milieu des braves et respectables chouans. Vous serez peut-être en train de marcher sur Paris. Vous aurez peut-être cent mille hommes à vos ordres. J'envie un peu votre sort, ou du moins le sort de ceux à qui il est permis de le partager avec vous. Et nous, si nous ne restions
• Dossier Surval, aux Archives nationales. — Pièce inédite.
A propos de Quiberon, le prince de Condé écrivait à son fils, le 30 août : « Il ne nous reste de consolation que l'espérance d'un autre débarquement plus solide, mieux conduit, et que la présence de Monsieur doit rendre plus heureux dans ses effets et dans ses suites. Puisse celle de mon fils contribuer en quelque sorte au succès de cette seconde tentative, dont dépend le sort de la France! »
pas du moins il ne rien faire! Mais rien ne bou^e. » Le 18 août, il se plaignait des Autrichiens : « Le pain, l'avoine manquent, et l'on veut faire quelque chose ! . . . ' . »
Les condëens étaient presque aussi maltraites que les troupes françaises, dont Pichefjru, à la même époque, déplorait le manque de vivres et de munitions. Quelques jours après, le duc répondait à une lettre de son père adressée h l'un de ses amis: « 11 semble, par la lettre que vous écrivez à du Cayla, que vous n'êtes pas content du pays que vous vous trouvez forcé d'habiter quelque temps, et que l'argent y est le seul moteur que l'on connoisse. Vous trouverez à la Vendée une manière de penser différente et plus conforme à la vôtre. » Puis, revenant sur l'affaire de Quiberon qu'il commence h connaître : « Il paraît, dit-il, que les désordres de Quiberon n'arrêteront pas la descente de lord Moira, qui seulement s'exécutera avec un nombre d'hommes suffisant et des précautions plus grandes. ^ Le jeune prince, dans son inébranlable confiance, voyait déjà le duc de Bourbon et Monsieur en France. « Je le souhaite, s'écriait-il, et que ce soit le plus promptement possible! » Il annonçait à son père l'arrivée à Fribourg de Wurnjser et de quarante mille hommes, puis celle de Madame, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. «< Elle est attendue à Bàle Je voudrais qu'elle fût déjà sauvée des mains des scélérats. » Il confiait au duc de Bourbon que le margrave de Bade préparait une capitulation et balançait entre l'honneur et l'argent. « La princesse (de Monaco), ajoutait-il, persécute mon grand-père pour m'eraployer très-activement. Elle prétend que je suis capable de tout, et que je remplirai parfaitement tous les objets qui me seront confiés. Elle dit de moi un bien étonnant*. » Douze jours après, il revient encore sur l'affaire de Quiberon : « Il paraît certain aujourd'hui que l'échec de la Vendée n'a été que partiel et ne regarde que Quiberon , où commandait Sombreuil...
' Dossier Surval. — Inédit.
' Idem,
Adieu, cher papa; bon vent, (jloire et bonheur' !... » A ce moment même, la douleur et la consternation étaient sans bornes à Vérone et à Londres. Les Anglais rejetaient le désastre sur l'impéritie des émigrés ; les émigrés accusaient hautement les Anglais de les avoir conduits volontairement à un massacre. Ils prétendaient que l'extermination des officiers de marine, qui se trouvaient en grand nombre parmi les royalistes, avait été préméditée par Pitt. Les émigrés avaient perdu dans le combat plus d'un millier d'hommes. Six cent quatre-vingtdix prisonniers, qui croyaient avoir la vie sauve, furent impitoyablement fusillés. L'impression fut telle en Angleterre, que Shéridan jeta ce cri demeuré célèbre : « L'honneur anglais a coulé par tous les pores! » Tenter une expédition nouvelle après cette catastrophe paraissait une folie. Et cependant, les condéens en admettaient la possibilité et même la réussite complète. Ils maudissaient les retards. Ainsi, le comte de Lanans, qui devait rejoindre le duc de Bourbon dont il était l'aide de camp, se faisait l'écho de ces plaintes. Le duc d'Enghien lui répondit, le 6 septembre, par cette jolie lettre : « N'étes-vous pas habitué aux lenteurs? Ne savez-vous pas que des vaisseaux n'arrivent pas comme des fiacres quand on les demande? Ne savez-vous pas qu'en politique les lenteurs sont à la mode, et que rien n'est plus simple que d'arriver quinze jours plus tard qu'on ne l'aurait cru?... Ici, nous n'avons aucun ordre préliminaire au 6 septembre. Quel beau champ pour les visionnaires en laid comme je l'ai toujours été! Je prétends, au contraire, que vous ferez beaucoup et nous rien... Toute la France a les yeux fixés sur la Vendée... Les Anglais se démènent toujours tant qu'ils peuvent pour hâter les opérations. On vient de médire que vous étiez embarqué du 25. Allons, bon vent et bon voyage! Allez tout droit à la côte; point de retard en Angleterre, je vous en prie... ". » Tandis que le duc d'Enghien et son entourage
' Dossier Siirv.nl. — Inédit.
* Voir Uistoiie générale des émigrés^ par H. Forneron. (Appendice.) Le 12 septemi)re 1795, le comte d'Artois était apparu à bord du Jason, dans la baie de Quiberon. Le 25 novembie, s'apercevant que les bandes de Cliarette
s'abandonnaient h ces illusions, voici comment Mallet du Pan, vers la même époque, racontait l'affaire à l'empereur d'Autriche : « La descente des émigrés en Bretagne a fini comme tous les {}ens sensés l'avaient prévu. Pendant qu'on débitait h Londres millemenson^jes surson prétendu succès, elley éprouvaitle sort le plus funeste... Les régiments de Rohan, Damas, Béon d'Hervilly, Périgord ont mis bas les armes. M. de Sombreuil qui les commandait, dit-on, et plusieurs autres chefs sont aux mains de l'ennemi. Magasins d'armes, munitions, tout a été pris ; on ne sait encore ce qui a pu se sauver de ce corps de dix mille hommes... Cet événement ruine à peu près sans retour les plans et les espérances des royalistes purs et émigrés. Il va entraîner de nouvelles persécutions, proscriptions, malheurs particuliers; c'est ce à quoi ont abouti jusqu'à ])résent toutes ces aventures isolées, ces projets chevaleresques, ces tentatives sur de fausses informations qui ont occupé les têtes des émigrés'. » Il ne leur restait, suivant le perspicace écrivain , qu'une ressource, c'était d'avoir le bon sens de laisser aller dans l'intérieur le mouvement progressif des choses que leurs chimères n'avaient fait que contrarier.
Mais ces vérités étaient cachées aux émigrés qui combattaient à l'armée de Coudé; c'est tout au plus si devant les lenteurs et les retards de la nouvelle expédition projetée par les Anglais, ils arrivaient à deviner quelque défaite sérieuse. Le 28 septembre, le duc d'Enghien se plaignait de ne pas avoir reçu de son père des nouvelles explicites depuis le commencement du mois. Il déclarait qu'il ne serait tranquille que lorsqu'il le saurait réuni à lord Moira, ou du moins heureusement débarqué. Les choses s'aggravaient. Le duc était un de ceux qui, las d'avoir été mal renseignés par les autres, cherchent à se procurer par eux-mêmes des éclaircissements et des preuves. Les patriotes avaient passé le Rhin, pris Dusseldorf, occupé Eber-
et de Cailoiulal étaient en partie détruites, et qu'il allait être réduit à faire, comme un simple chouan, la {guerre d'embuscades, il se rembarqua pour l'Anoleterre. 11 ne se doutait pas qu'il sacrifiait ainsi ses meilleurs partisans. A cette nouvelle, Charette dit simjilement ces trois mots : k C'est ma mort ! »
' Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, t. I'".
feld ; ils étaient tombés comme la foudre sur l'armée autrichienne, dont ils avaient écharpé six compagnies. Le maréchal de Clairfayt marchait à leur rencontre avec trente mille hommes. Le prince de Condé avait reçu, de son côté, à la date du 30 août, une lettre du duc de Bourbon qui lui annonçait son départ pour Yarmouth. On parlait d'une expédition secrète sur Noirmoutiers. « Je n'ai jamais eu grande confiance à ces entreprises formées par petits paquets de trois ou quatre mille hommes, déclarait le duc de Bourbon. Je désire que celle-ci soitmieux concentrée, si toutefois elle a lieu. Je pars sans savoir quand ni où je vous reverrai; ayant eu le malheur que les circonstances aient paru exiger que je me sépare de vous et de l'armée h laquelle j'étais attaché de cœur et d'âme...» Le 23 septembre, il lui écrivait de nouveau qu'il était arrivé à Portsmouth, prêt à tenter une expédition sur les côtes de France; mais il ne lui cachait pas que, vu l'avancement de la saison, l'expédition lui paraissait ajournée. D'autre part, le duc d'Englîien écrivait h son père : « M. Wickham, arrivé hier à Mulheim, me fait espérer, cher papa, qu'il fera partir demain ou après-demain au plus tard un courrier. Je profite de cette occasion pour vous écrire... H y a peu de nouvelles de notre côté, sinon l'affaire de Cassel, que les patriotes ont tenté d'enlever d'assaut. On dit que la boucherie a été horrible, et que les régiments wallons qui y sont s'y sont conduits avec une grande valeur. Les patriotes ont été repoussés ; mais ils n'en cernent pas moins Mayence, et Clairfayt est toujours derrière le Rhin. Wurmser ne bouge pas non plus et tient Manheim en respect. On dit qu'il y a un projet en l'air de le cerner tout à fait, c'est-à-dire de passer le Rhin au-dessus et de donner la main à une sortie de Mayence du côté de Worms. Ce serait un coup hardi ; aussi je n'y crois pas. Il est plus probable que les patriotes vont passer le Rhin du côté de Kehl ou de Fort-Louis. Ils s'y préparent en hâte, du moins tous les avis le disent, et la manœuvre serait assez naturelle pour dégager Manheim et forcer Wurmser à s'éloigner ou à livrer bataille. Il n'est jusqu'ici pas question de changement de position pour nous. Nous allons
être incessamment dix mille hommes'.» Le régiment de Rohan arrivait avec quatorze cents hommes d'infanterie et douze cents de cavalerie; celui de Hohenlohe, avec sept cents hommes, sans compter d'autres renforts. « Mais de votre côté, cher papa, voilà l'intéressant. Nous ne savons encore pas votre départ de Londres. Nous avons des nouvelles du 22. Vous avez dit à quelqu'un que vous espériez partir le lendemain. Tant mieux. Le plus tôt est le mieux. J'espère de vos nouvelles dans peu de jours. Vous m'aurez sûrement écrit, ou quelqu'un de vos suivants, avant votre départ. Les nouvelles particulières de Bâle sont bonnes. On croit Monsieur arrivé. Dieu le veuille, et que vous le rejoigniez bientôt! Mars surtout, s'il est possible, ne nous laissez pas longtemps dans l'incertitude; que nous connaissions vos actions, vos succès, j'espère. On dit que la Vendée va bien. Elle ira encore mieux quand vous irez. Adieu, cher papa; portez-vous bien, et pensez quelquefois à votre enfant qui vous aime de tout son cœur*. »
Quelles déceptions n'allaient pas frapper bientôt ce jeune enthousiaste! Mais le duc d'Enghien, fier de son père, voulait à toute force qu'il s'illustrât et se montrât le premier soldat de la monarchie. Dans le post-scriptum de cette lettre, il lui souhaite « gloire, succès et bonheur » . Vingt jours après, Clairfayt faisait lever le siège de Mayence et enlevait aux Français leur artillerie. Ses mouvements, habilement combinés avec ceux de Wurmser, le rendirent maître du passage du Rhin. En France, on appela Pichegru incapable et traître. Incapable, il ne l'était point; il est inutile de le défendre à ce sujet. Traître, il ne pouvait être lavé de ce reproche, car il entrait en négociations secrètes avec Condé. Pichegru, désespéré de la pénurie de ses troupes, dégoûté des attaques de la démagogie, allait essayer de continuer ce que Dumouriez avait médité. Une mort ignominieuse devait un jour terminer ses ténébreuses entreprises et laisser le champ libre à l'ambition de son plus puissant rival.
' Dossier Surval, aux Archives nationales. — Inédit. * Idem.
Le 4 novembre, le duc d'Enghien commence à douter de l'expédition, et il s'emporte contre les Anglais. « Il me paraît, dit-il, qu'on voit bien noir en Angleterre, et je ne conçois pas qu'ils soient étonnés de n'avoir pas réussi quand ils ont fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour ne pas réussir. Connaissez-vous une série d'opérations plus ridiculement combinées, et n'est-on pas tenté d'avoir des soupçons bien extraordinaires, lorsqu'on voit faire volontairement des fautes qui n'échapperaient pas à des enfants '? " Vers la fin de novembre, le prince de Gondé, qui correspondait mystérieusement avec Pichegru, apprit qu'il fallait quitter les bords du fUiin pour aller rejoindre à Manheim l'armée de Wurmser. C'est à cet instant même que le duc d'Enghien écrivait à son père : « Les espérances se sont accrues par les succès réitérés du maréchal de Clairfayt, qui, dans ce moment, est maître du pays de Deux- Ponts et des montagnes de Kaiserslautern. Sa position est extrêmement étendue, suivant les derniers rapports. Il a sa gauche à Spire, son centre à Kaiserslautern, sa droite à Hambourg. Pichegru, avec une armée désorganisée et en déroute générale, ne tient nulle part devant lui. Il a fait mettre en réquisition toutes les charrettes de l'Alsace pour approvisionner Landau, que l'on ne doute pas que Clairfayt ne bloque avant peu, c'està-dire lorsqu'il aura emporté le poste de Gemersheim qui paraît vouloir tenir. Le général Wurmser est entré dans Manheim le 22. Le 23, la garnison française a mis bas les armes sur les glacis et est partie pourlaHongrie. Manheim estbrûléà moitié^. » Le duc d'Enghien donnait des détails intéressants sur la prise de cette place et sur les forces autrichiennes : « Nous espérons, ajoutait-il, n'être pas inactifs de notre côté. La haute Alsace est sans troupes, les villes nullement approvisionnées et manquant d'artillerie. L'occasion est favorable. Je vous embrasserai, cher papa, avec bien plus de plaisir encore, s'il est possible, en Alsace que de ce côté-ci. » Il lui parlait ensuite de son séjour en Angleterre : « Il me semble que vous vous plaisez à Londres, et
' Dossier Suival.
* Jbid. — Inédit.
LES AUTRICHIENS ET L'ARMEE DE COî^DE. 89
que la vie y est agréable. Il n'y a peut-être pas de mal pour bien du monde quevous y fassiez encoreun plus longsëjour. Vous obtiendrez peut-être bien des choses que nous ne pourrions obtenir par lettres. Par exemple, on parle beaucoup de diminution d'appointements, et cela désole beaucoup de monde. C'est une bien faible économie pour les Anglais, et c'est tout pour ceux qui ne subsistent (pje de cela. Je ne suis pas étonné que Ton vous écoute, et je vous engage fort à vous faire écouter sur cet objet, s'il est possible... i> Puis, passant à l'armée deCondé : « Rien de nouveau dans le quartier (jénéral. Tout s'y passe comme quand vous y étiez. Vous y serez bientôt, cher papa, nous vous reverrons; vous ne passerez pas tout l'hiver à Londres, je le crois. Je crains que Monsieur ne vous retienne fort inutilement, et cette idée me désole. J'aurais tant de j)laisir à vous embrasser et à voir finir une séparation à laquelle mon cœur ne saurait s'accoutumer ' ! » Il l'entretenait ensuite des ordres qu'il venait de recevoir et qui allaient diriger le corps du côté des troupes de Wurraser : « Je crois que la diversion est regardée comme nécessaire et d'une grande utilité. Nous avons été trompés tant de fois, que je n'y croirai que lorsque j'entendraisiffler le boulet. Adieu, cher papa; portez-vous bien, aimez votre d'Enguien, pensez à lui quelquefois, et ne doutez jamais de sa respectueuse tendresse *. »
Ses prévisions étaient justes, carie 2 décembre, le jeune prince mandait à son ptre que tous les plans étaient bouleversés par la stagnation du maréchal de Clairlayt. On allait se rej)Oser jusqu'au printemps. L'armée de Gondé devait partir le 3 pour les environs de Manheim, afin d'y remplacer une portion de l'armée autrichienne très-fatiguée. Le duc d'Enghien croyait que les armées patriotes ne chercheraient pas à les inquiéter sur la rive gauche du Rhin, vu leur état de délabrement et de désorganisation, a La ])olitique, disait-il, est affreuse pour nous en ce moment... Tâchons de subsister armés le plus longtemps possible. C'est tout ce que nous pouvons désirer, et je tremble de quelque noir projet de dissolution totale des corps d'émigrés. Ce serait
' Dossier Surval. — Inédit.
* Ibid.
affreux, et à quoi cela leur servirait-il?...'. » Il n'était pas question de dissoudre le corps de Gondé, mais le mauvais vouloir de l'Autriche justifiait assez ces inquiétudes. Si Thugut, l'ennemi des princes, consentait à favoriser le rétablissement de la monarchie française, ce n'était ni par générosité ni par sympathie. Il soupçonnait certains sans-culottes de Paris capables de choisir d'autres princes pour les mettre sur le trône et de donner cet exemple philosophique aux nations. Or, cela ne pouvait convenir à l'Autriche; c'était le seul intérêt qui pût la dé-« cider. Les instructions deWurmser arrêtèrent un certain temps à Buhl les troupes royales, qui se dirigeaient vers Maiiheim. Ce fut là que le prince de Gondé voulut terminer les négociations entamées secrètement avec Pichegru pour la restauration de la monarchie. Il s'en ouvrit à Wurmser. Le maréchal déclara n'y consentir qu'à lacondition de prendre possession de Strasbourg au nom de l'Autriche, et de plusieurs autres places fortes de l'Alsace. Le prince de Gondé refusa catégoriquement de souscrire à un démembrement quelconque du territoire, se rangeant ainsi à l'opinion de Louis XVllI. « Parmi les royalistes, écrivait, le 27 septembre, Macartney, l'agent de Pitt à Vérone, il en est beaucoup qui préféreraient que le Roi ne recouvrât jamais sa couronne plutôt que de la voir dépouillée de ses fleurons, et qui aimeraient mieux voir en France une république puissante qu'une monarchie mutilée.., " Geux qui prétendent que le prince de Gondé, entre autres, aurait consenti au démembrement de son pays sous la condition que lui et toute sa famille seraient rétablis dans leurs prérogatives, basent leur allégation sur un entretien du prince de Gondé avec l'agent anglais Wikham, et notamment sur cette phrase : « Il semble particulièrement anxieux de savoir si les Autrichiens ont l'intention d'entrer en Alsace et en Franche-Gomté, et de prendre possession de ces provinces en leur nom. Il condamna une telle mesure, en disant qu'elle détruirait nécessairement tous les avantages que l'on pourrait retirer de l'emploi d'un corps (ran-
' Dossier Surval. — Inédit.
çais. >» Est-ce que ces mots : « il condamna une telle mesure » , ne signifient pas une opposition formelle au démembrement du pays?
Par cette demande anxieuse, le prince de Condé voulait obtenir de l'Autriche l'affirmation importante que la prise de possession des provinces françaises serait faite au nom du Roi, et nullement au nom de tel ou tel allié. Si la réunion du corps de Gondé aux armées étrangères est un fait que l'on ne peut cesser de regretter, il ne s'ensuit pas qu'elle implique une condescendance capable d'aller jusqu'à une cession de territoire aux alliés '. Gela est si vrai que dans la proclamation proposée par Wurmser au prince de Gondé, lors de leur entrée en Alsace, le prince exigea des changements significatifs. Il ne se contentait pas d'avoir obtenu l'assurance que l'Autriclie ne se proposait ni d'envahir ni de démembrer; il demandait que la promesse en fût directement faite à Louis XVIII, et que le nom et l'autorité du Roi fusacnt substitués aux injonctions de l'étranger. Pourquoi, dit-on, a-t-il ajouté foi aux assurances de l'Autriche? Parce qu'il était politique de supposer le désintéressement de cette puissance. D'ailleurs, l'idée de ne rien céder à l'étranger était si profondément ancrée dans l'esprit delà plupart des émigrés, qu'elle avait surpris Macartney. Il écrivait de nouveau à Pitt que la résolution formelle de Louis XVIII et des siens était de maintenir l'intégrité du territoire français, " Le souvenir de la puissance et de la prospérité anciennes de la France est encore puissamment gravé dans l'esprit de presque tous les émigrés que j'ai vus, affirme ce di-
' « Combien de fois, rapporte M. de Romain, avons-nous entendu le prince de Condé exprimer son noble désir d'arriver jusqu'au pied du trône sans le secours des étrangers!... » (^Souvenirs d'un officier royaliste, t. II.)
« Si pour faire une frontière aux Pays-Ras, mande Louis XVIII au comte de Saint- Priest, on demandait la cession de quelque place, M. de Saint-Priest déclarerait qu'il m'est impossible d'y consentir: 1" parce que ce serait me déshonorer, et (ju'assurément je ne sacrifierais pas au désir de régner le seul bien qui me reste, celui que nul homme, excepté moi, ne saurait me ravir: l'honneur; 2° parce que cette mesure, une fois connue en France, me dépopulariserait entièrement. » (Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de Saint-Priest ; Mittau, 26 mal 1800.)
plomate. H y a bien des royalistes qui, revenus au pouvoir, auraient assez peu de scrupules pour participeraux crimes delà Convention, profiter de ses conquêtes et étendre le territoire plutôt que de le diminuer... » Ainsi l'on accusait certains émigrés, fidèles à la vieille politique française, de participer à des crimes conventionnels. C'était le nom que le diplomate anglais donnait à nos conquêtes; pour peu il eût appelé les royalistes de nouveaux jacobins. Enfin, un historien peu suspect de complaisance pour les Français, à quelque opinion qu'ils appartiennent, M. de Sybel, déclare formellement que les émigrés étaient affectés de servir sous des chefs étrangers, et témoignaient leur chagrin de voir leurs compatriotes mis en échec. Cette situation d'esprit, constatée par l'historien allemand et par le diplomate anglais, nous fait comprendre pourquoi le prince de Condé suspendit ses négociations avec Pichegru. Il ne pouvait leur donner pour base la cession de la moindre parcelle du territoire français. C'est ce qui explique aussi l'irritation de Thugut contre le prétendant et contre les princes.
Malgré tous ces déboires, le ducd'Enghien conservait son enjouement et ses espérances. « 1795 est une vilaine année, écrivait-il à son père le 30 décembre. J'en avais eu meilleure opinion, et je regrette tout le bien que j'avais pensé sur son compte. 1796 sera plus aimable. Il nous réussira. » Des succès décisifs ne devaient pas répondre à ce pronostic, mais le jeune capitaine allait se signaler à l'attention des militaires expérimentés par sa bravoure, son intelligence et son sang-froid.