CHAPITRE YI
LES AUTRICHIENS ET l'aRMKE DE CONDÉ (1797).
Le 1" janvier 1797, le duc d'Enghien écrivait à son père : « Une lettre de bonne année est toujours ennuyeuse, cher papa; aussi sera-t-elle bien courte, je vous le promets. Vous vous plaignez de mon silence : je pourrais vous faire le même reproche, et ce qu'il y a de bon, c'est que nous aurions tort tous les deux. » En effet, les lettres avaient été arrêtées de part et d'autre à Hambourg; depuis trois mois les émigrés, en Angleterre et en Allemagne, n'avaient pu correspondre. Enfin tous les courriers arrivaient à la fois. Le duc d'Enghien en profitait pour souhaiter au duc de Bourbon mille prospérités. Son vœu le plus ardent était d'obtenir son retour ou la permission d'aller l'embrasser, mais il n'espérait ni l'un ni l'autre. « Je vous remercie, ajoutait-il, des magnifiques compliments que vous me faites sur cette campagne. Elle a été, à la vérité, d'un bien grand intérêt pour moi qui aime mon métier, et j'ai cherché à en profiter autant que possible et à m'instruire. » Il donnait ensuite à son père des renseignements sur l'armée royaliste. Elle se reposait dans les environs de Mulheim, cherchant à réparer ses pertes. Les loisirs des gentilshommes avaient été troublés, le dernier été, par le voyage que l'armée républicaine leur avait fait faire. Ils reprenaient maintenant leur cours et le duc d'Enghien commençait à rédiger un intéressant journal de leurs derniers combats. A la rédaction de ses souvenirs, le duc joignait les divertissements des jeunes hommes de son âge. Le carnaval était arrivé. Le prince ne perdait naturellement pas l'occasion d'un
bal ou d'une soirée à Ettenheim, « car la gloire, comme le disait son grand-père, n'avait pas éteint en lui l'amour du plaisir ». Le 5 janvier, il recevait de Louis XVIII une lettre de chaleureuses lélicitations pour son avant-garde et pour lui. « Je me bornerai à vous dire, lui écrivait le Roi, que vous avez prouvé qu'il y a des victoires héréditaires comme des noms, et quand un duc d'Enghien attaque, de quelque côté que ce soit, les positions d'Hollgraben et de Saint-Peters, elles doivent nécessairement devenir le théâtre de sa gloire. » De tels éloges faisaient sur l'esprit du jeune capitaine une impression profonde. Aussi avait-il le culte de son roi et était-il disposé à sacrifier sa vie pour le succès de sa cause.
Elle traversait en ce moment une nouvelle crise. Wickham, désabusé de certains agents monarchiques qui faisaient les importants, se rapprochait des constitutionnels. Il témoignait moins d'empressement à subvenir aux besoins de l'armée de Gondé. Leur chef s'en plaignait. Dans une lettre au duc de Bourbon, datée du 2 mars 1797, il lui disait : « Les Anglais, loin de nous augmenter, cherchent à nous diminuer et nous diminuent en troupes et en argent. Je suis dans ce momentci à discuter tout cela avec Robert Grawfurd qui est ici, et il faudra bien en passer par ce qu'il dit qui lui est prescrit. Nous serons riches en compliments, mais voilà tout, et je m'y attendais bien. » Le prince de Gondé abordait un autre sujet. Il aurait désiré que son fils revint en France et s'associât à ses efforts. Il n'osait lui dire tout ce qu'il pensait de son inaction, ne voulant pas lui infliger un blâme direct. Il avait cru que le duc de Bourbon irait se mettre à la tète des derniers royalistes de la Vendée. On sait ce qui s'était passé. Monsieur lui laissait encore entrevoir quelques espérances. « Si elles se réalisent, observait le père, il n'y aura pas à hésiter à le suivre et même à le précéder. » Mais bientôt découragé, il doutait de cette entreprise. Il engageait tristement son fils à se faire assurer une pension honnête et une habitation où il y eût jardin et chasse. « Monsieur qui va faire de même, à ce que je crois, vous secondera pour ce qui vous regarde. L'Angleterre
est ce qu'il vous faut. C'est un pays dans votre genre, et je crois que vous serez de mon avis. » Ces derniers mots contiennent visiblement un blâme à l'adresse du duc de Bourbon, surtout si on les rapproche d'une lettre du duc d'Enghien au comte de Lanans. Voici le passage qui nous a frappé : « Votre père, m'a dit le prince de Gondé, fera ce qu'il jugera à propos. Je ne doute pas que le gouvernement anglais ne lui conserve sa place de bourgeois de Londres, tant qu'il le voudra. Je ne m'en mêlerai qu'autant que mon devoir de père m'y obligera; mais j'avoue, ajoute-t-il, que je n'espère pas, d'après cet amour excessif de vivre ignoré et tranquille, qu'il puisse jamais être d'une grande utilité ni à sa patrie ni à son roi!...
« Oh ! mon cher, écrit à la suite de cette déclaration le duc d'Enghien, que ces paroles m'ont paru sévères! Qu'elles m'ont fait de mal! Vous le voyez, jusqu'à mon grand-père qui désapprouve celte conduite et n'ose pas le lui dire M... » Il est trop certain que le duc de Bourbon, entraîné par vSa nature légère, ne songeait (|u'à se divertir aux côtés de Monsieur. Une lettre de lui au chevalier de Gontye, à la date du 8 mars, lui parle avec regret des plaisirs de Chantilly. « Ils sont passés, ces jours de fête, disait-il. Puissent-ils revenir!... « Mais le blâme secret du prince de Gondé ne diminuait ni l'affection ni le respect du duc d'Enghien pour son père. On verra qu'il lui est demeuré attaché j usqu'à la dernière heure de sa vie. Quant à lui, il faisait son devoir sans murmurer, occupant ses journées entre des factions sur le Rhin et des promenades à Ettenheim. Cette ville, où la présence de la princesse Charlotte, nièce du cardinal deRohan, formait pour lui la plus séduisante des attractions, était alors fort tranquille. « Aucun patriote, disait le duc à son grand-père vers cette époque, n'a paru ni demandé à paraître chez le cardinal. Nous n'avons rien du tout de nouveau sur le Rhin^. » L'attention des militaires était portée tout entière sur l'Italie, où le général Bonaparte se couvrait de gloire. Le
' 5 mai 1797. — Voirie t. II de l'Histoire générale des émigrés, par A. Forneron (Appendice).
* Dossier Surval. — Inédit.
duc d'En(jhien cherchait à tirer parti, kii aussi, de ces grandes leçons guerrières. Le 5 mai 1797, il écrit à son père pour lui raconter les exploits de Bonaparte. Il y met une telle ardeur, il se passionne à tel point qu'il ne dit plus en parlant de son armée : « les patriotes, les carmagnoles » . Non, ce sont des Français, des compatriotes dont il est fier. " C'est une armée aguerrie, ardente et nombreuse... Les Français débouchent sur la Sieg, mettent en déroute les Autrichiens qui fuient sans s'arrêter jusqu'à Francfort, laissant trois mille prisonniers et tous leurs bagages... » Et plus loin : « L'infanterie française bat la charge et se précipite en avant de la forêt. Tout fuit devant elle... On ne doute pas de la paix... Vous me direz que je n'ai fait aucune réflexion. Pardi! je le crois et vous en êtes bien content, je pense. Ce qu'il y a de sûr, c'est que si j'en faisais, elles ne seraient pas en l'honneur de l'Autriche'. » Voilà comment le duc d'Enghien prenait sa part des succès des adversaires de la monarchie, tant l'amour des combats et — ici on peut l'ajouter hardiment — l'amour de la France élevaient sa jeune âme.
Après la retraite des Autrichiens au delà du Brenner, il ne restait le long du Rhin qu'un faible cordon de troupes, dont son avant-garde faisait partie. La malheureuse armée deCondé, presque sans vivres et sans fourrages, souffrait cruellement. Le duc d'Enghien avait confié cette détresse à son père : « On se bat comme des démons, on se fait casser les os, on perd un monde énorme, et l'on vous refuse à la fin de tout cela le pain pour mettre sous la dent. Voilà la générosité que l'on vante tant! Voilà nos protecteurs! » Les Anglais avaient diminué leurs subsides. Il fallait supprimer des cadres, fondre des régiments, réformer un certain nombre d'aides de camp et d'employés. La guerre pour les Autrichiens tournait au désastre. Le général Moreau recevait des renforts, et, le 20 avril 1797, une partie de ses troupes passaient hardiment le Rhin à Dierslieim. Elles jetèrent la panique dans l'armée étrangère, bat-
• Voir V Histoire des trois derniers princes de la Maison de Bourbon, t. P"", p. 160 à 163, passim.
LES AUTRICHIENS ET L'ARMÉE DE CONDÉ (1797). liT
tirent le général Staray et coupèrent les communications entre le prince de Conclé et le comte de La Tour. D'autre part, Hoche avait traversé le Rhin à Dusseldorf et infligé un échec au général Kray. Déjà l'armée de Gondé se voit réduite à une perte certaine, quand la nouvelle des préliminaires de Léoben arrête les envahisseurs et amène une suspension d'armes. C'était chose heureuse, car le prince de Gondé, se voyant acculé, était décidé à se faire jour, à quelque prix que ce fût. il reporta son quartier général d'Engen à Uberlingen, près de Gonstance'. Le duc d'Enghien resta avec quelques troupes dans le Brisgau. On suspendit l'armement et le recrutement des différents corps, et l'on attendit patiemment ce que le sort devait réserver à la petite armée, déjà fort éprouvée. L'arrivée d'un facteur nouveau dans le problème qui occupait alors la France et l'Europe, bouleversait bien des choses. Le général Bonaparte, conquérant et pacificateur, était le héros du jour. Il allait imposer la paix à l'Autriche et garantir à la France la possession de la Belgique et des provinces rhénanes. On ne parlait que de Bonaparte, et la prédiction de Mallet du Pan, faite en 1795, commençait à se réaliser : « Vous les verrez prendre le premier roi qui s'arrangera avec eux. Le premier qui sera en état de se faire roi et de promettre une tranquillité prochaine absorbera toutes les opinions^... »
Le duc d'Enghien résolut de mettre l'armistice à profit pour visiter la Suisse, où la dernière campagne venait de le conduire. Gette excursion devait durer une quinzaine de jours. Le vendredi L4 juillet, après avoir prévenu le commandant autrichien, il partit fivec trois de ses amis, M^L de Jonville, de Sérent et le chevalier de Mellet. Ce n'était pas sans se faire prier que le prince de Gondé lui avait accordé la permission de voyager, car il redoutait pour lui de sérieux périls. Il pouvait être surpris et fait prisonnier. Un domestique à cheval portait les effets des touristes. Ils gagnèrent Frauenfeld,
' Thugut l'avait accusé de s'être refusé à servir !es intérêts du plan {général. Le prince de Condé traita cette accusation d'« horrible calomnie ». 5 Mémoires de Mallet du Pan, publiés par A. Sayous, t. II.
Wintertlîur et Walliszall. Zurich et son lac frappèrent l'imagination du prince. « Les bords du lac de Zurich sont les plus orne's et les plus fleuris que j'aie encore vus : le fond du tableau, fermé par les montagnes de neige, est admirable. Nous avons parcouru la ville... Il y a deux promenades, dont une surtout, le long de la Limmat, est d'une grande beauté. A l'extrémité est le tombeau de Gessner. Nous nous y arrêtâmes peu : le temps des pastorales était trop loin de nous. » Les voyageurs, en conservant l'incognito, allèrent rendre visite au célèbre Lavater, qui les reçut avec force politesses et leur montra son cabinet de tableaux. Il leur exposa ensuite son système de l'air le plus sérieux. Les jeunes visiteurs eurent de la peine à retenir un éclat de rire. Mais leur hilarité disparut, lorsque Lavater, cherchant à caractériser leur position sociale d'après leur physionomie, dit au duc d'Enghien : « Il y a de la dignité sur votre front. Votre physionomie est princière. Je ne doute pas, s'il y a un grand personnage parmi vous, que ce ne soit celui auquel j'ai l'honneur de parler. » Le 16 juillet, les quatre voyageurs quittèrent Zurich pour se rendre à Zug, puis à Kussnacht. « A moitié chemin, remarque le duc, on trouve la chapelle de Guillaume Tell, fort en vénération dans le pays. Élevé à la mémoire d'un homme utile à sa patrie, ce modeste édifice éveille dans l'esprit du voyageur les faits d'un autre temps, et la Suisse, qui, à la longue, paraît monotone et silencieuse, s'anime en cet endroit par le souvenir de l'action énergique de ses grands hommes, » On voit que tout ce qui était grand, héroïque, légendaire, éveillait en cette âme des sentiments d'énergie et de noblesse. Le prince visite ensuite Lucerne, le Rigi, et se rend à Engelberg. Là aussi il s'enthousiasme, et il n'est pas étonnant que cette excursion si belle ait excité son admiration. Arrivé au sommet de la route, il décrit exactement le paysage : « Le monastère et le village, dit-il, sont situés au pied du mont Titlis, imposant par ses rochers escarpés et unis, en tout temps couvert de neige. La vue au delà du couvent, sur le chemin des Cascades, a quelque chose d'étrange par la quantité de chalets semés le long du lac,
à peu près h distance égale les uns des autres et au milieu de vertes prairies, qui contrastent avec l'aspect aride des rochers du Titlis et le fond de la vallée qui s'arrête au pjed des montagnes. » C'est ce que les habitants appellent d'un nom significatif : « Ende der Welt — le bout du monde. »
Le duc quitta Engelberg pour se rendre h Meiringen, par le col de Jorch, à travers des sentiers étroits, rapides et dangereux. De Meiringen, le duc visita la chute du Reichenbach et fit l'ascension de la Scheideck. « Au sommet, rapporte-t-il, on jouit d'une vue magnifique. A gauche, en regardant Grindelwald, on voit des murs immenses à pic couverts de neige et de glaces éternelles, répercutant à chaque instant le bruit imposant des avalanches. On dirait des coups de canon qui vont se prolongeant d'échos en échos le long des montagnes... " Le lendemain de celte journée pénible, tandis que ses compagnons se reposaient encore à Grindeiwald de leurs fatigues, le prince partit de bon matin avec son domestique et un guide pour escalader le premier glacier et arriver à la Mer de glace. Il décrit avec talent les dangers et les attraits de son excursion,, admirant la majesté de la nature et s'étonnant de la faiblesse de l'homme en face de ces scènes majestueuses. Habitué à profiter de ses voyages, il rapporte tout à sa propre pensée \ il tire de ce qu'il voit des enseignements utiles pour élever son courage et sa fierté, pour accroître son ambition. A côté d'observations qui dénotent déjà un esprit mûr, se place souvent une note jeune et gaie. « Mes compagnons, dit-il au retour de cette excursion, furent enchantés de me revoir et moi de raconter ce que j'avais vu. Nous avons dîné; l'auberge de Grindeiwald n'est pas mauvaise. On y mange souvent du chamois; moi, je préfère le chevreuil de Chantilly. » Rien ne l'arrête, ni peines ni périls. « Je n'ai pas eu un moment de crainte » , avoue-t-il un jour. Il y a des passages difficiles, mais le pittoresque le récompense aussitôt de ses fatigues. De Grindeiwald les voyageurs se rendent à Untersee, puis à Berne. Ici la beauté du séjour fait sur lui une telle impression qu'il s'écrie : « Le pays est délicieux. Bien des souvenirs m'atta-
chent à Chantilly ; cependant il me passe par l'esprit d'e'tranges idées sur le bonheur, quand je pense aux passions qui agitent la France et au calme qui règne ici autour de ces habitations, où tout annonce l'aisance et la simplicité. » C'est au sortir de la brume des tristes souvenirs ou de la fumée des batailles, c'est après les épreuves et les angoisses, que l'homme comprend mieux que jamais la douceur d'une vie simple et ignorée. Qui donc, à la vue d'une campagne riante, d'un cours d'eau tranquille, de bois discrets ou de montagnes harmonieuses entourant un petit coin de terre oublié, n'a murmuré les vers du poëte latin :
lUe terrarum mihi prœter omnes Angulus ridet...
Hélas! le duc d'Enghien ne devait pas longtemps jouir de ce repos et de ce calme, qui lui arrachaient une si naturelle exclamation d'envie.
Après Berne, il retourna à Lucerne par Entlibuch, où se passa une scène curieuse. « Nous avons dîné, raconte le prince, dans une fort mauvaise auberge où je ne conseille à personne de s'arrêter. Nous sommes repartis pour Lucerne, très- peu satisfaits de notre dîner et riant néanmoins beaucoup des imprécations de Jonville contre l'hôte et l'hôtellerie. Il s'en prenait aussi à moi, prétendant que les princes ne devraient jamais voyager incognito, qu'on nous avait traités comme des goujats, qu'une autre fois il me dénoncerait au cuisinier. » Les jeunes touristes s'embarquèrent ensuite sur le lac de Lucerne, avec le dessein de revoir le Saint- Gotiiard. Le prince détaille fidèlement les points qu'il a remarqués pendant la traversée, les quatre bras du lac, les perspectives des montagnes, « la petite république de Gersau, intéressante par sa position, sa constitution et son exiguïté comme État; la prairie où les trois premiers confédérés suisses se rassemblèrent pour assurer la liberté de leur pays; la chapelle historique de Guillaume Tell; enfin les dernières lieues du lac où des rochers à pic l'enserrent et donnent à cette partie un aspect sombre et
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imposant qui produit le plus grand effet... » De Fluelen le duc gagne Altorf, Amsteg et Gœschenen. Là il revoit le défilé effroyable des Schœilinen, rochers de granit à pic d'un gris foncé et sans verdure qui se serrent comme les murailles étroites d'un cachot et d'où tombent souvent d'immenses avalanches. Il arrive au pont du Diable. « Il faut, dit-il, avoir vu ce séjour d'horreur et l'imposante chute de la Reuss en cet endroit, pour se faire une idée du spectacle en même temps terrible et sublime dont on est entouré ! Le bruit de la chute se répèle dans chaque anfractuosité, et, trompé par la rapidité éblouissante des eaux, on croit sentir les rochers glisser sous ses pieds "... » Les voyageurs montent encore un peu et débouchent dans la vallée d'Andermatt par un sombre tunnel, appelé le trou d'Uri. « La scène change tout à coup. Là le chaos, des rochers à pic, un torrent furieux qui se précipite au milieu des débriset des troncs de sapins renversés, et ici en sortant de cette voûte, on ne voit plus ni rochers, ni torrent, ni cascade, mais la Reuss, rivière paisible coulant au milieu d'une verte prairie. Quelques arbres ombragent son cours et laissent voir entre leurs cimes, à un quart de lieue, le village d'Urseren; plus loin sur la droite, celui d'Hospenthal, et en face, des montagnes couronnées de neiges éternelles. » Le lendemain, le duc d'Enghien et ses amis arrivèrent à l'hospice du Saint-Gothard, puis au sommet après cinq heures de marche. « Aussi loin que la vue peut s'étendre, dit l'enthousiaste admirateur, on est frappé par l'aspect étrange de toutes les pointes de montagnes de neige dont on est environné. Ce tableau ne ressemble en rien à ce que l'on a vu jusque-là. Si j'osais, je dirais que ce .sont les bornes gigantesques qui séparent le ciel de la terre. On n'aperçoit qu'elle et la voûte azurée qui l^s couvre, »
Du Saint-Gothard les voyageurs retournèrent à Brunnen, et se rendirent à Einsiedeln par Schwitz. Après avoir visité le célèbre pèlerinage et l'abbaye, ils gagnèrent Rapperschwyl et s'embarquèrent sur le lac de Zurich, a Au moment où nous l'a-
1 Voir sur ce paysage les impressions si originales de Chateaubriand. {^Mémoires d' outre-tombe, t. VI et dernier.)
vons traversé, dit le duc d'Enghien, un violent orage se promenait sur le lac; le tonnerre, les éclairs, le grand vent qui bouleversait les eaux, tout cela était une bonne fortune pour des amateurs qui couraient les montagnes à la recberche des scènes imposantes delà nature... » C'est sur cet incident dramatique que se termine ce beau voyage de Suisse, qui a permis au prince de nous révéler la poésie de son àme. Il a saisi mieux que personne tout ce que ces majestueux entassements de neiges et de rochers, ces déploiements grandioses de vallées et de lacs, ces étincellements féeriques de glaciers ont de sévère et d'imposant, de riant et de délicieux. « De pareils spectacles, a-t-il dit avec une remarquable justesse, agrandissent la pensée et prêtent à l'imagination, qui, elle aussi, a sa mémoire, des couleurs pour embellir beaucoup d'instants de la vie, qui seraient perdus sans ces souvenirs ' ! »
Le mardi 2 septembre, le duc d'Enghien était de retour à Uberlingen auprès de son grand-père. Les préoccupations les plus graves allaient succéder aux émotions des excursions alpestres. Le licenciement de l'armée de Gondé paraissait prochain. L'Autriche n'avait plus besoin de ces intrépides auxiliaires, puisqu'elle avait consenti à traiter avec la France. L'Angleterre , qui avait renoncé à un nouveau débarquement sur les côtes de l'Ouest, ne semblait pas disposée h continuer aux royalistes l'or de ses subsides. Dès le début de l'année 1797, la politique anglaise avait transporté son action à Paris; elle comptait sur les succès électoraux pour assurer la restauration monarchique. Louis XVIII n'avait pas favorisé ce nouveau plan. Il avait imprudemment écrit deBlankenburgque, sur ses indications, il s'était formé un comité royal dont le président, le prince de La Trémoille, était chargé de préparer les élections. Cette nouvelle, ainsi jetée aux quatre vents, témoignait que l'entourage du prétendant se refusait aux mesures de sagesse et de précaution conseillées par une simple nécessité. Or, les élections avaient été en partie favorables à l'idée monar-
' Mémoires du duc d'Enghien, publiés par Choulot.
chique, et si l'on avait ménagé l'opinion, mis de côté les fanfaronnades, on aurait pu arriver à un important résultat. Maisl'étourderie et l'imprévoyance l'emportèrent. Mallet du Pan, qui était à Constance en ce moment et qui voyait ces fausses manœuvres, en gémissait. « Je me tiens, disait-il, à distance respectueuse des émigrés. Leur délire est ici en toute indépendance. . . )' Les agents de Louis XVIII étaient presque partout discrédités. Leduc de Bourbon le reconnaissait lui-même, puisqu'il écrivait au prince de Gondé : « Il est fâcheux que le Roi emploie de pareils agents, et cela n'inspirede confiance à personne.» Ces brouillons, qui se croyaient déjà maîtres du pouvoir, décidèrent le Directoire au coup d'État du 18 fructidor. En une journée, les projets de restauration avaient vécu, les députés royalistes étaient déportés, leurs journaux supprimés, leurs rédacteurs arrêtés. Des mesures de proscription frappaient deux membres du Directoire et une foule d'émigrés rentrés en France. Quant à l'agent anglais Wickham, qui avait été l'âme des intrigues royalistes, il fut rappelé h Londres par son gouvernement, au moment même où le Directoire exigeait son expulsion du territoire helvétique.
Ces nouvelles avaient jeté la consternation parmi les soldats de Gondé. Depuis le mois de mars 1797, la malheureuse troupe ne vivait que d'expédients. La solde était suspendue. L'armée de Gondé se croyait donc à la veille d'être dispersée, lorsque Paul I" vint à son secours. Le Tzar, se rappelant la réception qui lui avait été faite autrefois h Ghantilly, invita, le 17 juillet, le prince de Gondé et les siens à se rendre auprès de lui. Le prince l'en remercia chaleureusement et informa le duc de Bourbon de cette surprenante nouvelle. «Le Tzar, lui disait-il, se charge des appointements et de la solde de toute l'armée condéenne. » Mais Paul I' imposait cinq conditions : l'armée se rendrait à sa destination avec rapidité; elle diminuerait ses équipages ; elle s'assujettirait pour le service aux règles de l'armée russe ; elle en suivrait la discipline et en porterait l'uniforme; elle prêterait serment au Tzar. Ges conditions étaient quelque peu dures, mais que faire?. . . Y renoncer, c'était exposer.
observait le prince, de braves gentilshommes à mourir de faim. « Je crois bien, ajoutait-il, que la France se rétablira, mais quand?. , . Peut-être dans un an, peut-être dans dix ans! Ainsi cette ressource est toujours une bon ne chose, et il y aurait delà duperie à la repousser. C'est loin, je le sais bien; il faut vivre, et certes la République ne souffrira pas que les puissances qu'elle a forcées à la reconnaître nous entretiennent armés en Allemagne... Votre fils ne sait encore rien de tout cela. Il est à courir les montagnes de la Suisse. Je l'attends à la fin de la semaine. » Le duc d'Enghien allait être chargé de la mission difficile de conduire l'armée royaliste en Russie. Cette mission ne devait pas, au début, plaire à ce jeune prince, qui, en attendant de nouveaux combats sur les bords du Rhin, n'aurait pas voulu s'éloigner de la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort. Il aimait cette noble et séduisante jeune fille; il l'aimait avec l'idée résolue d'en faire un jour sa femme. Le prince de Condé, qui avait d'autres vues pour son avenir, n'était pas favorable à cette liaison ; il avait saisi avec empressement la possibilité d'éloigner son petit-fils d'Ettenheim. Le 8 mai de cette même année, il avait écrit au duc de Bourbon qu'on ne pourrait tenir son fils en place à moins de le marier. «Ce serait, disait-il, une grande consolatioa pour moi d'être sûr avant de mourir que ma race ne s'éteindrait pas. Il me semble qu'il est assez reconnu qu'elle en vaut bien une autre. » Le prince pensait alors à unir son petit-fils à une princesse de Bade. Le duc de Bourbon répondait à son père, le 16 juin : « Je m'en rapporte entièrement à ce que vous croirez devoir faire pour mon fils, en calculant avec votre sagesse ordinaire et votre tendresse pour nous ses intérêts et ses goûts particuliers. Si nous pouvons le marier, tant mieux. . . Lorsque l'on vous connaît, il est aisé de se figurer le plaisir que vous éprouveriez d'embrasser des petits- enfants qui vous aimeraient sûrement autant que leur père et grand-père vous chérissent. »
Le duc d'Enghien écrivit à son père, vers le 5 septembre, que son grand-père s'occupait de son mariage : « Il m'a tâté plusieurs fois sur cet article. Je ne lui en ai jamais montré dé-
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loigiiementni pourla chose ni pour l'objet (la princesse de Bade); de sorte que si au mois d'octobre il faisait un voyage soit à Pétersbourg, soit qu'un autre voyage le mît à portée d'en écrireou d'en parler, je crois qu'il pourrait bien attaquer cette affaire. » Il ajoutait : « Je vais encore faire une absence du quartier général : le vieil Ettenheim en est le but. J'y vais toujours rabâcher avec plaisir, en attendant que le devoir m'attache ailleurs. » Cette dernière phrase mérite que nous nous arrêtions un peu sur les relations du duc d'Enghien et de la princesse Charlotte. Leurs liens étaient, comme l'avoue le prince lui-même, la confiance et l'amitié, une étroite amitié : « Nous n'en voudrions ni l'un ni l'autre contracter d'autres, malgré tout ce qu'on a cru et tout ce qu'on croira, jusques à mon mariage... » Le duc d'Enghien déclarait aussi qu'il pourrait peut-être céder à un devoir, mais que son affection et sa sympathie étaient tout entières pourla princesse Charlotte. Un peu plus tard il devait écrire qu'elle « avait fixé son cœur » . Et c'est bien h elle qu'il allait quatre années après, à son retour à Ettenheim, s'unir secrètement, malgré la volonté du prince de Condé. Car si le duc de Bourbon eût été seul à décider, il aurait accordé son consentement, comme le prouvent les termes de sa lettre du 16 juin : « en calculant ses intérêts et ses goûts particuliers » . Quelques ombres troublaient parfois cette douce liaison. En apprenant le prochain départ du duc d'Enghien, la princesse Charlotte s'émut. Elle fit tout ce qu'elle put pour retenir celui qu'elle aimait. Le duc promit de rester, puis il céda aux pressantes invitations de son grand-père. Il y eut alors entre les deux jeunes gens une sorte de brouille. Elle fut assez grave pour que la princesse écrivît au duc d'Enghien une lettre que les policiers du Consulat surprirent en I804f avec les autres papiers du prince, à Ettenheim '. Elle se terminait ainsi : «Adieu I adieu ! que ce mot fait de mal ! Estil possible que ce soit le dernier!... » Deux jours après, le duc d'Enghien embarquait ses troupes sur le Danube. Cette rupture ne fut que momentanée, A peine arrivé en Russie,
' Voir le texte in extenso dans l'Appendice de l'ouvrage de M. Boulay delà Meurthe,/e5 Dernières Années du duc d' Eu ghien . — Archives nationales, F' 6475.
c'est-à-dire au commencement de 1798, le duc d'Enghien appelait auprès de lui la princesse Charlotte et son père, le prince de Rohan-Rochefort.
Le résumé de son excursion en Suisse que le jeune prince envoyait au duc de Bourbon, à la date du 5 septembre, était écrit dans ce style original et piquant qui lui est familier. « Figurez-vous, disait-il, le duc d'Enghien en redinfrac gris, le chapeau rond, la bottine anglaise, les cheveux rabattus sur les yeux, le reste à l'avenant, suivi de Sérent, de Cheffontaines et de Charles de Mellet dans ce même équipage, un domestique avec un petit cheval portant un seul portemanteau pour eux quatre, voyageant à pied le long des routes et faisant leurs huit et dix lieues par jour. Voilà notre caravane, et c'est ainsi que nous avons fait une tournée de cent soixante lieues... » Lorsque le prince de G onde lui eut fait envisager un autre voyage, celui-là sérieux , long et pénible , le duc d'Enghien résista comme nous l'avons dit. Le prince se fâcha et lui écrivit nette- . ment en visant la princesse Charlotte : « J'ai trop bonne opinion de la personne à qui vous avez confiance là-bas pour croire qu'elle ne vous donne pas les conseils les plus utiles à votre gloire et à votre intérêt... Je ne puis penser que vous persistiez à vous refuser à une démarche aussi nécessaire, aussi honorable pour vous, tant auprès de l'armée que de l'empereur de Russie, que cela disposera encore mieux pour vous. Il faudrait cependant vous accoutumer à commander une grande armée, car un prince ne peut être destiné toute sa vie à ne commander que des hussards. » Mais le duc d'Enghien refusait le commandement direct. Il consentait bien à suivre son grandpère; il ne voulait pas se séparer de lui. Sa réponse contenait en même temps un mot touchant pour sa mère, la duchesse de Bourbon, dont il venait d'apprendre la déportation en Espagne. Il se préoccupait d'elle et de sa situation pécuniaire ; il avouait que c'était pour lui une grande inquiétude. Il témoignait qu'il ne l'avait jamais oubliée. Le 28 septembre, le prince de Condé lui fit connaître les exigences du Tzar. Paul T"" voulait que le duc d'Enghien conduisit lui-même l'armée en Rus-
LES AUTRICHIEjNS ET L'ARMÉE DE CONDÉ (1797). 127
sie. Le grand-père suppliait son petit-fils d'obéir : « Ah ! mon cher, vous qui êtes tout pour ma vieillesse... vous en qui le sang des Gondé s'est si bien montré pour la valeur, en dégénérerez-vous pour le sentiment , pour les principes?... » Sur cette prière, le duc d'Enghien consentit à conduire l'armée, mais combien ce nouvel exil lui coûtait! Le prince de Gondé le remercia de son obéissance. Il en prévint le Tzar, qui lui répondit aimablement : « M. le duc d'Enghien sera le bienvenu sans doute et voudra bien me considérer comme une ancienne connaissance... « Le 30 septembre, le duc écrivit à son père : M J'ai ordre de conduire l'armée jusqu'à destination. Gette route de deux mois et demi ne sera pas très-gaie ; au reste, mon parti est pris... Quel licenciement ! L'Angleterre ne nous a pas magnifiquement traités. Mais qu'importe ! En politique, il n'y a pas de reconnaissance, et nous leur pardonnons... »
Le duc de Bourbon, affligé par les événements du 18 fructidor, voyait, comme son fils, les clioses en noir. Le duc d'Harcourt, qui venait d'avoir une audience de lord Granville, avait inutilement engagé le ministre anglais à décider son gouvernement à reconnaître officiellement le Roi. « On n'obtient jamais de réponse favorable, lorsqu'on traite cet article » , observait le duc de Bourbon. « On s'arrête beaucoup sur les difficultés qui en résulteraient, etl'on passe légèrement sur les avantages énormes qui résulteraient de la seule démarche que les puissances aient maintenant à faire pour se garantir elles-mêmes d'une ruine totale... Nous sommes dans l'attente de grands événements. Ge qu'il y a de sûr, c'est qu'un gouvernement aussi monstrueux et aussi tyrannique que celui qui existe en France ne peut pas subsister longtemps comme cela. » Le duc de Bourbon voyait juste. Le 18 fructidor devait amener un changement, mais non au profit de la royauté légitime. Le 18 fructidor appelait fatalement le 1 8 brumaire, c'est-à-dire une dictature militaire et non pas une monarchie, même tempérée. Les préliminaires de Léoben suivis de la paix de Campo-Formio, qui assurait à la France la ligne du Rhin et Mayence, créaient avec Milan, la Lombardie et la Valteline une république sœur
SOUS le nom de République cisalpine. Ils consacraient la gloire de Bonaparte. Ce général allait arriver en triomphateur à Paris. Non-seulement la destinée protégeait ses jours, mais elle immolait Hoche, qui eut pu lutter d'ambition avec lui. Elle laissait vivre Moreau et Augereau, qui, à eux deux, n'avaient pas l'étoffe d'un dictateur. Ce qui résultait aussi des aveux du duc de Bourbon, c'est que l'Europe était indifférente au sort du prétendant et des princes ^ La Russie était la seule qui leur témoignât alors quelque sympathie. Aussi fallait-il en profiter sur-le-champ, comme le voulait le prince de Condé.
Un avis fut adressé à l'armée condéenne pour l'inviter h se tenir prête à partir dans un bref délai. Le voyage aurait lieu par le Danube, depuis Ulm jusqu'à Linz. L'armée gagnerait ensuite la Wolhynie et irait s'établir dans une contrée fertile, aux environs de Wlodzimir. Certains royalistes, affaiblis par l'âge ou par les dernières campagnes, demeurèrent en Allemagne ou retournèrent en France ; mais le plus grand nombre consentit à suivre le prince de Condé et le duc d'Enghien. Le duc de Berry, rappelé par Louis XVIII, exprima à ses compagnons d'armes le regret de ne pouvoir partager leurs nouvelles fatigues. Le prince de Condé alla, de son côté, passer quelque temps à Blankenburg près du Roi, laissant au duc d'Enghien le soin périlleux de mener l'armée à sa destination. Il comptait ensuite rejoindre Paul I", qui l'attendait avec impatience. A la nouvelle du départ de l'armée de Condé, l'empereur d'Autriche crut devoir écrire au prince qui en demeurait le chef. Il approuvait la résolution prise par lui de se rendre à l'invitation du Tzar ; il lui témoignait son estime et sa reconnaissance pour les services que les royalistes français lui avaient rendus. Le duc d'Enghien communiqua cette lettre et les éloges qu'elle renfermait à ses compagnons d'armes. Le major général de l'infanterie, M. de Bouthillier, gentilhomme caustique et lettré, en fit une parodie joyeuse, dont l'armée répéta le refrain pendant les étapes de la route.
' Dans une lettre écrite au comte de Saint-Priest (31 août 1797), Louis XVIII
Le 4 octobre, l'ordre de départ est officiellement donné. Les équipages partiront le 8, les officiers généraux et les officiers de cavalerie le 9, le quartier général et l'infanterie le 10. De son côté, Louis XVIII abandonnait Blankenburg pour se rendre au château de Mittau, en Gourlande, où cent cavaliers nobles devaient aller faire le service d'honneur. Vain simulacre des pompes royales! C'est dans un pays perdu que le futur roi de France s'exercera à son métier de monarque. Le trône de ses prédécesseurs sera occupé quinze années par un soldat glorieux. Et pour restaurer la monarchie légitime, quatre mille royalistes s'achemineront vers la Pologne ! . . . Ilsquittaient, non sans regret, la région qui avoisinait le Rhin et l'Alsace ; ils se dirigeaient vers un pays inconnu avec plus de résignation que d'entrain. Quelques jeunes officiers essayaient de relever le moral de leurs camarades et célébraient leur nouveau chef. Ils chantaient sur un air du Déserteur :
Nous partons, conduits par d'Enghien;
Il aime l'amour et le vin,
Il aime bien aussi la {jloire !
Avec ces trois fjoûts on doit croire
Qu'il est au {iré de nos désirs ;
Car avec lui sont les plaisirs.
Et sous ses pas est la victoire !
Ce départ subit de l'armée de Condé pour une contrée perdue, loin de tous rapports directs avec la France et de toute action immédiate, constitue au premier abord pour l'observateur un singulier sujet d'étonnement. A quelles illusions les émigrés étaient-ils donc livrés? A quelles espérances pouvaient-ils s'adonner?... Il n'est pas besoin de faire de longues recherches pour découvrir la vérité. La raison majeure était celle-ci : à tout prix il fallait vivre. Qui sait d'ailleurs si la Providence ne ramènerait pas tôt ou tard les exilés de Russie en France avec l'appui du Tzar?... Mais pour engager ces gentilshommes à subir les rigueurs de l'exil, il fallait un homme jeune et déterminé, donnant l'exemple, un homme qui avait conquis
fait cet aveu : « Il y a longtemps que je suis revenu de l'espoir d'être rétabli sur mon trône par les puissances étrangères. »
leur affection et leur estime par sa bravoure, son entrain et son affabilité. Le prince de Gondé lui-même eût moins réussi que son petit-fils dans cette tâche. Il le savait, et il ne cessait de l'encourager. ^ J'espère, lui écrivait-il le 1 i- octobre, que vous avez le bon esprit de sentir que la valeur n'est pas la seule qualité qui suffise dans le monde à un prince de vingt-cinq ans... Quand une fois on a pris son parti, il faut s'y livrer tout entier et faire de la meilleure grâce possible tout ce qu'il y a à faire... " Le prince lui conseillait de s'accoutumer à réfléchir et à accepter les conseils des gens expérimentés.
Le duc d'Enghien voulut immédiatement prouver à son grand -père qu'il était homme à faire contre fortune bon cœur. Dès le 23 octobre, il lui donna des nouvelles de l'expédition. Les premiers jours du voyage n'avaient pas été commodes : manque des choses les plus indispensables, route pénible, armée en état pitoyable à la suite de privations et de longues souffrances. Le duc se louait pour le moment des procédés honnêtes du prince de Gortschakoff, chargé de surveiller le départ des troupes condéennes. Sans l'activité de ce prince, les Français auraient longtemps attendu leur embarquement. En trois jours, quatre mille hommes avaient pris gaiement la route du Danube, aux cris de : « Vive le Roi! vive l'Empereur ! » Tout s'était passé dans un ordre parfait. « Il paraît, ajoutait le duc, que nous allons éprouver des difficultés au passage en Autriche. On veut nous fouiller exactement, et le prince Gortschakoff n'entend pas que l'on nous fouille en aucune manière. Gela m'a fait plaisir à cause de vos papiers, dont quelques-uns auraient pu être lus ou égarés. » Le surlendemain, il écrivait : « Nous voici arrivés à deux lieues de Ratisbonne, où nous dînons demain chez M. d'Alopeus, qui m'a engagé à m'y arrêter pour cela avec dix ou douze personnes. Je prends avec moi les matadors '. » Lui et ses officiers furent si bien reçus par M. d'Alopeus, que M. de Bouthillier déclara gaiement que la Diète ne pouvait pas s'in-
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staller à Ratisbonne. La navigation sur le Danube avait été fort agréable. « Le temps a été beau à un tel point que les bateliers prétendent que jamais ils n'ont eu un temps à souhait plus continu. Hier seulement (3 nov.) , il a plu toute la matinée. Le long de la route, il y a eu des plaintes, des coups de bâton donnés h des hôtes, des dîners non payés, des chasses, etc. Tout cela est peu de chose et a été apaisé avec quelques ducats que le prince Gortschakoff s'est prêté à donner avec grâce. Il y a eu quelques insubordinations marquées de la part de quelques chasseurs nobles relativement au payement du schefkreulzer et aux chasses aux faisans dans les îles, qui en sont remplies. J'ai autorisé Mazincourt à punir sévèrement. » Le bon ordre avait prévalu, u Le prince Gortschakoff continue à être parfaitement honnête vis-à-vis de moi. Quelques individus craignent de l'approcher de trop près, vu sa susceptibilité et ses emportements, qui, à la vérité, sont fâcheux dans un homme qui occupe sa place'. » Le duc d'Enghien ne cachait pas au prince de Condé qu'il était mécontent de voir MM. de Bouthillier, Delisle et Etienne Damas s'emparer de l'esprit du prince et préparer sans lui l'organisation future du corps. Aussi avait- il cru nécessaire de déclarer à Gortschakoff que le prince de Condé traiterait directement cette affaire avec le Tzar ; quant à lui, il se refusait à prendre aucune mesure avant d'y avoir été autorisé officiellement par son grand-père. Celui-ci le remercia d'avoir si bien dirigé cette expédition. « Vous voyez bien, mon cher, disait-il, que vous vous faisiez un monstre de ce qui va tout seul. Le reste ne sera pas plus difficile que le commencement, et je vous réponds que vous vous en tirerez aussi bien et peut-être mieux que moi... » A peine arrivé à Linz, le duc d'Enghien se dirigea sur Vienne, où l'Empereur, l'Impératrice et les archiducs le reçurent aimablement, mais sans apparat et le jour ordinaire des réceptions. Il trouva, dans la capitale de l'Autriche, Madame qui n'avait encore pu rejoindre Louis XVIII. « Je suis dans l'enthousiasme de Madame, écrivait-il à son
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grand-père. Rien de plus beau, rien de plus aimable ! Vous en serez charmé quand vous la verrez. Elle m'a chargé de mille choses aimables pour vous. Il n'est sorte de choses honnêtes qu'elle ne m'ait dites, et sur vous, et sur l'armée, et sur moi. o Pendant ces quelques jours de repos, le jeune prince alla visiter le cachot de Richard Cœur de lion, à Graffenstein. Sa réflexion, en sortant de ce lieu sinistre, fut celle-ci : « J'aimerais mieux la mort qu'une telle prison ! » Il croit, devant l'horreur de ce cachot, avoir émis une pensée ordinaire, et voilà que l'implacable destinée le prendra au mot.
De Vienne, le duc dirige son armée sur Brûnn. Le prince de Gondé l'avertit qu'il compte lui-même arriver le 26 novembre à Saint-Pétersbourg. « Je vois, ajoute-t-il le 22, que vous vous êtes bien occupé de l'armée, et que vous avez fait en toute occasion tout ce qu'il y avait à faire. J'en suis enchanté, je vous en félicite, et s'il était possible, je vous en aimerais davantage. » Une fois en Russie, le prince de Condé mande au duc de Bourbon la réception qui lui a été faite. On l'a comblé d'honneurs, de bontés, de faveurs au delà de tout ce qu'il pouvait espérer. On y était bien disposé pour le duc d'Enghien, que l'on attendait pour le début de janvier. « Son bonheur, disait-il, dépendra de la conduite qu'il y aura. On n'y fait cas que des anciens principes ; je suis bien sûr que cela vous conviendra. » Le 4 décembre, le duc est parvenu à Galvaria, en Galicie autrichienne. Ses soldats ont eu des retards à subir, à cause des effroyables chemins que les colonnes de Dubois et de Wall ont dû prendre pour traverser la Bohême. Ces troupes ne pouvaient faire que quatre à six lieues par jour. « Il est difficile, écrivait le duc à son grand-père, d'être plus seigneur et plus honnête que le prince Gortschakoff ne l'est pour tout le corps, et je n'ai personnellement qu'à m'en louer, à l'exception de quelques petites vivacités qui tiennent à son caractère et de quelques ordres qu'il lâche, sans me consulter, et dont je n'ai connaissance qu'après leur exécution... Il ne nous reste plus qu'environ cent lieues à faire, mais les dernières quarante lieues, nous les ferons dans des terres sablonneuses
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que l'on dit épouvantables et que nous redoutons d'avance '. » Enfin ils entrent en Pologne, et, le premier jour de l'année nouvelle, ils mettent le p'ied sur le territoire russe.
Le prince de Gondé était préoccupé de l'effet que produirait son petit-fils à la cour du Tzar. Il lui adressait force lettres pour multiplier ses recommandations. « Tout ce que je vous demande, lui disait-il, est d'être ici avec le maintien noble et décent que vous aviez à la cour de Carlsruhe, mais sans afficher le moins du monde aucune préférence marquée. L'Empereur et l'Impératrice m'ont déjà demandé plusieurs fois : A-t-il conservé cet air ouvert et charmant qu'il avait à Chantilly?... Les manières anglaises, l'air penseur, le libertinage trop marqué, le ton dénigrant sont détestés ici. Il faut savoir y louer, il faut y être aimable et très-poli par conséquent... Il ne faut pas vous attendre que toutes ces grandes-duchesses, toutes plus jeunes et plus jolies les unes que les autres, soient aussi à l'aise avec vous qu'avec moi. Je dois cela à mon âge, et le vôtre doit les rendre plus réservées... Il faut vous corriger de la chimère de croire et de désirer qu'on ne prenne pas garde à vous. Tous les veux sont attachés sur vous... » Cette lettre montre quel prix le prince de Condé attachait alors à la possibilité d'une alliance prochaine de son petit-fils avec une princesse russe. Il joignait aux éloges les conseils les plus méticuleux, propres, croyait-il, à favoriser ses espérances; il aurait voulu que le duc d'Enghien captivât, dès son arrivée, l'attention de quelque grande-duchesse. Ces conseils, le duc les recevra avec son respect habituel; mais dans ses lettres à son père, il se plaindra que son grand-père ait « l'amour tourmentant » . Occupé d'une seule et même pensée, il ne fera rien pour se faciliter une puissante union à la cour du Tzar. Mais il saura faire honneur à son nom, à son rang, à sa réputation ; dès qu'il aura franchi le Bug, le 1" janvier 1798, il montrera aux Russes qu'ils ont affaire en lui à un Condé. Les plaisirs faciles que son grandpère lui conjure d'éviter, et qu'il redoute pour lui, échoueront
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devant l'amour que le duc a voué à la princesse Charlotte. Cette jeune et adorable femme, accompagnée de son père, bravera les périls et les rigueurs d'un long voyage ; elle viendra, elle aussi, en Russie, auprès du duc d'Enghien, adoucir les énervantes tristesses de l'exil. Elle ne pourra cependant lui faire oublier l'absence du duc de Bourbon, que les divertissements, plus que la nécessité, retiennent toujours en Angleterre.