‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 12 sur 69 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LKS KUSSES ET l'aIIMÉE DE CONDÉ (1798-1799),

L'armée de Gondé, dès son arrivée en Russie, fut organisée en cinq ré(jiments, qui portaient les noms de Gondé, Berry, Hohenlohe, Bourbon et Enghien. Ce dernier, composé de dragons, et qui garda les couleurs de la maison de Gondé, avait pour chef le duc d'Enghien lui-même. MM. de la Laurencie et d'Ecquevilly furent chargés d'aller préparer les cantonnements de l'armée en Volhynie. Le 9 janvier 1798, ils arrivèrent à Lutzko, où était placé le quartier général ; ils remirent au duc les drapeaux et les insignes que leur avait confiés le Tzar. Vers cette même époque, Louis XVIII consentit à accepter l'asile que Paul 1" lui offrait à Mittau. Il lui fallait bien se résigner à affronter les neiges de la Russie, puisque le duc de Brunswick lavait fait avertir que des nécessités politiques l'obligeaient à lui interdire Blankenburg. Louis XVIII ne devait arriver à Mittau que le 1 3 mars, après un long et pénible voyage. Il aurait certainement préféré le séjour de la Suisse, si, comme il l'écrivait un peu trop emphatiquement au prince de Gondé, «< l'Helvétie avait voulu réunir l'arc de Guillaume Tell au panache de Henri I V ' » , et se soulever contre

' c'était (juelque peu le défaut de Louis XVIII. Le comte de Saint-Priest avait seul osé lui en faire un leproclie : « Le style de Votre Majesté, écrivait-il le 12 avril 1797, est trop brillant pour un roi. L'éloquence d'Homère est le vrai modèle; les choses les plus simples prennent de la dignité dans la bouche d'un souverain ; il n'en doit rien sortir qui sente la recherche... » (Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de Saint-Priest, publiées par M. de Barante. — Amyot, 1845, in-8°.)

les troupes de la République française. A bout d'illusions, il acceptait donc de se rendre en Russie, où l'appelaient l'amitié et les attentions du Tzar. Le quartier général de l'armée de Gondé fut bientôt transféré de Lutzko à Dubno, ville importante de la Pologne qui contenait des ressources nombreuses. Lorsqu'il eut achevé l'installation de son corps, le duc d'Enghien s'achemina vers Saint-Pétersbourg, où l'attendait Paul P'. Le prince de Gondé, qui ne songeait qu'à donner du relief à son arrivée, avait tout prévu : étoffes, équipement, armes, etc. Le jeune prince fut reçu avec une grande affabilité. La cour impériale admira sa noblesse, sa courtoisie, sa tenue fière. L'impératrice Marie, le maréchal Souwarow, le prince Besborodko et tous les grands seigneurs lui firent fête. Le grand-duc Alexandre lui témoigna aussitôt une sympathie qui devait se transformer rapidement en amitié. Le duc d'Enghien resta près de six semaines à Saint-Pétersbourg, faisant sa société habituelle d'Alexandre et de Souwarow. Le 15 février, il écrivait au duc de Bourbon pour réclamer de ses nouvelles. Que devenait-il ? Allait-il donc se fixer pour toujours en Angleterre? Il lui apprenait que le corps arrivé en Volhynie subissait une nouvelle organisation. Toute l'infanterie était réunie en un régiment de grenadiers, qui avait pris pour chef le duc de Bourbon. N'était-ce pas là une attraction suffisante ? Il le priait d'écrire au prince de Gondé pour solliciter en sa faveur un congé de deux mois. Puisque le duc de Bourbon refusait de venir en Russie, lui se rendrait en Angleterre. « Le motif, disait-il, en est trop bon pour que la demande puisse lui déplaire. Le Roi vient, dit-on, à Mitlau. Les émigrés sont expulsés de partout. Bientôt ils n'auront d'autre asile que la Russie et l'Angleterre, à moins d'un changement que l'on ne peut ni espérer ni prévoir. Que fait Monsieur? Reste-t-il? Et vous, cher papa; ah! venez, venez avec nous! Venez avec votre enfant qui vous aime de tout son cœur et meurt d'envie de vous revoir et de vous embrasser '!...»

' Dossier S urval. — Inédit,

Demande inutile! Le duc d'Enghien n'obtiendra pas la permission d'aller à Londres. Le duc de Bourbon ne se rendra ni à Saint-Pétersbourg ni h Dubno. D'après la correspondance intime que nous avons lue, lettre à lettre, et dont bien des détails ont été cachés, systématiquement ou non, dans la publication de M. Crétineau-Joiy, le cœur du fils était plus porté à l'affection et aux démonstrations de tendresse que celui du père. Nous ne voulons pas dire que le duc de Bourbon n'aimât pas sincèrement le duc d'Enghien, cela est hors de contestation. Mais le duc de Bourbon avait trouvé un asile fort agréable en Angleterre, et l'influence du comte d'Artois était si puissante sur lui, que le récit des batailles où s'illustrait son fils ne le touchait pas assez pour l'engager à combattre à ses côtés.

Le Tzar ayant enfin approuvé l'organisation de l'armée royaliste, le prince de Gondé et le duc d'Enghien prirent congé de lui, à la date du 6 mars. Ici se place une lettre intéressante du duc à son père, dont nous reproduisons les principaux passages. « Nous sommes sur le point de notre départ ; nous prenons congé cette après-midi de l'Empereur, et nous nous hâtons de retourner en Pologne, où le corps a grand besoin, je crois, de notre présence. Mon grand-père a pris pour cette route de cinq cents lieues toutes les précautions et commodités possibles. Avec cela, comme il est tard, nous allons trouver de la boue et des dégels qui nous retarderont sans doute, et comme il veut coucber souvent, nous serons plus de vingt jours avant d'arriver à Dubno, où est le quartier général. Je suis désespéré d'être parti sans avoir eu le bonheur de vous embrasser. C'était mon espérance quand je suis arrivé, et elle est cruellement démentie par les nouvelles que nous avons eues de vous. Vous n'êtes pas décidé à venir même au printemps. Quelle cruelle perspective ! Serons-nous donc séparés pour la vie ? Cette idée me fait un mal affreux, et comment avoir de vos nouvelles? Des mers, des déserts à traverser, des paquebots pris, noyés, des postes qui vont à reculons ou point du tout; c'est désespérant. » Il cherchait à l'attirer auprès de lui par tous

les moyens possibles. Il mettait même en avant les plaisirs, les distractions qu'offrait à l'étranger la vie russe. « On dit que vous vous plaisez entièrement à Londres. Je vous assure que, sans faire tort à l'Angleterre, je crois que vous vous plairiez beaucoup ici. Le mois que je viens d'y passer m'a mis à peu près au fait de ce qui s'y passe tout le long de l'année. On s'y amuse autant que l'on peut et de bon cœur. En vérité, j'emporte des regrets : de jolies femmes aimant et choyant les étrangers, des assemblées de sept ou huit personnes où l'on joue gros jeu, où l'on cause beaucoup, où l'on se classe deux, trois, quatre, chacun dans une pièce différente ou ensemble, suivant que cela convient ; des bals, des spectacles, de jolis théâtres de société, des parties de traîneau, beaucoup d'aisance, de bon ton et de désir de plaire; tout cela compose un ensemble très-agréable. Le tout est d'y revenir, et je crois que nous voici enterrés pour longtemps dans mon cantonnement de Pologne, où nous finirons par trouver des ressources et de la société, mais qu'il faut ^ller chercher de château en château, à sept et huit milles d'éloignement. Votre logement est fait à Dubno. Il restera vide €n vous attendant. Pardon, cher papa, si j'en reviens toujours là, mais c'est l'idée majeure. Je ne puis m'empêcher d'en parler. Je ne vous parle pas d'une infinité de choses que j'aurais à vous dire. Vous devinez aisément pourquoi cela est impossible par lettre dans ce pays-ci. Soyez assez bon, cher papa, pour m'accuser la réception de cette lettre et de la première que je vous ai écrite d'ici il y a une quinzaine de jours. Il y a des siècles que je n'ai reçu un petit mot de votre main. Je les aime tant, vos bonnes lettres, quand elles arrivent!... Adieu, cher papa; je vous aime et je vous embrasse de tout mon cœur. Pourquoi n'est-ce pas en réalité '?...» Le duc de Bourbon reçoit ces aveux avec une sorte d'émotion, mais son cœur n'est pas assez profondément atteint pour qu'il se décide à quitter l'Angleterre.

Le 8 mars, le duc d'Enghien et son grand-père sortirent de Saint-Pétersbourg en traîneau; vingt-deux jours après, ils arri-

' Dossier Surval. — Inédit.

-vèrentau quartier général de Dubno. «J'ai trouvé ici beaucoup de tristesse, de mécontentement et d'humeur, écrivait le duc d'Kngliien au duc de Bourbon, au lendemain de son arrivée. Nous nous efforçons de changer de mauvaises et fausses impressions qu'il me paraît qu'on a prises... Il y a ici beaucoup d'individus étabhs, les uns pour cause de maladie; quelques-uns, bien portants, ont donné ce prétexte; d'autres, pour être mieux avec leurs femmes'... » Pouvait-il en être autrement en l'absence du prince de Gondé et du duc d'Enghien? Une armée abandonnée dans des steppes perdus, éloignée h plusieurs centainesde lieues de sa patrie, dévorée par l'inaction, l'inquiétude et le découragement, n'ayant pas d'ennemis à combattre, devait infailliblement manquer de moral et de discipline. Les deux chefs s'empressèrent aussitôt de remédier à ce pénible état de choses. Le prince de Gondé s'installa à Dubno, le duc d'Enghien à Lutzko, à portée de leurs troupes. Pendant ce temps, la princesse Louise de Gondé était chassée de son couvent de Martigny en Suisse. Elle accepta l'hospitalité de Paul 1°' et vint se placer, avec ses compagnes, à Orcha, dans la Russie Blanche. Elles se croyaient à l'abri. L'avenir leur réservait d'autres déceptions, et le souverain qui, en ce moment, leur faisait un accueil si sympathique, devait un jour, par un revirement subit qu'explique seul le bouleversemeni, de sa raison, les traiter avec une sorte de barbarie*. Le mal qui sévissait le plus sur les troupes royalistes était la nostalgie. Le duc d'Enghien et le prince de Coudé essayèrent d'en venir à bout. Des manœuvres fréquentes, des parades à la manière russe furent aussitôt ordonnées. Malgré ces exercices salutaires, l'oisiveté envahit les cantonnements; les soldats, à l'exemple de certains officiers, se laissèrent aller au jeu et à ses redoutables conséquences. Geux-ci sollicitèrent des congés; ceux-là, frappés d'un ennui mortel, (juittèrent définitivement l'armée. Le duc d'Enghien déplorait plus que personne ces faits d'indiscipline et s'efforçait de punir les insoumis

• Dossier Surval. — Inédit.

' Voir, sur le caractère de Paul I*"", les Mémoires intéressants du prince Adam ■Czartoryski. (Librairie Pion, 1887, 2 vol. in-8".)

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de peines sévères. La vie ordinaire n'était guère facile en Pologne. Les Juifs, qui avaient découvert une proie dans la petite armée condéenne, élisaient augmenter le prix des denrées. Il fallut faire rendre gorge à ces mécréants, de façon à calmer l'irritation des soldats, qui s'apprêtaient à les traiter durement. Par contre, les châteaux de la Pologne étaient plus hospitaliers. Ils s'étaient ouverts aimablement devant les émigrés français. Madame de Sapieha, la comtesse Rejewska, la comtesse Ghotska, entre autres, reçurent les gentilshommes avec une franche cordialité. Ce fut chez la comtesse Chotska que des officiers français jouèrent avec talent et avec succès la Gageure imprévue.

Aux instances du duc d'Knghien vis-à-vis du duc de Bourbon se joignirent tout à coup celles du Tzar et du prince de Gondé. Le duc de Bourbon répondit à son père, le 28 mai 1798, qu'il voulait demeurer en Angleterre, à portée de la France, tant qu'il aurait l'espoir d'être utile à la cause du Roi. «Je désire, avec votre permission et celle de l'empereur de Russie, rester en Angleterre, jusqu'à ce que les espérances de l'intérieur soient détruites. Alors, mon premier vœu, dicté par ma tendresse pour vous et pour mon fils, et par ma reconnaissance pour les bontés de l'Empereur, sera de vous rejoindre. » Ce n'était pas une liaison de société qui le retenait à Londres. « Après cela, dire que je ne cherche pas à adoucir l'amertume de ma position par les agréments qu'il est possible de se procurer, je ne serais pas homme si je n'agissais pas ainsi... « Il confiait ensuite à son père que le comte de Béhague était chargé de missions importantes pour la Bretagne et la Normandie, laissant entendre que de graves événements se préparaient. C'étaient toujours les mêmes chimères et les mêmes illusions. L'expédition d'Ostende avait échoué. L'Espagne fermait ses portes aux royalistes français. L'empereur d'Autriche ne songeait pas à se brouiller avec la République. A quoi donc étaient utiles les émigrés en Angleterre? A rien. Aussi le duc d'Enghien revenait-il à la rescousse. « Vous mettez, écrivait-il à son père le 8 juillet, mon grand-père, moi et toutes les personnes qui vous sont attachées, au désespoir. Tout le monde vous attendait, vous espérait. On ne voyait

aucune possibilité à un retard plus lon^. La Vendée détruite pour bien lonjiftemps, le départ de M. le duc de Berry ", le parti qu'avait pris mon grand-père de s'établir en Pologne, le don d'un régiment, lafindessecoursque jusqu'à présent vous donnait l'Angleterre, tout enfin, tout semblait devoir vous rapprocher de votre enfant, et c'est précisément à cette époque, c'est quand toutes les difficultés sont levées, qu'il n'est plus un obstacle, c'est alors qu'il faut renoncer à l'espoir de vous revoir. Oh! quand donc votre enfant vous reverra-t-il? » 11 lui affirmait encore une fois que le séjour en Pologne n'était pas aussi désagréable qu'il semblait le croire. S'il consentait à venir, il s'y amuserait beaucoup^, il irait à Dubno quand il le jugerait bon, il serait libre comme l'air, et, avec une meute convenable, il chasserait le cerf et le sanglier. « Au nom de Dieu, cher papa, ajoutait-il, ne laissez pas arriver M. le duc de Berry seul. S'il vient, venez ; c'est votre intérêt, c'est celui de votre gloire, de votre réputation... » Le jeune prince, à bout d'arguments, déclarait encore que le refus de se rendre en Russie ferait une peine extrême au princede Gondé. Mais comme le prince n'oserait évidemment pas dire à son fils tout ce qu'il pensait à ce sujet, le duc d'Enghien avait saisi cette occasion pour tout révéler à son père. Il s'en excusait; il invoquait ce motif pour implorer son pardon. Tant de délicatesse et d'affection durent toucher le duc de Bourbon, et lui faire oublier ce que cette lettre semblait contenir de hardi.

Le corps d'armée avait, sous l'action vigoureuse de ses chefs, retrouvé sa discipline. Sauf quelques mécontents et quelques indiscrets, les soldats rovalisles faisaient exactement leur service. Les premiers jours on avait protesté, car depuis l'émigration on négligeait les manœuvres et les parades. Mais il fallut obéir aux exigences de la discipline russe et aux injonc-

' Le duc de Beny ne rejoignit l'armée qu'à la fin d'octobre 1798.

* Parmi les plaisirs à la mode, figurait le théâtre de château. « Les gentilshommes français, dit le Journal d'un fourrier de l'arinée de Condé, après une marche de quatre cents lieues, ayant supporté mille privations et mille fatigues, retrouvèrent aussitôt leur gaieté. Ils jouèrent presque tout le répertoire classique avec les grandes façons et les traditions de la Comédie française. Ils

tions sévères du Tzar '. Le 18 septembre, Louis XVIII annonça au prince de Condé l'heureuse nouvelle du mariage de son neveu le duc d'Angouléme avec sa nièce, Marie-Thérèse de France. L'intervention du Tzar, obtenue non sans peine, triompha des difficultés que suscitait depuis trois ans contre cette union la diplomatie autrichienne^. Louis XVIII demandait au prince de Condé et au duc d'Engliien d'assister comme témoins h cette cérémonie tant souhaitée. Cette nouvelle aussitôt communiquée à l'armée condéenne y produisit une grande allégresse, et servit pendant quelques jours de distraction. Un fait plus important attira son attention. Des bruits de guerre venaient de s'élever tout à coup.

La France, grâce aux succès de ses armées, s'était entourée de républiques : république romaine, république helvétique et république batave, auxquelles devait bientôt s'ajouter la république parthénopéenne. L'Angleterre était la seule puissance qui refusât de céder aux exigences du Directoire. Bonaparte avait trouvé un moyen de lui porter un terrible préjudice en lui enlevant Malte, en s'emparant de l'Egypte, avec l'espoir de créer une marine qui relèverait le commerce du Levant et menacerait les Indes. Alexandrie, le Gair*e et les Pyramides avaient été pour lui des journées glorieuses : mais la bataille navale d'Aboukir, où Nelson avait défait Brueys, enfermait pour le moment Bonaparte et ses soldats dans un pays éloigné. La situation était grave. La Porte avait déclaré la guerre à la France ; la cour de Naples se montrait ouvertement hostile, celle de Turin l'imitait, et les nouvelles républiques s'agitaient, en proie aux intrigues et aux désordres. La Russie, qui voyait dans la prise de Malte une insulte et une menace, se plaçait à

savaient, au besoin, ajouter aux pièces quelques vers ou quelques couplets délicats pour exprimer leurs remercîments. »

' Le Tzar prétendait être le maître de l'armée de Condé comme de l'armée russe. Louis XVIII, ayant voulu s'occuper un jour de ses gentilshommes, reçut l'avis insolent « que l'Empereur, qui avait pris le corps de Condé à son service, n'entendait pas que le Roi s'en mêlât » . (Voir Ernest Daudet, les Bourbons et ta Russie.)

' Voir Ernest Daudet, ibid.

la tête d'une nouvelle coalition, dans laquelle devaient entrer l'Angleterre, l'Autriche, Naples, la Porte et le Portugal. Le l"" septembre, l'escadre russe s'e'tait mise en mouvement, et l'armée russe avait reçu l'ordre de marcher en avant sous le commandement de Souwarow. La France, pour résister à tant d'ennemis, organisait en hâte de nouvelles armées. Et pendant toutes ces formations, tous ces mouvements, le corps de Gondé demeurait immobile, ne sachant pas quelle serait sa destination. Vers la fin d'octobre, le duc de Berry vint rejoindre ses camarades. Entre lui et son cousin il devait s'établir peu d'entente, car le duc de Berry était d'un caractère hautain et emporté. Une lettre du duc d'Enghien à son grand-père nous apprend que l'entourage de ce prince voulait à toute force lui faire attribuer la direction de la cavalerie. Le duc s'étonne d'une pareille prétention. Il le dit assez haut pour qu'un différend s'élève bientôt entre lui et le duc de Berry. A propos d'un marché de chevaux fait avec un Juif nommé Lage, celui-ci voulut s'emparer de tous les chevaux achetés par son cousin. Le duc d'Enghien manifesta avec humeur contre ce procédé. Il reprocha en même temps au duc de Berry de lui avoir pris un de ses aides de camp sans sa permission. Il en obtint la réponse suivante : « Je n'ai reçu qu'hier (8 novembre) la lettre que M. le duc d'Enghien m'a fait l'honneur de m'écrire. Je lui avoue que je n'ai pas reconnu le langage de l'union qui devrait régner entre nous. M. le duc d'Enghien parait étonné que je rappelle M. de Sourdis auprès de moi. Il me semble que ce serait à moi à être surpris qu'on ait disposé, sans mon ordre, de mes aides de camp pour les placer dans son régiment. J'ignore absolument ce qu'il entend dire par ce mot : mystère. Le genre de reproche qu'il semble renfermer contraste trop avec mon caractère pour que je n'aie pas la franchise de dire à M. le duc d'Enghien que j'ai lieu d'être étonné de l'avoir trouvé dans sa lettre, car s'il a échappé à sa vivacité, j'espère que son cœur le désavoue'. » Les deux princes se réconcilièrent; mais

• Dossier Surval. — Inédit.

quelque temps après, le duc d'Enghien informait son grandpère qu'il fallait adresser de sévères avertissements au régiment du duc de Berry. Leur chef ne savait pas, dans l'exercice du commandement, employerl'énergie et la vigueur nécessaires. « Il ne prend pas beaucoup ici. Il a eu des scènes assez vives. On a voulu le traiter en enfant, et il veut l'être en homme fait. Mais il est dur dans ses propos, inconsidéré dans ses actions. Il est revenu de son voyage tout à fait un autre homme, et le dire général est qu'il était mieux autrefois ^., » Le caractère irritable de son cousin créait de nombreux embarras au duc d'Enghien. La présence en Wolhynie de la princesse Charlotte et de son père apportait seule quelque adoucissement à la situation délicate du jeune prince. Et cependant, là aussi, il y avait des difficultés à vaincre et des intérêts à défendre. Le prince de Rohan-Rochefort n'avait pas encore obtenu, comme les autres émigrés, une pension de la Russie. Il s'était rendu avec sa fille à l'armée de Gondé, espérant être compris dans les mesures bienveillantes du Tzar. Mais il s'était trompé. Erreur d'autant plus grave que ses ressources étaient presque épuisées. Le duc d'Enghien, touché de cette détresse, écrivit à son grand-père : « Je vous avoue, cher papa, que j'ai vu avec une peine sensible que les bontés de l'Empereur, qui paraissent cependant s'obtenir avec assez de facilité,' ne s'étendaient pas jusques au prince de Rochefort, qui cependant est en Wolhynie celui qui en a le besoin le plus pressant. Si vous avez la bonté d'en parler encore à l'Empereur, je pense que cette nouvelle recommandation de votre part pourrait être de quelque utilité^. » Il ajoutait que, sur son avis, le prince avait écrit à Louis XVlll. « Le Roi, disait-il, paraît mettre beaucoup d'intérêt à sa position, et l'esprit (de sa lettre) en est que si l'on n'obtient rien de Sa Majesté, il faut s'adresser à lui en dernière ressource ; mais qu'auparavant il va solliciter avec chaleur pour lui à Saint-Pétersbourg'. » Le prince de Gondé daigna s'inté-

1 Dossier Surval. — Inédit.

» Ibid.

» Ibid.

resser à celte affaire et conseilla au prince de Rohan-Rochefort d'adresser une seconde lettre au Tzar. « Je vous remercie, lui répondit le duc d'Enghien, d'avoir bien voulu vous occuper de cette affaire, mais je ne sais s'ils doivent dans leur lettre avoir l'air d'être instruits de l'envoi à vous de leur première, ou l'ignorer entièrement. Quoique je désire qu'ils puissent faire mention de cette espérance de plus, par des raisons qui seraient troj) longues à vous expliquer et que je vous dirai, mais que vous devinerez fiicilement, puisque ce peut être pour l'Empereur une preuve que vous y mettez de l'intérêt, je n'ai point cependant voulu le leur conseiller sans savoir ce que vous pensiez, et si cela vous conviendrait '... » Le Tzar, sollicité d'un autre côté par le cardinal de Rohan, ne paraît pas avoir été fort généreux. Cette seconde requête l'avait même mécontenté, suivant une lettre du prince de Gondé, à laquelle répond ainsi le duc d'Enghien : « Je n'avais aucune notion, ni mademoiselle de Rohan non plus, de lettre du cardinal à l'Empereur. Elle croit même qu'il n'a écrit d'autre lettre qu'une à M. d'Alopeus après notre passage àRatisbonne l'hiver dernier, dans laquelle il lui demande un passe-port pour se rendre en Russie et y partager les bienfaits de Sa Majesté pour les émigrés français, dans le cas où, chassé de son pays par les troupes ennemies qui en occupaient déjà les trois quarts, il ne lui resterait plus que cette ressource. Je crois que c'était une corde de plus qu'il voulait avoir à son arc, si la guerre eût recommencé avec des apparences malheureuses. Il aura cru, dans ce temps, plus honnête, en demandant asile au souverain, de lui témoigner le désir de lui faire sa cour et ses remercîments de vive voix. Mais dans le fond, ni la princesse, ni moi, nous ne croyons qu'il ait jamais le projet de venir, s'il n'y était forcé par les circonstances, et encore moins celui d'aller à Saint-Pétersbourg, où il serait sûrement mal vu, vu les Gagliostro ^... » Somme toute, ces différentes démarches n'aboutirent pas. Les Rohan n'obtinrent point de Paul 1" leur pen-

' Dossier Surval. — Inédit.

2 Jbid.

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