‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 13 sur 69 · LE DUC D'E^GH1EN · texte numérisé non relu

LE DUC D'E^GH1EN

sion, parce que l'Empereur, neveu de Marie-Antoinette, n'avait point oublié, dit-on, la triste affaire du Collier. Le duc d'Enghien s'en affligea. Il est facile d'ailleurs de comprendre l'amertume et les regrets du jeune prince à la pensée qu'il avait appelé en Russie une femme qu'il adorait et qu'il exposait aux privations les plus pénibles. Ces questions d'argent se présentent à tout moment pendant l'émigration ; elles en sont la plaie, une plaie vive et irritable. Dans l'exil, aux regards de l'étranger, c'était chose affreuse.

A ces tristes soucis vinrent bientôt s'en ajouter d'autres. Le prince Camille de Rochefort, fils du prince de Rohan, fut injustement accusé d'avoir trempé avec quelques soldats dans une sorte de conspiration contre le gouvernement russe. Le duc d'Enghien, ému, écrivit aussitôt à son grand-père : « Il faut sauver un Rohan, un nom qui vous touche de très-près, écrire à l'Empereur, envoyer un courrier à Saint-Pétersbourg... » D'autre part, le prince de Rohan mandait au prince de Gondé, à la date du 29 octobre : « Soit lâcheté, soit trahison, il ne pouvait compter sur ceux qu'il commandait, et il a été dans toute cette horrible affaire plutôt victime que coupable. Ses vertus et son honneur le défendaient. On livre au désespoir une famille nombreuse dont la conduite irréprochable n'a pu donner prise à la critique la plus sévère'... » Cette affaire fut heureusement étouffée, l'accusation portée contre le prince Camille n'ayant aucune base sérieuse. Telles étaient alors les préoccupations du duc d'Enghien. Il n'est pas surprenant qu'elles l'aient un peu affecté, car ce prince avait l'âme trèsprompte à s'émouvoir. Le prince de Condé connaissait bien cette disposition, lorsqu'il écrivait affectueusement à son petitfils en cette même année : « C'est ce cœur sensible sur lequel je me plais toujours à compter pour remédier aux mouvements d'une tète trop vive, pour éviter des chagrins à ma vieillesse, pour écouter les conseils de mon expérience et pour contribuer à la tranquillité du reste de ma vie... »

' Dossier Surval. — Inédit,

L'année 1798 n'avait pas été une année heureuse j)Our le duc d'Enghien ; il avait du borner sa lougue et ses appétits belliqueux à des revues et à des parades, simulacres de guerre peu capables de satisfaire un esprit aussi ambitieux de périls que le sien !

Le mois de décembre de l'année 1798 et le mois de janvier de l'année 1799 avaient été signalés en Russie et en Pologne par un hiver d'une extrême rigueur. L'armée royaliste en avait singulièrement souffert ; cependant elle n'avait jamais interrompu ses exercices en plein air, auxquels Paul 1" attachait tant d'importance. Plusieurs hommes avaient eu le nez, les oreilles et les doigts gelés à la parade. Mais cette armée se plaignait plus encore de la nostalgie que du froid. Les choses étaient arrivées à ce point que si l'inaction à laquelle on les condamnait eût duré quelques mois encore, c'en eût été fait de cette agglomération de gentilshommes. Le séjour en Russie leur était insupportable, et plusieurs ne se gênaient pas pour le dire tout haut'. Un marasme inquiétant régnait parmi les soldats, lorsque, vers la fin de janvier, le bruit se répandit que le prince de Gondé avait reçu l'ordre de tenir ses troupes prêtes à se rendre en Galicie, où des régiments russes entraient en formation. Il était temps d'agir, car le duc d'Enghien perdait littéralement patience. Peu lui importait l'adversaire : il eût volontiers guerroyé contre les Russes, les Anglais, les Autrichiens, pourvu qu'il eût tiré l'épée. Au moment où cette nouvelle allait lui être connue, il écrivait à son père : « Il est impossible de se déplaire autant à un service que je me déplais à celui-ci. Tout y est absolument opposé à nos idées, à nos principes... tout y est peine, travail, et aucun agrément. Aussi je regarde cette colonie militaire impossible à considérer comme un établissement durable. » Un fait particulier avait brouillé les royalistes avec

' « Les émigrés, ne pouvant dissimuler leurs sentiments français, étaient par là même assez mal vus dans le pays russe. L'ambassadeur russe Woron/ow écrivit un jour à Withwortli : «Quoique émigrés, ils sont plus ou moins infectés « des opinions qui dominent dans leur pays. » (Cité par L. Pingaud, les Français en Russie, Didier, 1886.)

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les Polonais. La noblesse polonaise conservait encore l'espérance de rendre à sa patrie l'indépendance et la liberté. Elle essaya plusieurs fois de chercher un appui contre la Russie auprès des condéens, qui la reçurent fort mal. Il s'ensuivit des scènes regrettables; il arriva que les Français n'obtenaient plus rien que par les menaces ou la force. M. Crétineau-Joly, a propos de cette lettre, s'étonne que le duc d'Enghien change d'opinion, car, le 8 juillet 1798, écrivant à son père, il faisait un éloge sans réserve du pays russe. Le critique n'a certainement pas vu le commencement de cette dernière lettre où le duc, faisant parvenir secrètement ces nouvelles par le prince de Monaco, disait : « Il faut des occasions de ce genre pour être sûr de communiquer ensemble, et elles sont terriblement rares. Ou bien il ne faut que se dire des lieux communs, comme si l'on écrivait en France, et, ma foi, cela n'en vaut pas la peine. L'inquisition des douanes aux frontières est pire en ce moment qu'elle ne l'a janiais été'... » Ceci explique l'éloge fait en 1798. Il fallait une occasion sûre pour oser dire la vérité. Le duc d'Enghien, ne considérant que la guerre en elle-même, était impatient de faire preuve de bravoure. Il savait que le roi de Naples marchait sur Ancône, et il regrettait de ne pouvoir suivre un corps de quarante mille Eusses qui se dirigeaient sur la Bavière. « Quant à vous, cher papa, disait-il avec cette confiance surprenante des émigrés dans un avenir qui ne se réalisait jamais, vous courez en ce moment une chance plus agréable. La révolte des Brabançons, le débarquement des Anglais qu'on nous assure, les troubles de Normandie et de Bretagne qu'on prétend prendre un caractère sérieux, voilà bien des événements dont la série ne doit pas tarder à vous porter sur le continent. » Tout à coup, il apprend que le roi de Naples a été battu, que Rome a été reprise par les Français. Les condéens vont probablement recevoir l'injonction de marcher, « Quelle intéressante année que celle-ci! s'écrie-t-il. Notre sort va être irrévocablement fixé. Vous savez mieux que moi, cher papa, ce

' Dossier Surval. — Inédit.

que vous avez à faire. Mais si nous nous battons, quelle joie pour votre régiment de vous voir à sa tête et pour votre enfant de vous embrasser' ! » Il termine en lui avouant avec tristesse son dénûment. Il n'a rien pour vivre. Que faire? Quelle position embarrassante ! Il compte sur sa tendresse pour lui venir en aide... Mais un incident inattendu empêche cette lettre de partir à temps. Le prince de Monaco s'était vu refuser un passeport du gouverneur russe. Il lui avait fallu en solliciter un directement du Tzar, ce qui retarda son départ de deux mois. Voyant donc l'impossibilité de faire parvenir cette lettre par l'entremise du prince, le duc la fit mettre à la poste à Gracovie, avec une autre lettre datée du 15 février, u Commençant toujours par la politique, disait-il, je vous parlerai de l'effet qu'a fait ici l'abandon total des Autrichiens par le roi de Naples. Cette conduite machiavélique paraît avoir décidé la marche qui s'exécute en ce moment de cent cinquante mille Russes sur les frontières de Prusse et de Galicie. Nous avons le bonheur de faire partie de cette redoutable armée qui va s'étendre depuis Grodno jusqu'à Kaminieçk. Notre destination du moment est Brzecz, à environ trente milles, d'ici en Lithuanie, frontière de Galicie et sur le Bug. Vous trouverez cette ville sur toutes les cartes. Nous partons dans les premiers jours de mars, par conséquent en plein dégel, ce qui fait que nous nous attendons à avoir des chemins horribles dans les marais et les bois de la Lithuanie.

" Le but de cet immense rassemblement n'est pas encore connu. On dit que c'est un moyen efficace pour faire entrer Tempereur des Romains et le roi de Prusse dans la coalition. Le plus sûr est que l'avenir est indéchiffrable, et que leur destination ultérieure n'est encore connue que de notre souverain... Les neiges énormes qui sont tombées cette année, — il y en a deux pieds et demi partout, — soufflées par de grands vents, ont encombré les chemins et fait des fondrières dangereuses. Elles ont été la cause du retard qu'il y a eu dans l'arrivée des che-

' Dossier Siirval. — Inédit.

vaux \ » Les régiments ne manquaient de rien en ce moment. Ils avaient la permission de se recruter, mais la frontière passée, et seulement parmi des Français. Le prince de Gondé ne devait être placé sous les ordres d'aucun général russe; le corps conservait son autonomie. Cinq jours après cette lettre, le duc d'Enghien apprenait que le départ définitif était fixé du 20 au 25 février. Mais c'est une erreur nouvelle : le duc attendra encore plusieurs mois, pour lui et ses cavaliers, le départ tant désiré ^. Aucommencement de l'année 1799,legénéralGhampionnetavait fondé àNaples la république parthénopéenne, le général Serurier à Lucquesune autre république ; le général Schérer avait occupé la Toscane. Le pape Pie VI avait été dirigé de Sienne sur Valence, où il devait mourir six mois après. Le 20 février, le Directoire avait déclaré la guerre h l'Autriche, confié les armées d'Italie à Schérer et à Macdonald , celle de Suisse à Masséna, celle du Danube à Jourdan, celles du Rhin et de Hollande à Brune et à Bernadotte. La France opposait donc six armées aux Autrichiens que commandaient l'archiduc Charles, Bellegarde et Kray , et aux Russes de Souwarow. La nouvelle coalition avait réuni trois cent mille hommes bien équipés contre un nombre moins considérable de Français, mal vêtus et mal armés. Jourdan passe le Rhin à Kehlle l*'mars; il se fait battre à Ostrachle 22 et à Stokach le 25. Après de superbes efforts, il se replie sur la forêt Noire. Masséna, qui remonte le Rhin et a pour mission de s'emparer des Grisons, s'arrête au siège de Feldkircli. Lecourbe entre dans la vallée de l'Inn, balaye la Valteline et remporte quelques brillants succès. Maisl'archiduc Charles arriveavec des forces importantes et menace d'écraser lesFrançais. D'autre part, l'armée de Schérer est défaite le 5 avril à Magnano, et se retire sur l'Adda.

Le 1 2 avril, le duc d'Enghien écrit à son père que les opérations de guerre des Français ont hâté le rassemblement des troupes russes. 300,000 hommes, — le chiffre était fort exagéré,

1 Dossier Surval. — Inédit.

2 L'ordre du départ est donné par Paul I"' à Condé le 11 mars 1799. Divers obstacles le retardèrent. (VoirErnest Daudet, Les émigrés et la deuxième coalition, Pièces justificatives.)

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— réunis sur les frontières de Lithuanie et de Volhynie, ne demandaient qu'à marcher. Le prince de Condé avait reçu l'ordre de se rendre avec son infanterie en Bavière, pour se concerter avec l'archiduc Charles. Le départ était fixé au 15 avril, c'est-àdire dans quelques jours. Le duc de Berry et le duc d'Enghien devaient rester en Volhynie avec la cavalerie, en attendant leur équipement définitil. Il s'était élevé entre eux un nouveau conflit. Le duc de Berry voulait avoir le commandement en chef de la cavalerie, malgré l'opposition formelle du prince de Condé. Rien n'avait encore pu vaincre cette difficulté. « On a écrit à l'Empereur et au Roi pour le décider, rapportait le duc d'Enghien, mais c'est bien peu de chose en comparaison du désespoir dans lequel je suis de voir partir mon grand-père, et de rester ici, isolé avec mon régiment, aux ordres directs d'un général russe que je n'ai jamais vu. Vous sentez que j'ai du faire mon possible pour me tirer de là... J'ai écrit à l'Empereurpour lui demander la permission de monter mon régiment à mes frais (mon grand-père m'aide dans cette énorme dépense relativement à mes moyens) et de partir sur-le-champ pour me joindre à notre infanterie que je rattraperai facilement en route... » Le duc se croyait d'autant plus autorisé à tenter cette démarche que le Tzar lui avait officiellement permis, le 1" avril, de rassembler tout ce qui était monté et de rejoindre le prince de Condé, en laissant le duc de Berry à la disposition du général de Gudowitch*. Le duc d'Enghien espérait donc que sa requête, appuyée par son grand-père, recevrait un accueil favorable. Au moment d'affronter de nouveaux périls, il croyait nécessaire d'ouvrir entièrement son cœur à son père. Les révélations qu'il va lui faire dans cette même lettre offrent un vif intérêt. « Vous voilà donc au fait du présent, ajoutait-il. A présent, cher papa, permettez-moi de m'occcuper un peu de l'avenir avec vous. J'ai vingt-six ans passés. Je suis grand comme père et mère, et mon grand-père ne peut s'accoutumer à me regarder que comme un enfant. Gêné, tourmenté sur toutes les

' Dans une lettre adressée au prince de Condé le même jour, Paul P"' écrivait : « J'envoie l'ordre au duc d'Enghien de rassembler la cavalerie, de se

plus petites choses, j'y mets une patience qui jusqu'à ce jour ne s'est, Dieu merci, pas démentie. Mais je songe sérieusement à acquérir un peu plus de liberté et à ne pas passer le reste de mes jours sous son direct commandement. Le désir constant de vous voir, de me rapprocher au moins momentanément de vous, me rend peut-être injuste h son égard. Il m'aime, je le sais. Il est prêt à tout faire pour mon bonheur, mais sa manière même de m'aimer est gênante. C'est plutôt à mon nom qu'à ma personne à laquelle il pense. »

Cette dernière phrase explique clairement pourquoi le prince de Condé s'était montré si opposé au mariage du duc d'Enghien avec la princesse de Rohan-Rochefort. Il recherchait pour son petit-fils une alliance royale, une alliance qui eût encore rehaussé l'éclat du nom de Condé. « Vous savez aussi bien que moi ce que je veux dire, continue le duc d'Enghien. Vous le connaissez; jamais je ne lui ai donné un sujet de plainte, d'humeur. Jamais une sottise forte, et cependant ce sont des scènes continuelles, des reproches durs, des expressions déplacées dans sa bouche et une méfiance de moi, comme si j'avais fait toutes les frasques imaginables. » Le duc d'Enghien, las de ces reproches, voulait s'assurer une existence paisible et obtenir une pension du gouvernement anglais, au cas où la guerre n'aurait pas une issue favorable. Il lui aurait plu surtout de pouvoir aller tantôt auprès de son père, tantôt auprès de son grand-père, tantôt dans une armée agissante. « La ferme détermination où je suis de ne point revenir en Russie à la paix, me fait vous demander de vous occuper de cette affaire. Une existence comme la nôtre ici peut être bonne pour quelqu'un d'âgé comme mon grand-père, qui met son bonheur et sa gloire à conserver autour de lui les débris de cette pauvre noblesse émigrée. Mais moi, j'y suis inutile, et ce n'est qu'en courant un peu le monde et en tâchant de faire dire partout derrière soi du bien de soi, qu'un jeune homme peut se faire une répu-

metU'e à la tête et d'aller joindre, pour apprendre le mélier de la guerre en servant sous vos ordres, en le désignant pour votre substitut. » Il accordait en même temps le titre d'adjudant général au duc d'Enghien.

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tation'... » Cette préoccupation était naturelle. Il en est une autre que nous relevons dans ces aveux. La princesse Charlotte était l'objet d'un culte sincère de la part du duc d'Enghien. Celui-ci ne souffrait pas qu'on en doutât. Or, d'après la correspondance que nous avons attentivement lue, tout nous porte à croire que le prince de Condé a parfois traité d'amourette ce qui était une passion réelle. Ces propos légers du grand-père ont blessé le petit-fils. Le prince de Condé n'avait certainement pas d'intentions méchantes; mais habitué à la vie des camps, voyant autour de lui les déportements d'une jeunesse avide de plaisirs, il n'a pu admettre qu'à l'âge de vingt-six ans le duc d'Enghien fût véritablement épris. D'ailleurs, comme il avait pour l'avenir de son enfant des vues fort ambitieuses, il essayait de prendre ou de faire prendre pour une fantaisie ce qui était déjà un sentiment durable. Aussi ne doit-on pas s'étonner d'entendre le duc d'Enghien dire à son père : « Il est un autre objet duquel je ne vous ai pas parlé jusqu'ici, parce que j'avais et devais avoir beaucoup d'espérances d'un autre côté. M Le jeune prince a consenti pendant un certain temps à se rendre aux sollicitations de son grand-père pour un autre établissement, mais il est certain que maintenant il a renoncé à toutes les ambitions qu'on avait fait naître en lui. « Il est impossible, ajoute-t-il, d'avoir une conduite plus aimable, plus tendre, plus constamment parfaite sous tous les rapports que quelqu'un, que vous devinerez bien et dont je vous ai déjà parlé souvent, a eue dans tous les temps et toutes les occasions pour moi. A force de sentiment, de soins vrais et touchants, ce quelqu'un a fixé mon cœur. » Peut-on faire un aveu plus clair? «Après cinq ans, dit-il, toute illusion effacée, toute ivresse des sens à part , je crois pouvoir être parfaitement sûr que jusques à la mort de l'un ou de l'autre, nous serons toujours unis par les seuls liens de la confiance et de l'amitié. » Cette déclaration prouve-t-elle, comme on a paru l'indiquer, que le duc d'Enghien avait fait de la princesse

' Dossier Surval. — Inédit.

Charlotte sa maîtresse et imité ainsi la conduite légère du prince de Gondé et du duc de Bourbon, « engagés dans des habitudes semblables»? Nous ne le croyons pas. Les mots « illusion et ivresse des sens » ne sont pas à eux seuls assez probants pour établir et consolider cette hypothèse. Il nous semble même que cette insistance à qualifier la princesse d'amie et h mettre en avant les seuls liens de la confiance et de l'amitié, est une preuve en sens contraire. L'ancienne cour, qui avait une tendance particulière à se permettre certaines privautés, ne traitait pas les femmes avec un respect et un tact de ce genre.

Le duc d'Enghien vantait la conduite « aimable, tendre et constamment parfaite sous tous les rapports » de son amie. Il le dit, il l'affirme; nul ne peut douter de sa parole. Mariés, — nous croyons à leur mariage secret, et nous en donnerons les preuves, — le duc d'Enghien et la princesse Charlotte se conserveront toute fidélité. La dernière lettre, le dernier mot du duc seront pour la princesse de Rohan. Elle, de son côté, gardera jusqu'à la mort le deuil de celui qu'elle avait tant aimé. Ce n'est pas le moindre côté de cette intéressante histoire que le spectacle de ce constant amour. La figure du jeune duc d'Enghien, placée à côté de celle de la princesse Charlotte, se revêt d'une poésie qui la rend tout idéale. Il fallait que dans cette existence, destinée à être si brève,, tout fut extraordinaire et fatal... La gloire des armes, le duc d'Enghien ne l'acquiert qu'en dehors de sa patrie, et c'est souvent avec regret qu'il constate lui-même ses succès sur des adversaires qui sont, hélas 1 ses propres compatriotes. L'amour filial, il ne peut le. témoigner autant qu'il le voudrait, car les événements lui ont enlevé son père, et des centaines de lieues, des obstacles de toute nature les éloignent pour toujours l'un de l'autre. Sa mère, elle aussi, est arrachée à son affectueuse solhcitude. Séparée du duc de Bourbon, elle est déportée en Espagne, où son fils ne peut la rejoindre. Enfin, il est obligé de cacher sa tendresse ou de n'en parler qu'avec de prudentes réserves. S'il épouse la princesse Charlotte, ce sera en secret.

loin de tous les yeux, parce que ni son père ni son grandpère ne consentirojit à une alliance qui contrarie leurs projets. En ce moment, c'est à celle qu'il aime qu'il veut porter appui. « Ce quelqu'un, écrit-il au duc de Bourbon, n'a rien dans le monde; elle a vécu, ainsi que son père, depuis la Révolution, — «omme vous le savez et l'avez vu vous-même, — des bienfaits d'un oncle qui, lui-même embarrassé, ne peut peut-être plus dorénavant s'en charger. J'avais cru trouver un moven sûr de les tirer de cet état de nullité en les faisant venir dans ce pays avec le corps; mais, par une fatalité dont vous saurez un jour les détails, ils se trouvent à peu près seuls de tous les émigrés venus dans ce pays, exceptés des bontés de l'Empereur. Lettres, recommandations, rien n'a réussi. Nous partons, et eux sont comme ils sont venus, excepté des dépenses et des dettes. Je suis en partie cause de ces dépenses, puisque c'est sur mon conseil, etd'aj)rès mes désirs, que l'on s'est décidé à venir et à faire une démarche qui a paru inconsidérée à beaucoup de monde et qui a pu faire tort à celle qui l'a faite... » Il était de son devoir, disait-il, d'essayer d'obtenir par l'entremise de son père une pension du gouvernement anglais pour le prince de Rohan-Rochefort. Cet officier général, qui avait servi dans l'armée de Gondé et qui était couvert de blessures, s'était retiré de l'armée active par suite de ses infirmités. Il avait refusé autrefois de toucher son traitement par pure délicatesse. Aujourd'hui il méritait certainement une pension ; il était impossible de la lui refuser. « Pardon, cher papa, ajoutait le duc, si je vous ennuie ainsi de mes petits intérêts particuliers. Il faut que je sois bien sûr de votre tendresse pour moi pour oser vous en dire si long; mais pour le dernier article surtout, vous me ferez un plaisir extrême de vous en occuper, avant de penser à ce qui me regarde personnellement... Je vous embrasse, cher papa, et vous aime de tout mon cœur '. »

Après les soucis personnels venaient les difficultés que soulevait la nouvelle entrée en campagne. Ainsi, le duc d'Enghien

' Dossier Surval. — Inédit.

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avait demandé à son grand-père la permission de rejoindre l'archiduc Charles et de marcher avec lui. Las de voir ses soldats inaclifs, il lui avait réitéré tout récemment cette demande, en le priant d'en informer le Tzar. " Gomment est-il possible, lui répondit le prince, que vous teniez encore à votre ancienne idée après la réponse que vous avez reçue de l'Empereur? Elle est remplie de grâce, d'honnêteté, de faveurs pour vous; mais elle vous démontre positivement qu'il ne veut pas vous permettre ce que vous lui avez demandé... » On se souvient en effet que le duc d'Enghien avait sollicité jadis la faveur démarcher, avec le prince de Gondé, à la tète de la cavalerie. Le prince refusait d'appuyer son désir nouveau de servir dans l'armée autrichienne. G'était lui faire perdre la protection puissante du Tzar qui ne demandait qu'à lui être agréable. « L'envie qu'il a de faire pour vous tout ce qu'il pourra, disaitil, si vous vous conduisez bien (peut-être de vous marier, je n'en serais pas étonné), est clairement exprimée dans cette phrase de la réponse : et j'espère que nous serons contents l'un de Vautre. » Après les aveux qne nous venons de citer, ce n'était pas là un motif capable d'exercer une influence déterminante sur le duc d'Enghien. Aussi son grand-père a-t-il recours à d'autres moyens. « Au nom de Dieu, supplie-t-il, ne faites pas une sottise comme celle de faire une seconde démarche. La première pouvait se pardonner à l'ardeur d'un jeune homme, mais la seconde n'aurait plus d'excuse... » Le prince de Gondé ne lui ménage pas les observations les plus dures. Il veut lui faire comprendre qu'il n'a aucune idée de la guerre en grand, que son projet est une chimère, que l'archiduc Charles se gardera bien d'aller se jeter en France avant que l'armée russe l'ait rejoint.

Le prince essayait de tempérer l'amertume de ses reproches, en apprenant à son petit-Hls que le Tzar lui avait mandé que, dans le cas où il lui arriverait malheur ou empêchement, il avait choisi le duc d'Enghien pour son substitut. Le duc, un peu irrité, répondit deux jours après à son grandpère : « J'ai été vivement affligé de voir que vous étiez aussi

éloigné tl'ap})laudir à ma démarche projetée. Vous aviez la même opinion de la première. Vous m'avez fait les mêmes réflexions chez madame de Monaco pour m'en détourner, et cependant elle a bien pris dans la tête de Sa Majesté et m'a valu une lettre pleine de grâce et de témoignages d'intérêt'. J'avoue que je suis intimement convaincu que la seconde aurait le même succès. L'ardeur et le zèle ne peuvent que lui plaire... » Les circonstances avaient changé, et tout permettait de croire que son désir de servir activement dans la campagne nouvelle aurait été exaucé. « Ne croyez donc pas, continuait-il, que je voie les choses si fort en petit, ni si fort en enfant. Si je les voyais ainsi, il y a longtemps qu'avec la vivacité de ma tête j'aurais fait une multitude de sottises, desquelles je serais sans doute à me repentir à présent. Ma constante conduite avec vous et avec l'armée ne prouve pas une tête si déréglée et si dénuée des premiers principes qiietout homme d'honneur et qui n'est pas un sot trouve innés en lui! S'ils n'étaient pas encore développés en moi à vingt-sept ans, il y aurait peu d'espérance, et tout conseil pourrait, je crois, se regarder comme absolument perdu. » Ou comprend cette juvénile indignation. Lorsque le duc d'Enghien témoignait un pareil sentiment de sa propre valeur, il voulait qu'on fût assuré que la valeur existait. Il se croyait un homme et refusait d'être traité en enfant. Mais h peine a-t-il protesté qu'il s'en excuse auprès du prince de Condé. « Pardon, cher papa, ajoute-t-il, de ces réflexions que m'arrachent malgré moi quelques phrases de votre dernière lettre qui semblent adressées à un enfant ou à quelqu'un d'extrêmement ignorant. Tous les jours on voitdes opinions différentes, et tous les jours on peut se tromper. Pardonnez-moi, si je ne pense pascomme voussur la démarche que je me proposais defaireconjointement avec vous. Je crois qu'il y eût eu manière de présenter les choses à Sa Majesté, et qu'il n'y eût vu que ce qu'il y a en effet: zèle, ardeur, désir de sedistinguer, honneur et constancedans le parti qu'on a pris. Vous en jugez autrement; c'est la dernière

' C'était la lettre en réponse à celle où le duc d'Enghien avait demandé à monter le reste de la cavalerie à ses frais.

fois que je me permets de vous en parler... '.» Le prince de Condé ne tarda pas à répondre à son petit-fils: « Je croyais que la raison pouvait avoir quelque empire sur la vivacité de votre tête. Je vois que je me suis trompé; mais perdez l'espérance que je cesse jamais devons donner tous les bons conseils que me dictent le bon sens et mon expérience... » Le prince pensait lui avoir prouvé tout l'intérêt qu'il prenait à sa situation. Il avait le regret de constater que le duc n'en était pas persuadé. C'était un malheur, mais son grand âge délivrerait bientôt le duc d'Enghien d'un appui insupportable. En attendant, il combattait son idée avec la même obstination : « Vous courez le risque de faire changer ce qui est assuré, d'être mon substitut, de changer en humeur contre vous les bonnes dispositions qu'un hasard heureux a mis dans le cœur de l'Empereur pour vous, de rester sans vous marier, isolé sur la terre, quand vous avez besoin d'une protection puissante qui assure votre sort. Gomment voulez-vous que je voie tout cela de sang-froid? C'est me demander l'impossible... »

A la même heure, un autre incident venait redoubler la mauvaise humeur du duc d'Enghien. Le prince de Condé blâmait son petit-fils d'avoir signé étourdiment un faux état de chevaux que lui avait présenté M. d'Ecquevilly. Le duc d'Enghien répliqua aussitôt : « Vous m'avez si souvent ordonné, cher papa, si expressément recommandé de regarder les ordres ou instructions de vos états-majors comme les vôtres propres, que loin d'avoir l'idée de faire une grande sottise, comme vous me le mandez, j'aurais cru vous désobéir en refusant de signer le faux état dont vous me parlez. Au reste, d'après ce que Gortschakoff m'a dit, le mal ne sera ni grand ni difficile à réparer, et, dans tous les cas, la lettre de M. d'Ecquevilly est là pour ma justification. Il me semble que c'est lui qui a fait la grande sottise, et que ni M. le duc de Berry ni moi nous ne sommes coupables en cette affaire d'aucune légèreté... Gortschakoff, à son retour, vous parlera des demandes exorbitantes du duc de Berry. Il m'a paru

' Dossier Surval. — Inédit.

qu'il en était choqué. Effectivement, il n'eût pas été juste qu'il touchât les deux tiers de l'argent et moi les chevaux sauvages; le partage n'eût pas été égal... '. » Le prince de Gondé lui répondit : « Il n'est pas douteux que vous êtes fondé en justice à être servi le premier, mais ce ne sera pas la dernière fois de votre vie que vous vous trouverez dans le cas de céder en affaires quelque chose de vos droits par égard pour quelqu'un, par amour de la paix, par crainte des esclandres, par celle de passer pour un homme intraitable, ce qui ne donne pas une bonne réputation. » Il l'engageait à abandonner le tiers de ses chevaux et a s'entendre avec le duc de Berry, à opposer les bons procédés à une résistance même injuste. Nous n'avons pas de peine à reconnaître la vivacité et la fougue du duc d'Enghien, mais il faut admettre que le prince de Gondé traitait un peu trop durement un caractère aussi sensible et aussi ambitieux. Tantôt le prince de Gondé accuse son petit-fils de ne faire que des sottises, de ne réfléchir jamais, d'avoir une mauvaise tête; tantôt il lui déclare qu'il n'a aucune idée delà guerre, qu'il n'a d'autre passion que la gloire mesquine d'un combat; un jour, il blâme ses étourderies, son enfantillage, sa légèreté, son manque de persévérance; un autre jour, il lui reproche de ne chercher que l'éclair du plaisir et non la solidité du bonheur, de ne pas considérer ses avis, d'être un homme intraitable, etc. Ge sont là des observations qui s'adressent d'ordinaire à un jeune homme de dix-sept ou dix-neuf ans; mais quand il s'agit d'un homme fait, doué d'un cœur impétueux, dont le légitime amour-propre est facile à irriter, d'un brave officier qui a prouvé par plusieurs actions d'éclat ce qu'on pouvait attendre de lui , il eût mieux valu ne pas froisser cette nature impressionnable et ne pas l'exciter mal à propos. Nous sommes heureux de constater toutefois qu'après l'explosion de sa jeune ardeur et de ses susceptibilités froissées, le duc d'Enghien n'hésitait pas à témoigner à son noble aïeul le respect et la déférence qu'il méritait. Leurs conflits ont été, grâce à Dieu, de peu de durée.

1 Dossier SurvaL — Inédit.

Les Russes avaient commencé leur départ depuis le mois de mars; ils s'étaient acheminés vers l'Italie, où les Autrichiens avaient déjà entrepris quelques opérations. L'armée de Gondé aurait dû les rejoindre en avril, mais l'état de la température, la fonte des neiges, les contre-ordres et les obstacles de toute sorte retardèrent pendant trois mois sa mise en activité. Pendant ce temps Souwarow arrivait en Italie avec trente mille hommes, prenait le commandement des Austro-Russes, traversait l'Adda et remportait une victoire sur Serurier. Moreau était forcé d'abandonner Milan et de se réfugier à Alexandrie. Souwarow entrait en triomphateur à Milan. Le 28 avril, deux plénipotentiaires français envoyés à Rastadt étaient égorgés dans un guet-apens. La France indignée décrétait de nouvelles levées et s'apprêtait à lutter avec désesjjoir contre ses nombreux adversaires. Masséna, cerné par trois armées ennemies, se repliait avec adresse sur la Limmat ; il soutenait une attaque de deux jours contre l'arcliiduc les 4 et 5 juin, et allait se retrancher sur l'Albis, tandis que son lieutenant Lecourbe se retirait sur la Reuss. Souwarow attaquait Macdonald les 17, 18 et 19 juin sur la Trebbia, et le contraignait à regagner l'Apennin. Turin tombait en son pouvoir quelques jours après. L'Italie semblait perdue pour les Français.

Le 2 juillet, le prince de Gondé, avec l'infanterie noble et le quartier général, passa le Bug à Ustiluck. Il fut suivi de la cavalerie du duc de Berry, puis du régiment de dragons que commandait le duc d'Enghien. Le 28 août, cette petite armée traversa la ville de Prague, où le duc d'Enghien fut l'objet d'un accueil enthousiaste. De la Bohème on se dirigea vers la Suisse, et le 24 septembre on atteignit le village d'Ober- Kamlach, que rappelait à toutes les mémoires le célèbre combat d'août 1796. Le maréchal Souwarow, qui avait battu Joubert et Moreau, accourt alors en Suisse, et, plein de jactance, va se mesurer avec Masséna. Mais aussitôt la division se met parmi les Autrichiens et les Russes. Le 25 septembre, une grande bataille se livre à Zurich. Le général russe Korsakoff se

fait battre par l'héroïque Masséna; le général autrichien Hotzé est frappé de mort; les alliés sont repoussés sur Schaffhouse. A ce moment, le corps de Condé reçoit l'ordre de défendre à tout prix Constance, position importante qui permettra de reprendre l'offensive en Suisse. Le 5 octobre, le prince de Condé et le duc d'Enghien pénètrent dans cette ville. Le duc est chargé de commander les avant-postes au delà de la porte de Kreslingen, du côté de Saint-Gall. Il a à sa disposition un régiment d'infanterie, deux escadrons et trois pièces de canon. Le 7 octobre, l'attaque commence aux avant-postes. Le duc, malgré un nombre supérieur d'adversaires, se défend avec opiniâtreté. Il est forcé de se replier, rentre dans Constance et lutte de maison en maison. Mais il fallait sortir de cette ville assiégée, que Souwarow lui-même appelait une souricière. « Le prince de Condé, rapporte le comte de Puymaigre, défendit le pont jusqu'à ce que le duc d'Enghien assurât la retraite des Français. Il disait à haute voix : « Faites ferme, mes amis ; le « duc d'Enghien, mon petit-fils, n'est pas encore passé. » Et le prince arriva, le sabre à la main, venant de charger comme un Condé. A celte même bataille se trouvait aussi le vieux commandeur de Virieu, le même qui avait été gouverneur du duc d'Enghien et qui était devenu son ami particulier. Après une retraite courageuse, le prince de Condé alla s'établir à Staringen, laissant le duc à Petershausen, un des faubourgs de Constance. L'armée royaliste et l'armée russe étaient placées le long de la rive droite du Rhin, depuis Petershausen, en passant par Zellstein, Dissenhpfen et Schaffliouse. Les Russes avaient deux tètes de pont sur la rive gauche. Le 10, les alliés reprirent Constance, qu'ils évacuèrent encore une fois le 12. Souwarow, mécontent de l'armée autrichienne qui l'avait mal secondé, irrité aussi d'avoir perdu cinquante mille hommes dans cette campagne, dirigea brusquement le reste de ses troupes sur la Bavière. L'armée de Condé reçut l'ordre de suivre ce mouvement. Le 21 octobre, Paul I" engageait le prince de Condé à s'entendre avec Souwarow au sujet de sa marche et de l'approvisionnement de ses troupes. Il lui adressait des secours

162 LE DUC D'EINGHIEN.

en argent pour la subsistance du corps, mais non pour le recrutement, car il était inutile de'sormais de compléter les régiments. Le prince de Condé comptait alors prendre ses quartiers d'hiver sur la rive gauche du Danube, du côté de Rudlingen. Mais il ne se fiait point à un repos sans alertes. Les succès des Français avaient été trop considérables pour ne pas les déterminer à en profiter largement. Masséna, par de superbes opérations, avait réduit ses ennemis à n'avoir plus que trois corps d'armée en désordre et refoulés sur le Rhin au delà des Grisons. D'un autre côté, en Hollande, les Anglo-Russes avaient été battus à Berghem et à Castricum. La fortune favorisait de nouveau les drapeaux de la République. « Nous ne savons pas encore où nous irons, écrivait le prince de Condé à son petit-fils, mais je crois que ces prétendus quartiers d'hiver ne seront pas longs, car les ennemis ne nous y laisseront pas tranquilles. » Arrivé à Ruchloe, en Souabe, le 5 novembre, le duc d'Enghien informa son père que les Russes installaient leur quartier général à Augsbourg et cantonnaient entre le Lech et l'Iller. Quant à ses propres soldats, ils occupaient la gauche de cette position, où ils étaient parvenus après quatre journées de marche. Si l'on s'en rapporte aux aveux du prince de Condé, ils étaient victimes do la désunion qui régnait entre les Russes et les Autrichiens ' .

Sur ces entrelaites, le général Bonaparte s'empara du pouvoir suprême dans les journées des 18 et 19 brumaire. Les victoires de Gaza, de Jaffa et d'Aboukir n'avaient pu l'empêcher de prévoir une capitulation fatale en Egypte. Aussi, mis au courant des événements qui se passaient en Europe, informé de la faiblesse et du désarroi du Directoire, il avait résolu de jouer un rôle nouveau. Débarqué le 8 octobre à Fréjus, arrivé le 16 à Paris, il s'était vu acclamé et désigné par tous comme l'homme nécessaire^. Il avait profité de la situation et de cet

' « La nation russe nous traite bien, écrivait Condé à La Fare, le 9 octobre, et nous rend justice; l'autre ne cherche qu'à nous humilier et à nous détruire. «

* Le 11 février 1794, Catherine écrivait à Grimm qu'elle pressentait, à l'extré-

état des esprits. Un ^^rand nombre de royalistes crurent naïvement que Bonaparte serait le meilleur auxiliaire d'une restauration; mais le ducd'Enghien, qui était plus perspicace, écrivit à son père cette phrase significative : « Quelques personnes en veulent faire un royaliste. Quant à moi, je suis parfaitement convaincu que s'il l'est, il ne l'est que pour lui-même '. » La Révolution avait trouvé son despote.

Le Tzar ordonna bientôt à Souwarow de ramener les troupes impériales en Russie; il était las, disait-il, de voir la cour de Vienne s'occuper uniquement de ses propres intérêts et le laisser seul servir la bonne cause. Refusant de favoriser les dessins d'un allié ambitieux et insatiable, il abandonnait à son mauvais sort la maison d'Autriche. Le 12 décembre, Souwarow prenait la route de Linz, suivi du corps de Condé. Arrivés à destination le 29, l'infanterie noble fut cantonnée à Ncuhoffen, la cavalerie noble à Steyer, le régiment d'Enghien à Grinkirchen. Le prince de Condé ne pouvait cacher la répugnance de ses troupes et la sienne à retourner en Russie : au mécontentement que Paul I" manifestait contre tout le monde dans ses lettres à Souwarow, le prince prévoyait qu'une rupture formelle allait éclater entre lui et le Tzar.

Le duc de Bourbon avait appris de quelle façon les Autrichiens avaient laissé écraser l'armée royaliste à Constance. Il en témoignait à son père toute son indignation. Il lui écrivait, à la date du 16 décembre, que la situation faite aux condéens le préoccupait et l'inquiétait. 11 regrettait leur éloignement. Les événements désastreux qui les frappaient « portaient, disait-il, un coup fatal au parti du Roi dans l'Ouest » . Pendant que le duc de Bourbon rêvait une chimérique insurrection, que Monsieur s'oubliait aux pieds de madame de Polastron, et que

mité de la Révolution, « un homme supérieur, habile, courageux, au-dessus de ses contemporains et peut-être du siècle même » .

' Louis XV III était plus crédule, car, un mois après (15 décembre 1799), il écrivait à Paul I"" que le p,énéral Bonaparte avait fait informer la cour de Berlin qu'il visait à mettre, en pluviôse, l'infant Charles-Isidore, âgé de onze ans, sur le trône de France. Louis XVIII afhrmait tenir cette nouvelle « d'une main sûre et officielle ».

la division régnait entre Louis XVIII et Monsieur, un nouvel ordre de choses naissait en France, aux applaudissements de la nation. Un homme de génie, qui avait ramassé le pouvoir gisant à terre, allait le garder pendant quatorze années. L'exil devait recommencer pour les Bourbons, l'armée de Gondé se licencier rapidement après quelques derniers efforts, et le duc d'Enghien se retirer à Ettenheim, sans pouvoir donner satisfaction à ses désirs de gloire. Celui qui prenait le titre de premier consul était le même qui, quelques années plus tard, allait amener la F'rance à le saluer du titre d'empereur.

Désolé de l'inaction à laquelle il était condamné, mais résolu à ne plus retourner dans les steppes de la Russie, le duc d'Enghien prit le parti de s'adresser à l'agent anglais Wickham. Voici la lettre qu'il lui écrivit, le 19 décembre de cette même année : « En profitant, Monsieur, de la permission que vous m'avez donnée de vous adresser mes lettres pour l'Angleterre, je ne puis m'empécher de vous parler d'une chose qui m'intélesse vivement... Je viens de recevoir l'avis que le corps marcherait jusques à Linz, où il a ordre de stationner une quinzaine de jours; il est possible sans doute que ce terme se prolonge et que nous remarchions en avant au printemps; mais qui peut aussi prévoir si les événements politiques à venir ne nécessiteront point la rentrée des troupes russes dans leurs frontières?» Le duc ajoutait qu'il ferait tout son possible pour obtenir un congé de l'empereur de Russie.

« Si Sa Majesté Impériale daignait me conserver la pension qu'elle a daigné m'accorder, je me trouverais assez heureux pour n'avoir besoin d'aucun secours pécuniaire ; mais dans le cas où elle jugerait à propos de me la retirer, vu mon absence de ses États, ne me serait-il pas permis d'espérer que votre gouvernement m'accorderait un traitement, non à titre de pension, mais des appointements purement mihtaires et bornés à la durée de la guerre? Car à la paix, il est de mon devoir, si elle n'est pas assez heureuse pour nous permettre de rentrer dans notre patrie, d'aller auprès de mon grand-père, soigner sa vieillesse et la rendre aussi heureuse qu'il dépendra de moi. Aucune vue

d'intérêt ou d'ambition ne me porte à faire cette démarche ; je n'ai point encore songé au rang ou à l'espèce de service que je pourrais remplir. Dans cette supposition, je n'ai consulté que mon ardeur et mon désir de continuer à servir contre les rebelles de ma patrie, et au moyen de me tirer de la vie obscure d'un simple colonel de dragons russes dans un cantonnement en Volhynie. Sans doute, il me serait très-agréable de servir avec les nouveaux corps suisses à la solde de l'Angleterre; mais dussé-je me retrouver simple volontaire dans l'armée autrichienne, je serais toujours content de la place qui me serait assignée, pourvu qu'elle me mît à même de payer de ma personne et de chercher à me distinguer dans la carrière militaire, chose devenue impossible aujourd'hui dans le corps de Condé, où nos régiments organisés d'une manière si fautive sont d'ailleurs beaucoup trop faibles en hommes pour pouvoir être utiles désormais, à moins qu'ils ne soient recrutés des trois quarts.

« Je vous renouvelle mes excuses, Monsieur, de la longueur de cette lettre; la grâce soutenue que vous avez toujours eue pour moi m'a fait penser que vous preniez quelque intérêt à ce qui me regarde, et je crains d'abuser plus longtemps de votre complaisance. Ne doutez jamais. Monsieur, des sentiments de haute considération avec lesquels je suis, etc.

« L. A. H. DE Bourbon ^ »

En résumé, ce que le duc d'Enghien réclamait, c'était une solde purement militaire et la possibilité de permettre à sa jeunesse fiévreuse de se signaler sur les champs de bataille, en combattant ceux qu'il croyait pouvoir appeler les « rebelles de sa patrie » . Il avait horreur des cantonnements obscurs en pays perdus. L'année qui va s'ouvrir se passera presque tout entière en négociations et en armistices : elle ne pourra satisfaire ni

' The Correspondance of the right honourable W. Wickham, 2* vol. (Appendice.)

166 LE DUC D'EINGHIEN.

son ardeur ni son ambition. Les affaires de Neuburen et de Rosenheim sont les dernières où le duc d'Engliien déploiera sa valeur, et comme toujours, sans profit pour sa cause. La France s'est donnée à un général victorieux. Elle ne songe guère à la monarchie légitime, dont les défenseurs sont réduits à clioisir entre deux propositions faites par les Anglais : le séjour à Londres ou le service effectif en Egypte. Le duc d'Enghien refusera l'une et l'autre. La force des choses le condamnera à consumer ses derniers jours dans un village de l'électorat de Bade, qui sera témoin de la plus odieuse violation du droit des gens.

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