‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 14 sur 69 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LES ANGLAIS ET l'aRMÉE DE CONDÉ (1800).

Vers la fin du mois de janvier de l'année 1800, le maréchal Souwarow reçut l'ordre de quitter la ville de Prague, où il avait étîibli son quartier général, et de reprendre avec son armée la route de la Russie. Ce qui restait du corps de Gondé s'apprêtait à le suivre, malgré les répugnances non dissimulées du cJief et des principaux officiers'. Le prince de Condé avait envoyé en secret à Wickham le chevalier de Gontye, chargé de lui demander la faveur de faire passer le corps à la solde de l'Angleterre ^. Le 12 février, Paul I" invitait le prince à marcher à la suite de Souwarow. Mais le Tzar, ayant appris que le prince de Gondé hésitait à se rendre à cette invitation, lui adressa une nouvelle lettre le 23 février, par laquelle il lui permettait d'accepter la solde anglaise. Le ducd'Enghien, qui, lui aussi, avait horreur du pays russe, fut ravi de l'autorisation donnée par Paul 1". Dans une lettre qu'il adressait le 28 février à son père, il lui disait : « Mon projet, cher papa, si nous avions dû retourner en Russie, était de solliciter vivement auprès de mon

' En attendant une destination nouvelle, on s'amusait à Linz, où se trouvait le quartier {»énéral : « Le bal du quartier {{énéral, dit un officier de l'armée de Condé, a été des pins brillants. La fille du président de la Régence tient le premier ran{; à Linz. C'est à elle principalement qu'on faisait les honneurs du baL Mgr le duc d'Enghien a souvent dansé avec elle et l'a reconduite chez elle. En voyant ces bals et ces fêtes la veille du départ pour la Russie, on se rappelle le mot de La Hire à Charles VII: «On ne peut perdre un royaume plus gaiement.» Il est vrai qu'en tout ceci, tout le monde ne perd pas une couronne. » (31 janvier 1800. Journal de Jacques ïhibout de Puisact.)

2 Voir André Lebon, L'Angleterre et l'émigration, p. 289.

1C8 LE DUC D'ENGKIEN.

grand-père la permission d'aller vous voir. J'avais même pris à cet effet quelques précautions pour m'assurer de son consentement. J'avoue que le seul désir de vous voir n'était pas ce qui me portait à prendre ce parti. L'internement en Pologne me répugnait d'une manière excessive. La première fois, passant ma vie près d'une femme que j'aime et que vous connaissez, le temps s était passé bien vite, et je puis dire que j'avais mené la vie la plus heureuse possible... Mais cette fois, ajoutait le jeune prince, loin d'être un moyen de rapprochement, je n'y voyais qu'une séparation éternelle d'avec tous les objets de mon affection. Je ne pouvais me faire à cette idée, et, en conséquence, je m'étais déterminé h passer auprès d'elle le temps qui m'aurait été nécessaire pour recevoir un passe-port et une permission de l'Empereur... Tout est changé par le changement des circonstances; tant mieux 1 » Le duc d'Enghien ne savait pas encore de quelle façon le gouvernement anglais emploierait l'armée de Gondé. La paix que les chouans avaient consenti à signer avec le premier consul l'inquiétait quelque peu. « Si cette paix est simulée, disait-il, si c'est une finesse, bravo! Mais si elle est obligée, si, réduit à se soumettre, des forces supérieures occupent le pays ce printemps, toute descente serait une folie et, loin d'être utile, deviendrait une quiberonade^ ... " Vers cette même époque, voulant lui témoigner sa satisfaction pour ses efforts et son courage, Louis XVIll informait le duc d'Enghien qu'à sa demande le Tzar l'avait nommé grand-croix de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem. « Les liens du sang, lui disait-il, auraient suffi pour m'engager à faire cette demande, mais de plus je mie trouve bien heureux que Sa Majesté Impériale me mette en état d'acquitter une partie des dettes que j'ai contractées envers vous eu 1793 et surtout en 1796. »»

Les agents anglais, qui avaient reçu l'ordre d'utiliser l'ar-

' Et cependant, le prince de Condé était plein d'espoir. 11 écrivait le 19 mars à La Fare: « Tout va bien en France, et c'est ma seule consolation. Qui que ce soit qui remette le Roi sur son trône, je l'embrasserai de bon cœur, et tous mes vœux seront remplis. » Cette phrase laisse entendre que le prince de Condé croyait Bonaparte capable de jouer le rôle de Monk. Ou verra quelle réponse celui-ci va bientôt faire aux avances de Louis XVIIL

LES AMGLAIS ET L'ARMÉE DE COINDÉ. 169

mëe de Gondë, avaient eu un moment l'idée de la débarquer sur les côtes du Languedoc, mais ils reculèrent devant l'exécution de ce plan. Ils dirigèrent les troupes royalistes sur la Styrie, la Carinthie etIeFrioul vénitien, l'amenant ainsi vers la Méditerranée, sans avoir pris encore un parti définitif. « En pleine marche pour Livourne, écrivait le prince de Condé au Tzar le 29 avril, nous avons été arrêtés hier matin par un courrier de lord Minto qui me prescrit de faire arrêter le corps dans la position où sa lettre me trouvera, notre destination étant changée; mais il ne pourra, dit-il, me la communiquer que dans quelques jours, quand il sera entièrement convenu de tout avec la cour de Vienne. »> Le prince de Condé suppliait ie Tzar de vouloir bien s'occuper de l'échange de leurs prisonniers de Constance. Paul F' répondit sèchement par le comte Rostopchin que le corps de Condé « n'étant pas à son service, il ne saurait se mêler des affaires qui concernent ce corps » . Ce nouvel arrêt impatienta le duc d'Enghien, qui s'en plaignit à son grand-père et parla de marcher en avant. Celui-ci lui répondit avec rudesse : « On ne risque point de sacrifier un corps pour une probabilité, et on lui assure un appui prépondérant en le confiant à quelqu'un qui peut et qui sait prendre un parti... » Le duc se froissa de cette leçon. Il ne voulait pas être traité comme un simple soldat sans titre et sans autorité. Croirait-on que c'est à lui que le prince de Condé écrivait à pareille date : « Pour jouer un rôle brillant dans le inonde, il faut s accoutumer à faire taire ses goûts et même ses passions, du moment que la nécessité, la raison ou seulement la convenance l'exigent. En voilà assez sur cet article!... » Un peu plus d'affection ou des manières moins rudes eussent mieux agi sur cette imagination et sur cette nature si sensibles,

A peine le premier Consul avait-il saisi le pouvoir, qu'il s'était occupé de réorganiser les armées. Il méditait de nouveaux et superbes desseins. Aux forces de Mêlas et de l'archiduc Charles, il opposait celles de Moreau et de Masséna. Augereau tenait la Hollande; Brune, la Vendée. Soult et Suchet, attaqués par Mêlas, s'étaient repliés sur la Corniche ; Masséna s'illustrait par une

i70 LE DUC D'ENGIIIEN.

brillante défense au siège de Gênes. Moreau passait le Rhin et battait le maréchal Kray. Il l'empêchait de communiquer avec Mêlas, mais la position de Masséna était compromise. C'est à ce moment que Bonaparte allait entreprendre l'audacieux passage du mont Saint-Bernard . . . L'Angleterre, qui ne prévoyait pas une manœuvre aussi surprenante, répandait le bruit d'une prochaine action des troupes britanniques contre la France. « Monsieur, écrivait le duc de Bourbon à la date du 9 mai, a vu hier les ministres ; ils paraissent disposésà tenter quelques grands coups. Si les Autrichiens veulent les seconder, on agirait en même temps sur les côtes de l'Ouest et vers le Midi. Georges, qui est encore ici, doit repartir incessamment avec de l'argent pour maintenir les bonnes dispositions des royalistes de l'intérieur; mais je crains que son voyage à Londres, qui n'a été que trop su de tout le monde, ne lui cause des embarras, lorsqu'il voudra rentrer en France. Bonaparte, qui s'en méfie, le fait sûrement guetter avec soin... » On voit que les intrigues de Gadoudal avec les princes français étaient déjà fortement nouées; mais il importe de déclarer que le duc d'Enghien n'y prit jamais part. Lorsqu'il en eut connaissance, il s'en détourna avec affectation, les jugeant au-dessous de lui.

Le 4 mai, étant de passage h Gratz, il apprit que le gouvernement anglais invitait son grand-père àse rendre en Angleterre. Le prince de Gondé, qui n'était pas éloigné d'accepter cette proposition, laissait toute liberté au duc d'Enghien. « Il faudrait que vous fussiez ici, écrivait celui-ci à son père, que vous ayez vu toutes les gradations douloureuses qui m'ont éloigné successivement et constamment de lui pour que vous puissiez vous faire une idée de l'embarras extrême où me jette ce nouvel événement. » Le duc avait certainement le désir ardent de revoir son père, mais de sérieux motifs le retenaient en Allemagne, et parmi ces motifs l'amour qu'il portait à la princesse Charlotte. Aussi aurait-il préféré que son père vînt le rejoindre sur le continent. « Si vous êtes décidé à vous fixer en Angleterre, je n'ai plus rien h dire, et sans doute je ne résisterai pas longtemps au désir d'aller vous embrasser. Mais pour peu que

T. ES A^iGLAIS ET 1,'Ar.MKE DE CONDÉ. 171

ce séjour vous soit moins agréable, pour peu que vous puissiez vous assurer un sort fixe, tel modique qu'il fût, oh! combien je vous engagerais à venir dans ce paysl... » On voit par ces quelques lignes que le ducd'Engliien avait soif de confier à un cœur ami tout ce que son cœur renfermait de tristesses, d'inquiétudes, d'amertumes, de désirs inassouvis. Ce qu'on y lit surtout, c'est l'aveu de cet amour qui maintenant fait toute sa vie et pour lequel il voudrait l'acquiescement de son père. Jusqu'ici il lui a été impossible d'en parler au prince de Condé, qui a traité cette passion si légitime de caprice ou d'amourette. De plus, le duc d'Enghien désire être libre, indépendant. «Je tiensàma liberté, s'écrie-t-il, à pouvoir habiter le pays qui me conviendra, car je crois, en vérité, que je préférerais la moitié moins (d'un traitement) à la clause d'aller le manger là où il me serait enjoint. C'est une espèce de prison politique à laquelle je m'accoutumerai difficilement, surtout de la part d'individus en qui je n'ai pas confiance. » Le duc d'Enghien rêvait avant tout de pouvoir continuer la carrière militaire, mais de façon à voir alternativement son père et « certain autre être qui lui était bien cher aussi » .

En attendant une destination précise, etse trouvant à quelques lieues de Venise, il résolut d'y accompagner son grand-père pour offrir ses hommages à Pie VII. Le Pape avait été proclamé dans cette ville, où le Sacré Collège s'était réuni après les événements militaires qui avaient porté une si rude atteinte au gouvernement pontifical. Le 14 mai 1800, le prince de Condé et son petit-fils furent reçus par le Saint-Père. Pie VII les embrassa, les bénit et s'entretint affectueusement avec eux. L'auguste vieillard qui venait d'étendre ses mains vénérables sur le front du duc d'Enghien, était loin de s'attendre, — si grandes que fussent déjà les premières tristesses de son pontificat, — au long €xil et aux douleurs qui lui seraient bientôt imposés. Il ne pouvait prévoir que le jeune prince, pour lequel il avait imploré la miséricorde divine, allait sceller de son sang un édifice impérial élevé à la place de la monarchie, et que lui-même bénirait bientôt la couronne du nouveau César, Gomment pénétrer les vues

172 LE DUC D'ENGMIEN.

de la Providence? Gomment deviner des événements qui confondent la raison humaine? Si des esprits trop rigoristes reprochent au Souverain Ponlife d'avoir consenti à quitter un moment la Ville éternelle pour célébrer le sacre de Napoléon, il sera permis de leur rappeler que le Pape ne pouvait refuser ces honneurs à l'homme qui avait relevé les autels, restauré la religion catholique et rendu à la nation française la liberté de son culte. On a bien vu d'ailleurs que lorsqu'il s'est agi des intérêts primordiaux de l'Église, nulle force n'a pu arracher la moindre concession au noble pontife. A chaque menace, à chaque acte de rigueur il répondait patiemment par le « Non posswtius » , et cette simple parole a eu raison de la violence. Dépouillé de ses États comme son prédécesseur, exilé de sa capitale, privé de ses droits les plus sacrés, il a su conserver sa dignité et sa fermeté. Il a vaillamment défendu l'Église; son attitude énergique a arraché des applaudissements même à ses ennemis.

Le 22 mai, l'armée de Gondé recevait l'ordre de se diriger sur rAllema;;ne pour s'y réunir aux troupes du général Kray, qui battait en retraite devant le général Moreau. Le même jour, le duc d'Angoulême, qui rejoignait les condéens, écrivait de Mantoue-au prince de Gondé : « Partager vos travaux, m'associer à votre gloire, apprendre la guerre sous un aussi bon maître, tel est le but qui m'amène près de vous '. » Le jeune prince trouvera peu d'occasions pour témoigner de sa bravoure, mais il montrera une meilleure volonté que le duc de Berry, dont la présence à Londres irrite Gadoudal. Les naïfs croient encore à une intervention anglaise. G'est un leurre. Il n'est même plus question de la descente en Languedoc. Le désarroi^ est géné-

* Dossier Surval. — Inédit.

' Le prince de Condé écrivait le 24 mai à La Fare : « 11 vaut mieux mourir les armes à la main, tant que la chose ne sera pas absolument désespérée. Je ne me fais point d'illusions sur l'utilité dont nous pouvons être ; elle est presque nulle, tant qu'on ne voudra pas nous augmenter. INous sommes un faible roseau que les puissances se passent pour ne pas se couvrir de la honte de le détruire. L Anjileterre a abandonné le projet de débarquement, le seul qui pouvait nous convenir, le seul qui nous mît dans l'heureuse position de vaincre ou de mourir. » [L'Armée de Condé, par le comte de la Boutetière.)

rai. Le duc d'Angoulême rejoint les royalistes à Ponteba et prend le comraandenaentd'un régiment de cavalerie '. En vain le prince de Gondé écrit-il au Tzar pour l'informer de ce qui se passe. Le Tzar ne répond rien, tout entier à son animosité contre l'Autriche et commençant à s'éprendre de Bonaparte, dont il admire le génie. Lorsque les troupes condéennes arrivent le 12 juin à Salzbourg, le mont Saint-Bernard a été franchi, Ivrée enlevé, la victoire de Chiusella gagnée, Milan occupé, la Lombardie conquise. Si Gènes s'est rendue, Masséna en est sorti avec les honneurs de la guerre. Le 9 juin, Lannes s'illustre à la bataille de Montebello, et tout fait prévoir l'écrasement définitif des Autrichiens.

Le duc d'Enghien s'était installé aux environs de Lauflen, d'où il raconte gaiement à son père une rapide excursion faite dans le pays vénitien: « Gomment trouvez-vous ce voyage? l*artir de Linz tout courant, vendre ses chevaux le long du chemin parce que le but de notre route est un embarquement, faire cent viufjt lieues au travers des monts escarpés de la Garinthie, de la Styrie et du Frioul, rester quinze jours en plaine au débouché des montagnes, faire une petite course à Venise et par curiosité et pour voir le Pape, et vite reprendre le même chemin, retraverser les montagnes pour venir se reposer à Salzbourg, à trente lieues de Linz, d'où l'on est parti; avouez que cela a l'air d'un conte pour rire!... » Quelques jours après, il donnait ses impressions sur les opérations projetées. Le corps s'habillait, s'équipait et allait être prêta faire campagne partout où l'on voudrait. Le duc d'Enghien en était enchanté : « Je vous avoue, cher papa, disait-il, que je conserve toujours un violent désir de tenir à quelque chose. Je ne crois pas à la contre-(révolution) ; je ne crois pas qu'on la veuille, et je vois avec chagrin que d'avoir fait toute la guerre de la Révolution dans le corps de Gondé sera avoir perdu son temps. » Get aveu est curieux à recueillir. Loin de partager les illusions des émigrés réfugiés à Londres, le duc d'Enghien, qui avait suivi de

' L'armée de Coudé avait, en avril 1800, 1 ,007 officiers et 5,848 soldats.

174 LE DUC D'ENGIIIEN.

près les événements, s'apercevait maintenant qu'un nouvel ordre de choses régulier s'était solidement établi en France. Celui qui s'était emparé du gouvernement incarnait la Révolution dans ce qu'elle avait de ferme et d'autoritaire; il en défendait les conquêtes. Il venait d'acquérir une nouvelle gloire avec la victoire de Marengo; il avait à la fois, par ce triomphe, décidé du sort de l'Italie et de son propre avenir. Le duc d'Enghien comprenait bien toute la puissance de ce conquérant, et il exprimait le regret que les monarchistes eussent perdu leur temps. « A présent il est trop tard, continuait-il, et il faut bien patienter. Mais à la paix, je voudrais bien savoir quel est le parti que vous voudrez que je prisse. J'ai le désir de rester militaire, » Il ne voulait plus servir sous les ordres du prince de Condé. « Mon grand-père, avouait-il, me tient à son corps dans une nullité désespérante. Il a d'ailleurs, comme vous le savez, l'amour tourmentant, et cela augmente avec l'âge. Il me traite toujours en enfant, n'a pas la moindre confiance pour moi, ne me parle de rien, ne me consulte sur rien. Je ne lui suis donc pas nécessaire... » Ce que le duc d'Enghien désirait, c'était, puisque le service militaire lui était fermé en France, d'entrer dans l'armée autrichienne.

Les hostilités qui avaient éclaté entre cette armée et l'armée française ne donneront au duc d'Enghien la possibilité de satisfaire son ardeur guerrière que vers la fin de l'année 1800. Moreau avait passé le Danube le 18 juin '. Le maréchal Kray avait été vaincu à la bataille d'Hochstœdt. Ingolstadt étant menacé, le corps de Condé reçut l'ordre d'aller se poster à Rosenheim, sur la rive gauche de l'Inn. Il y avait là une tête de pont formant une position importante. Le duc d'Enghien et ses dragons s'y installèrent le 7 juillet, se tenant en communication avec les Autrichiens établis à Wasserbourg. Mais quelques jours après, les belligérants acceptèrent un armistice qui devait

' Au mois de juillet 1800, La Fare conseillait au prince de Condé de tenter quelques négociations auprès de Monsieur ; le prince répondait : » Elles sont impossibles, à cause delà position triomphante des armcei républicaines et de l'enthousiasme {{énéral que le premier Consul inspire en France. » Un mois après, il commençait ces négociations.

s'étendre jusqu'au mois de novembre, c'est-à-dire pendant près de trois mois. Le duc d'En^jhien annonça cette nouvelle à soi> père, le 30 juillet. Les troupes françaises bordaient l'Izar, les Autrichiens l'Inn. Le duc avait deux postes situés en face des troupes républicaines. Il entrait assez souvent en conversation avec les soldats. « Toutes les fois que j'y ai été, déclare-t-il, j'ai toujours été parfaitement content de leur ton, de leurs propos, et surtout de leur respect pour le corps et la conduite de mon grand-père. » Il a|)prenait, non sans une certaine surprise, au duc de Bourbon, que les émigrés restés à Munich et à Augsbourg n'avaient éprouvé aucun mauvais traitement. Le général Bonaparte, qui avait préconisé cette politique nouvelle, comptait sur ses effets; il disait h ceux qui blâmaient son indulgence j « Laissez-les faire. Ce sont autant de soldats pour la République!... » Le duc d'Enghien se plaignait des alliés, et particulièrement des Anglais, qui leur témoignaient moins d'attentions que les généraux républicains. « Depuis l'armistice, ajoutait-il, notre sort devient fort incertain, et je vois avec chagrin que, loin de hâter notre nouvel habillement et la confection de mille choses que l'on nous a promises et desquelles nous avons un besoin urgent, les Anglais mettent sans cesse de nouveaux bâtons à la roue et ne terminent rien, sous des prétextes peu fondés. » L'avenir était sombre. « Si la guerre continue, notre sort sera bon, et je crois que l'on nous donnera une existence militaire agréable; mais la. paix nous renverra aw^Z/o dans quelque île de la Méditerranée où nous végéterons, à peu près comme incarcérés. C'est pour ce pays que je voudrais, pour toute chose au monde, avoir votre réponse à ma dernière lettre, dans laquelle je vous parle de mes projets ultérieurs. Je sens qu'il me serait fort difficile de suivre le corps dans l'une de ces îles, où notre existence deviendrait celle de pauvres mis dans un hôpital pour y finir tranquillement leurs jours '. » Mais, avant tout, le duc d'Enghien désirait obtenir la sanction de son père pour ses projets d'avenir. Il lui donnait ensuite des détails intéressants

' Ce passage et les trois qui suivent sont inédits. — Voir Dossier Surval. (Archives nationales.)

sur la position des armées, sur la possibilité de reprendre les hostilités : « Il n'est pas nécessaire d'avoir des renforts d'hommes très-considérables pour recommencer la guerre. L'armée autrichienne est toujours belle, toujours nombreuse, mais elle se battra toujours mal, si elle n'a pas l'archiduc Charles à sa tète. Ce n'est qu'un cri, qu'un vœu, qu'un espoir, et si l'Empereur recommence sans l'avoir donné à son armée, il est obligé avant un mois de fuir de sa capitale. La chose est parfaitement sûre. » Le duc d'Enghien jugeait la situation avec le coup d'œil d'un soldat exercé. Comme tous les capitaines de l'Europe, il avait pour l'archiduc Charles une admiration sincère. Il y ajoutait une profonde affection, que ce prince méritait d'ailleurs pour ses jDonnes grâces et sa rare aménité. « M. le duc d'Angouléme, disait encore le duc d'Enghien, a pris ici d'une manière plus douce que son frère. Ses manières sont plus aimables, plus polies. Je lui crois beaucoup moins de talent pour le détail de major d'un régiment, mais, ce me semble, c'est un petit inconvénient » . Il faisait ensuite à son père une question qui pouvait paraître indiscrète : « Qu'est donc devenu ce prétendu départ de Monsieur?... A-t-il réellement bougé de Londres, et vous, vous prépariez-vous à le suivre? Y avait-il une expédition considérable projetée? > Rien de tout cela n'existait, et quoique le comte d'Artois se fût, dans le plan général de restauration monarchique, réservé l'ouest de la France pour y envoyer ses agents et donner l'impulsion aux habitants, il avait en ce moment renoncé à une expédition. C'est ce que finissait par reconnaître le duc d'Enghien, en des termes énergiques : « Quel aveuglement, s'écriait-il, de croire qu'un débarquement de quelques milliers d'Anglais sur les côtes de France peut faire la contre-révolution et résister à la totalité de l'armée française qui marcherait contre! Voilà cependant les espoirs dont on nous berce depuis des années, et nous y croyons toujours; c'est ce qui m'étonne. Ah! la Vendée, si on l'avait soutenue, c'était notre espoir! » Ce cri de douleur et de regret, que de fois n'a-t-il pas été poussé par les vrais et fidèles serviteurs de la monarchie! Il est certain que si le comte d'Artois avait voulu montrer, — ce qui lui était

facile, — la décision et l'énergie du duc d'Enghien, s'il avait consenti à se mettre à la tète des émigrés, à combattre avec les chouans; s'il avait écouté les appels réitérés de Frotté, de Cadoudal, de Charette, il y aurait eu pour lui et pour la cause monarcliique une sérieuse partie à jouer. On ne peut affirmer que les bataillons royalistes fussent venus à bout des armées républicaines, car chez les hommes de la France nouvelle il y avait un élan et une intrépidité qui emportaient tous les obstacles; mais la résistance aurait eu un tout autre caractère. Et quelle que soit la peine qu'on ressente au spectacle de Français luttant contre Français, on eût cent fois mieux aimé voir tous les amis du Roi se réfugier en Vendée, comme l'avait demandé Mounier, et y défendre au milieu de leurs compatriotes leur drapeau et leur foi, que de les voir s'allier aux étrangers pour combattre la République. Nous avons souvent surpris ce regret sur les lèvres du duc d'Enghien lui-même.

Dans ses lettres intimes à son père, chaque fois qu'il lui ouvre son cœur, il gémit d'être obligé d'avoir recours tantôt à l'Autriche, tantôt à la Russie, tantôt à l'Angleterre. Cette puissancelà surtout, il a contre elle une sorte de haine. Mais, objecterat-on, que ne s'est-il résigné à un exil paisible au fond de quelque principauté obscure? Le pouvait-il franchement?... Une existence oisive et inutile était l'opposé même de ses aspirations. Entendez-le, voyez-le quand on parle de guerre. Il s'anime, il frémit, il frappe la terre comme un cheval impétueux. Il court au combat, sans savoir même contre qui on prend les armes, mais emporté par la seule passion du combat. Aussi fougueux dans la bataille que calme et généreux après les horreurs de la mêlée, il montre qu'il est né pour la guerre. C'est un capitaine. Pour le moment, il ne voit que les douleurs de l'heure présente, et, las de l'inaction des uns , de la défection des autres, pensant à ce qu'on aurait pu obtenir en groupant tous les dévouements royalistes, il jette ce cri qui ne peut être oublié : « Ah! la Vendée, si on l'avait soutenue, c'était là notre sauveur ! » Ceux qui se sont laissé massacrer pour leur roi et leur religion, ceux qui ont abandonné leurs chaumières, leurs

femmes et leurs enfants pour combattre nuit et jour clans les landes et les forêts, affrontant le froid, la pluie, la boue, la faim, les tortures les plus affreuses, sachant bien que si le fusil les épargnait, l'ignoble échafaud étendrait et refermerait sur eux ses bras rouges de sang, ces paysans dont les noms ont traversé les années et à qui leurs ennemis eux-mêmes ont offert le tribut de leur admiration, ces hommes qui s'appelaient Gharette, Cathelineau, Stofflet, ces milliers de héros obscurs qui affrontaient, le bâton ou la faux à la main, les balles et la mitraille, supposez encore une fois que le duc d'Enghien eût été à leur tête*. Quels nouveaux actes d'héroïsme ! Quels prodiges ! Aussi le regret qu'il exprime est-il presque du désespoir. « Je me tais, disait-il encore, sur le feuillet de la politique de notre île, et depuis ce temps je me suis rangé dans le parti des désespérants. Je vous crois un peu de notre bord aussi, cher papa^. » Le duc de Bourbon commençait à douter du succès de la contre-révolution, mais il pouvait s'en attribuer quelque peu l'échec. Depuis le combat de Berstheim, où il s'était montré si intrépide, il paraissait avoir perdu toute volonté d'agir. Plus qu'un autre, il pratiquait le

Suave mari niagno...

Il n'écoutait pas la voix d'un fils qui le suppliait de quitter « cette maudite Angleterre qui était si loin ! » Il laissait aller les choses à la dérive, moins déçu cependant que le duc d'Enghien, croyant parfois que le hasard trancherait la vie du premier Consul et les débarrasserait ainsi de leur plus redoutable adversaire.

En attendant la reprise des hostilités , le prince de Gôndé songeait à marier son petit-fils. Il avait en vue une union avec une sœur de l'impératrice de Russie, et cette pensée satisfaisait

' Ceux qui avaient combattu en Vendée avaient {jardé un souvenir pieux de cette valeureuse contrée. Ainsi, le président de Guilhermy recommandait à son fils, qui allait la visiter, « de se prosterner et de la baiser comme un vaste reliquaire « .

* Dossier Surval. — Inédit.

son orgueil. Le duc se gardait bien alors de contrarier ce projet. « Seulement, disait-il à son grand-père, je vous prie, lorsqu'il y aura quelque chose de direct en train, d'annoncer le désir (jue j'ai d'aller témoigner dans le pays ma reconnaissance et en même temps savoir si je conviens... Si l'on me remet à des temps plus tranquilles, comme c'est mon opinion, je tâcherai toujours de prendre assez de certitude pour que la chose soit irrévocablement arrêtée... » Cette réponse paraît convenable; mais, sans lire entre les lignes, on voit parfaitement que le duc d'Enghien n'était pas pressé de se marier avec une princesse étrangère. Il aimait trop la princesse Charlotte pour donner un consentement immédiat, les yeux fermés, à une alliance, même souveraine. D'autre part, il lui répugnait d'adresser un refus formel à l'aïeul qu'il avait été habitué à respecter dès l'enfance, au chef de la famille dont il écoutait les ordres et les avis, à celui enfin qui, suivant les usages des maisons princières, pouvait disposer en maître du sort de ses rejetons.

Passant de ses affaires personnelles aux faits de guerre, le duc d'Enghien rendait compte à son grand-père de ses opérations. Lui et les siens s'étaient établis le 22 août à Turckheim, la cavalerie sellée et à moitié bridée, prête à entrer en ligne, tandis que des patrouilles s'avançaient sur Ilollenhausen, Kaufbeuren et Schôngau. Le rapport qu'il adressait à ce point de vue au prince de Gondé était empreint d'un réel sentiment militaire ; il indique bien quels progrès le jeune prince avait déjà faits dans la carrière des arjnes. Mais les négociations interrompaient tout mouvement. Le général Moreau, qui avait renvoyé une partie de ses forces en Souabe, continuait des pourparlers avec les Autrichiens, de façon à reprendre l'ofrensive quand son armée se serait complétée et ravitaillée'. Ulm, Philippsbourg et Ingolstadt étaient tombés aux mains des Français j l'archiduc

' Il se laissait en môme temps sonder par les agents royalistes, mais il avait ses prétentions personnelles. « On tient à ses anciennes opinions, disait le prince de Condé en parlant de lui, le 16 août; on paraît croire et même désirer qu'il y ait encore des changements dans ce que nous voyons, mais, malheureusement, point du tout dans notre sens. » (^L'Armée de Condé, par le comte de la Boutetière.)

Jean avait pris la place de l'archiduc Charles, que des intrigues néfastes avaient éloigné du commandement ; les troupes autrichiennes, cantonnées sur l'Inn, mal commandées, abattues par les derniers revers, ne se souciaient guère de retourner aux combats. Joseph Bonaparte et Gobentzl discutaient gravement la question de paix ou de guerre à Lunéville, et personne ne savait encore si les exigences du premier Consul seraient admises ou non par l'Autriche. Pendant ce temps, le duc d'Enghien était occupé à relever la discipline parmi ses troupes, que l'inaction démoralisait. Il veillait à tout, examinait les postes, dirigeait les campements. Craignant des surprises, le prince de Condé ne cessait de lui adresser recommandations sur recommandations'. Il le priait de renvoyer les femmes des gentilshommes qui arrivaient de divers côtés, de se défaire des chariots et des impedimenta de luxe. « Donnez tous vos soins là-bas, lui disait-il le 20 octobre, à ce que je sois averti le plus tôt possible de l'annonce de la rupture et ofriciellement, quand même vous viendriez aussitôt, ce que je désire... » Le prince continuait à se plaindre des Autrichiens, qui empêchaient son recrutement ou ses manœuvres. Il blâmait son petit-fils de se créer de nouvelles liaisons parmi les officiers de cette nation, et il lui conseillait de ne pas s'y fier. « Cela n'est en vérité pas décent, et votre nom ne vous appartient pas à vous seul, mais à tous les princes du sang de France à qui vous devez compte de la conservation et de la dignité de votre rang. » C'étaient là des rej)roches bien sévères pour une peccadille. Pouvait-on sérieusement empêcher le duc, hommç jeune et ardent, de chercher, en attendant le combat, quelques distractions parmi les hommes de son âge ?

Le bruit avait couru à Munich de l'assassinat de Bonaparte.

' Il continuait encore ses tentatives auprès de Moreau : « Impossibilité absolue de se faire écouter en ce moment-ci. Je crois bien que /Viomme (Moreau) n'aime pas l'autre; mais s'il travaille contre lui, ce ne sera pas dans notre sens, tout au contraire... 11 n'y a pas autre cliose à faire, en ce moment-ci, que de se tenir tianquille vis-à-vis de l' homme ; ce serait plutôt vis-à-vis de l'autre qu'il faudrait faire directement des tentatives; mais cela oe peut me rc{;arder; il faut que cela y'ïenne fraitc/teiiient et majnififjuement de plus haut. » (^L'Armée de Coudé, par le comte de la Boutelière.)

Le prince de Condë, malgré l'insuccès du complot de l'Opéra, croyait à un mouvement populaire et déclarait que l'usurpateur n'était rien moins qu'affermi sur son prétendu trône ' . Le comte de Lanans informait de son côté le duc d'Enghien que les agences royalistes ourdissaient des complots contre Bonaparte; que M. de Saint-André était un de leurs chefs, et qu'il y avait peut-être utilité à se mettre au courant de leurs desseins. Le duc d'Eugliien lui répondit vertement le 24 novembre : «Je ne connais pas un mot de vos histoires d'agences, d'André, etc. Ce sont un tas de bêtises puantes auxquelles je ne me mêlerai jamais. Je vois dans tout cela un tas de gens qui ne cherchent qu'à gagner de l'argent et qui sont plus nuisibles qu'utiles. Je mets de ce nombre les premiers que j'ai vus de plus près, les Pichegru et Willot. Je méprise tout cela. Moi, je vais droilmou chemin, et s'il faut m'exposer pour notre maître, je l'ai fait et le ferai de bon cœur, sans me cacher. Je ne sais pas servir mon roi en frac, h moins que ce ne soit l'uniiorme de la Vendée^... » Nous sommes heureux de reproduire cette lettre, car elle est à l'avance une réponse péremptoire à ceux qui oseront accuser le duc d'Enghien de conspirer. Le prince a horreur des agences, des conspirations, des André, des Pichegru, des Willot. Il sait qu'ils sont plus nuisibles qu'utiles; il le dit, et cette perspicacité, — à l'heure où tant de royalistes se trompent, — lui fait honneur. H va plus loin, il résume en quatre mots son opinion : « Je méprise tout cela! » Cette lettre est un document de la première importance; elle mérite d'être relue et méditée. On y trouvera le secret de la conduite du duc d'Enghien à tous les instants de sa vie : le courage et la droiture*. Le duc de Bourbon paraissait partager l'opinion de son fils sur les agents conspirateurs. C'est ainsi qu il écrivait le

' Il écrivait même le 5 novembre : « On mande de Paris que le premier Consul commence à sentir que sa position n'est pas bien affermie, qu'il a des craintes, qu'elles ne sont pas sans fondement, et qu'il cherche quelque moyen qui lui paraisse honorable d'assurer son existence et sa vie. Je crains bien qu'on ne lui en suf[p,ère qui ne remplissent pas notre but. » [L'Armée de Condé, par le comte de la Boutetière.)

- Histoire générale des émigrés, par H. Forneron, t. IL (Appendice.)

^ Deux mois auparavant, l.i0uis XVI II avait fait des offres courtoises, mais un

«82 LE DUC D'ENGillEN.

16 décembre 1799, au sujet de l'astucieux Dumouriez : « Il a fait une belle protestation publique de son pur royalisme, de son éloignement pour la prétendue faction d'Orléans, de son envie de servir utilement le Roi, etc. S'il dit la vérité, c'est assurément très-louable; mais on fera bien de ne passe livrer entièrement à sa bonne foi, car je le regarde comme un maître coquin... » Pichegru et Willot étaient également dignes d'une pareille appréciation ; d'autres encore, que nous aurons l'occasion d'étudier de près et dont les princes eurent le tort d'accepter les offres et les services. Quoi qu'il en soit, il est et demeure prouvé que le duc d'Enghien avait considéré comme méprisable une conspiration contre le premier Consul, et refusé d'y prendre la moindre part. Cela a d'autant plus d'importance qu'à la conspiration de Geracchi et d'Arena va succéder l'attentat de la rue Saint-Nicaise. Sans doute les principaux agents de cette dernière machination sont des chouans comme Carbon et Saint-Réjant. Mais encore une fois le duc a tenu à honneur de ne pas se compromettre dans des actes aussi odieux'.

Le 28 novembre, les hostilités étaient reprises entre Français et Autrichiens. La défense de l'inn était remise au corps de Condé, et la position de Roseiiheim particulièrement confiée au duc d'Enghien. Un premier engagement a lieu le 29 à Aibling. Le r*" décembre, une sérieuse affaire s'engage à Rosenheim entre les troupes royalistes et celles du général Montrichard. Le duc

peu naïves, au premier Consul, qui lui avait répondu par cette lettre célèbre :

« Paris, le 20 fructidor an VIII,

« J'ai reçu, Monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses honnêtes que vous m'y dites. Vous ne devez plus souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres.

« Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la F^rance. L'histoire vous en tiendra compte. Je ne suis pas insensiide aux malheurs de votre famille ; je contril)uerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre retraite. »

Cette lettre avait exaspéré les aççences royalistes et détruit tout rêve d'accommodement entre le premier Consul et le prétendant.

(Voy. Revue de la Révolution, n" du 5 février 1888.)

' A ce propos, Louis XVIII écrit à l'abbé de Montesquiou: « Mes serviteurs et mes amis ne doivent pas être soupçonnés d'attenter à ses jours. Les rois sont souvent atteints par un fer parricide; les rois n'arment jamais le bras d'un assassin. M [Revue de la Révolution, 5 février 1888.)

d'Enghien, assisté du duc d'An^jouléme qui reçoit le baptême du feu, se signale par une ardeur et une intrépidité incomparables. Le 3 décembre, on apprend l'immense défaite de Hohenlinden; l'archiduc a été battu par le général Moreau. Les Autrichiens se déterminent à une prompte retraite. Le 9 décembre, le duc d'Enghien se bat comme un simple soldat à Neuburen, où il arrête quelque temps les troupes républicaines. Le général autrichien Riesclî demande au prince de renforcer son arrièregarde avec les dragons du duc d'Enghien. Ceux-ci luttent énergiquement de Rosenheim à Trauenslein, puis reçoivent la mission de défendre avec leurs autres camarades le poste si important de Rothenmann en Styrie. Ils y arrivent le 16 décembre. Là, ils apprennent que l'archiduc Charles a remplacé l'archiduc Jean, mais trop tard, les troupes républicaines n'étant plus qu'à deux journées de Vienne. Moreau avait passé l'Inn, et il était maître de la route. Le 26, les condéens atteignent Léoben, puis ils se replient sur Bruck à la nouvelle d'un armistice conclu entie Gobenzl et Moreau'. Cet armistice, qui allait aboutir six semaines après à la paix de Lunéville, devait amener le licenciement du corps de Condé et mettre fin à toutes ses aventures. « Le corps en général a peu souffert, écrivit le duc d'Enghien dans les derniers jours de cetteannée. Mon régiment et celui de Durand sont les seuls qui se soient trouvés à des affaires chaudes. Durand a perdu soixante-dix hommes à peu près, dix officiers tués et quelques blessés ; mon régiment, trente officiers blessés, quelques dragons tués et une trentaine blessés, à peu près le même nombre de chevaux. Nous avons fait ce que nous avons pu, mais nous pouvions bien peu. Le jour du passage de l'Inn a été le plus chaud pour nous. » Trois divisions avaient attaqué leurs avant-postes. « Que pouvais-je faire avec trois cents hommes d'infanterie et trois cents chevaux que je commandais? Notre soutien n'est arrivé qu'à une heure de l'a-

' « Je crois qu'on a signé à temps, écrivait Condé à La Fare le 28 décembre, car, de vous à moi, il n'existait plus d'armée autrichienne. Qu'allons-nous devenir?... Il faut espérer que la Providence veillera sur nous; mais, dans tous les cas, nous resterons riches de notre couraf[e et de la constance de nos principes. » (^L'Armée Je Coudé, par le comte de la Boutetière.)

près-midi; le pont était déjà fait, et douze mille hommes que commandait le général Riesch n'ont pu faire repasser la rivière à l'ennemi. Depuis ce moment, la chose a toujours été de mal en pis, et sans l'armistice, les Français, sans aucun doute, seraientà Vienne aujourd'hui... Rien n'est plus malheureux, plus honteux que ces résultats, et cependant il n'y avait rien de mieux à faire, car notre ennemi, le général Moreau, outre sa supériorité de nombre, il faut l'avouer, est aussi bien supérieur en hardiesse et en talent... »

Les combats sont maintenant terminés pour le jeune prince. La gloire militaire lui a murmuré son dernier mot, et ce sera dans une attente vaine, dans une pesante inaction que, dévoré de regrets, il languira encore quatre longues années.

Page 1