CHAPITRE ÏX
LICENCIEMENT DE l'aOÏII^E DE CONDÉ (1801).
Voilà neuf ans que l'armée de Condé est sur pied, qu'elle a parcouru l'Allema^jne, l'Autriche et lu Pologne , qu'elle a montré sur de nombreux champs de bataille une intrépidité et une valeur dont la France auraitdù avoir le tribut, mais qui, par le malheur des circonstances et des événements politiques, ont été employées contre des Français, et voilà que dans deux ou trois mois elle va être licenciée. « Qu'allons-nous devenir à la paix? demande anxieusement à son père le duc d'Enghien. Car que peut-on prévoir autre chose que la paix? Je tremble encore d'une nouvelle proposition d'embarquement. Ce serait la fin, la dislocation générale. " — C'était ce qui devait arriver. L'Angleterre avait l'intention de placer les soldats condéens sous les ordres du général Abercrombic, commandant en chef des forces méditerranéennes, pour les employer sur divers points et spécialement en Egypte. Un exil nouveau répugnait au duc d'Enghien. « Quant à moi, s'écrie-t-il, je ne pourrais me résoudre à prendre ce parti, que je regarde comme un enterrement moral et politique. Je veux d'une manière quelconque rester sur la scène et finir mon rôle... » Il regrettait vivement de ne pas se trouver auprès de son père, car il aurait voulu connaître ses espérances et recevoir ses conseils. Il était convaincu que lui et les siens allaient être placés dans la plus embarrassante de toutes les positions. « Pourquoi donc ne m'est-il pas permis, dit-il, d'espérer un rapprochement que je désire depuis si longtemps? La guerre nous tenait séparés, mais la paix devrait nous réunir.
Cher papa, arrangez donc les choses h cette fin, je vous en prie. . . ' . » Mais le duc de Bourbon continuait à demeurer sourd h ces pressants appels. Le 15 janvier, Wicldiam informait le prince de Gondé qu'il avait reçu l'ordre de faire démonter la cavalerie royaliste. Lé commissaire Wood était chargé d'effectuer sans retard la vente des chevaux. Le roi d'Angleterre accordait aux officiers du corps qui ne voudraient pas suivre la nouvelle destination, six mois d'appointements, en forme de gratification. La plupart, on peut dire la majorité des officiers, refusèrent d'aller en Egypte. Avant d'être licencié définitivement, le corps de Gondé se rendit à Windisch-Feitritz, où l'attendaient des discussions et des incidents de toute sorte, provoqués par les agents anglais. Les soldats imitèrent les officiers et préférèrent le licenciement à un envoi en Egypte, Gette fois, c'en était fait; le prince de Gondé lui-même se résigna à l'idée d'un départ pour l'Angleterre avec MM. de Damas, de Gontye et de Lévignac. Le duc d'Enghien resta provisoirement à Gratz; le duc d'Angoulême partit pour Klagenfurth.
Ace moment, Paul I", par un revirement extraordinaire, fit avertir Louis XVIII qu'il n'avait plus à compter sur son hospitalité...*. Le 14 janvier, le général de Fersen pria, en son nom, le Roi de rejoindre son épouse à Kiel. Louis XVIII répondit simplement qu'il attendait ses passe-ports, et, le 22 janvier, il quitta Mittau avec la duchesse d'Angoulême, par un froid rigoureux. Après quatre journées de fatigues et d'épreuves douloureuses, il atteignit Memel. Il obtint de la Prusse l'autorisation d'y séjourner provisoirement. Le 22 février, il arrivait à Varsovie, où il put résider h ses propres frais, c'est-à-dire dans une sorte de dénûment, jusqu'au 30 juillet 1804, époque à laquelle il résolut de se réfugier en Suède, auprès de Gustave IV. Quelque temps après le départ de Mittau, l'Autriche acceptait le traité de Lunéville. Abaissée, épuisée, elle cédait à la France la rive gauche du Rhin et reconnaissait l'indépendance des quatre nouvelles
' Dossier Suival. — Inédit.
^ Le prince de Condé, toujours livré aux illusions, crut un instant que c'était là une feinte de Paul l^' et de Bonaparte pour rapprocher le lloi de la France l (Voir L Année de Condé, par le comte de la Boutetière.)
républiques fondées par son ennemie. L'Espagne, par un autre traite, cédait la Louisiane à la France; les autres puissances allaient peu à peu reconnaître la suprématie de notre pays. L'Angleterre seule devait garder quelque temps encore une attitude offensive. Elle prenait Malte, ébranlait la ligue des neutres et dominait les mers. Tout en assurant à l'extérieur le triompbe de la France, le premier Consul employait des mesures sévères pour défendre la paix intérieure. En réponse h la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, il faisait déporter cent trente terroristes et créait des tribunaux spéciaux pour les attentats contre la sûreté publique. A partir de ce motuent, les intrigues des agences royalistes sont surveillées de près; de nombreux observateurs vont en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, guetter les moindres manifestations.
Le 31 mai 1801 fut le dernier jour de l'armée de Gondé. Ce fut un jour d'amère tristesse. « Il fallut enfin se séparer. Les frères d'armes se dirent un dernier adieu et prirent divers chemins sur la terre, sans savoir où ils reposeraient leur tète. Tous allèrent, avant de partir, saluer leur père et leur capitaine, le vieux Condé en cheveux blancs. Le patriarche de la gloire donna sa bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d'un homme qui voit s'écrouler les toits paternels'. » Le duc d'Enghien reprochait cette dissolution à l'Europe injuste : « Il est bien certain, écrivait-il à son père, que si l'on nous avait voulu du bien, on ne nous aurait pas dispersés. Nous avons été traités comme troupe devenue inutile à la paix et que l'on réforme. Ce qui me fait penser plus que jamais que nous n'avons rien à espérer {)our notre cause d'aucune puissance étrangère... » Cela était exact. La Russie se montrait hostile, l'Autriche indifférente, la Prusse à peine favorable, l'Espagne et la cour de Naples ne comptaient plus, l'Angleterre marchandait ses derniers secours. . . Le lendemain du licenciement, le prince de Condé partit pour Vienne avec le duc d'Enghien. Après une très-simple réception
' Cliateaubiianil, Mémoires su?- le duc de Berry.
qui lui fut faite par la cour impériale ', il se dirigea vers Hambourg, où une frégate anglaise vint le prendre et le conduire auprès de son fils. Quant au duc d'Enghien, dégoûté de l'ingratitude des puissances, il alla séjourner à Mariafrost près de Gratz, pays qu'il devait quitter au mois d'octobre pour s'installer à Ettenheim, en compagnie de la princesse Charlotte et du prince de Roban, son père.
Auparavant, il avait voulu encore une fois décider le duc de Bourbon à le rejoindre. « Puisque vous me demandez, lui écrivait-il, des renseignements sur les lieux babitables du continent, je crois qu'il serait préférable pour vous, à tous les égards, de quitter l'île le plus tôt possible. Sur le continent, on estlibrede prendre le parti qui plaît ou qui convient; il n'en est pas de même, et vous l'avez éprouvé, dans une île. » Il ajoutait que si son père consentait à repasser la mer, il n'aurait pas lieu de s'en repentir. « Je ne vous cacherai pas, disait-il franchement, la véritable de toutes les raisons et celle que je regarde aujourd'hui comme la plus importante, c'est de s'éloigner du foyer de la haine générale du monde entier. Notre tâche est finie; nous avons fait ce que nous avons pu ou cru devoir faire pour notre maître légitime. Il est aujourd'hui bien prouvé que l'on n'a jamais voulu et que l'on ne veut pas le servir... Il est un nom encore plus en horreur que celui de Français dans l'Europe entière, et une nation contre laquelle vase tourner l'orage le plus violent. Dieu sait si elle pourra y résister! » C'était l'Angleterre que le duc d'Enghien désignait ainsi et dont il maudissait avec raison la politique étroite et ambiguë. Pour lui, il préférait se mettre au service de l'Autriche, mais il attendait l'occasion. Il ne prendrait un parti décisif qu'à l'ouverture de nouvelles hostilités. «En attendant, observait-il, nous vivrons à bon marché, réunis, chassant fort, voisins de quelque ville agréable et absolument particuliers, jusqu'au jour où il faudra être princes en France... »
Le duc d'Enghien ne cherchait ni les aventures politiques,
' Le duc d'Enghien s'indignait de la façon dont ils avaient été reçus. « Cette .ancienne considération que notre nom apportait sur nos personnes n'existe malheureusement plus aujourd'hui. A peine regarde-t-on mon grand-père à Vienne. A
LICENCIEMEINT DE L'ATIMEE DE CONDE. 189
ni les conspirations. Son désir était toujours le même : suivre la carrière des armes. Mais il ne voulait alors à aucun prix s'en^jager dans l'armée an^jlaise. « L'An^fleterre, écrivait-il le 3 juin à son père, ne m'offre aucune ressource dans ce genre. La nullité, ou des opérations folles et où il ne peut y avoir |)our tout être raisonnable aucune espèce de succès, voilà ce que les Anglais peuvent nous offrir en nous réduisant à la cruelle nécessité d'habiter leur île pour avoir du pain à mettre sous la dent le reste de nos jours. Ce serait là une prison, et une prison, quelque vaste qu'elle soit, est toujours triste. »
Le duc d'Ençhien étudiait avec soin la situation générale de l'Europe. Il voyait que l'Autriche avait signé, la rage au cœur, la paix de Lunéville, et il comprenait qu'elle saisirait, tôt ou tard, l'occasion de se venger. Il voyait également la Prusse irritée des succès de la France et de la façon hautaine avec laquelle le premier Consul menait ses destinées. La main mise sur le gouvernement des Etats romains, le tiaité avec la cour de Naples, la cession de l'Ile d'Elbe, tous ces avantages avaient augmenté le prestige du régime consulaire, mais aussi la haine (le ses ennemis déclarés ou secrets. L'assassinat de Paul l" avait rendu quel(]ue confiance à l'Angleterre'. Elle avait profité de l'avènement d'Alexandre pour donner le dernier coup à la ligue des neutres. Alexandre s'était résigné, le 17 juin, à abandonner Malte et à transiger sur l'afl^iire de la ligue, renonçant à la mesure de l'embargo sur les biens des sujets anglais dans les États russes. Le général Bonaparte, qui avait un instant cru à une alliance possible avec Paul \", se hâtait de secourir l'armée restée en Egypte ; mais il ne parvenait à y faire passer que deux mille hommes, et le général Menou luttait avec peine contre des forces supérieures aux siennes. L'orgueil de l' Anglepeine l'Empereur lui fait-il l'honneur de le recevoir chez lui, et si Moreau y venait, les lètes, les [jalas, la dépense, on ne regarderait à rien pour lui plaire, pour l'amadouer. «
' L'assassinat avait eu lieu le 23 mars. Le Tzar, frappé d'un coup de sabre à la main droite, avait été étranjjié avec une écharpe. Les conjurés, qui proclamèrent Alexandre, tirent courir le bruit que le Tzar était mort d'apoplexie. (Voir sur cet assassinat les Mémoires du prince A. Czartoryski.)
terre se redressait; le duc d'Enghien croyait à une conflagration prodiaine. « Si la guerre recommence, disait-il, nous sommes sauvés. On recevra toujours avec plaisir des gens qui n'ont rien de mieux à faire que de se faire tuer... » Mais il ne se faisait pas d'illusion sur la générosité et sur la sympathie des gouvernements à l'égard des émigrés. Pris de scepticisme, il confiait tout à coup cet aveu à son père : « Je vous assure qu'il me tarde bien d'avoir un sort assuré, quelque modique qu'il soit, pour me caser quelque part et devenir tout à fait étranger. » Cet aveu désespéré étonne, mais il va bientôt s'expliquer. « Tout vaut mieux que prince émigré, dit tristement le duc. Quand on a un état quelconque, au moins on est avoué ou protégé par la puissance que l'on sert. On est quelque chose ; mais n'être rien, n'avoir d'autre état que le nom de celui que l'on a eu, éprouver tous les jours quelque nouvelle humiliation, c'est Tétat le plus malheureux que je connaisse 1... » Ce cri de douleur a quelque chose de navrant. Le malheureux prince s'excuse de son mieux de l'avoir jeté. «Pardon, cher papa, de mes tristes et ennuyeuses réflexions, mais c'est pour en venir à ce que je disais qu'il fallait absolument se naturaliser étranger quelque part, devenir quelque chose, car être émigré français, ce n'est être rien ! On n'est ni plus aimé ni plus estimé, et l'on vous regarde comme un être dangereux, comme un pestiféré qui apporte avec lui le venin et la contagion du mal qui Ta frappé'... » Quelle pénible situation! Le duc a été obligé de solliciter des agents anglais la continuation de son traitement jusqu'au mois d'août à titre de prêt ou d'avance. Son dénûment est tel qu'il va être obligé de vendre ses chevaux. « Pauvres vieux serviteurs, soupire-t-il, je les regretterai de tout mon cœur ! » Ainsi le duc ne reçoit de l'Angleterre qu'un prêt limité à quelques mois, ce qui prouve que la solde mise à la disposition de l'armée de Condé par les gouvernements étrangers n'était considérée que comme une avance. Si la fortune avait favorisé les royalistes, ces mêmes gouvernements n'au-
' Dossier Surval. — Inédit.
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raient pas manqué de se faire rembourser l'argent prêté, sans oublier les intérêts. Le nouveau tzar n'était pas plus généreux que l'empereur d'Autriche. Il se montrait sympathique aux émigrés et particulièrement au duc d'Enghien, mais il se réservait pour l'avenir. Cette situation n'échappait pas au duc d'Enghien ; c'est ce qui motive son chagrin, nous allions dire son désespoir. « Bonaparte est sur le trône, disait-il, car il le voyait déjà en possession de l'autorité suprême et il ne se trompait pas. Il est respecté, craint et admiré de tous les souverains, et le roi légitime est à peine toléré dans un coin de la Pologne, obligé de témoigner sa reconnaissance au souverain qui veut bien lui accorder un asile ignoré. Qu'espérer après cela?... » L'Europe, domptée par les victoires et la suprématie personnelle du premier Consul, recotmaissait un maître. Elle en était arrivée à admettre, comme autrefois Catherine II, que la Révolution devait finir par un homme placé au-dessus de ses contemporains par son habileté et sa valeur. Elle avait applaudi au mot de Paul V à Dumouriez ; « Peu importe que ce soit Louis XVIII, Bonaparte ou un autre qui soit roi de France; l'essentiel est qu'il y en ait un. » Si les peuples se laissent éblouir par l'autorité, les gouvernements en sentent encore plus la nécessité que les peuples. Ils voyaient maintenant une France toute-puissante, et ils savaient tous qui l'avait faite ainsi. Le glorieux soldat d'Arcole, de Rivoli et de Marengo était aussi admiré qu'un empereur. Quelques années encore, et les monarques de l'Europe l'admettront dans leurs rangs; c'est eux qui lui feront cortège. Mais avant ces jours extraordinaires, les triomphes de Bonaparte sont déjà tels qu'ils font oublier à l'Europe le prince de Condé, son fils, son petit-fils, et même Louis XVIII, qu'on ne veut appeler que le comte de Lille.
La seule espérance qui restait donc au duc d'Enghien, c'était que la paix actuelle ne durerait pas. Voilà pourquoi il demeurait en Styrie à proximité du gouvernement autrichien. « Mais les pauvres ci-devant Condé, comme il l'écrivait le 29 juillet à son père, étaient ballottés de ci de là et révoltés par des vexations continuelles. » La revision de la comptabilité de
la petite armée royaliste était faite; celle qui concernait spécialement le régiment du duc d'Enghien venait de s'achever. Les employés anglais témoignaient aux condéens les plus injurieux soupçons. « Ils croient voir des voleurs partout, disait le duc, et sont fort étonnés de trouver des honnêtes gens. Je leur pardonne leur défiance... Les affaires du régiment étant terminées, et n'ayant plus rien à faire dans ce pays qui ne m'est pas agréable du tout, je vais bientôt me rapprocher et des nouvelles et des moyens de correspondance. Ma société, dont le grand-papa vous parlera sûrement beaucoup, part incessamment et retourne à Ettenheim. » Il n'est pas difficile de reconnaître que cette société comprenait spécialement la princesse de Rohan-Rocliefort et son père , qui avaient passé quelques jours avec le duc à Mariafrost, en Styrie. «Moi qui ne suis pas pressé, ajoutait-il, je prendrai h petites journées, avec ce qui me reste de chevaux, la même direction, mais m'arrétant dans les endroits où je me plairai quelques jours, et passant par les routes que je connais encore le moins. » Il priait son père d'envoyer ses lettres sous le couvert du cardinal de Rohan ou de madame de Monaco. Il comptait mettre au moins un mois à faire son voyage. « Bien des événements pourraient chan(]er mes projets. D'autres temps, d'autres soins, voilà notre devise, à nous autres militaires, en temps de paix !... »
Quelques semaines après, le 8 septembre, il était à Inspruck, d'où il donnait ordre au chevalier Jacques, secrétaire de ses commandements, installé à Ettenheim, déterminer les marchés nécessaires pour son établissement définitif en cet endroit. « Je mande à la princesse, disait-il, que je la prie d'arranger avec vous tout ce qui regarde le logement. Ne vous adressez jamais pour rien au cardinal de Rohan ; quand il y aura quelque chose qui dépendra de lui, allez en parler à la princesse, qui vous dira ce qu'il y a à faire... » Il l'engageait en même temps à préparer les appartements de ses amis de Gheffontame et de Joinville, qui l'avaient fidèlement suivi partout. Pour lui, il ne pensait arriver à Ettenheim qu'à la fin de septembre. Il désirait que la maison fut louée à bon marché, que le cuisinier s'arrangeât pour se
procurer ses fournitures au meilleur compte, car il voulait mettre cet hiver beaucoup d'économie à sa table. «Comme je ne suis pas difficile, déclarait-il simplement, je trouverai certainement tout bien. »
Le 29 septembre 1801, le duc d'Enghien est arrivé à Ettenheim, où vont s'écouler ses dernières années. Ettenheim est une petite ville de deux mille âmes, {gracieusement située à l'entrée de la vallée de l'Undiz, au milieu de bois pittoresques. Elle se trouve à une lieue et demie <lu Rhin, à neuf lieues de Strasbourg. Le duc avait loué au baron d'Ichtratzheim une maison agréable adossée à un grand jardin, qu'il allait se donner le plaisir de cultiver lui-même. A une courte distance de cette maison demeurait la princesse Charlotte. Cette délicieuse compagnie, la chasse, la lecture, les promenades devaient constituer les joies suprêmes du prince. Il en sentait le prix, car il se déclarait être à Ettenheim « près d'un intérêt constant qui faisait le bonheur de sa vie intérieure » . La j)remière chose qui le préoccupa en arrivant fut de demander à son père si le gouvernement anglais avait consenti à lui accorder une pension'. « J'attends, lui écrivait-il, le premier résultat qui, je pense, sera de nous assurer de quoi vivre à chacun, mais peut-être faudra-t-il l'attendre longtemps! L'intervalle est assez pénible à passer, surtout lorsqu'on mange son fonds, comme je le fais en ce moment, et que le fonds est aussi court que le mien. » Cette lettre contient un aveu qui mérite d'être noté, comme on va le voir. Le duc d'Enghien constate lui-même à ce moment qu'il est encore libre de tout engagement formel avec la princesse de Rolian. « Je j)rofite, dit-il, du temps qui me reste, avant que le devoir m'oblige à prendre des liens plus sérieux, mais probablement moins agréables. Heureusement que, jusqu'à ce jour, aucune des tentatives légères qui ont été faites par mon grand-père n'a eu de succès. J'en
' Elle devait être de 3,700 francs par inoiî. Elle commença à partir du mois d'août 1802.
IS
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ai joui intérieurement, sans le lui marquer, et sans m'opposer à ee qu'il a cru devoir faire pour en assurer la réussite. Cette occupation rendra mon hiver ici fort heureux... » Le mariage secret du duc d'Enghien et de la princesse Charlotte n'avait donc pas encore eu lieu. Leduc savait fort bien que son grand-père se refuserait à le sanctionner, et, plutôt que de se mettre en opposition ouverte avec lui, il attendait... Que pouvait-il attendre? dira-t-on. Que l'avenir arrangeât lui-même les choses. A la longue, peut-être le prince consentirait-il à une union qui n'était pas après tout une mésalliance. Est-ce que le prince de Gondé n'avait pas épousé une Rohan ? Par ses qualités charmantes, son esprit, son âme généreuse et loyale, la princesse Charlotte ne méritait-elle pas d'être la femme du duc d'Enghien? Pouvait-on la rendre responsable des fautes passées de son oncle le cardinal? Et la famille de Condé n'avait-elle aucun reproche à se faire dans l'épisode du collier?... Mais on se heurtait à un obstacle insurmontable : l'ambition du prince de Condé, qui voulait obtenir pour l'unique rejeton de sa race une alliance royale. Là était le secret de la résistance. Eh bien, le duc a osé la combattre. Après son retour à Ettenheim, il n'a pas tardé à faire secrètement sa femme de la noble et douce créature qui s'appelait la princesse Charlotte. Le mariage a précédé de peu la mort du cardinal, qui avait toujours rêvé cette alliance. Nous donnerons au moment précis toutes les raisons qui, suivant nous, démontrent ce fait.
Le duc d'Enghien ne pouvait se résigner à la séparation que les circonstances avaient créée entre son père et lui. Pour la centième fois, il lui exprimait le désir de le posséder à ses côtés en Allemagne. Il se plaignait affectueusement d'être tenu dans l'ignorance des affaires paternelles. Lebruit courait qu'un grand changement allait se faire dans la position du duc de Bourbon. Quel était-il? S'agissait-il de sa vie intérieure? Oh! alors, il fallait venir à Ettenheim partager son existence, rendre son fils heureux... Le jeune prince mettait son père au courant de sa vie. Il lui recommandait ses compagnons d'exil. « Il y a ici, disait-il, beaucoup d'émigrés sans ressource. Peut-on avoir
une pension pour eux *? » Il se déclarait satisfait du chevalier Jacques, qui remplaçait le fidèle Antheaume, en ce moment absent^. Il avait loué une petite chasse aux environs du bourg, s'étiiit procuré deux chiens courants pour le'lièvre et le chevreuil , et s'amusait de temps à autre à poursuivre et h tuer un peu de gibier. Il ne cessait de parler à son père de celle qu'il aimait tant. Il l'invitait à venir s'installer auprès d'eux. «Je serai trop heureux, si je puis allier le bonheur de vous voir avec celui de ne pas me séparer d'une bonne amie, que j'espère bien et que j'ai i'amour-propre de croire que vous aimeriez aussi, si vous la connaissiez. ,. v II déclarait formellement ne pouvoir s'éloigner de la princesse Charlotte; mais, respectueux des décisions de ses parents, il ajoutait : «Je serais bien curieux, à propos d'elle, de savoir si le grand-père vous en parle. Longtemps, il a craint des choses sérieuses, et je ne sais s'il est encore revenu de ses soupçons, je puis dire injurieux pour moi. t. » Il faut examiner ce passage. Le duc d'Enghien appelle « soupçons injurieux » les termes légers dans lesquels le prince de Condé avait parfois qualifié son amour. Dans une autre lettre du duc à son père, nous rencontrerons cet aveu qui répond avec fierté à ces soupçons: « J'aime, à la vérité, mais cet amour est fondé sur l'estime et la confiance... " Tout indique dans la correspondance du duc d'Enghien, que nous avons tenue entre nos mains et minutieusement examinée, qu'il y avait entre la princesse Charlotte et lui un commerce délicat, passionné sans doute, mais empreint surtout d'un sentiment exquis et d'un charme qui en justifient la puissance et la durée. C'est à la princesse Charlotte que le duc confie ses joies, ses douleurs, ses espérances, ses déceptions; c'est elle qui, heureuse de recevoir de telles confidences, félicite, ranime, encourage son ami, l'aime, en un mot, de cette affection
' Dossier Surval. — Inédit.
2 Ce dévoué serviteur, qui avait été attaclié par le prince de Condé à la personne du duc d'Enghien, obtint de Louis XV III, pour lui et ses successeurs, le titre de baron de Surval. Le fils d' Antheaume devint l'intendant général du duc de Bourbon. C'est lui qui a remis aux Archives nationales le dossier dont nous nous sommes servi si souvent et qui contient, avec des lettres de Louis X VIII, de Catherine, de Paul I*-'"^ et d'autres princes, les lettres du prince de Condé, du duc de Bourbon, de la princesse Louise de Condé et du duc d'Enghien.
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qu'une femme de son rang, de son éducation, de son cœur, peut seule donner. « Je suis sûr, écrit le duc d'Engliien dans cette même année et à propos de la princesse de Rohan, que l'on me recevra toujours mieux après une campagne qu'avant, et que l'on me fera partir sur-le-champ, loin de me retenir, lorsque Thonneur m'appellera quelque part.» Le duc reconnaît encore une fois, le 10 octobre 1 801, qu'il n'a pas pris d'engagement définitif avec la princesse Charlotte. Il désire l'autorisation de ses parents; il ne veut pas surtout contrarier le prince de Condé. « Ayez, cher papa, dit-il, la confiance en moi de me mander s'il m'a jugé sévèrement auprès de vous, et mettez-moi à même de me disculper de bien des torts imaginaires qui m'ont été supposés, et que le perfide entourage du chef n'a pas manqué d'accréditer et d'envenimer autant que possible. M Voici l'explication de cette phrase. Certains officiers de l'armée de Condé, pla(?és sous les ordres du duc d'Enghien, n'avaient jamais pu pardonnera ce prince la brillante réputation qu'il s'était faite, dès son apparition sur les champs de bataille. Nous en avons nommé plusieurs, dans le courant de cet ouvrage, qui essayèrent de désobéir aux ordres du duc d'Enghien et qui, matés par son énergie, lui conservèrent rancune. Ce sont les mêmes qui ont dépeint au prince de Condé les relations de son petit-fils et de la princesse Charlotte sous les couleurs les plus fausses.
La paix d'Amiens semblait condamner le jeune capitaine à une inaction absolue. L'Angleterre avait rendu Malte aux chevaliers; la France avait évacué l'Egypte; Paris et Londres avaient salué avec joie cette pacification tant désirée. Le premier Consul en profitait habilement pour rassurer les intérêts, stimuler les affaires, rouvrir une ère de prospérité depuis longtemps inconnue à la nation française. Des traités avec la Bavière, le Portugal, la Russie, la Turquie ramenaient la confiance et consohdaient son gouvernement. Le Concordat allait, en détruisant les dernières traces de la guerre religieuse, augmenter sa force. On se trouvait donc, en ce moment, dans un état de repos qui ne permettait à personne de concevoir lu
crainte ou l'espoir de reprendre prochainement les armes. Le duc de Bourbon et le prince de Condé, de'sirant imprimer à l'existence de leur fils une direction sérieuse, pensaient plus (jue jamais à le marier. Dans une lettre de la princesse Louise de Condé à son frère, en date du 18 octobre, nous relevons ce passage : « Est-ce que vous ne vous démenez pas pour marier votre fils? Je sais que c'est difficile, mais il ne faudrait pas tenir aujourd'hui à des princesses royales; notre mère et nos grand'mères ne l'étaient pas. Je me métie un peu de votre paresse sur cet article. » En parlant ainsi, la princesse Louise se montrait plus conciliante que le prince de Condé, son père. Le duc de Bourbon, s'il eût été seul, aurait certainement donné son consentement au mariage de son fils avec la princesse Charlotte ; mais il avait abandonné toute autorité au prince de Condé, qui, moins désillusionné que sa fille, croyait encore à la possibilité d'une très-haute alliance.
Le duc d'Enghien persistait à réclamer le retour du duc de Bourbon auprès de lui. Rien ne le décourageait dans cette demande qu'il réitérait sans cesse. « Quoi ! vous voilà déterminé, lui écrivait-il le 10 novembre, n passer encore l'hiver en Angleterre? Plus d'espoir de vous embrasser cet automne! Je m'en étais bien flatté, et je jouissais du bonheur en idée de vous chercher dans ces environs un établissement agréable, coujmode, une chasse, le voisinage d'une ville, enfin tout ce que j'aurais cru pouvoir vous plaire... Eh! bon Dieu, pourquoi ne pas être revenu par ici? On n'entend parler ni d'ambassadeurs, ni de fêtes, ni d'aides de camp du premier Consul. On y est libre d'aller, de venir; personne ne prend garde à vos pas... » L'attention du premier Consul n'était pas encore attirée sur Ettenheim, ni sur Offenbourg. L'électorat de Bade ne contenait pas assez d'émigrés pour faire ombrage à la police de Régnier. L'esprit d'intrigue de Talleyrand s'était tourné d'un autre côté, et la façon de vivre du duc d'Enghien, simple, modeste, paisible, n'éveillait encore les soupçons de personne. Donc on pouvait .se promener dans toute cette région sans rencontrer le moindre policier. Le duc le croyait du
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moins. Il suppliait son père de partager cette vie douce et facile. Il ne se résignait pas à une séparation qui durait depuis sept années. « Pourquoi faut-il que, partagé entre le désir de voler à vous et celui de ne pas sortir d'ici, je sois forcé pour obtenir l'un de renoncer à l'autre? Je le ferai cependant, car je vous assure (jue j'ai un besoin extrême de vous revoir, de vous embrasser, de vous aimer de près. Aimer de loin est si triste! .. . » Il jurait alors que si son père ne venait pas au printemps, il partirait. Il irait le cheicher, et il était persuadé qu'il lui rendrait service. Il prévoyait que la princesse de Monaco allait prochainement se rendre en Angleterre, et que cette arrivée retiendrait pour toujours le prince de Condé dans ce pays. Le duc de Bourbon serait donc forcé de ne plus se séparer de son père. « Est-ce que cet arrangement vous plairait? demande le duc d'Enghien . Vous ne m'avez pas mandé comment vous l'avez trouvé. A-t-il été aimable? L'est-il toujours? Il a tout ce qu'il faut pour l'être, mais il ne le veut pas toujours. Vous le savez comme moi. » On voit que le duc n'avait oublié ni les boutades ni les reproches parfois excessifs du prince de Condé, et que le souvenir de la façon dont il avait rudoyé son amour était demeuré opiniâtrement en son esj)rit.
Après avoir renouvelé à son père l'expression d'une tendresse inaltérable, le duc abordait les questions politiques. Il faisait mention d'un bruit singulier qui courait en Alsace. On disait que Bonaparte allait mettre le duc d'Angoulême sur le trône. Ce prince conviendrait mieux qu'un autre, parce que sa femme avait ému le peuple par ses malheurs et était aimée de lui. Le duc d'Enghien aurait voulu ajouter foi à ce bruit. " La chose, disait~il, se pourrait faire sans secousse, sans guerre civile, si Bonaparte y donnait la main. » Mais il ajoutait : « Je suis loin de croire à cet usurpateur des voies aussi droites. Je ne le crois qu'ambitieux, et son ambition fera sa perte, car il n'est pas aimé, même de l'armée. » Le jeune prince ignorait que les succès de Bonaparte lui avaient assuré à la fois l'admiration et l'affection de la plus grande partie de ses compagnons d'armes. Il se trompait encore, quand il croyait à l'hypothèse de l'ar-
rivée au trône du duc d'Angoulême. Si le premier Consul eût favorisé cette entreprise, c'eût été la violation formelle des droits de la légitimité. Louis XVIII eût-il accepté tranquillement cet outrage? Le comte d'Artois eût-il ratifié l'usurpation, même de son fils?,.. Mais il est inutile d'insister sur ce plan fantaisiste. L'Empire allait se fonder sur l'effacement et l'écrasement des Bourbons.
Si le duc d'Enghien a refusé d'aller rejoindre son père en Angleterre, c'est parce qu'il craignait surtout d'être retenu dans ce pays par des plaisirs faciles et de folles amours. « Je me défie de moi, écrivait-il le 30 novembre au duc de Bourbon, au lieu qu'ici j'aime à la vérité. » Les divertissements de Londres, auxquels s'abandonnaient les gentilshommes de son âge, l'auraient détourné de la voie de l'honneur et du devoir. Il savait que sa généreuse amie partageait ses ambitions, et qu'elle avait, comme lui, le culte des grandes choses. Pressé par son fils de le rejoindre en Allemagne, le duc de Bourbon finit par répondre qu'il ne comptait pas longtemps séjourner en Angleterre. Il quitterait l'île lorsque leur sort serait assuré, mais sans vouloir prendre d'engagement définitif avec une puissance quelconque. « S'engager à l'étranger comme vous le dites, observait le duc d'Enghien, demande de mûres, longues et sérieuses réflexions. Pendant la paix, je pense aussi que ce serait folie ou du moins imprudence par trente-six raisons ; en temps de guerre, on nous verra arriver partout avec plaisir, puisqu'on connaît notre droiture, notre fidélité et notre bonne volonté. » Il se rangeait donc à l'opinion de son père, mais il se déclarait plus libre dans le Brisgau. « Un séjour long en Angleterre pourrait me faire manquer des occasions heureuses sur le continent pour suivre ce système. » Il préférait donc rester à Ettenheim, près de son amie. « La stagnation générale m'a donc engagé à former un petit établissement dans les environs du lieu où Roze respire; cela me sera très-économique, et si je fais des voyages, je laisserai là le fond de mes chevaux, voitures, effets, et je serai sûr que l'on en aura soin. Je pense que vous ne feriez pas bien d'écrire sous le couvert de madame de
Monaco, mais sous celui chi cardinal, en mettant l'adresse comme la met un particulier, c'est-à-dire en donnant de l'Altesse et du Monseigneur. C'est le moyen que rien ne soit ouvert et que tout m'arrive promptement^.. » Il s'excusait de la défiance qu'il no pouvait s'empêcher de témoigner vis-à-vis de son grand-père. « Il a été bien injuste, disait-il, mais je n'accuse que son exécrable entourage. » Le duc reprochait au prince de Gondé une indécision qui le rendait incapable de prendre un grand parti et les laissait tous à la remorque de l'Angleterre. L'âge, suivant lui, avait affaibli chez ce prince la vigueur cle l'âme et ne lui permettait plus de braver le mécontentement que causerait aux Anglais son départ. Le duc d'Enghien avait encore des illusions. Mal renseigné, il comptait sur le mécontentement des troupes françaises; il croyait que l'opinion publique était favorable aux Bourbons. « Ces deux objets, écrivait-il le 12 décembre, font de rapides progrès, et je ne serai pas surpris de voir arriver de grands et heureux changements sans secousse aucune. Ce serait le mieux pour tout le monde!... « Sans secousse aucune ! Ce n'était pas l'avis du comte d'Artois, qui préparait, avec les Anglais, une conspiration contre le premier Consul. Quant au mécontentement des troupes, nous ne savons d'où venait ce renseignement. Jamais Bonaparte n'avait eu des armées plus dévouées à sa cause et à sa personne. D'autre part, l'opinion publique lui était presque unanimement favorable ; nul ne souhaitait alors le retour des Bourbons. Si c'étaient là les espérances qu'on essayait de suggérer au duc d'Enghien, il faut avouer que ceux qui les faisaient naître étaient ou des esprits abusés ou des trompeurs. En proie à ces chimères, le duc maudissait la République, qui lui semblait peser despotiquement sur toute l'Europe. Il aurait dû se plaindre aussi amèrement des princes étrangers, qui, dans leur hâte à saluer le soleil levant, prodiguaient d'enthousiastes démonstrations au premier Consul et oubliaient les descendants des rois de France, leurs anciens alliés. Le duc ne pouvait ignorer les dis-
' Dossier Surval. — Inédit.
positions de l'Europe à l'égard des siens. Il avouait que l'Angleterre seule montrait de l'énergie. Dans sa soif de combattre, dans son impatience de courir encore une fois au feu et de mettre fin à ce qu'il appelait son inutilité, il allait jusqu'à surmonter son peu d'affection pour le gouvernement anglais, et il demandait à être employé par lui dans la prochaine guerre. « Le gouvernement, écrivait-il, serait au moins certain d'être servi de bonne volonté et de n'être pas volé. Ce seraient deux grands points. » Donc, à la fin de 1801, le duc d'Enghien fait des offres de service à l'Angleterre. Toutefois qu'on ne s'y trompe pas. Ce n'est point pour entrer dans une conspiration secrète contre la vie du premier Consul, c'est pour se battre en plein jour. Dans sa pensée intime, la France n'est pas en jeu. Celui qu'il veut attaquer, c'est le général Bonaparte, le représentant de la Révolution ; mais il désire le faire à la façon d'un soldat, c'est-à-dire sur le champ de bataille.