‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 16 sur 69 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ETTEMIEIM (1802)

La vie que le duc d'Enghien menait à Ettenheiin depuis quatre mois contrastait singulièrement avec la vie agitée qu'il avait dû mener en Allemagne et en Volhynie. C'était la solitude et le repos. « Son habitation était petite, mais commode. Elle touchait à un jardin qu'il avait dessiné et auquel il travaillait lui-même, aidé de quelques amis. Il aimait la culture des fleurs; à défaut de riches tentures, il en couvrait les murs et le vestibule de sa maison, qui était transformée ainsi en un délicieux berceau de verdure. Le soir, après les fatigues de la chasse ou les travaux du jardin, on se réunissait autour d'une table, on faisait la lecture, on déployait des cartes, on formait des plans de voyage à travers les Alpes; on parlait arts, sciences et combats, mais le souvenir de la patrie dominait tous les autres et formait le principal objet de la conversation'.» Dire qu'on était si près de la France, — deux lieues à peine, — et que le sort s'obstinait à en fermer les portes au prince! La tristesse amenée par ce souvenir se dissipait à la longue, et la bonne humeur du duc d'Enghien trouvait facilement des sujets moins pénibles. La conversation reprenait, aimable et joyeuse ; elle se prolongeait assez tard dans la soirée, et chacun se séparait aussi gaiement que si l'on eût été au château de Chantilly. Le comte de Choulot, qui nous donne ces intéressants détails, ajoute que c'était sur les instances du

• Mémoires du duc d'Eiiyhien, ^ubViés parle comte de Choulot.

cardinal de Rohan que le duc avait consenti à fixer sa re'sidence définitive à Etlenheim. Nous admettons volontiers que le princecardinal y était pour quelque chose, mais l'amour de la princesse Charlotte en formait le réel attrait. Le comte de Ghoulot, parlant de la princesse, constate qu'elle avait touché le cœur du jeune prince encore plus par les qualités de l'esprit que par les a^fréments de sa personne. « Les liens du sang, l'estime et l'amitié, dit-il, ajoutaient au profond attachement que le prince avait voué à sa cousine. Il s'abandonnait à cette vie intime avec un bonheur qu'aucune gène ne contraignait. » Ce fut à Ettenheim que le duc d'Enghien se révéla tout entier; ce fut là qu'il montra sous mille aspects la loyauté et la noblesse de son caractère. Ennemi de la flatterie, simple et franc, il aimait à converser avec les gens de la campagne, soulageait sans ostentation leurs misères, et, quoique peu fortuné, trouvait encore le secret de répandre d'abondantes et délicates aumônes. Energique et résolu, il blâmait sans réserve les faiblesses et les indécisions, ne voulant pas les admettre pour lui-même. Causeur riant et spirituel, il lançait des traits railleurs, mais avec un tact et un bon goût ennemis de toute offense. Il avait été, affirmait-il, à une rude et savante école : la guerre. Elle lui avait fait connaître « les hommes par les choses et les choses par les hommes » . Pendant ce temps, le duc de Bourbon se fixait définitivement aux environs de Londres, où il venait de louer une belle habitation avec un grand parc. « Les papiers publics, écrivit le duc d'Enghien à son père le 18 janvier, vous disent établi à la campagne... Dieu veuille que cet établissement ne soit pas de longue durée ! Ce sera toujours avec joie que je vous verrai retourner sur le continent, puisque tel parti que je prenne pour l'avenir, je m'y trouverai toujours plus à portée de vous y embrasser plus souvent. Je dis : tel parti que je prenne, parce que je pense que votre désir est que je suive la carrière dans laquelle vous m'avez élevé, ce que l'Angleterre ne peut m'oflrir; et pour cela, il faudrait donc que, du consentement de ce gouvernement, je m'attache un jour au service de quelque puissance continentale et son alliée. »

204 LE DUC D'ENGIIIEN.

11 lui demandait respectueusement son avis. On parlait de désigner, à la pacification générale, une résidence particulière aux princes exilés. Ce lieu devait être ui)e tranquille retraite, un port contre la tempête. Mais le repos n'était pas son affaire. « A mon âge, s'écriait -il fièrement, je dois courir encore la mer agitée et ne m'y retirer que faute de mieux ou à un âge plus avancé, » Ces préoccupations personnelles ne l'empêchaient pas de songer à ses amis et de leur venir en aide. « Je sais, ajoutait-il, que les d'Ecquevilly sont à Thiernau dans une extrême pénurie, au moment de manquer du nécessaire et ne calculant aucune ressource pour l'avenir. Cette position malheureuse m'engage à vous parler d'eux. Je n'ai point directement de leurs nouvelles, et je ne suis chargéMe rien par eux '. » On voit avec quelle délicatesse il traitait les afiaires des autres.

Le margrave de Bade, Charles- Frédéric, paraissait témoigner force égards au duc d'Enghien. Il lui avait donné spontanément une permission de chasse très-étendue, ce qui avait causé le plus grand plaisir au jeune prince. Dans un an, après l'adhésion que fera le prince à la réponse de Louis XVIII aux avances de Bonaparte, l'Électeur lui retirera l'agrément de cette chasse, dans l'espoir de l'amener à quitter le pays de Bade. Telle était l'hospitalité de l'Électeur^. La chasse était la principale distraction du duc d'Enghien, sans qu'elle pût toutefois le détourner de ses pensées de guerre. Ainsi, le 2 février, dans une lettre où il reconnaît que le gouvernement consulaire est solidement établi en France, il revient à son idée favorite; il renouvelle à son père le désir d'être attaché au service militaire de quelque puissance. « Je voudrais bien connaître votre façon de voir sur cet objet... Le métier de militaire que j'ai embrassé, et dans lequel je me suis extrêmement plu, est celui qui me paraît convenirdavantage à mon rang et à ma position... Il faut bien d'ailleurs savoir servir pendant la paix pour être employé pendant la guerre, et cette dernière ne

' Dossier Smval. — Inédit.

* Voy. aux Affaires étrangères la correspondance de Bade.

ETTESHEIM. 205

tardera pas à reparaître dans quelque coin de l'Europe. » Deux mois après, les affaires n'avaient pas marché suivant Timpatience du prince. Son ardeur était de plus en plus vive, et les occasions de la mettre à profit ne se montraient pas. « Il passe ici journellement des déserteurs, mandait-il à la date du 16 avril. Ils arrivent ici avec quelque espoir de trouver où se placer, mais, à mon grand regret, je suis forcé de les renvoyer, sans pouvoir même leur donner quelques jours pour se tirer d'affaire. Ce sont des gens perdus, c'est dommage. » Il se chagrinait, car il n'entendait plus parler de projets pour lui. Il aurait voulu qu'on reconstituât le corps de Condé. « Cette nullité m'est insupportable. Si l'on a assez d'officiers, eh 1 mon Dieu, qu'on me fasse soldat! Je ne demande qu'à ne pas être seul, et je vois des occasions de ne pas l'être m'échapper tous les jours. Ne pense-t-on donc plus à nos voisins des montagnes? Quel bon pied-à-terre jiour recevoir les amateurs! Et je répète, il y en a quantité... » Il faisait naturellement allusion à la Suisse, qui, victime de cinq ou six révolutions intérieures, se plaignait amèrement du joug des Français. L'indépendance de la Suisse avait été reconnue par le traité de Lunéville, mais le premier Consul savait bien qu'abandonner ainsi la Suisse à elle-même, c'était la mettre tôt ou tard à sa discrétion. En effet, trois partis divisaient ce malheureux pays, plus aptes à s'entre-déchirer qu'à lui assurer le repos dont il avait tant besoin. C'étaient le parti de la Révolution (|ui rêvait une constitution unitaire, le parti de l'ancien régime qui voulait rétablir l'antique aristocratie, le parti neutre qui essayait d'opérer une fusion impossible entre les deux premiers. Les législateurs suisses avaient tenté de se donner une constitution nouvelle. Le projet en fut soumis au premier Consul, qui le remania lui-même et le soumit à la sanction des législateurs de la Suisse, convoqués en diète générale à Berne. Le représentant Muller d'Uri et celui de Schwyz, le célèbre Aloys Reding, protestèrent contre cette constitution et quittèrent la diète. D'autres représentants s'éloignèrent aussi, laissant le champ libre aux unitaires. Mais Aloys Reding, nommé par

un retour de faveur populaire grand landammann, se rendit à Paris pour exposer au premier Consul que le peuple suisse, en majorité, redemandait les anciennes constitutions. Il fut froidement accueilli, et s'en retourna sans avoir réussi dans ses ne'gociations. Il retrouva son pays en proie à des troubles. Les partis se combattaient; l'agitation était au comble dans les cantons de Zurich, d'Argovie et de la Linth. Le sénat helvétique avait publié à Berne un projet concernant l'organisation générale de la Suisse, le 27 février 1802 ; mais ce projet mécontenta tous les partis. A ce moment, le premier Consul détacha le Valais de la Suisse, afin de se garder les communications libres avec Milan. Il résolut de réduire le parti de la souveraineté cantonale, qui avait pour chef Aloys Reding, et il fit appuyer, par son ministre Verninac, les unitaires, qui, le 1 7 avril, se saisirent du pouvoir,

La guerre civile était menaçante. Reding, qui avait perdu son titre de landammann, devait se mettre à la tète des fédéralistes et soutenir la contre-révolution. Le duc d'Enghien croyait au succès possible de ce parti ; il s'imaginait que l'Angleterre et les émigrés en pouvaient tirer avantage. Il ne prévoyait pas que là, comme partout ailleurs, la main de Bonaparte s'appesantirait et donnerait à la Suisse une constitution h son gré. Il se reprenait à penser, comme la plupart des émigrés, que le gouvernement consulaire n'avait pas de solidité. Il écrivait à son père : « Les uns disent : Nous sommes joués par Bonaparte , puisqu'il veut se mettre à leur place ; les autres : Voilà ce que c'est que de l'avoir mis là ! Tous ajoutent qu'il n'y restera pas longtemps et regrettent l'ancien temps '. » Le duc ajoutait cependant que l'opinion n'était pas encore bien disposée pour Louis XVIII, « L'impulsion première sera contre ce qui est, mais non pas pour ce qui devrait être,.. » Gela n'empêchait pas le prince de vouloir agir. Il suppliait

' Tous les royalistes n'étaient pas aussi crédules. « Bonaparte, disait M. de Guilliermy en février 1802, aspire à la monarchie universelle et s'en cache Lien moins que Charles-Quint et Louis XIV. Je crois que tout est au diable. » [Mémoires de M. de Guilhermy.)

son père de le rendre bon à quelque chose. « Je me désole ici d'une nuflité qui, si la guerre ne prend pas un autre caractère, comme cela est possible, peut durer jusqu'à une nouvelle paix... » Il songeait toujours à prendre du service à l'étranger. Le duc de Bourbon lui répondit que servir une puissance étrangère, c'était s'exposer, dans le cas où cette puissance deviendrait l'alliée de la République, à servir contre son roi. « Alors, répliqua le duc d'Enghien, je quitterais ce service et je n'hésiterais pas une minute ; mais je pense, et vous me direz si je me trompe, que mon grand-père vous aura parlé de mes fureurs autrichiennes et de la passion que j'avais pour ce service, car ce n'est jamais qu'avec ces expressions ampoulées qu'il s'exprime sur cet objet... »

Il se permettait de rappeler que si le quartier général de son grand-père n'avait pas frondé les Autrichiens pendant la dernière guerre, il leur aurait évité à tous des désagréments nombreux. Il discutait ensuite un autre jjrojet : celui de prendre un parti commun, si la paix ne modifiait pas leur sort. « Oh! pour cette raison-là, s'écriait-il, c'est la meilleure de toutes, et si vous me donnez l'espérance que vous en prendrez un, à coup sûr, j'attendrai patiemment, car mon unique vœu serait de vous voir rentrer dans le service militaire ; car, cher papa, que faire autre chose? Vivre le restant de nos jours bourgeoisement dans quelque grande ville, mangeant notre modique pension, ignorés du reste du monde, et comme le voudrait la République, morts civilement, j'avoue que cette existence pour nous deux me paraîtrait peu honorable... » Leduc n'était pas sans s'apercevoir enfin que la fortune souriait au premier Consul. Tout lui cédait, la cour de Rome elle-même, qui avait accepté la paix avec la France et signé le Concordat. Et dans sa vivacité de jeune prince peu rompu à la politique, n'acceptant pas que la religion put s'accommoder avec un autre gouvernement que la monarchie, il allait jusqu'à blâmer le Saint-Père de ses concessions. « On est grand homme à bon marché quand on l'est comme Bonaparte. Rien ne lui résiste, pas même Dieu, qui lui cède beaucoup de ses préroga-

208 LE DOC D'EINGIIIEN.

tives en ce moment. C'est le règne des méchants; nous aurions besoin de quelques grands miracles, il est malheureux d'en être réduit là pour ses ressources... » Revenant encore à son idée de prendre du service auprès d'un gouvernement étranger, le duc d'Enghien ne pouvait pardonner à son grand-père d'être défavorable à ses désirs. Il n'admettait pas qu'on pût le supposer capable de demeurer auprès d'une puissance hostile à son roi. Il se révoltait aussi contre l'observation du prince de Condé rappelant qu il était lui-même resté vingt- huit ans sans faire la guerre, A quoi il répliquait : « Eh! comment veut-il donc établir une comparaison entre ma position présente et la sienne d'alors? Gomment comparer le prince de Condé de Paris, de Versailles, de Chantilly, avec le duc d'Enghien émigré, dépouillé, réduit à vivre d'une modique pension que la charité d'un gouvernement lui accorde et peut lui retirer d'un moment à l'autre? » Le duc espérait que son père serait de son avis. «A trente ans, ma conduite, mes pensées, mes désirs, mes actions ne peuvent se modeler sur les siennes. Il a trouvé une retraite heureuse, agréable; il a réuni les objets de son affection, il a terminé avec la paix de la Révolution le cours de son existence politique et ne pense aujourd'hui qu'à jouir du repos et de la tranquillité qui paraissent lui être assurés. Mais moi, jeune, vigoureux, d'une santé robuste qui me permet de m'exposer à tout genre d'exercices et de fatigues, je dois gagner le droit de me reposer un jour comme lui. »

Il abordait enfin un sujet qu'il avait traité déjà, celui de son mariage. Il en parlait avec une décision qui mérite d'être remarquée. « Mon grand -père, disait- il, m'ajoute dans un dernier article de sa lettre : Nous ne nous occupons, votre père et moi, que de vous chercher en Europe un bien-être audessus du nôtre... Je suppose que c'est d'un mariage dont il veut parler. Mais je m'étonne, s'il y a quelque chose en l'air, que moi, qui suis la partie intéressée, je ne sois pas plus au fait de ces désirs sur cet objet. Si cela était sérieux (comme je ne le crois pas, car cette phrase m'a déjà été souvent dite qu'il n'y avait rien du tout), vous me ferez grand plaisir de m'en donner

les détails. Je ne suis plus un enfant depuis fort longtemps. Par conséquent, c'est de concert que nous devons travailler sur un objet que je regarde comme le plus important de ma vie et auquel je ne me déciderai pas légèrement, comme je lui ai dit bien souvent '. >'

Toutes ces lettres montrent bien que le duc d'Engliien avait une singulière fermeté d'esprit et une constance résolue. Il désirait ne se marier qu'avec une femme choisie par lui ; on comj)rend que ce choix était déjà fait, et que rien ne saurait prévaloir contre lui. Ce que le jeune prince voulait encore , c'était un établissement fixe où il se réunirait enfin avec son père. « Il peut se faire, lui écrivait-il le 7 juin, que des événements heureux nous rappellent dans notre patrie ; mais aussi il est plus probable que non, ou que, du moins, il nous faudra attendre encore longtemps. Achetons donc quelque chose, soyons chez nous quelque part. On n'est bien que chez soi. N'êtes- vous pas de mon avis?... » Il demandait que cet établissement lût voisin de la France, car à la tournure que prenaient les choses, il lui semblait que de graves événements y devaient éclater sous peu. On parlait de transformer la République en un gouvernement monarchique au profit du général Bonaparte. « La grande question, observait-il, ne se décide pas aussi facilement que le premier Consul l'avait cru. Ses vues ambitieuses se montrent trop à découvert... le peuple dit hautement que Bonaparte veut .se faire roi, et que, faisant tant que d'avoir un roi, le légitime est préférable à tout autre. » Mais il ajoutait immédiatement : « Ce n'est pas que je croie que, dans les premiers moments, le légitime puisse avoir un grand partir puisqu'il n'est pas là pour se mettre à la tète; mais il s'en élèvera de mitoyens que plus tard on pourra peut-être diriger... » Le duc d'Enghien s'imaginait que les puissances commençaient à se repentir de n'avoir pas aidé à rétablir sur le trône de France un Louis XVIII facile à contenter, loyal et reconnaissant. Le duc d'Enghien ne savait pas que les gouvernements

' Dossier Surval. — Inédit.

étrangers avaient mollement soutenu la cause du prétendant, parce que celui-ci, pressenti plusieurs fois, avait refusé de s'engager à céder un pouce des conquêtes territoriales de la Révolution, Quant à la désaffection du peuple pour le premier Consul, il se trompait encore. Sans doute, une partie considérable de la nation française ne demandait pas un monarque, quel que fût son titre, empereur ou roi; mais cette partie, comme l'autre, n'en désirait pas moins alors de voir le pouvoir maintenu entre les seules mains de Bonaparte. On venait de passer par les horreurs de la Révolution, par les faiblesses et les hontes du Directoire ; on avait le dégoût des agitations, des confusions, des troubles et du désordre. Ajoutez à ces raisons que le gouvernement nouveau comprenait fort bien son rôle. Par une politique adroite et sage le premier Consul venait d'obtenir trois millions de ouï pour le consulat à vie, si bien que, fort au dedans, glorieux à l'extérieur, il avait assis son pouvoir sur des bases presque inébranlables. Des voix nombreuses l'invitaient à fonder la monarchie constitutionnelle : lui, patiemment, attendait. Mais autour du duc d'Enghien, comme à Londres, les illusions étaient toujours prises pour des réalités. Gela est si vrai que le prince ajoutait, au sujet de la région où il se trouvait alors : « Il n'y a rien de nouveau dans ce pays-ci, où l'on attend avec inquiétude le moment de l'arrangement définitif et des sécularisations. L'horizon pourrait bien s'embrouiller avant que tout soit terminé. Nous sommes dans la saison des orages \.. » En attendant les événements qui devaient le faire sortir d'une inaction pesante, le duc est repris de l'idée de voyager encore en Suisse, son pays de prédilection. Vers le milieu de l'année 1802, il se prépare à faire une course dans les Grisous et à revoir le Saint-Gothard.

Le 22 juillet, il part d'Ettenheim avec le chevalier Jacques, son secrétaire et un domestique. Il va directement à Donau-

' Dossier Surval, aux Archives nationales. — Inédit. — Le duc d'Enghien fait allusion au règlement des affaires d'Allemagne, au traité de Lunéville, qui avait stipulé que les divers Etats allemands seraient indemnisés des territoires

Escllingen, puis à Appenzell, où il parcourt intrépidement les monta^mes. « Nous couchons à Senwald, écrit-il le 29, assez fatigués d'une journée de douze lieues ; mais ce ne sont plus seulement des sites sauvages et pittoresques que je cherche , ce sont des leçons prises sur les lieux mêmes où tant d'obstacles qui s'opposaient à la marche des armées ont été combattus par l'expérience des meilleurs généraux et surmontés par d'intrépides soldats'. » Il visite la vallée du Rhin, remarque le village d'ilang et se rend compte du mouvement tournant opéré sur la position de Feldkirch. Il étudie la partie du Rhin où les Français ont établi des ponts pour pénétrer dans le Tyrol, puis il se rend à Ragatz, village qui avait été brûlé par les troupes françaises dans leur dernière retraite. Là, il est séduit par le site grandiose des gorges de la Tainina. Ce torrent qui roule avec iiacas sur des rochers entre deux sombres montagnes, lui offre le spectacle le plus étrange qu'il ait encore vu. De Ragatz, le prince va visiter Goire. Il y arrive sous le nom du comte de Saiiit-Maur et y fait la connaissance du commandant français Peignier, qui est enchanté de rencontrer en ce pays perdu un aimable compatriote. Le jour de son départ, le duc d'Enghien adresse ses^^adieux à l'officier, en lui laissant entendre qu'il sera heureux de le retrouver. « Moi aussi, répond celui-ci avec respect, pourvu que ce ne soit plus au pont d'Offenbourg. » Le comte de Ghoulot, qui raconte cette aventure, ajoute que le commandant Peignier dirigeait jadis l'attaque sur le pont d'Offenbourg, au moment où le duc d'Enghien le faisait couper pour arrêter le passage de ses adversaires.

De Goire, le prince se porte sur Reichenau, puis sur Dissentis. Il rencontre à chaque pas les traces des armées ennemies. Cette route présente l'image de la misère et de la désolation, car tout ce qui avait échappé aux Français il y a quatre ans avait été pillé en 1709 par les Russes. Le 4 août, le duc d'Enghien

perdus par suite de l'incorporation de la rive gauche du Rhin à la France, et que ces indemnités seraient obtenues par la sécularisation des territoires ecclésiastiques. — Voir les traités des 23 et 24 mai 1802 avec la Prusse. ' Mémoires du duc d'Enghien.

212 LE DUC D'ENGIIIEN.

explore la source du Rhin, le lac d'Ober-Alp, et gagfne Urseren et Hospenthal, Il se rend ensuite au placier du Rliône, dont l'aspect le ravit. Après une marche pe'nible, il atteint l'hospice du Grimsel, entouré de rochers et de hautes nionla^jnes de neige, et du sommet il contemple longuement la chaîne du Simplon et du grand Saint-Bernard. Le lendemain, il monte au glacier de l'Aar et va jusqu'au pied deFinster-Horn. «Aucune apparence de végétation, observe-t-il, dans ces régions glacées, où l'on ne découvre que des rocs ims, des neiges éternelles et le ciel pur d'une profondeur immense au-dessus de nos tètes... Je conseille à tout voyageur sérieux de diriger sa marche vers cet affreux séjour. C'est le chaos et le plus effroyable désert de la terre... » Il revient sur ses pas et retourne au Saint-Gothard. Il cherche en vain l'hospice, u II a été bridé, s'écrie-t-il désolé. Le bon Capucin n'y est plus. Il n'y a qu'une mauvaise auberge tenue par un paysan... » Il descend à Airolo, le long du Tessin, qui se précipite furieux et écumant au travers de rochers qui barrent sa course. Le tableau est imposant; ce ne sont que gorges, abîmes, cascades. De Giornico, il remonte la vallée de Blinio, où le soleil ardent, qui a succédé au froid de la neige, force les voyageurs à se reposer à l'ombre des châtaigniers. « Jusqu'à une lieue en deçà d'Olivone, on chemme sous des berceaux de vigne ou au milieu de bois de noyers, en côtoyant des prés arrosés par de jolis ruisseaux. » Le duc gagne l'hospice de Saint-Gall et retourne à Dissentis. Le 12, il est arrivé au village d'Ilanz. « Cette journée, dit-il, est du plus grand intérêt. Nous suivons le même sentier par lequel le général Souwarow a fait repasser les Alpes à son armée, lorsque après l'affaire de Zurich, il revint de Claris à Coire pour rejoindre le général Korsakot par le Rheinthal, derrière le lac de Constance... La montée depuis Panix est de quatre petites lieues, mais la fin est très-rapide. On marche longtemps au travers d'antiques bois de sapins; bientôt on quitte la végétation des arbres et l'on s'élève par des pâturages où l'on rencontre quelques derniers chalets. Le chemin fait un long détour pour gagner le penchant rapide

ETTETNHEIM. 213

(le monta^jnes d'ardoise. Un sentier est pratiqué à mi-côte; mais l'éboulement des ardoises, l'humidité de cette corniche et les divers accidents des rochers le long desquels il faut se couler, avant à ses pieds de profonds précipices, rendent le chemin non pas dangereux, mais difficultueux. Les Russes, exténués de faim, de froid et de fatigue, ont perdu beaucoup d'hommes et de chevaux le long de ce passage ; ils ont roulé au fond des précipices et n'ont été retrouvés qu'au printemps, après la fonte des neiges... Au sommet, le chemin traverse un horrible désert, et bientôt on commence à descendre le long d'un vaste pan de neige que l'on côtoie pendant une bonne demi-lieue. C'est sur ce sommet que se trouve la frontière du canton de Glaris et du pays des Grisons. Nous y avons vu, ainsi que dans le fond des précipices qui bordent la descente, une immense quantité d'ossements d'hommes et de chevaux, des bois de fusil, des lances de Cosaques, mêlés à des lambeaux de vêtements et à des selles brisées. A en juger par ces déplorables restes, qu'on aperçoit encore après quatre ans, les pertes de l'armée ont dû être énormes. On le conçoit, quand on pense que la majeure partie des troupes a affronté tous ces obstacles par une nuit des j)lus sombres et au milieu des tourbillons de neige. Les hommes et les chevaux, entourés de précipices, mourant de faim, exténués de fatigue, se pressaient sur des ponts étroits et le long de danjjereuses corniches. Souvent ils se couchaient et demeuraient ensevelis sous la neige... » Nous avons tenu à citer tout ce passage, car c'est presque le récit d'un témoin, tant est justement rendue cette horrible mêlée d'hommes et de chevaux, poursuivis par l'ennemi, au milieu des montagnes, des neiges, des torrents et des abîmes. La guerre y apparaît sous une de ses formes les plus saisissantes.

Le 13 août, le duc d'Enghien arrive à Glaris, et de ce point se dirige sur le lac de Zurich. Le spectacle qu'il aperçoit alors semble le consoler des horreurs du Panisberg. « On y voit, dit-il, pendant tout ce trajet, les aspects les plus riants, le long des bords fleuris de ce beau lac. Une immense quantité de vil-

214 LE DUC D'ENGIIIEN.

lages, des jardins bien cultivés, de grandes maisons de campagne, un J3ays parsemé de vignes, d'arbres fruitiers, de prairies, de vergers, partout enfin l'image de l'abondance, de la richesse et du bonheur. Le dimanche, on vient de village en village danser les uns chez les autres; des bateaux pleins de monde, sur lesquels sont placés des musiciens, voguent ça et là le long des bords. Le peuple chante des chansons en chœur tout en naviguant. L'élégance du costume des femmes ajoute encore à l'agrément du tableau. Je ne connais rien de plus délicieux que ce spectacle. On voudrait vivre de la joie de ces braves gens sans la leur ôter, et ne jamais quitter de si beaux lieux!... » Il va visiter h Zurich le tombeau de Gessner, et il dit mélancoliquement : " Il faudra bien du temps pour que les souvenirs des dernières guerres s'effacent et laissent à ces lieux le calme qui convient au tombeau du chantre des pasteurs. Ce n'est pas la première fois que je m'aperçois des changements apportés par le souvenir des combats dans des lieux où la nature régnait seule... » C'est sur cette réflexion qu'il rentre le 20 août à Ettenheim, ne se doutant ])as qu'il vient de faire son dernier voyage.

A la tristesse d'abandonner les "doux paysages de la Suisse se joignent aussitôt quelques difficultés de famille. Le prince de Condé avait dû apprendre parle duc de Bourbon les plaintes qu'avait formulées le duc d'Knghien, au sujet de l'opposition contre son entrée au service d'une puissance étrangère. Le prince s'en était froissé, et il avait témoigné sa susceptibilité par un silence significatif. Le 24 septembre, le duc d'Enghien lui exprimait le regret de n'avoir pas reçu en même temps que sa pension un mot amical. Il savait que son grand-père lui conservait de l'affection, mais il aurait voulu qu'il en donnât une preuve formelle à son petit-fils. « Pardonnez-lui, disait-il, des torts de vivacité et quelques expressions qu'il eût dû à jamais renfermer dans son cœur, et traitez-le en père tendre ; c'est le plus cher de ses vœux. » Il le suppliait aussi de lui donner ses avis, ses conseils au moment où tout paraissait

prendre une face nouvelle, et il l'assurait de sa respectueuse tendresse. Aussi, devant des aveux pareils, son grand-père ne pouvait lui garder une plus longue rancune.

Le duc d'Enghien parlait d'événements graves qui devaient se produire sur le continent, croyant trop facilement des amis maladroits ou passionnés qui prenaient de petits complots ou de médiocres intrigues pour des actions sérieuses. Voyons rapidement ce qui s'est passé de juillet à septembre 1802. La Constitution de l'an VIII a été modifiée, sans qu'un seul trouble s'élevât sur le territoire. Les attributions du Sénat ont été augmentées, celles du Tribunat et du Conseil d'Etat diminuées ; le premier Consul est devenu Consul à vie avec des pouvoirs plus considérables; le ministère de la police a été supprimé, comme pour attester que la sécurité est plus complète. Fouché a été envoyé au Sénat, mais il demeure à la disposition du maître; son œil inquisiteur cherche partout une proie puissante qui lui rende et son titre et son influence. Si le ministère de la police est provisoirement supprimé, celui du Trésor est créé, les affaires d'Allemagne sont réglées, la condescendance de la Prusse obtenue, l'Autriche réduite au silence, les petits princes allemands rendus tributaires et vassaux de la France, l'ancien empire d'Allemagne bouleversé de fond en comble, l'île d'Elbe et le Piémont déclarés possessions françaises. Après les trois grands actes qui avaient assuré la paix, c'est-à-dire le traité de Lunéville, le Concordat et le traité d'Amiens; après l'affirmation de la suprématie de la France sur l'Europe, le premier Consul avait entrepris l'œuvre de reconstruction législative et administrative de la France. Il fondait des institutions qui devaient être la base de la France moderne, il amenait peu à peu la nation française à concevoir la nécessité d'un gouvernement autoritaire monarchique, confié au vainqueur de l'Europe. Voilà ce que ne voyaient pas les émigrés, voilà ce que n'apercevaient pas surtout ceux qui renseignaient ou prétendaient renseigner le duc d'Enghien.

Tout en se tenant prêt pour une occasion quelconque, le duc se livre au plaisir de la chasse dans les forêts rhénanes et abat

216 LE DUC D'ENGHIEK.

force lièvres et chevreuils. Dans une lettre du 13 octobre adressée à son père, il lui mande qu'il a tué à balle franche un beau cerf dix cors, et qu'il est sur la piste d'un sanglier. Les bécasses vont arriver, et il jure de leur faire une guerre terrible... Puis, abandonnant tout à coup la chasse, il revient aux questions politiques; il parle de la Suisse, qui a voulu secouer le joug de l'influence française. « Elle est libre, heureuse, dit-il. Bonaparte doit donc la punir d une manière exemplaire. » Il en donne une raison curieuse. « L'exem|)le serait trop dangereux, carsiune telle maladie prenait en France, la contagion v ferait de rapides progrès, et quoi de mieux que de la conquérir et de la partager! On affirme que quarante-cinq mille hommes vont entrer en Suisse et ravager le pavs au nom de la bienveillance du premier Consul '. » Depuis que les unitaires, avec l'appui du ministre de France Verninac, avaient saisi le ])ouvoir, la Suisse avait été livrée à des troubles nombreux. Des désordres avaient éclaté à Baie, à Zurich, à Berne, à F^ausanne; la constitution, délibérée par l'assemblée des notables, n'avait pas été favorablement accueillie. Le premier Consul comprit qu'il fallait laisser ces républicains aux prises les uns avec les autres, et letirerses troupes, pour avoir plus tard le droit de les imposer. Le rappel de l'armée française fut qualifié par M. de Verninac un témoignage de la confiance de Bonaparte en la sagesse de la nation helvétique.

Aussitôt les Français partis, Aloys Redinget Rodolphe d'Erlach, avec leurs émissaires, parcoururent les campagnes et les monts. Une assemblée populaire, tenue à Schwyz, conféra le titre de landammann à Reding; les vieilles libertés suisses se réveillèrent. Le gouvernement helvétique, pris de peur, réclama la médiation de la France. Celle-ci affecta dabord des scrupules qui enhardirent les insurgés. I/Argovie se souleva; Rodolphe d'Erlach entraà Aarau, puis, sedirigeantsur Soleure, entraîna tous les habitants i\ sa suite. Avec le concours d'Emmanuel de Walteville, d'Erlach s'empara deBerne, et la révolution futen-

' Dossier Su rv.'il. — Inédit.

ETTENIIEIM. 21T

tièrement accomplie. Le siège du {jouvernement était menacé, lorsque apparut le p,énéral Rapp, porteur d'une déclaration du premier Consul. D'Erlach, Redin^j, Bachmann et les autres chefs des insurfjés essayèrent d'y répondre par une vigoureuse protestation ; mais abandonnés par l'Autriche, la Russie et la Bavière, qui les avaient un instant appuyés, ils sentirent leur cause perdue. Ce qu'avait prévu le duc d'Enghieu dans sa lettre du ] 3 octobre se réalisa le lendemain même. Dans la nuit du 1 4 au 15 octobre, des troupes françaises, sous les ordres de Ney, occupèrent l'Argovie, tandis qu'un autre corps entrait à Lugano et qu'une troisième colonne menaçait les Grisons. Une captivité rigoureuse allait bientôt frapper Aloys Heding et les chefs des insurgés, qui avaient cru que la nation suisse avait le droit tlese constituer elle-même. Ces troubles et ces désordres devaient aboutir à un Acte de médiation qui, quelques mois plus tard, au commencement de 1803, livra la Suisse au premier Consul et rétablit le protectorat français. Ainsi que l'avait dit le ducd'Enghien, Bonaparte ne tolérait pas plus les libertés populaires en Suisse qu'en France; mais cette intervention autoritaire était loin de lui porter préjudice. Il demeurait plus que jamais toutpuissant. Malgré les espérances des royalistes, l'heure d'une restauration lé{;itime n'était pas encore venue. Sans doute, les Anglais, qui avaient vu avec irritation les succès nouveaux de la France, l'amoindrissement de l'Allemagne, la soumission de la Prusse, l'invasion de la Suisse et son obéissance aux ordres du premier Consul, témoignèrent leur mécontentement. Le cabinet de Bonaparte se plaignit de son côté que l'évacuation de Malte, d'Alexandrie, du Cap et de Gorée fût différée. 11 ajouta à ces griefs la présence des chouansà Jersey et à Guernesev, celle du comte d'Artois et des princes en Angleterre. Il demanda leur expulsion. Elle fut refusée. Le premier Consul s'en plaignit avec une telle hauteur que lord Grenville cria à une tyrannie militaire menaçant toute l'Europe. Dès ce moment, la guerre parut prochaine, mais elle ne devait pas offrir au duc d'Engbien le moyen d'utiliser son ardeur. Vers la fin de décembre, ce prince, offrant ses vœux de nouvelle année à son grand-père, lui écri-

vait avec une certaine tristesse : « Dieu veuille que Tannée qui va commencer amène des changements avantageux dans notre ingrate patrie, qui nous permettent d'y rentrer honorablement!... C'est là mon vœu le plus cher et celui que je ne désespère pas de voir exaucer avant peu, non pas par la force et les secours étrangers, mais par l'opinion qui fait en France des progrès inouïs... » Nous avons souligné ces mots : « non pas par la force et les secours étrangers » , parce qu'ils sont à eux seuls la preuve la plus évidente que le duc d'Enghien n'a pas trempé dans une conspiration contre la vie du premier Consul. Dans cette même lettre, le duc ajoute que la France se livre h des préparatifs immenses contre l'Angleterre : «Toute l'attention du premier Consul est aujourd'hui tournée de ce côté, et l'activité dans les ports est poussée au dernier degré. Maître des terres, il veut le devenir aussi des mers. Ne se réunira-t-on jamais pour mettre un frein à une ambition aussi démesurée ?. . . " Il souhaitait donc la guerre, mais la guerre ouverte et loyale contre un adversaire, un rival, un ennemi.

Il informe en même temps son grand-père qu'ayant recommandé au margrave de Bade ses compatriotes installés dans l'Electorat, celui-ci a répondu que l'attachement des émigrés pour le duc d'Enghien était leur meilleure garantie à ses yeux'. Le duc observe plaisamment que cette phrase « a de la grâce » . Nous verrons bientôt le même margrave laisser s'opérer l'enlèvement du duc d'Enghien sans protestation sérieuse et chasser les émigrés de ses États, par peur du premier Consul. Comment résister d'ailleurs à l'homme qui s'était déclaré le protecteur et l'arbitre des petits princes et des petits États allemands, à celui qui s'était donné la satisfaction de les voir à Paris mendier, comme de mesquins personnages, des territoires et des revenus? Comment discuter les ordres et les volontés du soldat victorieux qui avait ruiné l'ancien empire d'Allemagne?

• Le margrave de Bade avait pris possession, en octobre 1802, des bailliages d'Oberkiicli et d'Ettenheim.

Page 1