‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 17 sur 69 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Revenant par intervalles aux questions politiques et à la France, sa principale préoccupation, le duc d'Enghien faisait allusion, dans une lettre du 25 janvier 1803, aux préparatifs que le premier Consul avait déjà commencés au camp de Boulogne contre l'Angleterre. Dès le début de cette année, Bonaparte avait de nouveau fait demander au cabinet de Londres pour quels motifs il n'évacuait pas Alexandrie et Malte. Le ministère Addington répondait que la France n'avait pas évacué non plus le Piémont, la Hollande et la Suisse. Les rapports se tendaient. Le 8 mars, George III annonçait à son peuple qu'il était contraint d'ordonner des préparatifs militaires pour répondre aux armements de la France. Le premier Consul regardait cette mesure comme une provocation et traitait l'ambassadeur anglais, lord Whitworth, avec violence. Il n'attendait pas les bostilités pour prendre ses précautions. « On se met sur un pied formidable, écrivait le duc d'Enghien à son père, et pour ne pas réveiller le chat, on le flatte, quoiqu'il ne fasse assurément pas patte de velours... Vous ne me comprenez pas, n'est-ce pas? » C'était chose facile à comprendre, mais le duc d'Enghien s'avouait fort embarrassé pour préciser davantage. Le secret des courriers eût pu être violé, et les allusions de cette lettre étaient assez transparentes pour attirer une attention soupçonneuse sur leur auteur. Ajoutez à cela que le duc d'Enghien parlait d'un grand nombre d'individus décidés à agir du côté de l'Est. « Je ne sais trop, cher papa, disait-

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il, si je peux ou dois par écrit m'expliquer avec plus de précision. Mandez-moi ce que vous en pensez. On est toujours embarrassé pour écrire. Vous êtes à même plus que moi de connaître les inconvénients du bavardage. » Cette lettre était déjà une grave imprudence. Sa forme mystérieuse en révélait trop ou jjas assez. Si elle était tombée entre les mains de la police, elle aurait fait croire à un complot; mais pour qui connaît le duc d'Enghien, ce n'était là qu'un récit de ce qu'il avait recueilli, de confidences qui lui avaient été faites et auxquelles il n'avait peut-être pas lui-même attaché grande importance. Qu'on n'oublie jamais sa fière réponse au comte de Lanans, qui l'entretenait de conspirations et d'intrigues secrètes contre le général Bonaparte. « Je méprise tout cela!... »

Le 17 février de celte année, l'oncle de la princesse Charlotte, le cardinal de Rohan, mourut d'une maladie pulmonaire. Ses derniers instants émurent vivement ceux qui y assistèrent. Le cardinal, en pleine connaissance de lui-même, manifesta un profond repentir de ses fautes. » Sa fin, écrivait le duc d'Enghien à son père, a été déchirante pour la princese Charlotte. Vous jugez de ce qu'a eu à souffrir le cœur sensible de cette malheureuse; elle vous aurait touché, si vous en aviez été témoin. » Les dispositions suprêmes du cardinal étaient toutes en faveur de sa nièce et la tiraient ainsi de la position précaire où elle se trouvait depuis longtemps. Le prince de Rohan, son père, s'étant décidé d'autre part à faire sa soumission entre les mains du gouvernement français, elle allait pouvoir compter sur le tiers de sa fortune, laquelle consistait dans les bois de Limours et de Rochefort situés près de Rambouillet. Cette certitude de voir la princesse enfin débarrassée de toute préoccupation d'argent causait une grande joie au duc d'Enghien.

Ramené par les circonstances aux graves affaires qui agitaient l'Europe, il demandait au duc de Bourbon ce qu'il pensait de l'Angleterre et de son action. Avait-elle des alliés? Il en doutait, lui, car la France inspirait trop de terreur au monde entier. Mais toujours en proie aux illusions qu'encourageait la politique chimérique des émigrés à Londres, il déclarait que le

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mécontenteiiient était général en France. « On n'y parle qu'avec envie de l'homme qui se trouve à la place où chacun se croirait en droit d'être ou de parvenir. De l'envie à la haine le ])as est petit, et nous sommes à la veille d'une explosion, si la diminution des impôts ne vient pas apporter un palliatil momentané!... » Un politique, mieux placé que tous les autres pour apprécier de haut les événements, avait écrit au sujet de ces pronostics : « Je vois un pouvoir immense entre les mains d'un homme qui saura s'en servir et qui a pour lui l'armée et le jiublic. Bonaparte est roi!... Il est le seul qui me semble entendre la question. Il mène sa barque en pilote qui connaît bien l'océan sur lequel il navigue... Son gouvernement a la force et même la confiance qu'ont bien ])eu de gouvernements. Les émigrés rentrent en îoule, et parmi eux les plus grands noms. Dans six mois nous en verrons beaucoup à la cour du sultan, qui protège tous les partis sans en redouter aucun'... » Nous en verrons même, héias! que le premier Consul obligera à se solidariser avec lui dans l'attentat qui sera commis contre le duc d'Enghien ! Aveugles étaient donc ceux qui ne voyaient pas dans le premier Consul le despote de la France, étourdis ceux qui n'avaient pas compris que, dès le 18 brumaire, comme l'avait encore dit Malletdu Pan : « Bonaparte a été maître, dictateur et souverain dans l'avenue deSaint-Gloud. C'est sur sa tête qu'il placerait la couronne, s'il était question de couronne à recomposer... Qui fixera le point où il s'arrêtera?... » La logique des faits aurait cependant dû démontrer à tous que ce dénoûment était f^tal depuis longtemps. La Révolution l'avait nécessairement amené. N'est-ce pas après la prise de la Bastille que Washington écrivait à Gouverneur Morris avec une prévision vraiment extraordinaire : « La Révolution française est un prodige. Elle ne peut s'accomplir en peu de temps; le sang coulera. La licence, l'immoralité, des actes sanguinaires compromettront la Révolution, refroidiront ses amis, et la seule ressource de la France sera un despotisme énergique, joug plus

1 Correspondance de Mallet du Pan, éditée par Sayous, t. II.

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pesant que celui de l'ancien régime. » N'est-ce pas aussi le sagace Morris qui déclarait au mois d'août 1 793 « que la terrible tragédie, dont il était l'indigné spectateur, n'aurait pourdénoûment qu'un despotisme militaire »?...

Le duc d'Enghien était donc mal renseigné par ses amis, car les complots qui se machinaient contre le premier Consul ne faisaient que consolider son autorité. Le prince, qui rêvait toujours une action militaire, non-seulement n'avait pas de troupes à sa disposition, mais pour ainsi dire pas d'argent. La pension que lui servait le gouvernement anglais lui arrivait irrégulièrement. Une vie fort modeste lui était imposée. Il s'était plaint au duc de Bourbon de la parcimonie de l'Angleterre, et il lui avait demandé de faire quelques représentations sur ce sujet. Réflexion faite, il le priait, le 28 février, d'y renoncer. « L'économie de mon petit intérieur remplacera ce vide, disait-il- Dans ce malheureux siècle, il ne faut })as être difficile, quand on est honnête homme. » Ce qui le préoccupait sans trêve, c'était la question de la guerre, à laquelle il rattachait obstinément ses espérances. Des régiments autrichiens arrivaient en Souabe ; il croyait y voir des symptômes d'hostihtés. Mais ce service militaire qu'il désirait tant, son grand-père ne l'avait pas autorisé. « Il me traite encore bien sévèrement, disait le duc d'Enghien à son père le 17 mars, et ne daigne pas m'ajouter un mot de bonté. Cette retenue lui doit faire presque autant de mal qu'à moi. » Une autre ques« lion les divisait encore plus profondément. Depuis que le duc d'Enghien avait manifesté son amour pour la princesse de Rohan, tout projet d'union avec une autre femme avait été résolument écarté par lui. Il n'en pouvait être autrement, puisqu'un mariage secret, célébré par le cardinal de Rohan, les avait unis après le retour définitif h Ettenheim, c'est-à-dire en l'année 1802. Le prince de Condé, qui ne connaissait pas encore ce mariage, ne voulait pas admettre qu'on méconnût les droits et l'autorité du chef de la famille ; il en témoignait son mécontentement. La santé de la princesse Charlotte inquiétait alors le duc d'Enghien. La mort de son oncle le cardinal et la

perte d'une amie intime, madame de Marsan, lui avaient imprimé de cruelles secousses. « Elle a bien besoin du printemps, observait-il, et de la dissipation que ramènent les beaux jours pour se remettre. » A la fin de cette lettre, le duc ajoutait quelques considérations sur l'état des esprits dans l'olectorat de Bade. « Le mécontentement, affirme-t-il, est général de ce côté contre le gouvernement en France. On crie hautement au despotisme, et d'une manière si hardie qu'elle est embarrassante pour les étrangers qui voyagent et ne veulent se mêler de rien. Pauvre France! pauvres Français! Qu ont-ils gagné à s'entre-tuer pendant dix ans? D'obéir à un maître comme ci-devant. Gela a été et cela sera toujours. » Le duc d'Enghien ne remarquait pas qu'il existait cependant une différence notable entre la situation qui précédait 1789 et celle de I80;i. Tout en subissant un maître impérieux, les Français avaient, au prix des plus grands sacrifices, conquis certaines libertés précieuses que la monarchie aurait gagné à leur assurer spontanément. Il n'en demeurait pas moins vrai, — et cela, nous ne pouvons le contester, — que le principal effort de la Révolution française avait été de briser le sceptre pacifique d'un roi débonnaire pour se courber plus tard sous le joug d'un despote glorieux.

Le duc d'Enghien suivait avec attention le différend soulevé par la non-évacuation de Malte et d'Alexandrie. « J'observe, écrivait-il à sou père, avec un grand intérêt cette lutte importante. Dans le cas où l'on persisterait h ne pas s'entendre, je compte bien sur vous, cher papa, pour faire offre de ma bonne volonté. Je désire bien qu'elle soit connue des autorités assez à temps pour que l'on s'en serve... » Cette lettre est une preuve nouvelle de la volonté ferme du prince de se mettre à la disposition du gouvernement anglais en cas de guerre. Mais il se croyait le droit légitime de combattre ouvertement un régime qu'il considérait, avec tous les Bourbons, comme un régime usurpateur.

Le premier Consul, que préoccupait le principe héréditaire monarchique encore vivant dans l'esprit d'un grand nombre de Français, venait de faire une tentative hardie auprès de

LoiiisXVIlI, par l'entremise du roi de Prusse Frédéric-Guillaume et du comte d'Haugvvilz, ministre vendu h la France. Ceux-ci employèrent jjour l'exécution de leur dessein le président Meyer, chargé de là régence de Varsovie. Meyer alla proposer à Louis XVIII, le 2G février 1803, de renoncer au trône de France, lui et les membres de sa famille. En échange d'une renonciation formelle, le premier Consul promettait aux Bourbons le trône de Pologne et une forte indemnité'. On sait à présent que l'inspirateur de cette proposition était M. de Talleyrand. M. de Markof, ambassadeur de Russie à Paris, avait parlé à ce diplomate du dessein d'Alexandre qui voulait intéresser toutes les puissances à la situation malheureuse des Bourbons. Le Tzar croyait que le premier Consul lui-même, en raison de la confiscation des biens héréditaires royaux, devait une certaine indemnité à Louis XVIII. M. de Markof demanda à M. de Talleyrand si le gouvernement français attacherait à la prestation de ce secours quelques conditions humiliantes. Le ministre des affaires étrangères se mit à réfléchir et répondit enfin : « Les actes de renonciation ne sont point valides selon les lois de l ancienne monarchie; mais ce qui les rendra tels, c'est l'avilissement des individus, qui sera complet en cette manière. » M. de Talleyrand prêtait gratuitement à Louis XVIII sa cupidité et sa bassesse. Aux ouvertures précises du président Mever, Louis XVIII répliqua par une lettre devenue historique. Elle débutait ainsi : « Je ne confonds pas M. Bonaparte avec ceux qui l'ont précédé. J'estime sa valeur, ses talents militaires. Je lui sais gré de plusieurs actes d'administration, car le bien que l'on fera à mon peuple me sera toujours cher; mais il se trompe, s'il croit m engager à transiger sur mes droits. Loin de là, il les établirait lui-même, s'ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu'il fait en ce moment... »

A cette fière déclaration, le président Meyer répondit :

' Pour les négociations entamées en 1802 par Alexandre, relativement à une pension à fournir à Louis XVI JI par les familles souveraines d'Europe et même par le {jouvernement français, néjjocialions rjui donnèrent à M. d'ilaugvvitz et au général de Beurnonville la première idée d'une renonciation au trône de France,

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« L'influence de Bonaparte s'étend sur toute l'Europe. N'est-il pas à craindre qu'il ne force les souverains dont Votre Majesté reçoit les subsides à les lui retirer ' ?

— Je ne crains pas la pauvreté, répliqua Louis XVIII. S'il le fallait, je mangerais du pain noir avec ma famille et mes fidèles serviteurs ; mais ne vous y trompez pas, je n'en serai jamais réduit là. J'ai une autre ressource dont je ne crois pas devoir user tant que j'ai des amis puissants : c'est de faire connaître mon état en France et de tendre la main : non au gouvernement usurpateur, cela, jamais! mais à mes fidèles sujets, et, croyez-moi, je serais bientôt plus riche que je ne le suis.

— Mais Bonaparte peut contraindre la plupart des puissances européennes à vous refuser asile !

— Je plaindrai le souverain qui se croira forcé de prendre un parti de ce genre, et je m'en irai. »

Cette réponse hautaine irrita le premier Consul et le prédisposa à en tirer vengeance^. Le 2 mars, Louis XVIII envoyait copie de sa lettre h son conseiller alors placé près du roi de Suède, le comte de Saint-Priest, avec ces mots : « Il était naturel de penser que Bonaparte, qui sent fort bien le peu de solidité de sa puissance, chercherait a anéantir le titre qui rend et rendra à jamais les siens nuls. Il a pu aussi, se voyant partout obéi ad nutum, espérer que ses offres m'éblouiraient ; mais j'ose me flatter que vous devinerez ma réponse, quand même je ne vous en enverrais pas copie. . . » Le comte de Saint-Priest répondit un mois après : « J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté m'a

moyennant indemnité, voy. E. Daudet, Les Bourbons et la Rusnîe, p. 252 à 262. — Voy. aussi le texte des instructions au président Meyer. {^Revue de la Révolution, 5 février 1888.)

• C'était une menace inutile, car l'Autriche, qui avait promis 50,000 florins par an, ne les paya jamais. L'Angleterre se borna à quelques secours, l'Espagne fit de même, le roi de INaples ne répondit pas à l'invitation de la Russie, le roi de Prusse mit en avant de mauvaises raisons pour ne rien faire.

' Certains ont assuré que le 25 avril 1804, le premier Consul avait fait remettre de 1 argent au banquier Schroder de Hambourg, pour une entreprise mystérieuse, et avait envoyé des gendarmes déguisés à Varsovie pour y saisir Louis XVIII. Rien n'a démontré cette assertion.

honoré de sa main, ainsi que celle qui y était jointe pour le roi de Suède, sa copie et le récit de l'entrevue de Votre Majesté avec le président de Meyer. C'est avec une admiration bien sincère, Sire, que j'ai lu la réponse noble, prudente et touchante de Votre Majesté à la communication que lui a faite l'agent prussien. Je me dispense de qualifier la proposition et le message : l'un et l'autre auraient mérité un accueil sévère, si les circonstances avaient pu le permettre... » L'adhésion publique du comte d'Artois, du duc d'Angouléme, du duc de Berry et des autres princes à la réponse de Louis XVIII augmenta l'irritation du premier Consul; mais ce qui la redoubla, ce fut la lettre du duc d'Enghien. Le 22 mars 1803, le jeune prince répondit d'Ettenheim à son roi dans les termes suivants :

« Sire,

« La lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer m'est exactement parvenue. Votre Majesté connaît trop bien le sang qui coule dans mes veines pour avoir pu conserver le moindre doute sur le sens de la réponse qu'elle me demande. Je suis Français, Sire, et un Français fidèle à son Dieu, à son roi, à ses serments d'honneur. Plusieurs m'envieront peut-être un jour ce triple avantage. Que Votre Majesté daigne donc me permettre de joindre ma signature à celle de Mgr le duc d'Angouléme, adhérant comme lui de cœur, d'âme, au contenu de la lettre de mon roi.

« Louis- Antoine-Henri de Bourbon. »

En même temps qu'il adressait à Louis XVIII cette réponse catégorique, qui fut bientôt pubhée dans les journaux anglais, le duc écrivait à son père : « Vous aurez reçu nouvelle d'une proposition qui a été faite. Une lettre fort aimable me l'a annoncée. J'ai répondu sur-le-champ, et j'espère que ma réponse aura votre approbation. Elle rejette au loin l'insidieuse proposition, comme vous pensez bien ; et je me réfère aux mêmes expressions du premier qui a répondu. . . Le silence m'est ordonné, j'en suis fâché ; car il n'y a rien là dedans qui ne soit fait pour

faire honneur et donner bonne espérance. Veuillez, cher papa, communiquer cet article à mon grand-père et m'y répondre... ;> Et il ajoutait ce post-scriptura confidentiel : « Soyez assez bon pour ne pas oublier de parler de mon désir d'être employé, s'il y a guerre ^ » Louis XVIII écrivit lui-même, le 23 mai, au prince de Gondé : « J'ai reçu la réponse de votre petit-fils; elle est beaucoup plus ancienne, mais, comme de raison, il a cru devoir, jiour me la faire passer, préférer la sûreté à la promptitude. Gomme il est possible que, par le même motif, il ne vous en ait pas donné connaissance, j'en joins ici copie, bien sûr qu'elle vous fera plaisir et qu'ainsi que moi vous y reconnaîtrez le sang des Bourbons. » Le silence, que regrettait le duc d'Enghien, no fut pas observé. Le premier Gonsul lut la lettre de ce prince, et, dès ce moment, il fixa sur lui un regard menaçant. Tout ce qui va désormais se passer à Ettenheim, le moindre événement comme le plus important, sera recueilli par sa police, commenté et naturellement exagéré par elle. A la lettre du 22 mars 1803 répondra l'attentat du 21 mars 1804.

Vers cette époque mourut madame de Polastron, que le comte d'Artois avait tant aimée. Gette mort devait, comme on le sait, opérer un changement considérable dans les habitudes frivoles de ce prince et transformer peu à peu son scepticisme en une religiosité profonde. L'influence de cette personne avait paru néfaste à plusieurs amis du prince. Ils avaient cru que madame de Polastron, par une affection jalouse, avait retenu le comte d'Artois auprès d'elle au moment même où ses amis l'appelaient à grands cris en Vendée. Le duc d'Enghien l'avait pensé, lui aussi, et c'est ce qui expHque une lettre où il dit au duc de Bourbon : « La mort de madame de Polastron , quoiqu'elle affecte vivement et douloureusement son ami , serait peut-être en ce moment un grand bonheur pour lui, car j'ai entendu dire que cette femme l'a souvent retenu par la crainte de la faire mourir de douleur, s'il lui arrivait de s'exposer à

' Dossier Surval. — Inédit.

quelque danger. » Là-dessus , il s'indi^jne et il s'écrie : « Si j'avais une maîtresse pareille, je l'aurais bientôt campée là !.. . » On voit que le jeune prince avait le sang du Béarnais dans les veines. Puis, revenant à la réponse qu'il avait faite à Louis XVllI et dont son père le félicitait, il écrit ces lignes significatives, qu'il importe de méditer. Elles paraissent aujourd'hui pour la première fois : « Je suis bien heureux que vous ayez été content de ma réponse an maître. Croyez, cher papa, que mon cœur est droit, quoi qu'on en puisse dire, et que ses impulsions sont toujours bonnes. J'ai admiré de mon côté la réponse en corps que vous aviez faite, parlant au nom de la grande majorité de la nation française. Mais ne doutez pas que Bonaparte n'oubliera et ne pardonnera jamais ce qu'il appelle notre folle insolence, et s'il arrivait malheur aux Anglais, ce ne serait pas en Europe que nous trouverions le repos et la liberté. Je crois que nous jouons le tout en ce moment; c'est pourquoi il est important de nous entendre et de bien jouer le jeu. Soyez donc assez bon pour faire mettre à Gontye de l'exactitude dans sa correspondance et pour me faire faire quelque chose le plus promptement que faire se pourra'. » Ainsi le duc d'Enghien avait déjà l'intime conviction que le premier Consul saisirait, sans tarder, l'occasion de se venger du refus des Bourbons. Se croyant alors en état de légitime défense, le j)rince appelait la guerre à grands cris. Il tenait à être le premier informé des hostilités reprises par l'Angleterre; il voulait être aussi l'un des premiers à lever l'épée. Sans être appelé à prendre part à une conspiration, le duc d'Enghien devait, dans la pensée des princes, jouer un rôle important du côté de l'Est, au cas où des événements possibles l'auraient permis. Nous en avons la preuve formelle dans une lettre du prince de Condé qui répond, le 30 avril 1803, aux impatiences de son petit-fils : « Vous avez dû voir par mes précédentes lettres que nous étions fort loin de vous oublier ; ainsi soyez tranquille. Votre position est parfaite, mais gardez-vous de la gâter par des imprudences,

' Dossier Survol, aux Archives nationales.

par une précipitation prématurée ; sachez attendre. Je sais bien que ce n'est pas ce qu'il y a de plus aisé , même à mon âge, à plus forte raison au vôtre ; mais songez qu'il ne faut pas faire de victimes. (Il n'y en a eu que trop !) Comptez sur nous pour vous avertir de ce qu'il y aura à faire '. »

Cette lettre prouve que les princes comptaient sur le duc d'Enghien pour entrer en Alsace et y faire triompher, à l'occasion, la cause de la monarchie légitime. Mais ce plan particulier n'affectait nullement les allures d'un complot. Quant au duc, il transmettait aux siens les renseignements plus ou moins authentiques qu'il recevait de divers côtés. Ainsi, le 25 mars 1803, il informait son père du mécontentement des troupes voisines du Rhin contre le gouvernement consulaire. Le jeune j)rince croyait naïvement à leur mécontentement, parce que vingt-cinq hommes de la garnison de Schlestadt avaient, dit-on, bu publiquement à la santé de Louis XVIH. C'est de la même garnison que viendront, un an après, les dragons chargés de l'enlever. On lui alfirmait encore que le 9* hussards, cantonné à Colmar, était composé de fils de famille, ennemis de la Révolution. Quatre déserteurs de ce régiment lui avaient fait dire qu'ils étaient sûrs de lui amener plus de deux cents hommes. Enfin, il savait que la plupart des Suisses étaient furieux du despotisme qui les opprimait. Il faisait ainsi allusion aux événements qui avaient amené l'Acte de médiation, accepté le 5 mars à Berne par le Sénat helvétique. Le premier Consul n'avait pas tardé, aussitôt après sa promulgation, de montrer qu'il était là, comme partout, le maître. Il avait désigné pour landammann général le Fribourgeois d'Affry dévoué à sa politique, etilavaitenrôlé seize mille Suisses dans les armées françaises. Les chefs de l'ancien parti autoritaire ne pouvaient pardonner à Bonaparte de les avoir annihilés. C'était avec eux que le duc d'Enghien entretenait des relations. Rodolphe d'Erlach, Bachmann et

' Extrait des Mémoires pour servir à rhistoire de la Maison de Condé. Ce document, comme les autres donnés par le recueil (Didot, 1820, 2 vol.), est d'une réelle authenticité. Les pièces ont été imprimées sur les manuscrits mêmes et avec l'autorisation du duc de Bourbon.

Aloys Ileding témoignaient au prince une affectueuse estime. « On me verrait, ajoute le duc d'Enghien, avec plaisir dans ce pays-là, et il pourrait servir d'entrepôt pour les gens de bonne volonté qui y viendraient me joindre ; et je crois pouvoir répondre que si l'on voyait un point d'appui quelque part et la certitude d'une paye, le noyau grossirait à vue d'œil,» Ce passage prouve donc que le duc, fidèle à son rêve, voulait organiser et commander une armée contre le premier Consul. En s'offrant comme point de ralliement, en promettant de recruter des déserteurs, en se faisant fort de l'appui des Suisses rebelles, il ne croit pas conspirer comme vont le faire secrètement les Gadoudal et les Pichegru. Il pense faire œuvre de militaire et se préparer h une nouvelle campagne. Il a soin d'ajouter encore une fois à sa lettre ce post-scriptum : « Soyez assez bon pour ne pas oublier de parler de mon désir d'être employé, s'il y a la guerre '. » C'est à ce seul désir que se rattachent toutes ses vues, tous ses projets d'avenir.

Tout à coup le bruit courut à Londres que le duc d'Enghien pénétrait quelquefois sur le territoire français, allait à Paris et à Strasbourg ou faisait des excursions imprudentes dans les environs de cette ville. Le prince de Condé s'en inquiéta vivement. Il ne tarda pas à écrire à son petit-fils, le 16 juin 1803 : « On assure ici depuis plus de six mois, mon cher enfant, que vous avez été faire un voyagea Paris. D'autres disent que vous n'avez été qu'à Strasbourg. . . » Si ce bruit s'était répandu en Angleterre, on peut hardiment affirmer que la police française n'était pas étrangère à sa propagation. On verra plus tard quel intérêt le premier Consul et ses agents attachaient à ces prétendues incursions en France. « Il faut convenir, observait sévèrement le prince de Condé, que c'était un peu inutilement risquer votre vie et votre liberté, car pour vos principes je suis très-tranquille de ce côté-là; ils sont aussi profondément gravés dans votre cœur que dans les nôtres. » Le prince faisait ainsi allusion à la réponse du duc d'Enghien à la déclaration de Louis XVIII.

' Dossier Surval. — Inédit.

Mais admettant un moment l'hypothèse des voyages de son petit-fils, il l'invitait à lui écrire ce qu'il avait remarqué dans ces voyages. Puis il lui démontrait que si sa position à Ettenheim pouvait être utile à beaucoup d'égards, elle offrait cependant de graves dangers. H ajoutait même ces lignes si tristement prophétiques: «Vous êtes bien près. Prenez garde à vous et ne néghgez aucune précaution pour être averti à temps et faire votre retraite en sûreté, en cas qu'il passât par la tête du Consul de vous faire enlever... ^ » C'est le premier avertissement sérieux donné au duc d'Enghien, neuf mois avant l'enlèvement. Par qui est-il donné? Par son grand-père, fort au courant des intrigues européennes, et mieux à même que personne de le renseigner. Que va répondre le duc?... Il commence par jurer, sur l'honneur, qu'il n'est pas entré en France. Cette déclaration si nette, faite par un prince qui, en tout temps, a professé le culte absolu de la vérité, nous suffit. Elle donne un démenti formel aux assertions des ennemis du duc d'Enghien. Ce démenti était nécessaire. Qu'on en juge plutôt par ce qui suit. « Il faut, continue le duc, me connaître bien peu pour avoir pu dire ou chercher h faire croire que j'aurais mis le pied sur le sol républicain autrement qu'avec le rang et à la place où le hasard m'a fait naître. Je suis trop fier pour courber bassement la tête, et le premier Consul pourra peut-être venir à bout de me détruire, mais il ne me fera pas m'humilier... » Ces lignes si fières détruisent d'un seul coup toutes les calomnies. Mais ce n'est pas encore assez. « On peut prendre l'incognito, ajoute le duc d'Enghien, pour voyager dans les glaciers de la Suisse, comme je l'ai fuit Tan passé, n'ayant rien de mieux à faire ; mais pour en France, quand j'en ferai le voyage, je n'aurai pas besoin de m'v cacher. Je puis donc vous donner ma parole d'honneur la plus sacrée que pareille idée ne m'est jamais entrée et n'entrera jamais dans ma tête. Des méchants ont pu désirer, en vous racontant ces absurdités, me donner un tort de plus à vos yeux. Je suis accoutumé à de pareils services que l'on s'est tou-

' Mémoires pour servir à Phistoire de la Maison de Condé, t. II.

jours empressé de me rendre, et je suis trop heureux qu'ils soient enfin réduits à employer des calomnies aussi absurdes...'. » Voilà en quels termes le duc repoussait les voyages en France qu'on lui avait attribués. Quant aux précautions à prendre pour lui-même contre un enlèvement possible, il n'y fait aucune allusion dans sa réponse. Il est dans un pays neutre ; il s'y croit en sûreté. Le prince de Gondé répondit à son petit-fils, le 31 août :

« Mon cher enfant,

« Ni le public ni moi n'avons jamais pensé que vous eussiez pu vous avilir au point d'aller faire votre cour à notre ennemi ; mais on a cru que vous pouviez avoir fait la légèreté (car les jeunes princes ne sont pas plus à l'abri de ce soupçon que tous les jeunes gens) d'aller incognito voir les choses de près pour prendre des moyens plus sûrs contre ceux qui les font. Voilà ce que l'on croyait, et Monsieur m'en ayant parlé plusieurs lois sans la plus petite aigreur, mais ayant l'air de croire à ce bruit puisqu'il se soutenait autant, quoique votre père et moi nous puissions faire pour le discréditer, j'ai pris le parti de m'en éclaircir avec vous. Si c'est un tort, je l'accepte de tout mon cœur, et je recommencerais à me conduire de même, s'il s'en présentait une autre occasion, il n'y a là, mon cher enfant, ni torts ni calomnies : soyez plus juste une autre fois, ou n'écrivez qu'à votre père : lui et moi nous ne faisons qu'un"... »

Il est à regretter que les princes, dans leur sollicitude, n'aient pas formellement exigé le départ du duc d'Enghien et son éloignement à une assez grande distance d'Ettenheim. Il ne suffisait pas de conseiller la prudence, il fallait prescrire la retraite en un pays moins exposé à de faciles et rapides incursions. D'autres lettres venues de ses amis de France témoignèrent également au duc d'Enghien de l'inquiétude sur son séjour trop rapproché de la frontière. Le prince en informa son grand-père le 22 septembre, sans avoir l'air d'y ajouter une sérieuse irapor-

• Mémoires pour servir à l'histoire delà Maison de Condé, t. II. « Ibid.

tance. Quelles précautions pourrait-on prendre d'ailleurs contre une attaque soudaine? On était exposé partout à tomber dans quelque embuscade. « Il est facile, disait-il, d'ajuster un coup de carabine. Ainsi ceci m'occupe peu. Quant à un enlèvement, sous prétexte d'aimer beaucou|) la chasse, il est rare que je sorte de la ville sans être deux ou trois, chacun avec un fusil à deux coups. Je ne vais, du reste, seul nulle part. Ainsi vous voyez que les occasions de m'avoir à bon marché doivent être rares, et si quelqu'un de suspect passait le Rhin en face d'ici , je crois que je serais prévenu. » Dans cette même lettre, qui, comme on va le voir, est d'une extrême importance, le duc d'Enyhien aborde les questions politiques les plus délicates. Il vient d'apprendre que le gouvernement anglais n'a pas voulu reconnaître publiquement Louis XVIII, roi de France, ni s'allier officiellement avec lui. Il s'étonne que ce gouvernement n'ait pas osé entreprendre ainsi une contre-révolution qui, à son avis, était chose facile. « Le fatal nom que nous portons, s'écrie-t-il avec une sorte de désespoir, nous condamne donc à une nullité honteuse. C'est une perfide suite du détestable système dont j'espérais enfin les Anglais revenus; mais je vois avec douleur que ce système subsiste, et qu'il n'est pas encore question de saper la pierre fondamentale du gouvernement révolutionnaire français. Un traité d'alliance et de paix avec le roi légitime eût renversé le colosse. Tous les esprits espéraient à chaque instant quelque mesure préparatoire, précurseur de cette reconnaissance. Elle eût réuni tous les partis... » Ici encore le duc d'Enghien s'abusait ou se laissait abuser sur la situation. La France n'était pas lasse du gouvernement consulaire; elle l'était si peu qu'avant un an elle allait consentir à sa transformation en gouvernement impérial. La guerre contre l'Angleterre, loin d'être impopulaire, avait été parfaitement accueillie par l'opinion publique. La vieille haine révolutionnaire contre Pitt se réveillait contre Addington. On admirait la puissance du premier Consul qui imposait ses volontés à la Prusse comme à la Russie; on le recevait en triomphateur à Amiens, à Calais, à Dunkerque, à Ostende, à Bruxelles, à

Anvers. Le camp de Boulogne attirait tous les regards. Ces immenses travaux, cette flottille de quinze cents bâtiments de transport, ces constructions de forts et de batteries, ces arme'es portées à près de cinq cent mille hommes, ces prodigieux préparatifs occupaient tous les esprits. La nation était prête à tous les efforts, à tous les sacrifices, parce qu'elle avait alors confiance en son chef. Mais les émigrés continuaient à se tromper ou à s'illusionner. Ils croyaient que le premier Consul avait atteint le terme de ses ambitions, que cette guerre allait ruiner tout son édifice, et que ses ennemis Moreau, Bernadotte, Pichegru et Carnot étaient prêts à hâter sa perte. Aussi recommençaient-ils leurs menées, sous l'impulsion du comte d'Artois, tandis que Louis XVIIl, sans se mêler à ces intrigues, attendait patiemment que la Providence daignât rétablir ses affaires. Au milieu de tous ces événements, le duc d'Enghien continuait à déplorer son inaction personnelle. « Je ne vois pas où et comment on pourrait m'employer utilement, disait-il, puisqu'il ne se déclare aucun allié et qu'à coup sûr les Anglais ne trouveront point de partisans en France. Il faut donc gémir et enrager en silence... >' Cependant, une hypothèse était possible, la mort de Bonaparte. Que devrait-il faire en ce cas? Il examine nettement la situation qui résulterait de cette mort, et il se prononce pour une action immédiate. «Dans ce cas, qui est à ])révoir dans un moment où, tant sur mer que sur vos côtes, il va s'exposer à de grands dangers, dans ce cas, dis-je, un coup hardi pourrait avoir les plus grandes conséquences, et il faudrait prendre la chose sur le temps , car quelques jours de perdus suffisent pour rasseoir les esprits, rétablir l'ordre et l'apathie... » Le duc suppose que, dans une bataille, le général Bonaparte vienne à être tué, et il demande aux princes des instructions pour agir en ce cas. Mais s'il ne conspire pas, il est naturellement prêt à profiter d'une crise suscitée par la disparition de leur plus puissant ennemi; c'est ce que le f)remier Consul connaît ou prévoit. Le duc cherche à assurer le secret de ses lettres. « Je crois, ajoute-t-il, que vous pourriez me donner une adresse pour mes lettres, car la vôtre ou celle

de Contye peuvent exciter la curiosité, et je n'écris qu'à regret tous ces détails dans un moment où il est d'un grand intérêt pour moi de rester rapproché des frontières, car, comme je le disais tout à l'heure, la mort d'un homme peut amener, au point où en sont les choses, un changement totale » Sans comprendre que si le premier Consul mourait en ce moment, la France ne retournerait pas encore à la monarchie, mais à un autre Directoire ou à une dictature militaire comme celle de Moreau ou de Pichegru, le duc d'Enghien revient à son plan; il demande de l'argent, afin d'agir quand l'occasion se présentera. « Sans doute, l'Ouest dans ce cas-là, dit-il, serait du plus grand intérêt; mais je crois que l'Alsace, quelques portions de troupes qui s'y trouvent et le point de réunion que ma personne donnerait ne sont pas des objets à négliger... Il est peu de mois où je ne reçoive de la rive gauche des demandes de nos anciens camarades d'armes, officiers et soldats, employés ou non, qui n'attendent qu'un point de réunion et un ordre pour m'arriver et amener de leurs amis. On m'en annonce un grand nombre ; mais je suis forcé de répondre que j'attends, espère et ne sais rien^... »

En résumé, il résulte de cette lettre que le duc, à la fin du mois de septembre 1803, déclare qu'il tenterait un coup hardi en Alsace, en cas de mort du premier Consul. Il ne parle pas de conspiration. Il supposait le général Bonaparte tué dans un combat, et alors il se faisait fort de pénétrer en Alsace pour y proclamer la monarchie légitime. Or, le jugement du 21 mars, que nous aurons plus lard à examiner sous toutes ses faces, établit, dans le paragraphe 6, que le duc d'Enghien devait, en cas de succès de la conspiration contre le premier Consul,

1 Dossier Surval, aux Archives nationales. — Partie médite.

* Cette lettre importante est tout entière de la main du duc d'Enghien, comme toutes celles que nous citons. Le papier est d'un format petit in-4'', d'une couleur verdàtre, orné sur les côtés d'une bordure de feuilles dans le filigrane et au centre d une urne monumentale, entourée de drapeaux et de canons, avec ces lettres au pied :

c et I uosic.

La lettre a été pliée en quatre; elle est fanée et jaunie sur la pliure et un peu déchirée dans le bas des pages.

entrer en France. Ceci est contraire à la vérité. Le duc d'Enghien ne voulait devoir le succès de sa cause qu'au triomphe de ses armes. Il avait plus d'une fois déclaré que sa naissance et ses opinions le rendaient à jamais l'ennemi du gouvernement consulaire. Lui, Bourbon, il considérait le général Bonaparte comme un usurpateur, et il s'attribuait le devoir de lutter contre lui, ainsi qu'il l'avait fait contre le régime révolutionnaire. « Je suis tout prêt h le combattre,' écrivait-il, et je serais heureux et lier d'en venir aux mains avec lui\» Maintenant, que le premier Consul, pressentant cette intention, ait voulu en finir avec un ennemi audacieux et imprudent, ceci est une autre question que nous aborderons à son heure.

La politique ne faisait pas oublier au prince ses amis et ses anciens camarades. Il recommandait à son grand-père un officier de son régiment, le lieutenant Sclimidt, qui n'avait aucune ressource pour vivre. « Ce jeune homme, disait-il, est intéressant par sa loyale façon de jjenser et son attachement à la cause générale. » Ce même Schmidt, lors de l'enlèvement de son chef, essayera de s'opposer h l'attentat et montrera qu'à la bravoure il sait joindre la reconnaissance. « Vous ne sauriez croire, ajoutait le duc, ce qu'il m'en coûte journellement pour donner à d'anciens serviteurs du corps qui viennent ici dénués de tout. C'est continuel. Je ne veux point vous ennuyer de toutes leurs demandes, de sorte que je les refuse; mais pour faire passer le refus, il faut bien que l'écu l'accompagne. Ne pourriez-vous pas obtenir, comme l'a fait le duc d'Angouléme, une petite somme disponible pour des aumônes? Gela a fuit un grand bien par ici ; mais ces secours ont en général porté sur d'anciens officiers ou cavaliers nobles ''... »

Un mois se passe, et le duc d'Enghien est amené, dans une lettre à son père, à examiner encore une fois la situation politique et particulièrement celle de Bonaparte. « Je vois, disait-il,

' Nous laissons de côté l'historiette citée par les Papiers d'un homme d'Elat relative a un cartel adressé par le duc d'En|;liien au (général [Jonaparte. * Dossier Surval. — Inédit.

ETTENHEIM (1803). 2:i7

un homme qui n'est ni aimé, ni craint, ni respecté dans l'intérieur, être porté aux nues dans les cours étrangères... On ne pense pas seulement à faire une représentation, quand il a dit : Je veux. Quel comble d'humiliation!... Son sceptre est de fer pour ses concitoyens. On l'a mis là, mais on ne l'en ôtera que mortl... » Aussi le jeune prince souhaitait-il une {juerre générale. Il pensait qu'une bataille aurait peut-être raison de son ennemi. Tandis qu'il rêvait de nouveaux combats, le comte d'Artois, emporté par son humeur légère et ardente, écoutait le conseil de ceux qui lui parlaient d'enlever le premier Consul. Il autorisait Gadoudal à tenter un hardi coup de main, et celuici, assuré de son appui, était entré secrètement à Paris, cherchant l'occasion de débarrasser la royauté légitime de son plus redoutable adversaire. Le général Moreau était adroitement amené à participer à ces cabales : tout autour de Bonaparte se nouaient d'insidieux complots que sa police, bientôt prévenue, surveillait avec soin. Il semblerait que rien n'avait été négligé pour exciter le ressentiment du premier Consul. La lettre du comte d'Artois, adressée officiellement en octobre 1803 au roi d'Angleterre, montre, en effet, que toutes les imprudences avaient été comrnises. Le prince demandait, en son nom et au nom des siens, la permission de se réunir à ses fidèles sujets et de lui offrir leurs services contre l'ennemi commun.

« Nous sommes Français, disait-il, et ni nos malheurs ni les actes nombreux d'injustice que nous avons éprouvés n'ont affaibli les liens sacrés qui nous attachent à notre pays; mais l'homme qui a subjugué la France et qui en a fait l'instrument de sa perfide ambition, est véritablement l'ennemi de tout Français comme il l'est de Votre Majesté et de votre gouvernement paternel... » Le Mo^iZ/ewr publia cette lettre aussi audacieuse que maladroite, faisant ainsi le pays juge des tentatives désespérées des princes et le préparant aux cruelles représailles qu'on méditait déjà contre eux. Le pauvre duc d'Enghien, aussi peu renseigné que le comte d'Artois, mandait, le 17 décembre, à son père qu'on était prêt à s'agiter sur le continent, que l'armée était mécontente, que quarante mille Autrichiens

se dirigeaient vers la Bavière. Il croyait à l'ébranlement de la fortune de Bonaparte, alors qu'elle n'avait jamais été plus solide; il croyait que l'année 1 804 saluerait le relèvement de l'antique monarchie. Il se voyait déjà entrant, l'épée haute, le drapeau blanc déployé, sur la terre d'Alsace, au milieu d'un peuple enthousiasmé. Ce rêve de gloire ne s'accomplira pas. Ce n'est pas en plein jour, sous les rayons d'un soleil de fête et aux cris joyeux de la foule qu'il rentrera dans sa patrie, mais aux pales lueurs d'une aurore triste et froide, conduit entre deux haies de soldats, puis entraîné dans «ne voiture de police suivie de gendarmes... Et la demeure royale qui recevra le prince sera le sombre château de Vincennes.

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