V() LE DUC D'ENGHIEN
Les jacobins avaient été les premiers, avec Arena et Geracchi, à menacer l'existence du régime consulaire. La déportation, la peine capitale, des tribunaux spéciaux avaient répondu à leurs menées, et le silence s'était fait. On les avait rendus responsables de l'attentat de la rue Saint-Nicaise; il était juste de leur prouver que la main du maître savait aussi bien frapper à droite qu'à gauche. Le silence fut imprudemment rompu par les émigrés réfugiés à Londres, que rien ne pouvait instruire ni corriger. Bertrand de Molleville, qui s'était jadis mis en relation avec Mirabeau pour le corrompre, avait proposé au commencement même de cette année, le 3 janvier 3 804, un nouveau plan d'action aux émigrés et au gouvernement anglais. Dans le curieux document que nous avons trouvé aux Archives des affaires étrangères', le fougueux royaliste se demandait s'il existait encore en France un parti assez considérable pour réaliser l'espérance presque éteinte de renverser le gouvernement consulaire. A ses yeux, les constitutionnels ne formaient qu'une vile et misérable cabale; les vrais amis de la monarchie étaient sans chefs et sans ressources; le désir d'une restauration était paralysé par la terreur qu'inspirait Bonaparte. Pour sortir de cet état de découragement et d'apathie universels, il fallait gagner les chefs de l'ancien parti démagogique. « Le jacobinisme, écrivait Bertrand de Molleville, est le premier instrument de la contrerévolution. Il faut ramener la désorganisation générale et l'espèce de chaos d'où la Révolution est sortie. » On croit rêver en lisant ces propositions. On y retrouve les criminelles conceptions de cette école politique qui espère tirer le bien de l'excès du mal et qui ne recule pas devant le bouleversement social pour arriver à son but. Mais aucune hardiesse n'effrayait l'auteur de ce plan. Suivant lui, il s'agit de séduire les républicains systématiques, les républicains riches, les républicains exaltés. La première classe forme les projets, dirige et ordonne. La seconde fournit les fonds. La troisième procure les orateurs
' Fonds Boulions, vol. 10.
et les a^jents. Il convient aussi de gagner à sa cause la populace des villes. « Cette dernière classe est la matière première des insurrections. On en fait tout ce qu'on veut avec de l'argent et de i'eau-de-vie. » Voici maintenant le plan détaillé de Bertrand de iVIoIleville. Il faut :
« 1° Recommander à tous les royalistes l'inaction la plus ai)Solue jusqu'à nouvel ordre;
« 2" Empêcher qu'ils ne contrarient en aucune manière les entreprises que les jacobins pourraient tenter contre le gouvernement ;
« 3° Ne rien négliger pour éteindre parmi tous les royalistes les sentiments de haine ou de vengeance contre les jacobins;
« A" Leur témoigner combien Sa Majesté désire les voir disj)osés à se rapprocher des jacobins, parce que la contre-révolution et le rétablissement de la royauté sont assurés, aussitôt que ces deux partis n'en feront qu'un seul contre celui du premier Consul ;
« 5" Travailler très-secrètement à renforcer autant qu'on pourra le parti des royalistes dans tous les départements. »
On ne peut réellement croire que Louis XVIII ait connu et approuvé un pareil plan. Tl y avait un abîme entre les monarchistes sincères et les jacobins. Il est impossible d'admettre que des hommes de sentiments si opposés aient pu marcher la main dans la main. La France était encore rouge du sang royaliste versé par les révolutionnaires, et l'on osait demander aux fils des victimes non-seulement de pardonner aux bourreaux, mais encore de s'entendre fraternellement avec eux? C'était un crime de rappeler l'anarchie et la violence avec l'espoir chimérique d'en triompher à bref délai. Les courtisans qui conseillent de pareils projets aux princes sont leurs plus funestes ennemis. Ils compromettent, les causes les plus nobles comme les plus justes, et l'histoire a le droit et le devoir de flétrir de semblables manœuvres.
Faut-il ajouter, avec un douloureux regret, que ce sont des propositions de ce genre qui, ébruitées et connues, ont contribué pour une part à l'exécution du duc d'Enghien? Le premier
Consul ne demandait qu'à sévir; tout prétexte lui était bon. Les complots de l'Opéra et de la rue Saint-Nicaise l'avaient exaspéré. Les rumeurs qui dénonçaient d'autres conspirations prêtes à éclater augmentaient son ressentiment. Secrètement décidé à transformer en Empire le régime consulaire, résolu à faire trembler l'anarchie, il avait juré de briser tout obstacle à ses desseins. Il méditait quelque chose de surprenant, propre à frapper l'imagination et à terrifier les plus audacieux. Il savait qu'à l'occasion on ne le ménagerait pas ; il avait appris que Hyde de Neuville avait écrit en 1800 au comte d'Artois : « Je mettrai ma gloire à poignarder Bonaparte. Le sentiment qui m'anime est général parmi les hommes du parti. Eh! Monseigneur, avisez! Faites-nous parvenir les secours dont nous avons besoin, et je vous promets d'attaquer avec succès le monstre dans son repaire '. » Il savait encore que les fanatiques du comité royaliste avaient songé à cet attentat depuis quatre ans, et que le gouvernement anglais était loin de décourager les conspirateurs acharnés contre sa personne. Depuis un mois surtout, sa police était parfaitement renseignée sur ce qui se machinait dans l'ombre. Le premier Consul avait appris que des aventuriers tels que d'Antraigues prédisaient le succès des complots de Moreau et de Pichegru. D'Antraigues n'écrivait-il pas au comte d'Artois en visant les préoccupations du premier Consul sur ce sujet : « Il le sent et redouble de fureur et de vigilance, et pour cette fois il a raison, le péril est grand^. » Pour être complet, nous croyons pouvoir affirmer que le comte d'Artois seul se plut à écouter les propositions de certains royalistes fanatiques. Ni Louis XVIII, ni le prince de Condé, ni le duc de
' Dans une note cotée 18 (16" vol. du Fonds BoiirbonsJ^ M. Dumont, ancien archiviste aux Affaires étrangères, écrit que, conversant un jour avec un royaliste exalté, nommé Louis Simond, il avait échappé à celui-ci de dire que « lui, Simond, et son ami Hyde de Neuville, avaient souvent devisé sur les moyens de faire assassiner le premier Consul, qu'ils considéraient comme le seul obstacle à la restauration des Bourbons. L'assassinat de Bonaparte, .ijoute M. Dumont, c'était le rêve des fanatiques de l'émigration, et c'est peut-être dans ce rêve bien connu de Bonaparte qu'il faut chercher la mort du duc d'Enghien. » C'est peutêtre une explication, mais cela ne constitue pas une excuse.
* Fonds Bourbons. — Archives des Affaires étrangères.
Bourbon, ni le duc d'Eughien ne trempèrent dans les conspirations qui eurent un si funeste dénoûment. Une lettre du cabinet du Roi adressée à Bertrand de Molleville, le 16 juin 1 804, contient cette déclaration expresse : « J'ai déjà affirmé à M. de Guilhermy et je vous affirme au besoin que le Roi n'a eu aucune connaissance ni préalable ni subséquente du projet de Georges et de ses associés... '. » Les papiers de Guilhermy, récemment publiés, attestent aussi ce fait. « Le Roi, dit ce loyal témoin, resta jusqu'à la fin tout à fait étranger à la conspiration, ainsi que les Gondé. . .*. » Ce qui le prouve nettement, c'est l'indignation avec laquelle le prince de Condé reçut un jour un fanatique qui vint, en janvier 1802, lui proposer d'assassiner le premier Consul. Voici avec quel mépris il informa le comte d'Artois de ce fait : « Je ne lui ai pas donné le temps de m'achever les détails de son projet, et j'ai rej)Oussé cette proposition avec horreur, en l'assurant que, si vous étiez ici, vous en feriez de même ; que nous serions toujours les ennemis de celui qui s'est arrogé le trône et la puissance de notre roi, tant qu'il ne le lui rendrait pas; que nous avions combattu cet usurpateur à force ouverte; quenous le combattrions encore sil'occasion s'en présentait; mais que jamais nous n'emploierions de pareils moyens qui ne pouvaient convenir qu'à des jacobins, et que si, par hasard, ces derniers se portaient à ce crime, certainement nous n'en serions jamais complices. » Il faut bien reconnaître que le comte d'Artois ne mit pas une telle énergie à repousser l'offre d'une action contre le premier Consul, quand elle lui fut faite directement. Il profita du mécontentement des Anglais, qui voyaient avec dé-
• Laforêt, notre ambassadeiir à Berlin, écrivait à Talleyrand, le 27 avril 1804, « que le prétendant s'était défendu de la plus légère participation à des attentats qu'il réprouvait, et s'était plaint amèrement que le soupçon d'avoir connivé à un assassinat puisse un seul instant l'atteindre... » (Cité par M. Boulay de la Meurthe, p. 297.)
- Le comte d'Artois se plaignait de ce que M. de Guilhermy avait dit que Louis XVllI n'avait pas eu connaissance des complots de Cadoudal et de Pichegru. M. de Guilhermy écrivit le 6 avril 1804 au prince qu'il maintenait son affirmation. « Il est vrai, Monsieur, je l'ai dit, parce qu'on me l'a écrit de Varsovie, et que j'ai cru que le Hoi voulait que cela se dise ainsi, et je ne pensais pas que cela pût être désagréable à Votre Altesse Royale. « — De son côté, le roi de Prusse attestait que Louis XVIII ignoiait les trames ourdies contre le premier Consul.