‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 20 sur 69 · IG · texte numérisé non relu

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pit Bonaparte dicler des lois à l'Autriclie, à l'Italie, à la Suisse, aux diverses puissances de l'Europe. Il avait remarqué avec joie la rupture de 1803, l'invasion du Hanovre, les préparatifs du camp de Boulogne, les hostilités sur mer et aux colonies, la reprise d'une guerre formidable. Ses espérances se réveillèrent aussitôt; il crut à une ruine prochaine du pouvoir consulaire. Il accepta les offres de Gadoudal, qui se faisait fort d'enlever le premier Consul à Saint-GIoud ou à la Malmaison; il consentit à favoriser les intrigues de Pichegru, de Moreau et de Lajolais. Les mémoires de Fauriel, que le savant M. Ludovic Lalanne a récemment mis au jour, nous renseignent à fond sur toutes ces tentatives, a Au premier bruit de la rupture, écrit Fauriel, le comte d'Artois était accouru d'Edimbourg à Londres, et il avait proposé ses services au gouvernement anglais avec autant de pétulance et de prétention que s'il eût été accoutumé à en rendre. Cette seule circonstance de se trouver près du gouvernement anglais devait donner, du moins, tant que l'Angleterre serait la seule puissance en guerre avec la France, quelque prépondérance au parti du comte d'Artois sur celui de Louis XVIII, qui ne pouvait agir que de Varsovie... La guerre résolue entre les gouvernements d'Angleterre et de France, les princes français, voulant aider le premier pour leur compte, commencèrent à envoyer des émissaires dans les lieux qui avaient été l'ancien théâtre de la guerre appelée guerre de Vendée, pour y disposer les choses et les esprits à un nouveau soulèvement, et à Paris, soit pour y observer l'état des choses, soit pour vérifier ce qu'ils en avaient ouï dire par Méhée et d'autres agents français'. » Le premier Consul fut averti de ces menées. « Ces ennemis, qu'il connaissait, il essaya de les pousser et de leur inspirer des résolutions et une audace qu'ils n'avaient pas naturellement, afin de pouvoir les arrêter, les anéantir avec plus d'éclat et les punir avec plus d'apparences de justice... » Or, Louis XVIII, fort préoccupé de voir son frère agir sans son avis, résolut d'agir politiquement pour son propre compte. Il crut bien faire en ré-

• Les derniersjours du Consulat, C. Lévy, 1886, in-S"

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pondant, sans intention criminelle, aux offres de service de l'intripant Méhée, qui, dans cette sinjjulière affaire, trompa tout le monde. Naturellement sa lettre tomba entre les mains de la police qui la remit à Bonaparte. « Elle était de nature, affirme Fauriel, à mériter son attention et même à exciter ses soucis. Louis XVIII y expliquait d'une manière sommaire les vues et les conditions {jénérales de son rétablissementsur letrône de ses pères. Il s'en{jageait à établir une représentation nationale à côté de ce trône et à {jarantir la liberté civile... Il fant se rappeler qu'au moment où Bonaparte lisait cette lettre, il n'était encore que premier Consrd, mais prolondémenl occupé de son projet d'établissement de l'Empire. Rien n'était plus capable de provoquer l'humeur et le dépit de Bonaparte que la disposition de Louis XVIII à faire plus de concessions pour sa restauration dans la royauté que lui pour son élévation à l'Empire. L'homme auquel, soitde propos délibéré, soit par occasion, il communiqua cette lettre, ce fut Fouché. » Qu'arrive-t-il alors? Cet intrigant conçoit le dessein d'exécuter le plan chimérique de Méhée. Il remet la lettre de Louis XVIII à un jacobin affidé à sa propre police. Celui-ci entre en relation avec le comité royaliste de Vienne, en se faisant passer pour un agent du prétendant. Le comité, d'accord avec lui, choisit pour chef de leur complot le général Moreau '. D'autres jacobins, alliés de Fouché, agitent le parti républicain, vont à Varsovie chercher des renseignements précis, entourent et séduisent Pichegru. Le général Lajolais se mêle à ces intrigues, s'abouche avec Moreau et finit par révéler tous les détails à Fouché. Cette fois, on pouvait laisser aller les conspirateurs, on les tenait. Nous verrons comment, les chefs arrêtés, la police crut à la complicité d'un membre de la famille des Bourbons, et comment elle fut amenée à soupçonner le duc d'Enghien et à l'enlever. Nous qui avons eu aussi sous les yeux, comme M. Grétineau-Joly, les papiers intimes et la correspon-

' « Comment Moreau s'est-ii eiifiagé dans une telle affaire? dit le premier Consul en apprenant la découverte du complot. L<3 seul homme qui pût me donner des inf|uiétudes, le seul cpu pût avoir des chances contre moi, se perdre si maladroitement !... J'ai une étoile ! >>

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dance de ce prince, nous ne devons néfjliger aucune occasion d'attester que le duc n'a jamais trempé dans ce complot. Pas un mot, pas une ligne de sa main n'y prouvent sa participation. Il est vrai qu'un parti assez considérable s'était formé en faveur du duc d'Enghien. « Ce jeune prince, qui à plusieurs qualités brillantes, dit Fauriel, unissait de la grandeur ou de la noblesse dans le caractère, était devenu l'idole de beaucoup de royalistes qui, persévérant dans une cause jusque-là malheureuse, en imputaient toutes les humiliations et tous les revers au défaut de caractère, décourage et d'habileté dans Louis XVIII et son frère, et pensaient qu'il ne fallait à cette cause qu'un autre chef. Ce parti prenait tous les jours plus de consistance et s'enrichissait des déserteurs de deux autres, qui s'accordaient à trouver Louis XVIII trop faible et le comte d'Artois trop ridicule... C'est un fait que je crois attesté par les correspondances des royalistes français qui étaient restés hors de la France et par les discours de plusieurs d'entre eux rentrés depuis longtemps. » Malgré ce parti, le duc d'Enghien ne conspirait pas. Il s'était borné à offrir ses services h l'Angleterre dans la guerre qui venait d'éclater. Ce fait lui sera bientôt imputé à crime.

Dans le courant des mois de janvier et de février 1804, quelles sont ses occupations les plus pressantes? La chasse, la danse, les plaisirs du carnaval. C'est ce qu'il décrit d'une façon charmante dans sa dernière lettre à son père. Parlant ensuite d'une prochaine rupture de l'Europe avec le gouvernement français, rupture dont son grand-père l'a informé, il lui réitère sa demande de service militaire. « J'espère que vous voudrez bien vous occuper de moi à cette occasion et me faire employer à quelque chose dans le courant de l'année. Je ne vis pas, je végète dans cette attente... On assure qu'il se prépare pour ce printemps des expéditions intéressantes dirigées contre l'ennemi commun. Mon vœu serait donc que le gouvernement anglais fût instruit de l'extrême désir que j'ai de partager le péril et la gloire que l'on pourra y trouver. Mon impatience devient chaque jour plus extrême. Daignez donc, cher papa, vous occuper un peu de cette affaire. » Il est évident que l'en-

nemi commun, c'est le premier Consul. En sollicitant ainsi du service contre Bonaparte, le duc d'Enghien s'exposait à son ressentiment farouche. Pour le premier Consul en effet, s'attaquer à sa personne même sur le champ de bataille, c'était s'attaquer à la France, et, dès lors, le grief irrémissible était trouvé. Les conseillers et courtisans de Bonaparte, n'admettant pas que le duc d'Enghien se considérât en droit de combattre un rival, n'eurent pas de peine à partager la manière de voir de leur maître. Or, ce que voulait le prince, c'était reprendre l'uniforme du soldat et se jeter dans la mêlée. « Trop jeune encore pour avoir d'autres idées, j'espère bien, cher papa, disait-il, que vous ne me désapprouverez pas de vouloir suivre à toute force la carrière pour laquelle je sens que je suis né... »

Depuis l'arrivée dun grand veneur de l'électeur de Bade, le baron Schilling, le séjour d'Ettenheim était devenu plus agréable à ses habitants. « Le grand veneur, écrivait le duc, occupe l'ancienne résidence du cardinal et aune femme jeune encore, bien de figure, et ce qui est mieux, qui aime le plaisir. Ce qui nous a procuré l'agrément de quelques bals et piqueniques pendant ce carnaval ; mais si la femme nous fait danser, le mari nous fait chasser. »

Au milieu de ces distractions, il n'oubliait pas la femme charmante à laquelle il s'était uni, et il profitait de l'annonce de la prise de Saint-Domingue pour écrire à son père : « Ceci me fait un bien grand plaisir, car je ne doute pas que les nègres ne soient très-accommodants pour les propriétaires anglais ; et une personne qui habite Ettenheirn, et pour laquelle vous connaissez toute ma tendresse et constante amitié, se trouve propriétaire du tiers d'une habitation dans cette île, habitation estimée 1,500,000 francs avant la guerre. Cet heureux événement va, — Dieu merci! — la tirer enfin, j'espère, de la position cruelle et gênée dans laquelle elle a passé les trois quarts de son émigration. Je serai bien content quand je la verrai ce qui s'appelle au-dessus de ses affaires'... » Pauvre princesse !

' Dossier Surval. — Inédit.

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Au moment njéme où la fortune lui revient, elle va être frappée dans ses plus chères affections. C'est à cette e'poque aussi, c'est-à-dire dans le mois de février, que se place une lettre importante du duc d'En^jhien, lettre relative à une demande de service dans les troupes anfjlaises. Le comité royaliste de Londres avait, suivant l'assertion de M. Nougarède de Fayet, obtenu un ordre privé du conseil d'Angleterre, en date du 15 janvier, enjoignant à tous les émigrés pensionnés de se rendre sur les bords du Rhin. Les généraux de La Saulais, de Mellel et de Mauroy se seraient portés à Offenbourg pour y conférer avec MM. de Vauborel et de Fumel, anciens officiers de l'armée deCondé. Or, quand l'armée de Condé fut licenciée, cinq ou six cents gentilshommes seulement, qui ne voulurent pas rentrer en France, se disséminèrent en Croatie, en Styrie, en Hongrie, en Autriche, en Pologne, en Russie. D'autres allèrent se fixer dans le Brisgau, la Bavière, et dans les villes de Baden, Francfort, Hambourg et Altona. Jamais on ne vit plus de vingt-cinq gentilshommes réunis à la fois, et il ne faut pas oublier que parmi les rares émigrés restés volontairement hors de France, il y avait des prêtres, des vieillards, des infirmes. On a essavé de nouer un rapport entre la lettre du duc d'Enghien et Tordre du conseil d'Angleterre que nous devons regarder comme apocryphe ou ne portant pas sur l'objet auquel on l'applique'. Quant à la note que M. Nougarède de Fayet

' M. Boulay de la Meurllie a éclaircl ce fait en citant les documents précis dans son étude sur les Dernières Années du duc d^ Engliicn (Hachette, 1886, in-12). JNougarède de Fayet avait emprunté son assertion à Desmarest ( 7'emotqnages historiques'), qui avait confondu un soi-disant acte du conseil privé d'Anj^leterre, en date du 13 ou 14 janvier 1804, enjoiijnant aux émigrés pensionnés de se rendre sur le llhin, avec une circulaire de M. Jacfpies, le secrétaire du duc d'Enjjhien, informant, le 15 janvier 180V, chaque émijjré de l'augmentation de sa pension. La lettre circulaire du prince de Condé, jointe à cette lettre et datée du 22 décembre 1803, figure aux Archives nationales.

Puisque l'occasion nous est offerte de viser les Dernières Années du duc d! Enghien, nous croyons devoir avertir le lecteur que, pendant que nous étions occupé à composer ce long ouvrage, M. Boulay de la Meurihe travaillait à une étude consacrée à la deuxième partie de la vie du duc d'Enghien. Nous avons tous les deux, pour cette partie, consulté parfois des sources semblables et manœuvré, ce qui était natmel et facile, sur le même terrain, il va sans dire que chaque fois (|ue s'est présenté dans l'ouvrage de M. Boulay

attribue au duc d'Enghien en juillet 1803, et qu'il déclare avoir été écrite dans un moment d'impatience, parce que le comité de Londres n'avait pas répondu nettement aux offres de service du prince, cette note n'a été écrite que le 1 5 janvier ] SO^. Cette même note a été suivie d'une lettre détaillée le 15 février. C'était une lettre réelle, dont le texte authentique se trouve dans le journal de Peltier, t Ambigu^. M. David, chargé d'affaires de France près le grand maître de Malte, l'ayant vue paraître dans un journal italien, la traduisit et l'envoya h M. de Talleyrand le 14 février 1805. Le 1 I mars, le ministre des affaires étrangères la 6t insérer « inofficiellement » dans les feuilles allemandes, pensant qu'elle pourrait charger la mémoire du duc'^. La note adressée à sir Charles Stuart le 15 janvier indiquait que le duc d'Enghien était pénétré du désir le plus vif de ne point rester inactif dans la continuation d'une guerre qui touchait de si près à ses intérêts les plus pressants, les plus sacrés'.

Le duc demandait à être employé dans les armées d'une des puissances qui s'allieraient à l'Angleterre, soit en rejoignant les premières troupes anglaises qui débarqueraient sur un point quelconque du continent, soit en prenant le commandement direct de quelques troupes auxiliaires dans lesquelles il pût placer quelques anciens oliiciers fidèles de sa nation et les déserteurs qui pourraient le rejoindre. A la réception de cette note, sir Charles Stuart déclara qu'il ne lui appartenait pas de répondre à une semblable demande. Il assura seulement le prince qu'il allait en informer le gouvernement anglais. Déjà, le duc d'Enghien avait écrit plusieurs mois auparavant à lord Hobbard, pour demander du service dans l'armée anglaise, mais il ne lui avait été adressé qu'un simple accusé de réception.

de la Meurthc un document dont nous n'avons pas eu personnellement connaissance avant lui, nous nous sommes fait un scrupuleux devoir de citer son origine.

' Numéro de juillet 1804.

- Archives des Affaires étranj^ères.

' Revue réirospeclive, année 1885, n"» 25-26, p. 47-48. — M. Ronlay de la Meurthe a donné le texte in extenso. Celte note provient du Record Office.

La note adressée à sir Charles Stuart est conçue en de tels termes, que nous sommes amené à douter, non pas de son authenticité, mais de sa rédaction par le duc lui-même. Jamais ce prince n'a pu écrire des phrases aussi peu françaises que celles-ci : « Osant se flatter de la possibilité d'une guerre continentale... Attendu des événements heureux qui puissent lui donner jour à rentrer dans la carrière militaire... Pour l'employer n'importe comment ni en quel grade... Le nombre (des déserteurs) en serait grand dans ce moment dans les troubles de la République... etc., etc. » Ce sont là des anglicismes, et tout porte à croire qu'un agent anglais ayant recueilli de la bouche du duc d'Enghien son propre désir, l'aura transmis à sa façon à sir Charles Stuart'. La lettre qui appartient tout entière au prince nous est enfin connue. Nous la donnons textuellement ici :

« A M , à Vienne.

«M. le général d'Ecquevilly m'ayant rendu compte. Monsieur, de l'empressement avec lequel vous aviez bien voulu vous charger de faire connaître à votre gouvernement mon désir d'être employé dans le cours de cette guerre, et de l'obligeance particulière que vous lui avez marquée pour ma personne, je me fais un plaisir de vous témoigner toute ma sensibilité à cette marque d'intérêt de votre part, et je n'ai point voulu vous tarder pour vous en faire mes sincères remercîments.

K C'est donc. Monsieur, avec une entière confiance que je vous répéterai ce que sans doute le général d'Ecquevilly vous a déjà communiqué de ma part. La nullité absolue dans laquelle je végète, tandis que la route de l'honneur se trouve ouverte à tant d'autres, me devient chaque jour plus insupportable. Je ne souhaite que de donner à votre généreux gouvernement des preuves de ma reconnaissance et de mon zèle. J'ose espérer que les Anglais me jugeront digne de combattre avec eux nos implacables ennemis et me permettront de partager leurs périls et quelque portion de leur gloire.

« Absolument dénuée de tout intérêt particulier relatif à ma

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cause, ma demande n'a pour but qu'un f;rade dans votre arme'e ou une commission honorable; elle dittere trop de celle qui, dans le temps, a été faite par les membres de ma famille résidant en Angleterre, pour que je ne conserve pas l'espoir fondé d'en obtenir un résultat plus heureux. Vous m'obligerez infiniment, Monsieur, d'appuyer fortement sur cette différence. Il est sans doute de devoir sacré pour nous de servir jusqu'à la mort notre cause et notre roi légitime, mais c'en est un bien pressant et bien cher à remplir pour moi que de servir nos bienfaiteurs et de leur marquer une reconnaissance aussi véritable que désintéressée. Ce désir existe depuis longtemps dans mon cœur et devient chaque jour plus ardent.

« Faites-moi donc, je vous prie. Monsieur, le plaisir de m'éclairer confidentiellement sur les moyens que vous pensez devoir être les plus avantageux pour parvenir à mon but, et soyez certain d'avance de toute ma reconnaissance comme de mon estime particulière et de ma considération distinguée pour vous.

M L. A. H. DE Bourbon,

u Duc d'Enghien.

« Ettenheim, électoral de fiade, ce 15 février 1804'. »

Peltier, qui publie cette lettre, la fait suivre d'un commentaire aussi malencontreux que mal écrit. « On y verra, dit-il, que ce jeune prince avait un sentiment juste de sa situation aussi bien que de ses devoirs, et que le vœu de son cœur était de se jeter dans les bras de l'Angleterre. En dévouant à ce gouvernement son cœur et son bras pour mieux servir les intérêts de sa famille, il montrait un sens plus droit que beaucoup de prétendus amis du roi de France. " Ce commentaire fut relevé en termes amers par M. de Guilhermy, ancien député aux états généraux. « Dernièrement Peltier, écrivait-il à M. d'Avaray, publiait, sans la permission du prince de Gondé, une prétendue lettre du duc d'Enghien au gouvernement britannique pour demander du service; ce qui semblait vouloir justifier son

' M. Boulay de la Meurthe donne à cette lettre la date du 15 janvier 1804.

assassinat. » M. de Guilliermy va trop loin. La lettre en question ne peut justifier l'assassinat du duc d'Enghien. Quant à Peltier, nous ne nous donnerons pas la peine de discuter ses assertions; on sait quel est le crédit de ce folliculaire. Mais il se trouve par hasard que la lettre publiée par V Ambigu est une lettre authentique. Elle est à peu de chose près pareille à celle que le diplomate David a traduite d'après un journal paru à Malte, et la note qui provient du Record Office est le résumé de cette même lettre. L'authenticité en est donc indiscutable. Examinons maintenant la portée de ce document, qui, à première vue, semble fait pour éveiller singulièrement notre légitime susceptibilité.

Que demandait le duc? Du service militaire dans la guerre soulevée entre le gouvernement anglais et le gouvernement français. Il est certain que ces mots « la route de l'honneur ') et " nos implacables ennemis » , h propos d'une participation à des hostilités contre la France et contre des Français, doivent nous paraître fort choquants. Cela offense notre patriotisme. Mais encore une fois, il ne faut pas se placer ici au point de vue [)ersonnel. Le duc d'Enghien ne pouvait avoir, même en 1804-, les sentiments qui nous animent tous et qui nous semblent si naturels aujourd'hui. Membre de la famille des Bourbons, ayant reçu une éducation particulière, il incarnait le monarque dans la patrie ; il considérait comme un devoir sacré de servir sa cause et son roi même dans les rangs de l'étranger. Il croyait avoir le droit strict de combattre ceux que lui et les siens appelaient « des ennemis implacables, des usurpateurs et des rebelles ». Certainement nous devons déplorer cette manière de voir, qui est en contradiction flagrante avec ce que nous ressentons ; mais nous ne pouvons en faire un crime au duc d'Enghien. Il aurait sans doute mieux vnlu pour lui que cette lettre n'eût pas été écrite; car, toute atténuation admise, elle n'en est pas moins regrettable.

Cependant, si elle prouve que le duc demandait à se battre au milieu de l'armée anglaise, elle ne prouve pas qu'il conspirait dans l'ombre. Tous les documents que nous avons

étudiés à ce sujet, — et ils sont nombreux, — toute la correspondance du prince démontrent sa non-participation à des complots contre le premier Consul, quels qu'ils soient. Peu de jours après cette lettre, qui, connue par la police, a servi de base principale à l'interrogatoire de Real, le duc d'Enghien écrivait à sen grand-père, à propos d'un débarquement d'émigrés projeté sur les côtes de France et d'intrigues machinées à l'intérieur : " Dieu veuille qu'il n'y ait pas beaucoup de victimes, et que celte malheureuse histoire, comme toutes celles de ce genre, passées ou à venir, ne fasse grand tort aux personnes dévouées à la bonne cause! Jusqu'à présent, il paraît que le gouvernement sortira vainqueur de cette crise, si tant est que c'en soit une et que tout ceci ne soit pas supposé, chose que je ne sais ni désire S'ivoir, car ces moyetis ne sont pas de mon genre! » Cette lettre rappelle celle qu'il écrivait au comte de Lanans, et où il qualihait de « bêtises puantes » les complots des Pichegru et des Millot.

On a soutenu que le duc d'Enghien avait fait demander à la fin de janvier par M. de Gobenzl à M. de Champagny, notre ambassadeur à Vienne, s'il lui serait permis de traverser la France pour se rendre en Angleterre'. Champagny, qui transmet ce fait à Talleyrand, dit que sa réponse à Cobenzl a été celle-ci : « Ce n'est pas le chemin. » Cette réponse suffit pour montrer que ce fait n'est qu'une anecdote sans portée. Pourquoi le duc d'Enghien aurait-il demandé à passer par la France, alors qu'il pouvait se rendre en Angleterre par le Schleswig, sans embarras et sans péril? Le duc n'était pas homme à aller au-devant d'un refus et à solliciter le premier Consul. Il était toujours le même prince qui avait écrit : « Assurément, il faut me connaître bien peu pour avoir pu dire ou chercher à faire croire que j'aurais mis le pied sur le sol républicain autrement qu'avec le rang et à la place où le hasard ma fait naître. Je suis trop fier pour courber bassement

1 Voir sur ce fait une lettre du baron Mnssias à M. de Bourrienne (Didot, 1829), où ce ministre élève des doutes sur la demande adressée à Vienne.

la tête, et le premier Consul pourra peut-être venir à bout de me détruire, mais il ne me fera pas m'humilier '... »

Il demeure seulement établi que les machinations imprudentes des émifjrés depuis 1803 ont pu prêter une apparence de vérité aux premiers soupçons dirigés contre le duc d'Enghien. Bonaparte n'avait pas pardonné à l'Angleterre d'avoir offert asile au comte d'Artois et à ceux qui conspiraient contre lui. A ce grief, il avait ajouté les outrages que lui prodiguaient les feuilles anglaises et de nombreux pamphlets publiés à Londres. Il savait que le cabinet anglais favorisait les plans de Georges, de Pichegru et de Polignac. Des rumeurs sorties de Londres et de Vienne mirent en éveil la police consulaire. Des lettres anonymes, des avertissements vagues redoublèrent ses inquiétudes. Sur une dénonciation précise, un sieur Even, en relation avec les chouans, est arrêté à Saint-Brieuc ; puis vient le tour de deux agents de Georges, Picot et Lebourgeois. On crut devoir observer l'ouest et l'est de la France, ainsi que les pays adjacents. Deux agents anglais , Spencer Smith à Stuttgart, Drake à Munich, préparaient une action prochaine, s'il fallait en croire les assurances de l'ex-jacobin Méhée de la Touche. Le bruit courait aussi que de nombreux émigrés se rapprochaient du Rhin pour concentrer leurs efforts avec ceux des chouans, afin d'attaquer le gouvernement français de deux côtés à la fois. Une surveillance active fut prescrite sur ce point comme sur l'autre. Le conseiller d'État Real, chargé de remplacer Fouché à la police et à la sûreté générale, avait appris le débarquement de Georges à Biville et son arrivée à Paris. Il en informa le premier Consul. Celui-ci fit connaître aussitôt au Sénat ce qu'il appelait les machinations du gouvernement anglais. Le 24 janvier, il ordonna de fusiller, parmi les

' M. Roulay de Ja Meurthe croit que le duc d'Enghien n'est pas étranjjer à cet incident, qu'il qualifie de « malencontreux ■» . 11 n'en donne d'autre preuve que le racontar de Champagny. — On lit, à ce propos, dans les Mémoires dits de Bourrienne (t. V), que le duc d'Enghien a vainement demandé nn passe-port aux Autrichiens, mais il n'est pas question du passage à travers la France. — M. A. Fournier a essayé, dans la Revue histoiicjue de sept.-oct. 1887, de donner des explications sur ce fait. De son commentaire, il se dégage que l'affaire est plus que douteuse, et que là encore il y a une vilenie de Talleyrand.

individus récemment arrêtés, ceux qui paraissaient le plus compromis.

On désigne Picot , Lebourgeois , Querelle, de Grisolles et Mézières. La commission militaire acquitte les deux derniers et condamne à mort les trois autres. Picot et Lebourgeois se laissent fusiller sans dire mot. Querelle, devant l'appareil de son supplice, prend peur et révèle à Real les divers débarquements opérés à Biville , ainsi que les détails de la conspiration de Georges. A la suite de ces aveux, un sieur Troche, arrêté par la police, annonce un quatrième débarquement qui devait amener en France un prince de la maison de Bourbon, destiné à seconder les efforts des conspirateurs. Mais soit par soupçon, soit par erreur, ce débarquement n'a pas lieu. On observe avec attention Biville et les divers points des routes de la Normandie sur Paris, Forges, Beauvais, Gournay, Limay et Meulan. Le 9 février, la police arrête cinq complices de Georges. Elle apprend par eux que le plan depuis longtemps décidé est tout simplement d'enlever le premier Consul et de l'assassiner. Ces mêmes individus affirment, — et le fait a une extrême importance, — qu'un bomme à qui l'on témoignait de grands égards était venu secrètement et plusieurs fois chez Georges. Il affectait des airs mystérieux, portait un long manteau, s'en enveloppait le visage, semblait avoir une taille vigoureuse et une quarantaine d'années. Comme le sieur Troche avait parlé de la prochaine arrivée d'un prince, on crut que cet inconnu était un membre de la famille des Bourbons. Quel était ce prince?... Sur qui porter les soupçons? Louis XVIll et le duc d'Angouléme se trouvaient à Mittau, le duc d'Enghien à Ettenheim, le comte d'Artois et les autres princes en Angleterre. On pensa d'abord au comte d'Artois et au duc de Berry. Après l'arrestation du royaliste Bouvet de Lozier, les détails devinrent plus précis. Ce royahste révéla l'arrivée du comte d'Artois en France, la participation du général Moreau à l'affaire, ainsi que celles de Lajolais et de Pichegru. Ces trois généraux étaient en ce moment à Paris. Mais Bouvet déclara aussi que Louis XVIIl ignorait absolument toutes ces machinations. Suivant lui, le per-

sonnage mystérieux qui avait tant intri(;ué Real et la police était le général Pichegru. Les agents du premier Consul crurent ou feignirent de croire à une conspiration générale qui, partant de la Bretagne et de la Normandie, s'étendait jusqu'à Strasbourg, Munich et Stuttgart. Pendant que Georges chercherait à enlever le premier Consul, les jacobins alliés aux royalistes devaient soulever Paris, le duc de Berry agiter la Bretagne et la Vendée, Moreau et Pichegru prendre la direction des corps d'armée de l'Est, et le duc d'Enghien entrer en France à la tête d'une troupe d'émigrés rassemblés sur le Rhin. On ajoutait que la Russie se montrait défavorable à la France, que l'Autriche armait, et que la Prusse allait bientôt l'imiter. On voit quelles proportions considérables l'imagination des policiers avait immédiatement données à la conspiration.

Le 1 5 février, on saisit Moreau. Le 1 7, on arrête Lajolais, qui, pressé de questions, fait des aveux complets. Le premier Consul, exaspéré par l'obsession d'un péril incessant, profère des menaces terribles et jure de se débarrasser du premier prince qu'il saisira parmi les faiseurs de complots. Le 18, on informe officiellement les grands corps de l'Etat des trames de Georges, Moreau et Pichegru. Le 28, on s'empare de Pichegru, au moment où Méhée de la Touche, liabile à tromper les uns et les autres, annonce à Real que des officiers généraux de l'armée de Gondé sont venus à Offenbourg s'entendre avec le duc d'Enghien. On daigne ajouter foi aux dénonciations de ce misérable. Cette fois, l'attention du premier Consul est attirée d'une manière précise sur le pauvre prince. Quel est le plan formé aussitôt par Bonaparte?... Il anéantira toutes les intrigues, il ruinera le crédit de Moreau , il fera persuader à la France qu'il est nécessaire de le proclamer empereur, afin de préserver le pays des Bourbons. Lui qui n'a pas pu s'emparer du comte d'Artois, il saisira et tuera le duc d'Enghien, afin de porter un coup néfaste à la royauté. Sur les ordres du premier Consul, Real écrit au préfet de Strasbourg une lettre où il lui prescrit de s'informer si le ci-devant duc d'Enghien est toujours h Ettenheim. Les informations devaient être promptes et

sûres, et parvenir sans retard à la police. Dans le cas où le duc aurait quitté Ettenheim, on mandait au préfet de mentionner exactement l'époque à laquelle il était parti et la route qu'il avait prise'. Le 4 mars, le préfet de Strasbourg recevait la lettre de Real et confiait cette mission à un simple sous-officier de gendarmerie nommé Lamothe, dont le rapport devait être si funeste au duc d'Enghien.

' V^oir JRechercItes historiques sur le prrcès et la condamnation du duc d'Enghien, par A. Noiigarède de Fayet, 2 vol.

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