CHAPITRE XIII
La petite ville d'Ettenheim, voisine du Rhin, est pittoresquement adossée à de gracieuses collines couvertes de vignes et d'arbres fruitiers. La vieille église, assez semblable à ces églises qu'on rencontre dans la Suisse italienne, dresse son clocher pointu sur l'une des hauteurs à l'extrémité nord de la ville. A sa gauche se trouve le presbytère, puis la maison qu'habitait le duc d'Enghien. Cette maison appartenait au baron d'Ichtratzlieim. C'est la plus belle, sans contredit, de la ville d'Ettenheim. Elle est grande et spacieuse, ornée à chaque extrémité d'une colonne dorique. Le rez-de-chaussée a quatre fenêtres sur la rue, le premier étage en a cinq. On accède au rez-de-chaussée par un perron de huit marches aboutissant à une solide porte de bois sculptée, surmontée d'un écusson. Le jardin qu'aimait à cultiver le duc d'Enghien était situé derrière la maison et donnait sur la campagne'. C'est dans cette petite ville et dans cette maison que va bientôt se passer un des drames les plus émouvants de notre histoire. Le 4 mars, le maréchal des logis Lamothe part de Strasbourg vers cinq heures et demie du soir et se rend à Kappel, petit village situé à quelques lieues d'Ettenheim. Il s'entretient familièrement avec le maître de poste, et il apprend que le duc d'Enghien se trouve à
1 M. l'abbé Moser, curé d'Ettenlieim, a bien voulu faire dessiner pour nous la maison du duc d'Enghien, ainsi que le moulin où le prince a été conduit après l'arrestation. La maison du duc d'Enghien appartient aujourd'hui au vétérinaire Mengis.
Etlenlieim avec le général Dumouriez et le baron de Grûnstein, récemment arrivé de Londres. On lui parle aussi d'un voyage que le duc a eu l'intention de faire en Angleterre. Lamothe quitte Rappel et arrive secrètement à Ettenheim. Là on lui confirme la présence du duc d'Enghien, de Grûnstein et de Dumouriez, ainsi que celle d'un lieutenant Smith nouvellement venu d'Angleterre. La correspondance du prince était, à ce qu'on disait, fort active avecOffenbourget Fribourg. Lamothe se dirige aussitôt sur Offenbourg , où il est informé que se trouvent de nombreux émigrés. Ils ont pour chefs, paraîtil, le comte et le chevalier de Mellet, le marquis de Mauroy et le général de La Saulais. Dans la plupart des endroits où s'arrête le maréchal des logis, il croit comprendre que les habitants, très-attachés à la personne du duc d'Enghien, sont avertis qu'une révolution va prochainement éclater en France. H revient sur ses pas avec tous ces renseignements et prépare son rapport.
Or, Lamothe avait commis plusieurs erreurs. Il avaitconfondu le nom de Thumery avec celui de Dumouriez. Les Badois prononçant le nom à l'allemande avaient transformé le TA en D, Vu en ou et la diphthongue ri en rié. Ils avaient dit : aDoumeriév , et Lamothe a entendu : « Dumouriez.)} Fatale méprise, car il s'agissait seulement d'un vieillard, le marquis de Thumery, ancien officier du duc, qui avait été autorisé à résider près de lui et dont la personne n'offrait aucun danger pour le gouvernement consulaire. Le lieutenant Schraidt, et non Smith, n'arrivait pas d'Angleterre, car si l'on se rapporte à une lettre du duc, cet officier venait directement de Fribourg. Quant à Grûnstein, il était depuis deux ans dans le Brisgau. Le préfet Shée reçoit le rapport de Lamothe, le lit attentivement et, afin de montrer son zèle, y joint une lettre pour Real. Ajoutant foi, lui aussi, à des rumeurs sans fondement, il affirme dans cette lettre que le duc est venu plusieurs fois à Strasbourg et à Benfelden. Cette assertion était absolument fausse. Nos recherches nous ont prouvé de la façon la plus positive que jamais le duc n'a mis le pied en France. Le préfet insistait aussi sur le
rassemblement des émigrés à Offenbourg, ainsi que sur les intrigues de la baronne de Reich, directrice du comité royaliste dans cette ville.
Le rapportdu maréchal deslogisLamothe, parti de Strasbourg le 5 mars, arriva le 8 mars, c'est-à-dire trois jours après, au général Moncey, premier inspecteur de la gendarmerie. Celui-ci le communiqua le même jour à onze heures du matin au premier Consul. Lorsque le général Bonaparte aperçut le nom de Dumouriez, il ne douta plus de l'importance de la conspiration tramée contre lui à Ettenheim et à Offenbourg. Dumouriez, cet aventurier redoutable, qui avait montré en mille circonstances un rare esprit d'intrigue, l'ancien royaliste devenu jacobin, puis girondin, le vainqueur de Vaimyet de Jemmapes qui, après sa détection, avait cherché successivement asile en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Italie, le roué qui, après avoir noué des combinaisons de toute sorte avec le prince Charles de Hesse, s'élait enfin rapproché de Louis XVIII, c'était ce même Dumouriez qui était maintenant à Ettenheim ! Le premier Consul savait toute son histoire. Il avait appris que cet homme, après avoir offert ses hommages et son dévouement à Louis XVIII, avait été, avec une mission du prétendant, soumettre ses plans à Paul I", qui avait paru les accepter. Il n'ignorait pas qu'il avait quitté la Russie avec mille ducats d'or pour tout résultat, fait de l'espionnage à Hambourg au profit de Paul P , et que depuis, retiré à Ottensen, il avait vendu à prix d'or ses conseils militaires à l'archiduc Charles... Quoi! ce perfide, qui avait enfin choisi l'Angleterre pour asile et reçu de ce gouvernement une pension de douze cents livres sterling à la condition d'assurer la délénse du pays en cas de débarquement des troupes françaises, l'ami et le confident du traître Pichegru, le complice de Cadoudal, était venu rejoindre le duc d'Enghien à quelques lieues de la France 1 Tout démontrait que l'heurede l'action était proche, que la conspiration allait éclater. Il fallaitaviser sans retard. Aussi Bonaparte accueillit-il avec violence Real et lui demanda-t-il pourquoi il lui avait caché la présence de Dumouriez à Ettenheim. Que faisait donc la police?... Real déclara qu'il
attendait encore la réponse du préfet de Strasbourg à sa lettre. Quant à M. de Talleyrand, il essuya une autre bordée. A quoi servait le ministère des relations extérieures? De quelle utilité était à Carisruhe le chargé d'affaires de France? Qu'était-ce donc que ce M. Massias, qui ignorait le rassemblement des émigrés à Offenbourg?... Talleyrand, au lieu de couvrir son inférieur, crut plus habile de l'accuser. Il osa dire que M. Massias avait épousé une parente de la baronne de Reich, née Bocklin, la directrice du comité d'Offenbourg, et qu'il s'était ainsi laissé circonvenir et aveugler. C'était un indigne mensonge, mais que faisait un mensonge de plus ou de moins à M. de Talleyrand?
A ce moment, Real eut connaissance de la réponse du préfet de Strasbourg ; il se hâta d'apprendre au premier Consul les prétendus voyages du duc d'Enghien en France, ainsi que les machinations des émigrés réunis à Offenbourg. Cette lettre corroboraitles informations du grand juge Régnier, qui, la veille, avait fait approuver la décision suivante, insérée dans le procèsverbal de la réunion des Consuls :
« Le grand juge signale au gouvernement l'existence d'un comité composé d'émigrés français réunis à Offenbourg, — électorat de Bade, — soudoyé parle gouvernement britannique et dont la destination est de chercher par tous les moyens possibles à exciter des troubles dans l'intérieur de la République. Il pense que la tranquillité publique, ainsi que la dignité de la nation et de son chef, sollicitent la destruction de ce foyer d'intrigants et de conspirateurs qui viennent avec impudence braver la République et son gouvernement pour ainsi dire à leurs portes, et il se propose de faire demander à Son Altesse l'Électeur de Bade leur extradition immédiate. (Approuvé.) ' » A la suite de cette décision et après lecture du rapport du préfet Shée, M. de Talleyrand avait reçu l'ordre de réclamer immédiatement, par l'entremise de M. Massias, l'extradition de ces conspirateurs. Le premier Consul prescrivit également d'arrêter la baronne de Reich, accusée d'être en relation avec Pichegru et
' Aichives nationales, AF'* 915.
Wickham. Le 1 1 mars, un officier de gendarmerie, porteur d'une lettre du préfet, alla tout simplement demander au bailli d'Offenbourg l'arrestation provisoire de la baronne. Cette demande fut favorablement accueillie. La baronne fut gardée à vue parles agents du chancelier; ses papiers furent saisis et transportés à la chancellerie. Le préfet Shée avait averti en même temps M. Massias d'avoir à provoquer l'autorisation de l'Électeur pour l'arrestation définitive. L'autorisation arriva le 12 mars, et madame de Reich fut mise sous les verrous, en attendant l'extradition officielle pour être emmenée à Strasbourg. Ce grave incident aurait dû frapper le gouvernement de Bade et le mettre sur ses gardes. Le gouvernement n'en eut aucun souci. Il n'avertit même pas le duc d'Enghien de ce qui venait de se passer; non pas qu'il pût le soupçonner de conspiration, mais sa qualité de membre de la famille des Bourbons, sa proximité de la frontière, ses relations mondaines avec les amis de la baronne de Reich devaient bien lui faire penser qu'il y avait là de quoi tenter l'audace de la police consulaire. Au fur et à mesure que les événements marcheront, on sera surpris de l'apathie de la cour de Bade. Cette apathie est, au fond, une complicité.
Deux jours avant l'arrestation de la baronne de Reich, le duc d'Enghien avait été averti par le marquis de Vauborel des périls qui le menaçaient, lui et les émigrés réunis sur les bords du Rhin. Il lui avait répondu par cette lettre : « Je connais, mon cher général, les mesures qui ont été prises pour espionner les pensionnés anglais et particulièrement ma personne. Je suis averti depuis longtemps, mais je vous avoue que la crainte de rencontrer un gueux soudoyé ne me fera jamais faire un pas de plus ou de moins, et je ne suis pas fâché, si l'on a cru à propos d'ouvrir mes lettres, que l'on y ait reconnu ma façon de voir et de penser, et la désapprobation continuelle que j ai toujours donnée à des mesures en dessous et indignes de la cause que nous servons, mesures qui ont déjà fait tant de mal. Au reste, j'espère que les arrestations qui viennent d'avoir lieu en France vont tout naturellement débarrasser la bonne cause d'un tas de demi-convertis qui n'y pouvaient que faire grand
tort'... » Ainsi cetle lettre importante, qui a été trouvée dans les papiers de Real, prouvait à la police, qui en a eu connaissance, que le duc d'Enghien avait continuellement désapprouvé les complots dirigés contre le général Bonaparte. Elle prouvait aussi que le sentiment de fierté, plus que tout autre, retenait le duc d'Enghien sur les bords du Rhin. Persuadé qu'il n'aurait affaire au pis aller qu'à deux ou trois personnes, il préférait rester à Ettenheim et s'exposer même à une lutte dont il pensait facilement sortir vainqueur. C'est ce qui ressort de cette lettre. Nous nous étonnons que Real ne l'ait pas mise sous les yeux de Bonaparte : elle eût été une preuve convaincante de la non-participation du duc d'Enghien à une conspiration criminelle. Au moment même où le duc écrivait cette lettre et où le premier Consul avait connaissance des prétendues conspirations d'Offenbourg et d'Ettenheim, le 9 mars, Georges Cadoudal était saisi par la police, rue Monsieurle-Prince. Cette arrestation, faite de la façon la plus dramatique, produisit une vive émotion dans Paris et les départements. Georges déclara au préfet de police qu'il avait eu l'intention d'attaquer le premier Consul, mais qu'il attendait « pour agir qu'un prince fût venu à Paris, et que ce prince n'y était point encore » . Telle est Tindication importante que révèle l'interrogatoire du 9 mars, opéré le jour même de l'arrestation. Quel était ce prince? C'était apparemment le comte d'Artois, qui avait promis, en cas d'entente définitive entre Pichegru, Moreau et Cadoudal, de se mettre à la tête des émigrés. Il va sans dire que nous supposons vraie la réponse de Cadoudal, car il n'est pas impossible, vu l'attitude de la police dans toute cette affaire, que cette réponse ait été inventée. Étant décidé à fiiire un exemple terrible, le premier Consul avait besoin d'un point de départ. Cadoudal a pu le lui fournir; mais s'il n'a rien dit, on a dû parler à sa place... La police examine donc l'hypothèse de l'arrivée du comte d'Artois. Elle fut bientôt rejetée, car le débarquement sur les côtes de France était alors chose
• Boulay de la MeiirtVie, Pièces justificatives, p. 292. — Il s'agit ici de l'arrestation de Picliegru et consorts.
périlleuse, et le comte d'Artois n'était pas homme à risquer inutilement sa vie. Le lendemain, à la suite de l'interrogatoire de Georges, un de ses complices, nommé Léridant, avoua, dit-on, qu'il avait vu venir chez Georges, à Gliaillot, un jeune homme d'une trentaine d'années, fort bien vêtu, très-intéressant de figure et de manières très-distinguées. Il avait immédiatement pensé que ce jeune homme « pourrait bien être le prince dont il avait entendu parler » . Cette personne n'était autre que le comte de Polignac; mais la police, persuadée ou voulant se persuader que le principal coupable se trouvait parmi les membres de la famille de Bourbon, laissa répandre le bruit queleduc d'Enghien était venu d'Ettenheim à Paris, et qu'il avait fait le voyage — aller et retour — en cinq journées. Ce bruit s'appuyait sur la confidence faite par Ghampagny à Taileyrand le 25 janvier, confidence dont nous avons parlé plus haut. Qu'y avait-il d'étonnant à supposer que le duc, s'étant vu refuser par notre ambassadeur la possibilité de traverser la France, eût résolu de s'y rendre, malgré la police et malgré le premier Consul? Nous avons dit ce que nous pensions de cette bizarre affaire. Mais quand on veut perdre les gens, toutes les machinations sont bonnes.
L'opinion publique, excitée par l'arrestation de Georges, paraissait demander une répression sévère. Ceux qui faisaient le plus montre d'indignation étaient Taileyrand et Fouché. Ces deux roués avaient l'air de prendre au sérieux les rodomontades des émigrés ; ils poussaient le premier Consul, ce qui alors était facile, à se montrer inexorable. Taileyrand surtout, qui craignait pour sa propre sûreté — car il n'aurait pas été impossible de découvrir une correspondance secrète engagée entre lui et Louis XVIII, — Taileyrand avait intérêt à laisser frapper un coup révolutionnaire. Il persuada, par une note précise à Bonaparte, que les émigrés déclaraient partout que le premier Consul s'entendait avec eux pour jouer le rôle de Monk. Il savait bien que celte perfidie amènerait plus rapidement une détermination violente, à laquelle d'ailleurs le premier Consul était déjà résolu. Aussi utilisait-il l'émotion que
les complots avaient fuit naître en France. Le 10 mars, Bonaparte rassembla un conseil où se trouvaient réunis ses collègues Gambacërès et Lebrun, les ministres des relations extérieures et de la justice, et l'ancien chef de la police, Fouché. Régnier exposa au conseil les détails de la conspiration de Georges et de ses complices. Talleyrand démontra la corrélation qui existait entre cette conspiration, les agissements du cabinet anglais, les intrigues de Drake et de Smitli à Munich et à Stultgard, les machinations du comité d'Offenbourg et les desseins du duc d'Enghien. Il rappela la déclaration de Georges, celle de Léridant et des autres complices. La présence de Dumouriez à Ettenheim expliquait tout. H fallait procéder à l'enlèvement du duc et de ses complices, sans se préoccuper de la violation du territoire badois. Le ministre des relations extérieures était d'ailleurs persuadé que cette affaire s'arrangerait facilement avec l'électeur de Bade, l'obligé de la France. Fouché n'hésita pas à ajouter qu'une mesure extrême était nécessaire pour attester que le premier Consul n'était pas homme à jouer le rôle de Monk. C'était toujours le même motif politique mis en avant. Cambacérès et Régnier firent quelques objections timides; mais sur l'insistance du ministre des relations extérieures qui qualifia la détermination à prendre de mesure de salut public, le conseil vota à l'unanimité l'enlèvement du duc d'Enghien et des autres conspirateurs. Il est hors de doute que Bonaparte était décidé, même avant la résolution du conseil, à faire enlever le duc; les arguments de Talleyrand et de Fouché corroborèrent sa décision '.
Après la séparation du conseil, le premier Consul dicta à M. de Méneval des instructions destinées au ministre de la guerre Berthier'^. Il ordonnait au ministre d'envoyer en poste
' Ce n'était pas la première fois qu'on violait ainsi les lois les plus respectables. Le comte Louis de Frotté, qui s'était rallié le 28 janvier 1800 à la pacification acceptée par les autres chefs royalistes, et qui avait reçu un sauf-conduit, fut arrêté au mépris de la foi jurée^ traduit devant une commission militaire assemblée à Verneuil et iniquement fusillé, le 18 octobre, avec six de ses lieutenants. — Voir Frotlé tt les insurrections normandes, par \I. de La Sicotière,
^ Nous avons vu aux Archives nationales la minute originale de cet ordre. Il
à Strasbourg, et dans la nuit même, le général Ordener, commandant les grenadiers à cheval de la garde consulaire. La mission de cet officier était de se porter sur Ettenheim, de cerner la ville, d'y enlever Dumouriez, un colonel anglais (le lieutenant Smith), le duc d'Enghien et les individus de sa suite. La veille de l'enlèvement, le général Ordener devait faire partir de la garnison de Schlestadt trois cents dragons, qui se rendraient à Rhinau vers huit heures du soir. Ce détachement rencontrerait à Diebolsheim le général Ordener, accompagné du général Fririon, commandant la place de Strasbourg: ils s'embarqueraient tous sur le Rhin, au bac de Rhinau, puis suivraient la route qui mène à Ettenheim par Kappel et Altdorf. Quinze pontonniers, arrivés à la même heure, feraient manœuvrer quatre ou cinq grands bateaux, capables de contenir les chevaux et les cavaliers. Les troupes devaient avoir du pain pour quatre jours et être munies de cartouches. Aux dragons le premier Consul prescrivait d'adjoindre un capitaine, un lieutenant et une trentaine de gendarmes. Une fois le général Ordener débarqué, son rôle précis était de se diriger sur Ettenheim, de marcher droit à la maison du prince et à celle de Dumouriez, d'enlever les conspirateurs et de retourner sans retard à Strasbourg. Quant au général de Caulaincourt, également employé dans cette afiaire, ce fut M. de Talleyrand qui le désigna lui-même au choix du premier Consul. Il le croyait plus apte que personne à remplir, outre la mission militaire, la mission diplomatique qui consistait à faire parvenir une lettre du ministre des relations extérieures au baron d'Edelsheim, ministre d'Etat à Carlsruhe, et à rapporter les papiers de la baronne de Reich. La lettre de Talleyrand expliquait les motifs qui avaient déterminé le premier Consul à faire franchir le
est écrit sur papier carré. En tête se trouve une vignette qui représente la statue de la Justice, le bras appuyé sur les tables de la Loi. Sur ces tables sont tracés ces mots : « Au nom du peuple français. » Au pied de la vignette, on lit : « Bonaparte, premier Consul de la République. » Le mot « Saint-Ciond » , imprimé à l'avance, est remplacé par le mot « Paris » écrit à la main. Ce document contient neuf ratures. Il a été soigneusement revu par Méneval. (Archives nationales, AF'" 864.)
Rhin à deux petits détachements, afin de s'emparer à Offenbourg et à Ettenheim des instigateurs d'un complot ourdi contre le gouvernement français. M. de Talleyrand se plaisait à compromettre dans cette grave circonstance le représentant attitré d'une grande famille. Le général de Caulaincourt était fils d'un ancien lieutenant général des armées du Roi et d'une dame d'honneur de la comtesse d'Artois. Lui-mémeavait servi comme capitaine dans l'armée royale, et le sort lui réservait une mission bien cruelle, puisqu'il allait l'amener à prendre une part importante à l'enlèvement du duc d'Enghien. Si l'on met encore ce fait en doute, il suffira de se reporter aux instructions adressées par le premier Consul au ministre de la guerre. Les voici dans leur rigueur et leur précision : « D'OfJ enbourg le général Caulaincourt dirigera des patrouilles sur Ettenheim, jusqiià ce qu'il ait appris que le général Ordener a réussi. Ils se prêteront des secours mutuels, » Bonaparte n'oubliait rien. Trois cents hommes de soutien devaient être postés à Kehl avec quatre pièces d'artillerie et un escadron de cavalerie légère à Wilstadt, point intermédiaire entre les deux routes. Le commandant de Neuf-Brisach avait ordre de faire passer cent hommes sur la rive droite et deux pièces de canon. Ordener et Caulaincourt savaient qu'il était défendu aux troupes de rançonner les habitants, et que la plus grande discipline leur était imposée. Les généraux allaient recevoir douze mille francs pour subvenir à tous les besoins. Enfin, il leur était prescrit de tenir conseil avec le général Levai pour prendre les meilleures mesures et modifier, s'il était utile, les dispositions ordonnées. Berthier exécuta immédiatement les ordres du premier Consul . Il fit partir pour Strasbourg le général Ordener avec des instructions détaillées et une somme de douze mille francs. Le général Caulaincourt reçut copie des mêmes ordres, mais il ne fut mis en route que le lendemain 12 mars. Enfin, Berthier écrivit au général Levai, commandant la 5' division, pour l'informer de la mission d'Ordener et de Caulaincourt, et pour l'inviter à prendre les mesures relatives aux mouvements de troupes, à l'artillerie et aux bateaux.