S88 LE DUC D'ENGHIEN
Le 12 mars, le premier Consul reçut la note suivante du grand juge Régnier concernant le duc d'Enghien. Nous lu donnons telle que nous l'avons trouvée aux Archives nationales :
« Le duc d'Enghien, dès le tems du licenciement de l'armée de Gondé, s'est porté chez son oncle le cardinal de Rohan et s'est fixé à Ettenheim, qui faisoit partie des apanages du prince. Il y vit avec madame de Rohan-Rochefort, dont il est depuis longtemps épris et dont la mère, vieille folle, est à Paris. Cette dame étoit même souvent à l'armée avec le jeune duc. Celui-ci ne s'accommode pas de l'intérieur de son père ni de son grand-père, et au camp il étoit toujours dans son quartier et n'alloit chez son père et son grand-père que pour le service.
« C'est, dit-on, pour cette raison qu'il ne lésa pas suivis en Angleterre. 11 n'a point quitté Ettenheim depuis. Il y jouit du traitement de deux cent cinquante livres st. par mois, traitement d'officier-général réformé que lui fait l'Angleterre. Il a avec lui cinq à six officiers. Je Cai recommandé plusieurs Jais à la surveillance des bords du Rhin, dans diverses instructions à des agents secrets.
« J'observe aussi que la déclaration du duc d'Enghien (en réponse) à la déclaration des princes d'avril dernier est datée d'Ettenheim '.
tt N. B. — Le duc dit un jour à quelqu'un qui le flattait sur de certaines espérances possibles : « Que voulez-vous? Comptez. H Je ne suis que le dixième. Je suis trop loin ^.» Il y a un point très-important dans cette note policière, celui qui mentionne la réponse du duc d'Enghien à la déclaration des princes, et dont nous avons parlé plus haut ^ C'est le grief qui frappe le plus le premier Consul. On a soin de lui faire remarquer que cette réponse est partie d'Ettenheim ; on lui rappelle ainsi le dépit que lui a causé l'échec des négociations du président Meyer à Varsovie. Louis XVIII n'a pas voulu abdiquer : les princes, et parmi eux le duc d'Enghien, l'ont félicité de con-
' L'électeur de Bade a relevé également ce fait dans la correspondance officielle. (Voir Correspondance de Bade.)
DU 5 AU 14 MAHS. 269
server ses droits et ses espérances. Le premier Consul avait vu en ces lettres une série de défis. Un de leurs insolents auteurs était là, sous sa main. Il allait enfin payer pour les autres.
Le même jour, Gaulaincourt reçut des instructions nouvelles. Il avait pour mission de se rendre à Strasbourg, d'y accélérer la mise à l'eau d'une flottille que l'on y construisait, de prendre des renseignements auprès du préfet Shée, du citoyen Méhée de la Touche et du chef de bataillon Rosey au sujet des agents anglais en résidence à Wissembourg et à Offenbourg. Il devait se concerter avec le général Levai pour employer au besoin une force capable d'assurer l'exécution de ces ordres. Le même jour encore, Talleyrand lui avait écrit la lettre suivante :
« Paris, le 21 ventôse an XII (12 mais 1804).
« Général,
« J'ai l'honneur de vous adresser une lettre pour le baron d'Edelsheim, ministre principal de l'électeur de Baden. Vous voudrez bien la lui faire parvenir aussitôt que votre expédition d'Oftenbourg sera consommée; le premier Consul me charge de vous dire que si vous n'étiez pas dans le cas de faire entrer des troupes dans les États de l'Électeur et que vous apprissiez que le général Ordener n'en a point fait entrer, cette lettre doit rester entre vos mains et ne pas être remise au ministre de l'Électeur.
« Je suis chargé de vous recommander particulièrement de faire prendre et de rapporter avec vous les papiers de madame de Reich.
« J'ai l'honneur de vous saluer.
« Ch. Mau. Talleyrand'. »
Ilfaut convenir que Caulaincourt avait une mission plus digne de lui, quand il combattait sous les ordres de Hoche, ou quand il représentait la France à Constantinople. Comment avait-on pu songer àconfierce rôle de policier àun général qui s'était illustré
' Archives nationales. — Section historique. — Résidus.
à Stokacli, à Moëskirch, à Neresheim, à Weinheim^? Encore une fois, on ne peut pas soutenir que Guulaincourt eût ignoré le but principal de l'expédition, c'est-à-dire l'enlèvement du duc d'Enghien , puisque les instructions adressées au général Ordener l'obligeaient à tenir un conseil préparatoire avec le général Levai et le général Gaulaincourt, et que ce conseil a été réellement tenu à Strasbourg le 14 mars, après le retour d'Ettenheim du sous-officier Pfersdorff.
En outre, Gaulaincourt avait à faire remettre au baron d'Edelsheim une lettre de Talleyrand, dont l'original a été mis sous nos yeux aux Archives nationales, et qui paraît être le texte même envoyé à Bade. Les passages soulignés indiquent les différences qui existent entre cette lettre et celle qu'a publiée Nougarède de Fayet^.
« Monsieur le baron,
« Je venais de vous adresser une note dont V objet était de demander l'arrestation du comité d'émigrés français résidant à Offenbourg, lorsque le premier Gonsul, par l'arrestation successive des brigands que le gouvernement anglais a vomis en France, ainsi que par la marche et les résultats des procès qui s'instruisent ici, a connu toute la part que les agents anglais d'Offenbourg avaient aux horribles complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de la France. Il a appris de même que le duc d'Enghien et le général Dumouriez étaient à Ettenheim, et comme il est impossible qu'ils se trouvent dans cette ville sans la permission de Son Altesse Electorale, le premier Consul n'a pu voir sans la plus profonde douleur qu'un prince auquel il s'était plu à faire ressentir les effets les plus précieux de l'amitié de la
• « Je suis convaincu, écrit le feu duc de Broglie dans ses Souvenirs, que l'Empereur n'aurait pas employé M. de Narbonne à son insu dans l'arrestation du duc d'Enghien. M. de Gaulaincourt était un homme d'honneur, d'un esprit sain et droit, mais un peu court ; d'un caractère sincère et ferme dans une certaine mesure, mais qui n'allait pas jusqu'aux derniers sacrifices. Ce fut le malheur <le sa vie, et ce malheur pesa sur sa mémoire. » (T. l^'.)
' Recherches historiques, t. I"*"", p. 265.
France, ait pu donner refuge à ses plus cruels ennemis et leur ait laissé tramer paisiblement des conspirations aussi inouïes.
« Dans cette circonstance extraordinaire, le premier Consul a cru devoir donner à deux petits détachements l'ordre de se rendre à Offenbouqj et à Ettenheim pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa nature, met hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part. C'est le général Caulaincourt qui, à cet égard, est chargé des ordres du premier Consul. Vous ne pouvez pas douter qu'en les exécutant, il n'observe tous les égards que Son Altesse peut désirer. Il aura l'honneur de remettre à Votre Excellence la lettre que je suis chargé de lui écrire.
«Recevez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute estime.
« Ch. Mau. Talleyrand '. »
Cette lettre importante met deux faits principaux en lumière : le rôle de Caulaincourt et la complicité de Talleyrand. Il demeure avéré que le général Caulaincourt était chargé de l'exécution des ordres du premier Consul pour l'envahissement du territoire badois, la surprise de la ville d'Offenbourg et la surveillance de l'enlèvement à opérer à Ettenheim par Ordener. On comptait spécialement sur sa science diplomatique et sur son usage des cours pour adoucir un peu ce que la rudesse de son camarade allait avoir de choquant. Il ne demeure pas moins certain aussi que Talleyrand a pris par cette lettre un parti bien net dans la grave affaire de l'envahissement et de l'arrestation. Il a écrit cette lettre dix jours avant la condamnation du prince, et l'on peut dire qu'il signait ainsi à l'avance son arrêt de mort. Nous verrons cependant le même Talleyrand traiter plus tard d'atroce calomnie sa participation indéniable au guet-apens d'Ettenheim ^.
' Archives nationales. — Section historique. — Résidus. — La lettre est revêtue de la signature authentique du ministre des relations extérieures.
2 Nous examinerons en détail (chap. xxi) la conduite de Talleyrand, dont sir Henry Bulwer a eu tort de dire qu'aucun témoignage digne de foi ne pouvait attester la part active à cette tragédie. (Essai sur Talleyrand, ^a^e 191.)