I.E DUC D'ENGHIEN
Parvenu à Strasbourç dans la nuit du 12 au 13 mars, le général Ordener s'entendit avec le général Levai, le colonel de gendarmerie Chariot et le commissaire de police Popp sur les premières mesures à prendre. Ils se décidèrent à envoyer à Ettenheim l'agent de police Stohl et le sous-officier Pfersdorff. Ces deux hommes arrivèrent à Ettenheim dans la matinée du 14 mars, et examinèrent prudemment la maison du prince et ses alentours. Ils se firent cependant remarquer par les valets de chambre Féron et Canone. Ce dernier, qui crut reconnaître un espion français dans Pfersdorff, courutaussitôten informer le duc d'Enghien. Le duc, avec cette insouciance juvénile du danger qui lui était si naturelle, se prit à sourire et traita ses craintes de chimères. Le lieutenant Schmidt, plus soupçonneux, alla droit aux deux étrangers et les questionna. Ceux-ci répondirent d'une façon évasive et se retirèrent par un chemin qui s'éloignait de la frontière française, si bien que Schmidt ne crut pas devoir poursuivre ses investigations '. Des amis du duc d'Enghien avaient plusieurs fois engagé le prince à quitter Ettenheim, où il ne leur paraissait pas en sûreté. Le roi de Suède, qui avait épousé une fille de l'électeur de Bade et qui se trouvait alors à Carlsruhe, lui avait fait parvenir un conseil identique. Des lettres anonymes, venues de Strasbourg, avaient aussi fait allusion aux esf)ions qui partaient de cette ville pour Ettenheim. Aucune de ces informations ne produisit la moindre impression sur l'esprit aventureux du prince. Il répétait peut-être le mot fameux : « Ils n'oseraient! »
Le 14 mars, le général Caulaincoart descend à Strasbourg et tient immédiatementconseil aveclesgénéraux Ordener et Levai. Ordener était présent à Strasbourg et non h Schlestadt, comme on l'a cru à tort. Les trois cents dragons, dont il avait besoin et dont le régiment (le 22 ) était en garnison à Schlestadt, reçoivent l'ordre d'aller le rejoindre au bac de Rhinau. Après le conseil, le général Caulaincourt, qui était le chef de l'expédition, voit revenir Pfersdorff et Stohl. Ces deux agents
' Voir pour plus de détails le récit si exact de Schmidt dans VHiUoire de l'armée de Conde\ par Th. Muret (t. II).
racontent ce qu'ils ont vu à Ettenheirn et déclarent que la situation leur paraît favorable pour agir. L'ordre de partir est aussitôt donné. Le soir du 14, Gaulaincourt, Levai et le préfet Shée se dirigent sur Offenbourg par Kehl ; Ordener, Chariot et le général Fririon, sur Ettenheirn par Rhinau. Ce dernier général était le chef d'état-major du général Levai. Ici se place un incident émouvant et peu connu '.
« Je me trouvais, rapporte le général Fririon dans ses Mémoires, à dîner chez un M. de Stumpf, ancien émigré et parent de mon beau-frère, le docteur Lorentz, lorsque je reçus, par une ordonnance, l'avis de paâser le Hhin pendant la nuit, avec un détachement de cavalerie, et d'aller arrêter le duc d'Enghien à Ettenheim. Je fus violemment agité à la lecture de cet ordre, qui entraînait à une violation de territoire et que, par cela même, je trouvais profondément injuste. Que voulait-on d'ailleurs du duc d'Enghien? Le retenir comme otage ou lui arracher la vie? C'était, dans tous les cas, un abus de pouvoir intolérable et fait pour imprimer une tache ineffaçable au gouvernement français, dont la force et la puissance devaient être au-dessus d'un semblable guet-apens... Le temps pressait, je ne connaissais pas le duc d'Enghien, je ne l'avais même jamais vu; mais dussé-je être compromis, je n'hésitai pas à le faire prévenir et à l'engager à prendre la fuite, bien persuadé qu'en empêchant le gouvernemeot de faire une arrestation arbitraire, j'éviterais de l'embarrasser d'un personnage qui n'était pas dangereux pour sa sécurité. J'engageai donc M. de Stumpf à me suivre dans une pièce voisine, et là je lui communiquai, sous le secret, l'ordre que je venais de recevoir, en lepriant de faire avertir le prince^... Si le duc d'Enghien avait profité
' H nous a été com|tIaisamment indiqué par le général Fririon, fils du général qui se couvrit de gloire à Essiing et à Wagram.
^ M. de Stumpf, avant de mourir en 1827, Ht à cet égard une déclaration ologra|)he que sa fille remit au général Fririon. La voici : « J'avais invité le général Fririon à dîner; vers le milieu du re|)as, arrive une ordonnance du général commandant la division, qui remit au général Fririon un paquet caclieté. En l'ouvrant, il devint tout pâle, se leva de table et me fit signe de le suivre dans l'anticliambre. Il me communiqua sous le secret l'ordre qu'il venait de recevoir. Cet ordre portait qu'il devait passer le llhin vers minuit à Rliinau avec un déta-
d'un avis aussi direct et aussi certain , le crime qu'on a attribué au premier Consul n'aurait pas eu lieu, car plus tard le général Bonaparte, moins irrité des complots dirigés contre sa personne, se serait félicité d'apprendre que le prince avait échappé à la mort qui le menaçait... " Cette loyale déclaration, appuyée de l'affirmation si précise de M. de Stumpf, prouve une fois de plus que le prince avait été sérieusement averti du danger qui le menaçait. Mais le duc d'Enghien ne devait pas plus échapper à sa destinée que tant d'autres princes frappés en pleine jeunesse.
Auprès de lui se trouvaieht alors le marquis de Thumery, le baron de Grûnstein, le lieutenant Schraidt et Jacques, son secrétaire. Trois domestiques habitaient avec lui : Canone, Perron et Poulain. Le soir même où les généraux quittaient Strasbourg, le duc d'Enghien, un peu préoccupé des divers avis qu'il venait de recevoir, pria MM. de Griinstein et Schmidt de passer la nuit dans sa maison. « Je vous ai fait venir, leur dit-il, pour que vous couchiez près de moi. Il pourrait fort bien prendre envie au gouvernement français de me faire arrêter comme madame de Reich, et je ne veux point me laisser surprendre comme cette dame. » MM. de Grûnstein et Schmidt, qui redoutaient une expédition plus considérable que celle du 1 1 mars où un lieutenant avait suffi, supplièrent le prince de quitter Ettenheim ou tout au moins de passer la nuit sous un autre toit. Leurs instances furent vaines. Schmidt s'offrit à faire le guet. Le duc s'y refusa, prétendant que s'il survenait par hasard une force majeure, il échapperait aux poursuites
chement «le cavalerie pour arrêter le duc d'Enghien à Ettenheim, ■ — pays de Bade, — et le conduire à la citadelle de Strasbourg. Le {»énéral Fririon rue dit nue, comme ancien émigré, je pourrais faire part au prince de ce projet. Je me mis sur-le-champ à écrire à M. Rœsch, maire de Rhinau, «]ui fit partir son frère, nommé depuis commandant de gendarmerie. Le baron Saint-Jacques, ainsi que d'autres personnes attachées au prince, et résidant comme lui à Ettenheim, ont fait leur possible pour déterminer le prince à quitter cette ville. Le prince leur a répondu qu'il ne penyait pas qu'en temps de paix on se permît de violer un territoire neutre. Ce ne fut que vers quatre heures du matin qu'il se décida à partir, mais c'était déjà trop tard, la ville d'Ettenheim était cernée, et personne ne |)ouvait plus échapper... » M. de Stumpf termine en affirmant, devant Dieu et devant qui de droit, la présente déclaration faite à Strasbourg le 21 octobre.
par une porte secrète. Craignant qu'on ne tînt pas compte de son refus, il ferma lui-même les portes de l'appartement. Le malheureux semblait avoir tout disposé pour faciliter son arrestation.
Dans la nuit du 14 mars, les généraux Ordener et Fririon arrivèrent h Rhinau, où se trouvaient déjà depuis neuf heures du soir les trois cents dragons, venus de Schlestadt par Benfelden , les quinze pontonniers avec leurs bateaux et trois brigades de gendarmerie. « Nous passâmes le Rhin, le général Ordener et moi, rapporte le général Fririon, à la tète de trois cents hommes et de quelques gendarmes sous les ordres du commandant Chariot, et nous nous dirigeâmes sur Ettenheim, par le territoire de Baden. Le général Ordener, commandant les grenadiers à cheval de la garde consulaire, dirigeait cette expédition. Ce brave général paraissait aussi affecté que moi de la triste mission que nous avions à remplir, car il ne prononça pas une parole pendant tout le trajet... »
Triste mission en vérité pour des soldats français! C'est dans les ténèbres de la nuit qu'ils vont à une expédition sans honneur, eux qui avaient l'habitude de marcher droit à l'ennemi, en pleine lumière, sous le crépitement des balles, à travers le choc des épées et le sifflement des boulets.