‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 24 sur 69 · CHAPITRE XÏV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏV

Dans les papiers de l'agent anglais Rurabold, arrêté en Hanovre, sur les ordres de Napoléon, le 7 brumaire an XIII (29 octobre 1804), nous avons trouvé une correspondance importante de cet agent avec le marquis de Bonnay. Cette correspondance renferme un manuscrit de vingt-neuf pages, composé à Mittau le 15 septembre 1805 et signé : le marquis de Bonnav. Ce manuscrit intitulé : Les derniers jours de la vie de Monseigneur le duc d'Enghien, porte cette note à la première page : « Ce morceau historique a été rédigé par M. de Bonnay sur les notes de Canone, valet de chambre intime du duc d'Enghien '. »

Canone avait jadis sauvé la vie au duc d'Enghien. Depuis cette circonstance, le duc avait voulu que le brave domestique fût étroitement attaché à son service. Canone l'avait suivi en Russie, en Voihynie, en Suisse, dans le Brisgau, partageant en tous lieux ses fatigues et ses dangers. Ce n'était pas un domestique ordinaire : il s'acquittait diligemment de plusieurs emplois de confiance. Il montra dans ces jours si cruels le dévouement le plus fidèle et le plus courageux.

D'après le manuscrit de M. de Bonnay, le soir du 13 mars, le prince permit à M. deGrûnstein de coucher dans une chambre

* Ce manuscrit était destiné à la princesse Louise de Condé. Le duc d'Havre s'était chaqjé de le transmettre, mais ce manuscrit fut saisi avec les autres papiers. — Il a été publié in extenso par M. Boiilay de la Meurthe, qui l'étudiait aux Archives nationales à la même époque que nous.

voisine de la sienne, et il donna l'ordre à Ganone de faire le guet tonte la nuit dans les rues d'Ettenheim. Ganone n'aperçut rien de suspect. Le lendemain matin, il conseilla à son maître de placer un cavalier dans les bois de Grafhausen, chargé de surveiller les environs et de venir les informer au galop, s'il craignait la moindre alerte. Le duc d'Enghien, intipatienté, répondit qu'il n'aimait pas à être conseillé et se rendit chez le baron d'Ichtratzheim, son hôte. Pendant son absence, Ganone aperçut deux hommes qui regardaient attentivement la maison. C'étaient Stohl et Pfersdorff. Ganone avertit le prince, qui traita ses constatations de chimères et l'empêcha de courir après Pfersdorff. On sait qu'il se contenta d'envoyer Schmidt remplir cette mission et comment elle échoua. Le duc alla ensuite chasser dans les bois de Rhinheim. Pendant cette chasse, une lettre d'un habitant de la rive gauche du Rhin ' apprit au prince qu'on remarquait des mouvements de troupes dans les environs. Gette lettre suppliait le duc d'Enghien de quitter Ettenheim et de se trouver à la chute du jour dans une petite île située en face de la ville. Gelui-ci, h son retour, lut la lettre et la montra à son secrétaire Jacques, qui lui conseilla d'écouter cet avertissement. Malgré les instances de Jacques, de Ganone et du baron de Grûnstein, le duc refusa de se retirer. Il consentit seulement à ce qu'on mît deux lits pour Grûnstein et Schmidt dans la chambre qui précédait la sienne. Il demanda ses armes et des munitions, les rangea à côté de son lit et fit visiter la fermeture des portes. Évidemment, il ne repoussait pas l'hypothèse d'une attaque, mais il ne croyait pas qu'il serait sérieusement attaqué. Vers onze heures, tout le monde se coucha.

G'est à ce moment que les troupes françaises passent le Rhin, prennent la route d'Ettenheim par Rappel et Altdorf, et viennent cerner étroitement Ettenheim. Vers deux heures du matin, le lieutenant Schmidt avait entendu le piétinement de plusieurs chevaux. Il réveille le baron de Grûnstein. Tous deux

1 C'est probablement la lettre de M. de Sturnpf, visée plus haut.

278 LE DUC D'EINGHIEN.

se mettent à la fenêtre; ils regardent, ils écoutent. La nuit est si noire qu'ils n'aperçoivent rien. Le bruit cesse. Canone, qui est survenu, partage leurs inquiétudes. Après une courte conversation à voix basse, ils se jettent fatigués sur leurs lits, mais prêts à se lever à la moindre alerte. A cinq heures, le bruit recommence, cette fois plus fort et plus distinct. Schmidt et Griinstein rouvrent la fenêtre; ils voient des soldats qui escaladent les murs du côté de la campagne. Quelques-uns se trouvaient déjà dans la cour. C'étaient les gendarmes du colonel Chariot. Le prince, réveillé lui-même par le bruit, appelle Canone et lui crie : « Vite à ton fusil, ils sont à la porte ! » Canone se précipite sur son arme. Le duc d'Enghien et lui ouvrent chacun une fenêtre, prêts à tirer. «Qui commande ici? interroge le duc. — Nous n'avons pas de compte à vous rendre » , répond une voix. Le colonel Griinstein retient alors le prince qui couchait son interlocuteur en joue, lui disant qu'il était inutile de résister, que la cour était remplie de soldats. Canone veut faire partir son maître par la fenêtre d'une chambre de domestique qui donnait sur la campagne, mais le duc refuse de s'enfuir. Un instant après, les gendarmes envahissent l'appartement, le sabre et le pistolet au poing, a Qui est le duc ? questionne Chariot. — Vous devez le connaître, répond le prince. — C'est parce que je ne le connais pas, réplique Chariot, que je le demande... Emmenez-moi tous ces messieurs hors de la ville et attendez-moi près du moulin. » On les fait tous sortir, y compris le duc qui était en pantoufles, sans bas. A peine a-t-il le temps de prendre un manteau. Si l'on en croit le général Fririon, la princesse de Rohan assistait à l'enlèvement. « Un aide de camp, dit-il, voyant à la fenêtre une dame qui paraissait prendre un vif intérêt à ce triste épisode, la pria de lui désigner le prince parmi les personnes arrêtées... Elle ne put répondre que par des larmes. Cet officier venait de s'adresser à la princesse Charlotte de Rohan... \ n

' La lettre du duc à la princesse que nous citons plus loin (p. 283) semble combattre cette assertion.

On ajoute aux prisonniers Jacques, le secrétaire du prince, et on les dirige tous vers un moulin, appelé la Tuilerie, sur la route de Rappel. Ce moulin, qui appartenaità Joseph Glanzmann, comprenait une habitation entourée d'arbres et un joli jardin'. Au centre était la maison, à gauche une sorte de hangar, à droite le mouhn proprement dit situé sur le ruisseau d'Ettenbach, longeant la route et des vignobles^. Ganone conseilla secrètement à son maître de fuir au delà du ruisseau et de gagner les vignes. Mais la porte qui ouvrait sur une planche placée sur le cours d'eau et à proximité de la campagne, avait été fermée au verrou par un enfant effrayé. Chariot revint avec un bourgeois d'Ettenheim et voulut le contraindre h dénoncer le prince. Craignant que cet homme ne fût maltraité par les soldats, le duc d'Enghien s'écrie fièrement : « C'est moi qui suis le duc ! » faisant ainsi le sacrifice de sa liberté. A ce moment, on amène d'autres captifs au moulin ; parmi eux se trouvent MM. de Grûnstcin, le lieutenant Schmidt, l'abbé Jean-François Régis Weinborn, l'abbé Michel, le marquis de Thumery, le secrétaire du prince et les domestiques Perron et Poulain. Chariot avait lait arrêter également un maréchal ferrant qui voulait sonner le tocsin pour avertir les habitants, informé de ce qui se passait, le grand veneur de l'électeur de Bade se borne à une simple protestation. On apporte au duc d'Enghien des vêtements et du linge, puis, les troupes rassemblées, on donne l'ordre du départ. Le prince et deux de ses compagnons sont placés sur une charrette de paysan et conduits par les villages de Grafhauseu et Rappel jusqu'au Rhin, en face du bac de Rhinau. A la vue d'un bivouac de cavalerie établi sur les bords du fleuve, le duc d'Enghien fait cette remarque : « Il paraît qu'on attachait une grande importance à mon enlèvement. Au reste, vous avez le droit du plus fort; on vous donnera raison. » Il ne croyait pas si bien dire; à part l'Angle-

• Ce Glanzmann était le grand-père d'une bonne allemande qui a servi les petitsenfants de M. Eudoxe Marcille, l'aimable possesseur de Mohiloff, le chien du duc d'Enghien.

- Nous en avons le dessin exact, grâce à l'obligeance de M. V. Jaeger, géomètre d'Ettenheim.

terre, la Russie et la Suède, l'Europe admettra et ratifiera même cette violation de lajustice et du droit des gens.

On avait fait main basse sur les papiers du prince. Mais ce n'était au fond qu'une saisie peu compromettante, si l'on en juge par le sang-froid avec lequel le duc d'Enghien écrivait le lendemain à la princesse Charlotte : « On doit examiner les papiers que l'on m'a pris et qui ont été cachetés sur-le-champ avec mon cachet, ce matin, en ma présence. D'après ce que j'ai vu, on trouvera des lettres de mes parents, du Roi, et quelques copies des miennes. Tout cela, comme vous le savez, ne peut me comprom,eitre en rien de plus nue m.on nom et m.a jaçon de penser ne Vont pu faire pendant le cours de la Révolution '. »

Les troupes se massent sur la rive badoise, entrent dans les bateaux préparés et dirigés par les pontonniers, puis regagnent la rive française avec leurs prisonniers. « Nous reprîmes, dit le général Fririon, dans le plus grand silence le chemin de Strasbourg. Nous passâmes le Rhin en bateau. Pendant le trajet, le prince demanda au général Ordener ainsi qu'à moi comment il se faisait qu'on était venu l'arrêter sur un territoire neutre, tandis qu'il y était uniquement occupé du plaisir de la chasse. Le général Ordener ne répondant pas : « Monsieur le duc, lui dis-je, vous êtes militaire, et vous savez que nous ne pouvons commenter les ordres qu'on nous donne, quelque pénibles qu'ils soient... » Le prince, ajoute le général Fririon, était fort calme et paraissait résigné à la détention qui semblait l'attendre. Sur ce point, le général se trompe. Cette résignation était factice. Car, arrivé à Plobsheim,le duc d'Enghien dit à Canone, qui le suivaitde près, que s'il trouvait sur sa route un bois facile à gagner, il s'y jetterait et l'engagerait à l'imiter. A cet endroit, une voiture de poste attendait le prince. Il fallut

ï « Le commandant Chariot, rapporte le général comte de Ségur, dans ses Mémoires, m'a affirmé que, dans toute cette correspondance saisie si inopinément, aucun mot, aucune trace de connivence du prince avec le complot de Paris ne furent trouvés. » (T. II.)

Chariot ajouta que le prince lui avait dit en lui montrant les lettres de la princesse : « J'espère que vous mettrez toute la discrétion possible pour tout ce qui ne regarde pas le gouvernement. »

y monter avec Ganone, Chariot, Pfersdorff et un gendarme. Une sorte de conversation s'engagea entre le duc et ses gardiens. On vint à parler de Dumouriez. Le duc s'écria que si ce général s'était rendu h Ettenheim, il ne l'aurait pas reçu, « étant au-dessous de son rang d'avoir affaire à de pareilles gens » . Puis, sur une remarque de Chariot qui lui aurait fait comprendre qu'on l'accusait d'avoir comploté avec Cadoudal et Pichegru, le duc protesta énergiquement. Il déclara « que de semblables projets étaient entièrement contraires à sa manière de voir et de penser; mais qu'en même temps, comme prince de la maison de Bourbon, et bien qu'admirant personnellement la gloire du général Bonaparte, il ne pouvait que lui faire la guerre dans toutes les occasions ' » . Le duc, s'étonnant ensuite de la rapidité avec laquelle s'était faite l'expédition, aurait ajouté : « Vous ne m'auriez pas trouvé ce soir à Ettenheim. Hier, la princessede Rohan m'avait supplié dem'éloigner; mais j'ai ajourné mon départ, croyant que vous n'auriez pas le temps d'arriver cette nuit. » A quatre heures du soir, le duc et ses compagnons de captivité, qui l'avaient suivi dans une charrette de paysan, entrèrent à la citadelle de Strasbourg^.

De son côté, le général Caulaincourt, après avoir fait garder la route de Kehl, avait occupé dans la nuit du 14 mars la ville d'Offenbourg, saisi le marquis de Vauborel, le lieutenant Bollogne et l'abbé d'Eymar. Le 15 mars, à huit heures du matin, Caulaincourt était averti qu'Ordener avait heureusement terminé son expédition à Ettenheim. Il envoya aussitôt le capitaine Berckheim porter à Carlsruhe la lettre de Talleyrand, destinée au baron d'Edelsheira, ministre de l'Electeur, puis, en revenant à Strasbourg, il fit arrêter le maître de poste de Kehl, le nommé Ledoux-Melleville, soupçonné de complicité avec les royalistes d'Offenbourg. Le même jour et sur ses ordres, le commissaire de police Popp emprisonnait, à Strasbourg, madame

' Noujjarèdo de Fayet, t. I, p. 276.

' Théodore Muret croit pouvoir affirmer que des amis du duc d'Enghien avaient voulu faire une tentative en sa faveur, le 15 mars. Elle échoua par suite d'une indiscrétion. (^Histoire de l'armée de Coudé, t. II.)

de Klinglin, le comte de Toulouse-Lautrec, le marquis d'Agrain etses deux filles, l'ex-représentant Ghambé. Une dépêche informa aussitôt le premier Consul du succès de ces deux expéditions. Ordener et Gaulaincourt préparèrent leurs rapports au ministre de la guerre Berthier'. Le commandant Chariot envoya au général Moncey un autre rapport sur les diverses arrestations, et il s'occupa, avec Popp, d'étudier les papiers du duc d'Enghien saisis à Ettenheim. Le baron de Grûnstein demanda au prince si ces papiers n'avaient rien de compromettant pour lui. « Ils ne renferment que ce que l'on sait déjà, répondit-il ; ils montrent C[ue je me suis battu depuis huit ans et que je suis prêt h me battre encore. . . » Nous qui avons lu la correspondance du prince, nous pouvons attester la vérité absolue de cette déclaration.

Le duc d'Enghien fut installé avec ses compagnons dans l'appartement du major Machim, commandant la citadelle. Comme aucun préparatif n'avait été fait pour les recevoir, les prisonniers passèrent la nuit du 15 au 16 mars sur des matelas jetés à la hâte dans le salon du commandant. Le journal du prince relate cette lamentable nuit en quelques mots significatifs : « Descendons chez le commandant; logés dans son salon pour la nuit sur des matelas par terre. Des gendarmes à pied dans la pièce d'avant, deux sentinelles dans la chambre, une à la porte. — Mal dormi. >»

Ces deux derniers mots indiquent suffisamment les inquiétudes du prince. Il ne croyait pas qu'on voulût sa mort, mais il s'imaginait qu'il serait gardé comme otage dans une forteresse, et il disait tristement au baron de Grûnstein : « J'aurai de la peine à m'habituera cette vie-là. »

Le lendemain matin, 16 mars, le duc d'Enghien eut l'occasion

' he Journal de Paris, jour Ba\ officieux, semblait être un peu au courant des événements, car son numéro du 23 ventôse (14 mars) contient cette information : « Il parait certain tjue Dumouriez est arrêté » , et celui du 24 ventôse : « On apprend par <les lettres du Bas-Rhin que tous les départements voisins de ce fleuve ont été fortement Sollicités de se soulever contre le gouvernement. Ce soulèvement devait avoir lieu au moment où les assassins auraient enjoncé le poignard dans le sein du premier Consul! »

de s'entretenir avec le commandant Machim ; il lui renouvela ses protestations au sujet du complot, auquel on lui attribuait une participation directe. Il demanda et obtint la permission d'écrire à la princesse Charlotte une lettre pour dissiper ses inquie'tudes. Ce devait être la dernière. On lui promit que cette lettre serait exactement remise à son adresse. Quoique ce précieux document ait été souvent imprimé, il est impossible de ne pas en donner ici quelques fragments. Il peint trop bien la situation d'esprit du prince, son amour pour la princesse Charlotte, ses espérances de liberté, ses sentiments affectueux pour ses compagnons de captivité, sa générosité et son désintéressement : « Toute ma crainte est que cette lettre ne vous

trouve plus à Ettenheim et que vous ne soyez en marche pour venir ici ; le bonheur que j'aurais de vous voir n'égalerait pas à beaucoup près la crainte que j'aurais de vous faire partager mon sort. Conservez-moi votre amitié, votre intérêt; il peut m'être fort utile, car vous pouvez intéresser à mon malheur des personnes de poids. J'ai déjà pensé que peut-être vous étiez partie. Vousavezsu,parlebon baron d'Ichtratzheim, la manière dont j'ai été enlevé, et vous avez pu juger, à la quantité de monde que Ton avait employé, que toute résistance eût été inutile; on ne peut rien contre la force. J'ai été conduit par Rhinau et la route du Rhin. On me témoigne égards et politesse; je puis dire qu à la liberté près, — car je ne puis sortir de ma chambre, — je suis

aussi bien que possible On cherchait Dumouriez qui devait

être dans nos environs; on croyait apparemment que nous avions eu des conférences ensemble, et apparemment il est impliqué dans la conjuration contre la vie du premier Consul. Mon ignorance de tout celamefaitespérerque je pourrai obtenir ma liberté ; mais cependant ne nous flattons pas encore. Si quelques-uns de ces messieurs sont libres avant moi, j'aurai un bien grand bonheur à vous les renvoyer en attendant le plus grand. L'attachement de mes gens me tire à chaque instant des larmes des yeux : ils pouvaient s'échapper, on ne les forçait point à me suivre; ils l'ont voulu : j'ai Féron, Joseph et Poulain; le bon Mohiloff ne m'a pas quitté d'un pas Il faut espérer et

attendre. Vous, si vous êtes assez bonne pour me venir voir, ne venez qu'après avoir été, comme vousdisiez, à Garlsruhe. Hélas ! outre toutes vos affaires et les longueurs insupportables qu'elles entraînent, vous aurez à présent à parler aussi des miennes; l'Électeur y aura sans doute pris intérêt, mais pour cela, je vous en prie en grâce, ne négligez pas les vôtres.

« Adieu, princesse ; vous connaissez depuis bien longtemps mon tendre et sincère attachement pour vous; libre ou prisonnier, il sera toujours le même... »

Est-ce là le langage d'un conspirateur? Est-ce que cette lettre tout entière ne donne pas un démenti absolu aux soupçons et aux calomnies? Dans sa candeur, le duc espérait une prochaine liberté. Il était fort éloigné de croire à un attentat médité sur sa personne. D'ailleurs, ni le général Levai, ni le général Fririon, ni le commandant Macliim n'y songeaient. Seul, Ordener pouvait peut-être prévoir ce qu'allaient exiger le ressentiment et la politique implacables du premier Consul.

Cette lettre touchante, pleine de tendresse et de confiance, où le prince invoque l'appui d'une femme bien-aimée, nous amène à parler de leur mariage secret. Celle à laquelle il écrit : « Lebonheur que j'aurais de vous voir n'égalerait pas à beaucoup près la crainte que j'aurais de vous faire partager mon sort » , était réellement sa femme. Nous avons à cet égard des attestations décisives *. Lapremièrenousvientde M. Foucher, filsdunotaire de la princesse. Son père était très-lié avec madame de Rohan-Rochefort; il possédait son amitié et sa confiance absolues. M. Foucher, interrogé par nous, a bien voulu nous attester de la façon la plus formelle que la princesse Charlotte avait fort souvent parlé à M. Foucher père de son mariage avec le duc d Enghien, et qu'd n'en avait jamais manifesté le moindre doute. M. Foucher fils croit à l'authenticité de ce mariage; il considérerait toute hésitation à ce sujet comme une

' La princesse Charlolte-Louise-Dorothée était née à Paris le 25 octobre 1767; elle était fille de Charles-Jules-Armand de Rohan, prince de Hochefoit, et de Marie-Henriette-Ghailotte-Dorothée d'Orléans de Rotbelin. Elle avait j^donc cinq ans de plus que le duc d'Engliien.

Voir sur sa filiation le n° 39 du Curieux (mai 1887).

offense à la mémoire vénére'e de la princesse. M. de Champollion-Fiffeac, ancien directeur des Archives départementales et ami de M. Foucher, nous a déclaré avoir entendu plusieurs fois de la bouche de son ami la même déclaration faite dans les termes les plus nets et les plus énergiques. Nougarède de Fayet, dont l'ouvrage n'est certes pas écrit en faveur du duc d'Enghien, croit également à la réalité de ce mariage'. Le très-honorable curé de Saint-Étienne du Mont, M. l'abbé Perdrau, nous a écrit à ce propos et nous a autorisé à reproduire une note importante,dont voici textuellement le contenu : « Mon grand-père Foucher avait sauvé, pendant la Terreur, les papiers de la famille des Rohan. Au retour de l'émigration, ces papiers eurent une importance majeure quand on répprtit le milliard aux émigrés.

« La princesse Charlotte de Rohan-Rochefort avait confié, dès cette époque, le soin de sa fortune à M. Foucher, père du précédent et notaire. Elle avait pour lui la plus vive affection et en lui une entière confiance. Mon oncle, l'homme le plus véridique de la terre, un homme d'honneur par excellence, a très-souvent causé avec moi de la princesse, de son passé, de son mariage avec le duc d'Enghien. Ce mariage ne faisait aucun doute pour son esprit ; il m'apparaissait, dans tout ce que mon oncle m'a dit, que la princesse lui en avait parlé comme d'une chose certaine au-dessus de toute discussion. Mon oncle m'a plusieurs fois conté, et dans les mêmes termes, qu'en J815 Louis XVllI avait offert à la princesse de faire déclarer le mariage. La princesse lui aurait répondu : « Puisque Votre Majesté s'est opposée à cette déclaration du vivant du duc d'Enghien, dans un temps où j'aurais porté le titre avec tant de bonheur, maintenant que j'en porte le deuil, je la prie de ne rien faire. »

« Mon oncle m'a dit que le cardinal de Rohan les avait mariés sous le manteau de la cheminée.

« La princesse Charlotte était très-liée avec la Dauphine.

' Voy. t. I, p. 196.

Quand cette dernière habitait la Malmaison, elle venait souvent le matin au Val-Meudon voir la princesse. Elle était à cheval , accompagnée d'un chambellan. Elle traitait la princesse comme on traite une parente ; ce que je regarde comme très-grave de la part d'une princesse naturellement si hautaine... « De telles affirmations doivent, suivant nous, dissiper tous les doutes. Nous croyons à la parole de M. Foucher, appuyée d'une manière si précise par M. l'abbé Perdrau. Il est un fait qui a été également relevé par plusieurs personnes et qui a son importance : la princesse de lîolian allant un jour rendre visite à la duchesse de Bourbon, la duchesse, en présence d'une nombreuse compagnie, alla audevant d'elle, en l'appelant hautement : « Ma fille ! »

Dans ses Mémoires (T outre-tombe ^ Chateaubriand n'hésite pas à écrire : « Le duc d'Enghien avait épousé secrètement, par le ministère d'un prêtre, la princesse Charlotte de Rohan. En ces temps où la patrie était errante, un homme, en raison même de son élévation, était arrêté par mille entraves politiques ; pour jouir de ce que la société publique accorde à tous, il était obligé de se cacher, (^e mariage légitime, aujourd'hui connu, rehausse l'éclat d'une fin tragique... »

Une lettre inédite de Real au préfet de police, en date du 3 germinal an XII, c'est-à-dire trois jours après l'exécution du duc, contient un renseignement important que nous ne pouvons négliger. Le voici :

5' DIVISION. — Police secrète.

« Le 3 germinal an XI I.

« Au conseiller d'Etat, préfet de police.

« Je suis informé, mon cher collègue, que madame de Rohan-Rochefort que le duc d'Enghien avait épousée l'année dernière et qui demeurait avec lui sous le nom de la princesse Charlotte, est partie pour se rendre à Paris.

« J'ignore si elle y est déjà arrivée et où elle doit descendre.

Je sais qu'elle a ici sa mère déjà âgée qui porte le nom de Rohan et qui a la réputation d'être un peu folle.

« Je présume que vous pourrez découvrir la demeure de cette dernière et que vous pourrez vous assurer si sa fille est ici. Dans ce cas, je vous invite à donner les ordres convenables pour assurer son arrestation. Je vous prie de me faire connaître le résultat de vos recherches'. »

Nous n'avons cité cette lettre de Real que pour en dégager la phrase relative au mariage. Si la police en parle avec cette assurance, c'est que ce mariage était chose indiscutable pour elle qui avait eu, comme nous l'avons établi, connaissance du testament du prince. Ce n'est pas tout. Nous trouvons dans une feuille de travail du grand juge, ministre de la justice, avec le premier Consul, les informations ainsi relatées à la date du 5 germinal an XII, cinq jours après l'exécution :

« La duchesse d'Enghien.

« On s'est procuré des renseignements plus particuliers sur le voyage de la duchesse d'Enghien. Une lettre d'elle, adressée h une dame de Paris, qui l'a reçue avant-hier par la poste, porte qu'elle avait cru d'abord la santé de son amie meilleure, mais que, depuis, des personnes instruites lui avaient fait connaître qu'il y avait du danger, ce qui lui donne beaucoup d'inquiétudes, mais que d'après leurs avis, elle va repasser le Rhin et retourner à Ettenheim. La lettre est datée de Strasbourg, où était alors la princesse. »

Régnier, qui signe ce rapport adressé à Bonaparte*, donne officiellement à la princesse Charlotte le nom de duchesse d'Enghien. Nous n'admettons pas qu'il l'ait appelée ainsi sans avoir été sûr du mariage légitime qui l'unissait au duc. Quant au voyage à Paris, la princesse a pu en avoir l'intention,

' Archives nationales, F^ 6418.

» Ibid.

mais il est certain que devant les mesures hostiles de la police, elle y a presque aussitôt renoncé'.

Cependant, dira-t-on, quelles raisons ont empêché le prince de Gondé, chef de la famille, de reconnaître ce mariage? La première, c'est que ce mariage avait eu lieu secrètement, sans son consentement et sans témoins. D'après les lois de l'Etat et de l'Eglise, il pouvait être frappé de nullité. Aucun acte authentique ne l'avait confirmé. La seconde enfin, c'est que de ce mariage datant de plusieurs années, il n'était sorti aucun rejeton. Cette raison était certainement, anx yeux du prince de Condé et du duc de Bourbon, la plus grave. Ces princes auraient voulu à tout prix que la race des Condé ne s'éteignît point avec le duc d'Enghien. Ils gardaient l'espoir que devant une proposition d'union avec la parente d'un souverain, le duc d'Enghien romprait peut-être un jour toutes relations avec la princesse Charlotte. Ils l'espéraient d'autant plus que le mariage secret n'ayant pas été ratifié par Louis XVIII, il était atteint dans son essence même d'une nouvelle cause d'invalidité, ce qui a permis au duc de Bourbon de nier même le mariage secret... Mais que deviennent toutes ces preuves devant l'attestation de la princesse Charlotte? Elle a déclaré à des témoins, dont la sincérité est inattaquable, l'existence de ce mariage. Cela nous suffit. Sa parole loyale vaut pour nous celle du duc d'Enghien. Depuis le jour où elle avait rencontré le duc à Ettenheim chez le cardinal son oncle, elle lui avait voué un amour que nulle épreuve n'a pu ni atteindre ni diminuer. D'après les indications que nous a bien voulu fournir M. l'abbé Perdrau , la princesse

• Dans un dossier (jui figure également aux Archives nationales se trouve encore un document intéressant. C'est une plaque de cuivre gravée de douze centimètres. Elle représente les armes des Condé, placées au centre d'un écu portant les armes des Rohan, de gueules à neuf macles accolées d'or parti d'hermine plein. Le cordon du Saint-Espril entoure l'écu, qui est dominé par la couronne princière, laquelle est surmontée elle-même du chapeau cardinalice. Cette plaque de cuivre rouge est accompagnée d'une note ainsi conçue : « Armoiries du prince destinées à être renvoyées à Ettenheim, après qu'on en aura fait usage pour l'impression. » Ces armoiries ne sembleraient-elles pas indiquer l'alliance officielle des Rohan et des Condé, par l'union du duc d'Enghien avec la princesse Charlotte de Rohan, nièce et filleule du cardinal?

se faisait remarquer à la fois par une simplicité rare et une distinction exquise. Ces qualités charmèrent et captivèrent le duc d'Enghien. M. Foucher nous a donné, dans une conversation, quelques détails précis sur la princesse, qu'il est intéressant de reproduire. Elle était d'une taille moyenne; elle avait la figure ovale, le nez un peu accentué, les yeux bleus, les cheveux blonds ordinairement roulés en grosses papillotes. Son teint était d'une blancheur éblouissante. Sur toute la physionomie régnait un air de bonté qui attirait et retenait dès le premier abord. Sa causerie était délicieuse, le son de sa voix doux et pénétrant. La princesse se montrait fort grande dame avec les personnes de son rang, affable et simple avec les petits. «C'était, nous a dit M. Foucher, la femme la plus agréable qu'on ait pu voir. » Faut-il s'étonner que cette grâce et cet esprit aient séduit le duc d'Enghien? Une ancienne lettre du duc à la princesse montre combien il l'aimait : « A Ettenheim, on me croyait depuis trois jours occupé à poursuivre un sanglier dans la forêt, et on était bien loin de supposer que, pendant ces trois jours, je me trouvais près de vous, goûtant les charmes délicieux de votre entretien et ne songeant pas du tout aux sangliers et aux daims de la forêt Noire. O mon amie, pourquoi ma vie tout entière ne peut-elle vous être consacrée? Pourquoi les devoirs de ma position, de mon rang, de ma naissance, me forcent-ils d'abandonner si souvent le séjour enchanteur que vous habitez, et où j'oublie si facilement à vos genoux les peines et les tribulations de ma pénible existence '? » Il manque encore un trait à l'aimable physionomie que nous venons d'esquisser. La princesse était sincèrement et profondément religieuse. Étant données sa foi et ses convictions, il est impossible d'admettre qu'elle ait consenti à être autre chose que la femme du duc d'Enghien. Ce qu'elle a obtenu, c'est un mariage secret. Mais la bénédiction sacerdotale, même donnée dans l'ombre d'une chapelle solitaire, lui suffit. Elle avait fait reconnaître et sanctionner par Dieu les liens qui l'attachaient au duc d'Enghien.

' Le duc (ï Enghien^ par L. Constant.

Sa lettre terminée, le duc la remit au commandant Machim, en le priant de la faire porter à Ettenheim. Il reçut ensuite la visite du général Levai et du général Fririon. Ce dernier raconte ainsi son entrevue avec le prince : «J'allai le voir le lendemain, et, dans la persuasion où j'étais qu'il serait gardé comme otage, je mis à sa disposition la liste des livres de ma bibliothèque, en le priant de me demander tous ceux qui seraient à sa convenance. Il me répondit qu'il profiterait volontiers de l'oflFre que je lui faisais. Mais l'infortuné n'eut pas le temps de lire'... » Le général Levai donna au prince l'autorisation de communiquer avec MM. de Thumery, Jacques et Schmidt, mais sans pouvoir sortir. Une garde de douze hommes^ commandée par un officier, fut installée à sa porte. Après le dîner, on sépara le duc d'Enghien du baron de Grûnstein, qu'on plaça dans un autre appartement, ce qui augmenta la tristesse du prihce. « Les précautions sont extrêmes de tous côtés, écritil dans son journal, pour que je ne puisse communiquer avec qui que ce soit. Si cette position dure, je crois que le désespoir s'emparera de moi! » Qu'on pense en effet ce que devait souffrir dans cette étroite captivité un homme jeune, ardent, habitué à la chasse, aux courses, aux promenades, à tous les exercices du corps!... Dans l'après-midi, le commandant Chariot et le commissaire Popp vinrent lire au duc quelques papiers trouvés dans un portefeuille saisi sur lui, puis lui faire reconnaître d'autres papiers enlevés à Ettenheim. Dans le portefeuille se trouvait un testament. Le duc demanda s'il pouvait y ajouter quelque chose. On lui répondit qu'il en était le maître, et on le lui remit un instant^. Cette addition faite, on lui lut superficiellement les autres papiers; on en fit des liasses séparées en lui laissant entendre qu'ils allaient être envoyés à Paris. « Il faudra donc languir des semaines et des mois ! s'écria le prince. Le

' La conduite du jrénéral Fririon, avant comme après l'enlèvement, fut très-digne. u Elle l'honore d'autant plus, dit son fils, qu'il ne voulut jamais s'en prévaloir sous le règne de la branche aînée des Bourbons, alors qu'une pareille révélation pouvait attirer sur lui des faveurs dont il faut dire <jue le gouvernement de la Restauration fut avare envers lui. »

- Ce testament resta, dit-on, entre les mains de Murât, gouverneur de Paris.

chagrin augmente, plus je réfle'chis à ma cruelle position... » Vers les onze heures du soir, le duc se jeta sur un matelas, mais, brisé par la fatigue, dévoré par l'inquiétude, il ne pouvait s'endormir. Ace moment, le major Machim vint le voir. Il chercha à le consoler par d'obligeantes paroles. La nuit fut longue et pénible. Le lendemain , le duc d'Enghien ne savait pas encore si la lettre qu'il avait écrite à la princesse Charlotte était parvenue à son adresse. « J'ai envoyé ma lettre par le commandant au général Levai; je n'ai point de réponse. Je lui demandais d'envoyer un de mes gens à Ettenheim ; sans doute, tout me sera refusé. » Or, cette lettre avait été interceptée. C'était une cruauté de plus. « Je ne sais rien de ma lettre. Je tremble pour la santé de la princesse, écrit alors le duc. Un mot de ma main la réparerait; je suis bien malheureux!... » Ces quatre derniers mots en disent plus long que toute une page, il faudrait avoir un cœur impitoyable pour n'être pas attendri par cette exclamation douloureuse! Ce journal, où le duc manifestait tour à tour les sentiments qui l'oppressaient, est h lui seul un témoin de son innocence. Peu de temps après son réveil, on vint faire signer au prince le procès-verbal d'ouverture de ses papiers. «Je demande, déclare-t-il, et obtiens d'y ajouter une note explicative pour prouver que je n'ai jamais eu d'autres intentions que de servir et de faire la guerre... » Cette déclaration est d'une importance extrême, car elle est la reproduction de celles qui "avaient déjà été faites au commandant Chariot et au commissaire Popp. Le duc d'Enghien protestait formellement contre toute participation à un complot. Pourquoi faut-il que ces papiers et cette déclaration si précise n'aient pas été, quelques jours plus tard, soumis à la commission militaire?

Ici survient un incident fort intéressant que nous trouvons relaté dans les Mémoires du général comte de Ségur. Dans les papiers saisis à Ettenheim se trouvait une lettre de la mère du duc d'Enghien qui, datée de 1792, engageait ce prince à rentrer à Paris. « Pourquoi ne l'avoir point écoutée? demanda le commandant Chariot au prince. — C'était au Roi seul que je devais obéir! w répondit-il. Puis, irrité sans doute par ces interro-

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gatoires, par sa position et tant d'amers souvenirs, pour la première et seule fois il s'emporta. Il rappela le meurtre de Louis XVI, de la Reine, de Madame Elisabeth, et il maudit la Révolution française. Cet accès d'indignation ne dura qu'un moment. « Le commandant, affirme M. de Ségur, se plaisait à me répéter que, dans une infortune si accablante, pendant ces deux jours, ce prince avait été d'une politesse sans hauteur et pleine de la dignité la plus imposante ; que tout en lui forçait aux plus grands égards et maintenait h une distance respectueuse; que dans les instants les plus pénibles et jusqu'au dernier moment, il s'était montré calme et ferme '. » Le soir du 17 mars, le major Machim l'autorisa à se promener dans la citadelle et à jardiner suivant ses goûts. «Eh bien, dit le duc à Ganone, c'est demain dimanche. Nous irons à la messe, et lundi nous travaillerons. » On lui fit savoir également qu'il pourrait se promener dans la cour avec ses compagnons, et que ses papiers étaient partis pour Paris par un courrier extraordinaire. Persuadé que ces papiers révéleraient son innocence, et voyant dans la permission qu'on lui accordait une diminution de rigueurs, peut-être même un élargissement prochain, le prince sentit ses inquiétudes diminuer. « Je soupe, dit -il, et me couche plus content. » Un des officiers qui l'avaient suivi, le lieutenant Schmidt, écrit également à ce propos : « Cette amélioration dans notre sort nous parut de bon augure et releva notre moral. Le prince lui-même se fit illusion. Aussi le souper fut-il plus gai, contre l'ordinaire. On fit mille conjectures sur ce changement de dispositions à notre égard, et Monseigneur nous dit: « Il est probable que tout ceci n'est que la suite d'une erreur, parce que rien ni dans ma conduite ni dans ma correspondance ne justifie la rigueur avec laquelle on me traite. » Et il ajouta : « Ce qui peut m'arriver de pire, c'est d'être retenu prisoimier jusqu'à la conclusion de la paix avec l'Angleterre. Quant à vous, mes amis, je ne doute point qu'on ne vous rende bientôt votre liberté^... »

* Mémoires^ t. II.

* Récit de Schmidt. (Th. Muret, Armée de Condé, t. il.)

Le 1 5 mars, le premier Consul avait reçu la de'péche du général Ordener qui lui apprenait le succès de l'expédition d'Ettenheira et d'Olfenbourg '. Le même jour, un courrier partit de Paris, et arriva à Strasbourjj dans la nuit du 17 mars. Il apportait l'ordre de faire partir immédiatement le duc d'Enghien pour Paris. Voici en quels termes laconiques, mais émouvants, le prince raconte son départ :

« Dimanche 18 mars. — On vient m'enlever h une heure et demie du matin; on ne me laisse que le temps de m'habiller. J'embrasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel Chariot m'a annoncé que nous allions chez le général de division, qui a reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec six chevaux de poste sur la place de l'église. On me campe dedans. Le lieutenant Petermann monte à côté de moi; le maréchal de logis Blittersdorf sur le siège; deux gendarmes, un dedans, un autre dehors. » Ce sont à peu près les dernières lignes qu'écrira le prince. Encore un mot à la princesse Charlotte, et ce sera tout. Ce précieux journal, sur lequel il comptait inscrire au fur et à mesure les incidents mémorables de son enlèvement, va lui être soustrait. Il ne pourra même plus confier à un papier muet les douloureuses sensations de son àme.

Le pauvre Canone avait aidé son maître à s'habiller et lui avait préparé un petit paquet de linge. Il voulut partir avec lui. On le repoussa à coups de crosse de fusil. « Rentre, Joseph, lui dit le duc, rentre, et crois que je t'en sais le même gré ! » Canone tout en larmes obéit. « Ce furent, écrit M. de Bonnay dans sa relation, les dernières paroles du meilleur des maîtres au meilleur des domestiques. Ils ne se sont plus revus. Quelques Alsaciens, ajoute M. de Bonnay, avaient formé le projet d'enlever de force Monseigneur près de la montagne de Saverne. Le projet

' Les Archives nationales donnent exactement les noms et les heures des courriers. Le courrier Thibaud est parti de Strasbourg le 14 mars, à une heure et demie du matin. 11 est arrivé à la Malmaison le 15 mars, à huit heures du soir. Le courrier Amadour est parti de Strasbour;; le 15 mars, à neuf heures et demie du soir; il est arrivé le 17 mars à Paris. (Voy. Dernières Années du duc d'Enghien, pages 203 et 216.)

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échoua, parce qu'on fit partir le duc vingt-quatre heures plus tôt '. » Au milieu des sanglots et des adieux de ses officiers, le prince, maître de lui-même, témoigna noblement le regret de les quitter. « Mes amis, leur dit-il, je suis fâché de ne pouvoir plus rien faire pour votre fortune... Tranquillisez-vous, nous nous reverrons... » Aussitôt on l'emmène. On lui dçfend de prendre un domestique avec lui. Son chien Mobiloff saute dans la voiture et s'accroupit à ses pieds. Sur la demande du prince, le chien est admis à voyager en sa compagnie. Le dévouement de ce pauvre animal est si touchant qu'il mérite quelques lignes dans cette grave histoire. Nous pouvons d'autant mieux en parler que nous avons été à ce sujet mis en possession des renseignements les plus intéressants^. Nous avons vu le bon Mobiloff lui-même, que la marquise de Béthisy, à laquelle il était revenu, a fait empailler avec soin et légué à M. Marcille. Le chien du duc d'Enghien est un carlin russe de petite taille, de couleur café au lait, le poil lisse, l'œil gros, vif et à fleur de tête. Le museau est court, muni de petites moustaches noires, les oreilles rases, la télé épaisse et assez semblable à une tête de phoque. Les pattes du chien sont fines et munies d'ongles trèsapparents, la queue grosse et courte, le corps volumineux^. C'est dire que Mobiloff était laid, ce que nous ne contestons pas. Mais qu'importe sa laideur? Ne pensons qu'à son dévouement et h son attachement. Quand on vint enlever son maître, il suivit la charrette qui le conduisit au Rhin. Là, il fut chassé par les gendarmes; mais ne se décourageant pas, il passa le Rhin à la nage et accompagna le duc dans sa route jusqu'à

' La princesse de Rohan, comme on le verra plus loin, accourut à Strasbourg après l'enlèvement. Elle demanda à voir le prince. On refusa. Elle voulut se rendre à Paris j)our se jeter aux pieds du premier Consul. Le préfet Shée lui interdit de partir. On ne tenait aucun compte des prières du prince, qui avait dit: « Je suis sûr qu'elle viendra, qu'elle voudra me voir; elle m'est très-attachée, traitez-la bien !...>>

' C est à M. Eudoxe Marcille que nous en sommes redevables, et nous l'en remercions ici de tout cœur.

' Carie Vernet a peint une aquarelle représentant le même cliien essayant de soulever la pierre qui recouvre les restes du prince. Cassas a lithographie celte aquarelle.

Pfosheim. Il courut ensuite derrière la voiture de poste depuis Pfoslieim jusqu'à Strasbourg et pénétra dans la citadelle en même temps que le duc d'Enghien. Il y resta les trois jours de la captivité, et, voyant emmener son maître le 18 au matin, il s'élança dans la chaise de poste, montrant par cette obstination qu'il se laisserait plutôt tuer que d'abandonner le malheureux prince. A l'heure où tout délaisse le duc d'Enghien, où il semble abandonné de la Providence et des hommes, c'est un chien grossier qui lui témoigne une fidélité et une affection presque surhumaines. C'est la même pensée qu'exprimait presque au même instant la princesse Charlotte. « Imaginez, chère comtesse, écrivait-elle à madame d'Ecquevilly, que mon pauvre Mohiloff l'a suivi. Hélas! c'est le seul ami qui lui soit resté! »

La princesse Charlotte tenta d'arracher la victime à ses bourreaux. Quelques heures après l 'enlèvement, elle avait franchi le Rhin et gagné Strasbourg. La police apprit aussitôt son arrivée. Un officier de gendarmerie et le commissaire de police Popp accoururent l'interroger. Elle répondit franchement que des liens intimes et sacrés l'unissaient au prince, qu'elle craignait pour sa vie, et qu'elle était venue essayer tout ce qu'il était possible pour le délivrer. Aucune crainte ne l'avait arrêtée. Les policiers avaient lu ses lettres qui figuraient pour la plupart dans les papiers du duc d'Enghien ; ils ne purent élever contre elle la moindre accusation. Dans cet interrogatoire, la princesse apprit que le duc avait fait son testament depuis plus d'un an, et qu'il avait obtenu l'autorisation d'y ajouter quelques articles. Ce testament, cacheté par lui et devant eux, avait été adressé au premier Consul avec un portefeuille contenant des notes et des lettres de change, u Sûr que ses parents mettraient un grand prix à connaître ses dernières intentions, écrivait plus tard la princesse, que les remplir serait pour eux une consolation, j'ai demandé au roi de Suède, qui m'a marqué le plus sensible et le plus touchant intérêt, de vouloir bien le réclamer. Il l'a fait avec un empressement extrême, mais jusqu'ici ses démarches ont été sans succès. . . » Après avoir vainement tenté d'arracher quelque secret

â la princesse, sous le pre'texte hypocrite d'un réel intérêt pour sa douleur, les policiers se retirèrent. Ils la laissèrent libre, mais à la condition qu'elle retournerait immédiatement àEttenheim. De cette ville, la malheureuse femme courut à Carlsruhe demander aide et protection pour le duc. Elle supplia sans aucun succès l'électeur de Bade, qui montra dans toute cette affaire une déplorable pusillanimité. Elle eut plus d'accès auprès du roi de Suède, qui employa toute son action pour délivrer le prince. Elle fit écrire aux diverses cours d'Europe et vécut d'une vie fiévreuse pendant les sept jours qui précédèrent l'assassinat. Elle va, elle vient, elle parle, elle implore, elle agit. On craint alors que les partisans du prince ne préparent quelque surprise ; on craint que l'intérêt ne s'éveille en sa fiiveur; et, de nuit, toujours de nuit, on vient chercher le prince. Une chaise de poste, flanquée de gendarmes, attelée de vigoureux chevaux qu'on remplace à vingt relais, dévore l'espace et entraîne le prisonnier sur Paris. Le long de la route, des soldats veillent; tout espoir d'évasion est devenu inutile. A ceux qui demandent quel est ce prisonnier mvstérieux, on répond que c'est un conspirateur nommé Plessis.

Un moment interdit par ce brusque départ, le duc d'Enghien croit qu'on va le mettre en présence du premier Consul. Il s'en félicite. Loin de redouter cette entrevue, h laquelle sa loyauté le convie, il déclare qu'un instant de conversation dissipera tous les soupçons. Ses papiers dévoileront son innocence. Sa parole fera tomber toutes les calomnies. Parti aune heure et demie du matin le 18, le duc arrive le 19 au soir à Châlons-sur-Marne et le 20, à trois heures de l'après-midi, aux barrières de Paris. Il a mis près de soixante-deux heures à faire ce pénible trajet.

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