‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 26 sur 69 · LE DOC D'ENGHIEN · texte numérisé non relu

LE DOC D'ENGHIEN

voici le texte : « Je demande et obtiens la permission d'y ajouter une note explicative pour prouver que je n'ai jamais eu d'autre intention que de servir et de faire la guerre » , le procèsverbal avait une importance capitale. Or, Nougarède de Fayet suppose que Talleyrand, ignorant l'existence de cette note, aurait laissé le procès-verbal dans son cabinet comme une pièce sans importance. Si Talleyrand l'avait oublié, Napoléon l'aurait singulièrement mal reçu le 22 mars ; il n'aurait pas, sur le moment même, approuvé avec une sorte d'affectation la conduite de ce ministre, quitte à rejeter plus tard sur lui et ses complices toute la responsabilité de l'attentat. Mais en supposant et en acceptant même cet oubli extraordinaire, que fait-on de la lettre d'Ordener au ministre de la guerre, où il est dit : « J'ai l'honneur de vous adresser le procès-verbal et les papiers qui ont été saisis chez le duc d'Enghien » ? Ou cette lettre est fausse, ou le premier Consul a dû recevoir le procès-verbal d'ouverture et les papiers par l'entremise de Berthier. Il est clair que ce n'est pas Talleyrand, — quel que soit son rôle dans cette triste affaire, et il est considérable — qui a remis le procès-verbal au premier Consul ou dissimulé cette pièce. Mais si l'on n'admet pas la lettre d'Ordener, il faut bien admettre celle du commissaire de police Popp, qui déclare, par une lettre adressée à Real en date du 19 mars et déjà citée : « Les papiers que nous avons joints à notre procèsverbal ont été remis sur-le-champ au général Ordener et par lui adressés au premier Consul, par un courrier extraordinaire parti hier à trois heures de l'après-midi. » Donc, le premier Consul a reçu le procès-verbal soit par Berthier le 1 7 mars, soit par un courrier direct le 20 mars au matin. Nous persistons à croire que la date vraie est celle du 20 mars, parce que le duc d'Enghien affirme dans son journal qu'il a signé le 17 le procès-verbal d'ouverture de ses papiers, et que Popp, de son côté, corrobore cette affirmation. Il demeure ainsi établi que le premier Consul a eu connaissance des rapports et des premiers papiers le 17, puis des derniers papiers et du procès-verbal le 20. Soutenir qu'il n'a reçu ce dernier envoi que le len-

demain de la mort du duc d'Enghien, c'est supposer que Real ou un affidé de Talleyrand les auraient interceptés à la Malmaison, ce qui ne peut se soutenir. Affirmer e'galement que Talleyrand, ayant reçu le procès-verbal, ne l'aurait pas immédiatement lu, puis se serait ravisé, mais trop tard, c'est abuser de la crédulité des lecteurs. Encore une fois, Talleyrand a sa part suffisante dans cette affaire, c'est-à-dire l'incitation à l'enlèvement du duc d'Enghien. Il est inutile d'ajouter un nouveau poids à cette responsabilité écrasante. Ce qui prouve encore que le premier Consul recevait lui-même les courriers envoyés de Strasbourg et porteurs des papiers du duc, c'est que, le 18 mars, il écrivait déjà à Talleyrand de la Malmaison, où il s'était retiré: «Je vous envoie, citoyen ministre, le rapportde l'officier de gendarmerie qui a été envoyé à Garlsruhe. Il y a dans ce rapport des choses qui me font penser que le baron d'Edelsheim n'est pas notre ami. Préparez-moi l'envoi à Bade d'un agent sur lequel nous puissions compter.

« Par les lettres du duc d'Enghien, je vois que Ghampagny se trouve dans des maisons de Vienne à dîner avec le comte Esterhazy, lequel est habillé en uniforme de général français et revêtu du cordon bleu. Écrivez-lui et, si ce fait est vrai, témoignez-lui-en mon mécontentement '. »

Cette lettre prouve donc que le premier Consul a reçu le 17 un premier envoi des papiers du duc d'Enghien avec les rapports d'Ordener, de Caulaincourt, du commandant Chariot et du lieutenant Michel. Mais en admettant — ce qui est impossible, — qu'il n'ait vu que le 22 mars le procès-verbal d'ouverture, il a lu, le 17 mars, le rapport du chef d'escadron

• Champagnjr a protesté contre cette assertion. (Voir Correspondance de Vienne, vol. 374.)

M. Boulay de la Meurthe conteste la date du 18 mars, parce que Ja lettre a été publiée d'après la minute, et que les minutes de la correspondance de Napoléon porteraient souvent des dates erronées. Nous avons vu cette minute aux Archives des affaires étrangères. Elle porte le folio 3 dans le Recueil des lettres de Bonaparte à Talleyrand (1804-1805). Elle est écrite d'une main ferme et précise. La date n'offre aucune hésitation, et, jusqu'ici, aucune réclamation fondée n'a été soulevée contre cette lettre, qui, comme les autres, paraît entièrement digne de foi.

Chariot sur l'expédition d'Ettenheim. Il y a appris qu'on avait confondu le général Dumouriez avec le général Thumery. Ainsi la partie capitale de l'accusation, c'est-à-dire la complicité avec le plus dangereux des conspirateurs, cette partie était écartée. Le premier Consul y a aussi trouvé une déclaration importante que nous avons relevée plus haut. Il a su que le duc n'avait jamais vu Dumouriez, qu'il n'avait jamais conspiré et qu'il s'était borné à demander du service contre le gouvernement consulaire. D'autre part, la déclaration ajoutée par le prince lui-même au procès-verbal d'ouverture de ses papiers, procès-verbal que le premier Consul a reçu au plus tard le 20 mars au matin, se résumait en ces mots : « Je n'ai jamais eu d'autre intention que de servir et de faire la guerre. » On doit considérer comme chose certaine que, dès le 17 mars, le premier Consul était, par ses propres agents, absolument fixé sur les actes et les dispositions du duc d'Enghien. Il a pu être irrité par cette phrase du commandant Chariot, ajoutée sans autre motif qu'un zèle stupide : « Il avait voué une haine implacable au premier Consul ainsi qu'aux Français, auxquels il ferait la guerre dans toutes les occasions. » Ceci est de l'invention de Chariot, qui a eu le tort impardonnable de calomnier son ennemi. Jamais le duc d'Enghien n'a prononcé un mot ni écrit une ligne qui prouvent qu'il ait « voué une haine implacable aux Français ». Il a seulement dit à Ettenheim qu'il ne pouvait croire que le premier Consul lui fît un crime d'avoir soutenu les armes à la main les droits de sa famille et de son rang'. Voilà comment a parlé le duc d'Enghien, voilà comment devait parler le descendant des Condé. Mettre dans sa bouche ces mots : « haine implacable aux Français » , c'est le méconnaître, c'est injurier gratuitement sa mémoire.

* Le duc d'Enghien semblait ainsi pressentir le jugement de Napoléon sur l'affaire de Quiberon : « Les émigrés de Quiberon, a dit l'Empereur, sont descendus les armes à la main sur le sol sacré de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi. Ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient ou auraient dû l'être pour la cause de leur roi. La France donna la mort à leur action et des larmes à leur courage; tout dévouement est héroïque. » {^Mémoires de Napoléon.)

Nous avons donc établi ces faits considérables : le premier Consul a su, dès le 17 mars, trois jours avant l'arrivée du duc d'Enghien : 1° que le duc n'avait pas eu de relations avec Dumouriez ; 2" que le général Dumouriez, qu'on disait être arrivé de Londres avec le colonel Grûnstein, n'était autre que le marquis de Thumery; 3° que le général Dumouriez n'avait jamais paru à Ettenheim, et que son nom avait été confondu par suite d'une mauvaise prononciation avec celui du général Thumery ; 4° que le duc d'Enghien n'aurait pas reçu le général Dumouriez, s'il était venu à Ettenheim, le considérant comme un homme méprisable ; et 5° enfin que, dans ses déclarations au colonel Chariot et au major Machim, il avait protesté contre toute idée de complot. Il demeure également établi que, le 20 mars au plus tard, le premier Consul a reçu le procès-verbal d'ouverture des papiers saisis à Ettenheim, auquel le duc avait ajouté une note explicative prouvant qu'il n'avait jamais eu d'autre intention que de servir et de faire la guerre. Cette note était le complément de ses déclarations verbales; elle formait une solennelle dénégation de tout consentement de sa part à une conspiration contre le premier Consul.

Ainsi, trois jours avant l'arrivée du prince à Paris, Bonaparte avait l'assurance formelle qu'on s'était trompé ou qu'on l'avait trompé. Mais sa résolution suprême était arrêtée; rien ne pouvait la combattre ou l'adoucir.

La correspondance de Napoléon révèle sur ce même sujet un autre fait très-important. Le 19 mars, le premier Consul écrit de la Malmaison à Real une lettre par laquelle il l'informe de l'envoi des papiers. En voici la partie principale : « Je vous envoie les papiers du duc d'Enghien. J'ai gardé le paquet de sa correspondance avec le comte de Lille, qui ne contient rien d'important que deux lettres de bonne année et une relative aux prétendues propositions qui leur aient été faites par la Prusse, pour qu'ils renoncent à leurs droits au trône '.

«Il est question dans le procès-verbal d'un portefeuille rouge

' On a vu plus haut les négociations du président Mever,

OÙ il y aurait des lettres de la duchesse de Bourbon, sa mère. Ce portefeuille ne m'a pas été envoyé *. Je vous transmets aussi un rapport de Fribourg que Gaulaincourt m'envoie... Je vous recommande de prendre en secret avec Desmarets connaissance de ces papiers. Il faut empêcher qu'il ne soit tenu aucun propos sur

le plus ou moins de charges que contiennent ces papiers

« Bonaparte. »

En adressant les papiers à Real, le premier Consul lui recommande donc le secret le plus absolu. Il l'invite à redoubler de précautions pour assurer sa sécurité, à préparer une liste d'émigrés, à surveiller les frontières, à envover deux agents adroits, l'un à Munich, l'autre à Fribourg, prendre les noms de tous les émigrés qui s'y trouvent, à consulter Méhée sur l'agent Massias, à arrêter sans pitié les gens suspects. Les intrigues de Pichegru et de Moreau, le coup de main préparé par Georges, les- embûches dressées par les Polignac et les agents du comte d'Artois avaient enfiévré son sang. Il voyait rouge, et à toutes ces menaces il se préparait à répondre par un acte de terrorisme.

Dans les papiers du duc d'Enghien, le premier Consul avait lu la note adressée à sir Charles Stuart, ambassadeur d'Angleterre à Vienne. Nous l'avons citée plus haut, ainsi que la lettre authentique du prince. Elle ne contenait en réalité qu'une phrase compromettante : c'était celle où le duc d'Enghien affirmait que. le nombre des déserteurs français augmentait chaque jour, qu'il avait été à portée de s'en convaincre d'une manière positive, et qu'il serait possible d'en composer un corps d'auxiliaires dont il demandait le commandement. Après lecture de cette pièce, le premier Consul en forma la base de l'interrogatoire qu'il adressa ou dut adresser le 20 mars à Real. Il y accusait en substance le prince d'avoir porté les armes contre sa patrie et d'avoir pris part au complot de l'Angleterre tendant à renverser le gouvernement de la République. Encore une fois, le duc

1 Nous parlerons ailleurs de ce porlefeuille.

d'Enghien, en tirant l'épée contre le premier Consul, ne croyait pas attaquer la France. Il aurait fallu ne pas oublier ce fait important; il aurait fallu admettre la bonne foi même chez son adversaire'. On ne pouvait pas lui appliquer, comme on l'a fait dans le second jugement, l'article 1*' de la loi du 6 octobre 1791, qui d'ailleurs ne visait pas les complots ou les attentats contre la République. Dès le 15 mars, Bonaparte a donc pris la résolution inébranlable de faire juger le prince à Vincennes. Observez ses précautions. Il charge Real d'appeler le commandant du château et de lui demander les renseignements les plus précis. Puis, il songe à faire comparaître le duc devant un grand conseil militaire. Par Tentremise de Murât, il propose au colonel Préval, du 3" cuirassiers, les fonctions de rapporteur. Le colonel Préval répond courageusement à Murât qu'il ne peut accepter cette mission. Avant la Révolution, il a servi dans le régiment du duc d'Enghien ; il ne jugera pas un prince pour lequel il a la plus haute estime. Sa déclaration catégorique suffit*. Au lieu d'un grand conseil de guerre, on se contentera d'une simple commission militaire qui fera rapidement la besogne. Ainsi l'histoire doit noter ce fait grave que, dès le 1 5 mars, le choix du

' A qui fera-t-on croire que le premier Consul avait besoin de la lettre à sir Charles Stuart pour perdre son ennemi? M. Boulay de la Meurthe, qui dramatise ce fait, le sait mieux que personne, puis(pril établit (p. 210) que, dès le 16 mars, le premier Consul avait déjà pensé à une commission militaire, et qu'il avait fait choix du général Hulin pour exercer la présidence • en raison de ses opinions jacobines qui le rendaient également inaccessible aux préventions ou aux calculs d'une indulgente partialité » . M. Boulay de la Meurthe dit encore : « Le premier Consul apprend à ce moment que le duc d'Enghien réside à Ettenheim : des indices trompeurs le persuadent que le jeune prince s'entend avec Georges; que s il n'a point organisé le complot, du moins il est destiné à en prendre la direction militaire. Désormais, rien n'arrête Bonaparte : il se décide à faire saisir son ennemi sur un territoire neutre pour le livrer à la vengeance sommaire des lois de la liévohition. Il consulte quelques conseillers, mais déjà son plan est arrèlé. Tout se suit avec une rigueur inflexible, avec ce calme étrange que le premier Consul apporte dans ses résolutions les plus graves... C'est par une précipitation réfléchie, par une omission voulue des formalités judiciaires, que le chef de l'Etat ai rive à méconnaître les intentions réelles de sa victime... » (Voir les pages v et vi de l'Introduction des Dernières Années du duc d'Enghien.)

* Voir Nougarède, t. II, p. 4 et 5. — Boulay de la Meurthe, p. 210, 211, et Jomini, Vie de Napoléon, t. II.

château de Vincennes était décidé et, le IG mars, l'idée d'un conseil de guerre arrêtée. Ceci prouve qu'on refusait déjà au prince les garanties judiciaires accordées à Gadoudal et à ses complices, et qu'on s'adressait à une juridiction militaire pour en finir au plus tôt. Les premiers renseignements fournis par Harel sur les personnes logées au château ne semblent pas suffisants à Bonaparte. Il fait écrire de nouveau le 18 mars au commandant. Il exige pour le drame qui va s'accomplir des témoins muets ou complaisants. Ayant appris que dans le pavillon du Roi, voisin du donjon, un appartement se trouvait vacant, il le destine immédiatement à recevoir le prince.

Madame de Rémusat nous a laissé un récit émouvant des heures tragiques qui ont précédé la catastrophe du 21 mars, récit qu'on doit considérer comme exact, quelles que soient les critiques qu'on ait pu adresser à ses Mémoires. Le 18 mars, elle accompagnait la femme du premier Consul à la Malmaison-. Chemin faisant, elle remarqua le silence et la tristesse de Joséphine. Elle finit par connaître la mission de Caulaincourt et la volonté déjà arrêtée chez Bonaparte de faire mourir le duc d'Enghien'. Joséphine avait imploré la clémence de son mari, mais celui-ci lui avait fait comprendre que les femmes devaient demeurer étrangères à ces sortes d'affaires. Il avait aussitôt indiqué la raison. « Sa politique demandait un coup d'État... Une mort qui devait donner du repos n'était point un crime. »

Le matin du 20 mars, Joséphine dit à madame de Rémusat : « Le duc d'Enghien arrive ce soir. Il sera conduit à Vincennes et jugé cette nuit. <» Joséphine ajouta que Murât s'était chargé de tout, et qu'il poussait Bonaparte à la violence. Nous n'avons rien trouvé qui justifiât cette assertion. Murât a obéi en militaire, comme l'avaient fait Ordener, Caulaincourt, Levai, Fririon, Berthier. Mais qu'il ait montré un zèle odieux en cette circonstance, c'est ce qui n'est nullement établi^. Le même

' Ceci corrobore le fait du conseil de guerre, décidé la veille.

2 Murât avait l'àme haute et capable de nobles inspirations. Ainsi, il sollicita avec ardeur la grâce de Cadoudal, et faillit par ce motif perdre la faveur de Bonaparte. Le sort a voulu que Murât fût obligé de réunir la commission

jour, les trois consuls s'étaient assemblés à Paris avec le grand juge Régnier. Voici ce que nous relevons textuellement dans les procès-verbaux originaux de leurs délibérations :

« Séance du 29 ventôse an XII, tenue à Paris.

« Sur le compte rendu par le grand juge, ministre de la justice, de l'exécution des ordres donnés par le gouvernement le 16 de ce mois, relativement aux conspirateurs qui s'étaient réunis dans l'électorat de Bade,

« Le gouvernement arrête que le ci-devant duc d'Engbien, prévenu d'avoir porté les armes contre la République, d'avoir été et d'être encore à la solde de l'Angleterre, de faire partie des complots tramés par cette dernière puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la République, sera traduit devant une commission militaire composée de sept membres nommés par le général gouverneur de Paris, et qui se réunira à Vincennes'. »

Cet arrêté, écrit d'une main ferme et sans la moindre rature, suit des renvois au conseil d'Etat concernant des impositions, des concessions de terrains communaux, une acquisition de presbytère, un legs à un hospice, des plaintes contre des fonctionnaires, puis des approbations de ventes d'immeubles et de biens nationaux. Il fut complété par une disposition qui en forma l'article 2, et qui était ainsi conçue :

militaire chargée de juger le duc d'Enghien, et de contribuer ainsi à sa perte. Murât était loin de prévoir que le sort lui réserverait un jour une destinée presque semblable. Onze ans après, il devait être condamné injustement à mort, comme le duc d'Enghien. Comme lui, il devait remettre à ses meurtriers une boucle de cheveux pour sa femme, sans que ce précieux souvenir parvint à son adresse. Son corps devait être mutile, lui aussi, par les coups de feu tirés presque à bout portant. Pour compléter la ressemblance de ces fins tragiques. Murât devait succomber comme le duc, la tête fière et regardant venir la mort. Lorsque Napoléon apprit l'exécution de Murât à Sainte-Hélène, il fit cette réflexion : « Quand on veut se défaire d'un homme, une balle est le moyen le plus humain et le plus efficace pour y parvenir. » (Lettres du cap de Bonne-Espérance, par O'Méara. 1819.)

' Archives nationales, AF'^ 915.

« Le grand juge, le ministre de la guerre et le général gouverneur de Paris sont chargés de l'exécution du présent arrêté.

« Le premier Consul :

« Bonaparte.

« Par le premier Consul :

« Hugues Maret. »

Le général Murât reçut à onze heures du matin l'ordre de désigner les membres de la commission militaire. Il choisit les colonels des régiments en garnison à Paris. C'étaient le colonel Guitton, du 1" régiment de cuirassiers ; le colonel Bazancourt, du 4' régiment d'infanterie légère; le colonel Ravier, du 18° régiment d'infanterie légère ; le colonel Barrois, du 96° régiment d'infanterie légère; le colonel Rabbe, du 2° régiment de la garde municipale de Paris. Le général Hulin, commandant les grenadiers consulaires, fut nommé président, et le major Dautancourt, delà gendarmerie d'élite, rapporteur. « Cette commission, dit l'arrêté pris par Murât le même jour, se réunira sur-lechamp au château de Vincennes pour y juger, saris désemparer, le prévenu sur les charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement, dont copie sera remise au président. » Nougarède dit que le premier Consul fit rédiger par Real un rapport détaillé sur tous les faits relatifs au duc, pour être mis sous les yeux de la commission militaire. Ce rapport visait, paraît-il, les renseignements fournis par le préfet de Strasbourg, les lettres et les papiers du duc d'Enghien. C'est encore une erreur. La seule pièce que la commission ait connue, c'est l'arrêté des consuls, arrêté qui n'est que la reproduction du procès-verbal de leur séance et non pas le résumé des conclusions de Real.

On conviendra que cette communication était quelque peu sommaire. Il eût été cependant bien facile de mettre sous les yeux des juges les papiers mêmes du duc d'Enghien, avec la fameuse déclaration contenue dans le procès-verbal d'ouverture, puisque ces papiers étaient arrivés à la Malmaison, les uns trois jours, les autres deux jours, ceux-là un jour avant la con-

stitution de la commission militaire. On ne voulut pas communiquer ces papiers. La veille, le premier Consul avait ordonné à Real d'empêcher qu'il fût tenu aucun propos sur le plus ou moins de charges qu'ils renfermaient. Il résulte donc de cet ordre qu'ils n'étaient pas d'une gravité fort compromettante pour le prince, car ils auraient été communiqués à la commission. Si réellement la note ou la lettre adressée à sir Charles Stuart était une pièce fatale, si elle prouvait nettement des plans d'embauchage et de trahison, si elle formait le commentaire des menaces tenues par le prince pendant sa translation à Paris, si elle démontrait la réalité d'un rôle prêt à être joué par le prince dans l'Est, et semblable à celui du duc de Berry en Bretagne, pourquoi cette note désolante qui avait, paraît-il, consolidé les soupçons du premier Consul et rallumé sa colère , pourquoi cette note n'at-elle pas été transmise aux juges?... Mais rien ne leur sera communiqué. On ne veut pas que le procès s'éternise. On se défie des formes lentes, mesurées et équitables de la justice. La communication des papiers eût provoqué des débats, exigé la présence d'un défenseur, amené des témoins. Tout cela était dangereux. Il fallait faire vite. Quiconque voudra lire attentivement l'arrêté du gouvernement et pénétrer le sens que présentent ces douze lignes menaçantes, reconnaîtra que c'était un arrêt de mort. Au général et aux six colonels qui composaient la commission, le général Bonaparte, leur chef et leur maître, disait clairement : « Il faut condamner le prévenu'. »

Le 20 mars, dans l'après-midi, Berthier fut chargé de prévenir les membres de la commission militaire de se rendre chez Murât. Vers les sept heures du soir, le général Hulin y arriva le premier, puis les autres membres y vinrent successivement. Ils reçurent chacun l'ordre d'aller à Vincennes. Ils s'y trouvèrent réunis à neuf heures. Là, Brunet, l'aide de camp de Murât, leur remit l'arrêté du gouvernement, et Hulin expliqua aux

1 Pourquoi le premier Consul ne fit-il pas au moins passer à la commission l'interrogatoire qu'il avait adressé à Real ?... Pourquoi Real a-t-il été chargé tout à coup d'une mission spéciale qu'il ne devait pas remplir? On le verra plus loin au chapitre xvii.

juges quelle était leur mission. De son côté, le général Savary, qui apportait des instructions à Murât de la part du premier Consul, le trouva indisposé. Il fut prié par lui de rassembler la légion de gendarmerie et une brigade d'infanterie, et d'en prendre le commandement. C'est sur la fin de cette journée que Savary se croisa avec Talleyrand dans l'escalier qui conduisait à l'appartement de Murât. On devine quels regards échangèrent ces complices d'un acte effroyable qu'ils devaient un jour se reprocher mutuellement devant le public et devant l'histoire. Les troupes, commandées par Savary, entrèrent au château de Vincennes un peu avant les juges, vers huit heures et demie du soir ; l'infanterie fut placée du côté du parc et la gendarmerie dans la cour, ainsi qu'aux diverses portes du château.

La veille de cette journée historique, il s'était passé à la Malmaison des incidents étranges que rapporte fidèlement madame de Rémusat. Après le dîner, le premier Consul, qui aimait à jouer aux échecs, invita la dame d'honneur de Joséphine à une partie. Soudain, en jouant, « il prononça à demivoix : « Soyons amis, Cinna », puis les vers de Guzman dans Alzire :

Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner!... ••

Madame de Rémusat ne put s'empêcher de lever les yeux et de le regarder. Il sourit et continua ; sa partenaire crut alors qu'il préparait une grande scène de clémence, lorsque tout à coup entra le général Hulin. Le premier Consul repoussa la table de jeu, entra dans la galerie voisine du salon et passa toute la nuit en conférence avec Hulin, Murât et Savary. Par ce récit, nous apprenons que Hulin a connu, dès le 19 mars, ce qu'on exigeait de lui.

Résumons en quelques mots ce qui s'est passé dans la journée du 20 mars avant l'arrivée du duc d'Enghien. Les consuls ont délibéré et ordonné le jugement du prince. Talleyrand et Real ont prescrit sa translation à Vincennes. Murât et Harel ont été prévenus, chacun de leur côté, de l'arrivée du prisonnier et

des mesures à prendre. Miirat a convoqué la commission militaire. Après l'arrivée du prince à Vincennes, Savaryest venu de la Malmaison apporter un complément d'instructions à Murât. Sur sa demande, Savary a réuni les troupes et en a pris le commandement. Puis, le premier Consul a envoyé h Real un interrogatoire détaillé à faire subir au duc. A neuf heures du soir, tout était prêta Vincennes pour l'attentat. Les juges et les soldats étaient arrivés. Quelques heures encore, et le duc allait cesser de vivre. Les interrogatoires du capitaine rapporteur et du président, le jugement lui-même n'allaient être qu'un simulacre des formes judiciaires. Au meurtre on ajoutait, — ce qui est plus exécrable encore, — l'hypocrisie.

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