CHAPITRE XVII
Les gendarmes, amenés à Vincennes, ignoraient pour quels motifs on leur avait imposé ce service extraordinaire. Vers onze heures du soir, ils apprirent qu'un personnage dangereux, accusé d'avoir participé à un complot contre la vie du premier Consul, se trouvait dans le château pour y être jugé. A une heure du matin, c'est-à-dire une heure avant que le jugement eût été rendu, seize d'entre eux reçurent l'ordre de prendre et de charger leurs armes'. Savary, qui était l'auteur de cet ordre, avait donc prévu l'arrêt de mort; il n'en avait pas même attendu l'annonce officielle.
Les gendarmes descendirent en silence dans les fossés. Arrivés à trois ou quatre pas du premier angle, près du pavillon de la Reine, ils firent halte, l'arme au pied. La nuit était trèsobscure. «Au bout d'une grosse demi-heure de silence et d'immobilité que tout nous fit paraître plus longue, rapporte un des gendarmes, on nous dit enfin qu'un conspirateur bien convaincu d'avoir voulu tout bouleverser et replonger la France dans les horreurs des derniers temps de Robespierre, et très-justement condamné à mort, allait être amené, dans peu d'instants, vis-àvis de nous, à la distance de quatre à cinq pas ; que le signal de le fusiller serait donné par un officier faisant face au criminel, et que ce signal serait :
« 1° De porter la main à son chapeau;
' Récit d'un gendarme présent à l'exécution, et publié par A. Borgh, le 24 février 1811.
«< 2' De se découvrir Ja tête.
« On nous recommanda de nouveau de ne pas bouger, d'observer constamment le plus grand silence et de n'avoir d'yeux que pour le signal et le criminel, etc. Quelques-uns observèrent que l'obscurité de la nuit ne permettait pas que l'on vît à un pas devant soi. On leur répondit qu'il y serait prévu, lorsqu'il en serait temps; qu'eux ne seraient pas vus, mais qu'ils verraient trèsbien... »
Maintenant que le peloton d'exécution est prêt, retournons à la victime. Après sa comparution devant le conseil, le duc d'Engliien, revenu dans l'appartement de Harel, causait tranquillement avec le lieutenant Noirot de la gendarmerie d'élite. Il lui demandait depuis quand il était dans l'armée, s'il était entré au service comme simple soldai et s'il aimait son métier'. Tout à coup, Harel entre, suivi du brigadier Aufort. Le commandant du château, une lanterne à la main, invite le prince à le suivre. Celui-ci descend dans la cour, accompagné par Noirot et par plusieurs gendarmes. Il la traverse et arrive à l'escalier de la petite porte ogivale de la tour du Diable, qui conduit aux fossés. Il était deux heures et demie du matin. Il faisait froid; la pluie fine qui tombait pénétrait les vêtements. A la vue de cet escalier étroit, tristement éclairé par une lanterne fumeuse, le prince étonné recule... Il s'écrie : « Où me conduisez-vous? Ditesle-moi! » Point de réponse. « Est-ce aux cachots? continuet-il. Autant vaudrait mourir! » Alors, un des hommes de l'escorte laisse échapper ces mots significatifs : «Aux cachots? Non, malheureusement. » Et Harel ajoute : « Monsieur, veuillez me suivre et rappeler tout votre courage. »
Cette fois, le prince a compris le sort qui l'attend. Il descend avec calme les quarante marches de l'escalier en spirale, franchit le petit pont-levis qui sépare la tour du Diable des fossés, descend encore sept marches, longe la tour des Salves, arrive à la tour du Gouverneur, puis, au tournant près du pavillon de la
• Papiers du curé de Vincenries, F^ 6808.
Reine, se trouve face à face avec le peloton d'exécution. L'adjudant ge'néral Pelé tient h la main une lanterne à demi ouverte, dont il dirige la lumière sur le duc d'Enghien. On fait arrêter le prince à cinq pas des gendarmes, le dos au mur du pavillon de la Eeine. L'adjudant entr'ouvre son manteau et lit au prince la sentence de mort. On se rappelle que le simulacre de jugement, rédigé par Hulin, ordonnait que lecture en serait faite au condamné en présence des différents détachements de la garnison. Un seul détachement entendit cette lecture; ce fut le peloton des seize gendarmes d'éhte requis pour fusiller le prince. On comprend pourquoi. Savary a pu redouter une émotion ou une sorte de soulèvement parmi les soldats, habitués jusque-là à combattre l'ennemi à armes égales ou à exécuter les traîtres, mais en plein soleil et après une sentence régulière. Malgré le nom de Plessis ou le surnom de V Inconnu donnés au prince, une partie de la garnison savait maintenant que le condamné était le duc d'Enghien. Il n'eût pas été impossible qu'une manifestation éclatât en sa faveur; aussi Savary prit-il ses précautions. Seize gendarmes, un adjudant, deux autres officiers et un brigadier, les fossés du château, les ténèbres de la nuit, voilà tout l'appareil de l'exécution...
La lecture terminée, le duc se tourne vers le lieutenant Noirot et lui demande de lui rendre un service. Sa pensée s'est reportée tout à coup vers la princesse Charlotte. Il ne voit en face de lui que des visages cruels ou impassibles, et dans cette nuit qui s'achève, ses regards ont paru chercher la rive du Rhin, où gémit la femme adorée dont il croit entendre les sanglots et les soupirs ; « Pauciorihus tamen lacrymis compositus es, et novissima in luce desideravere aliquid oculi tui... ^ . » Il réclame des ciseaux, coupe une mèche de ses cheveux, la place avec son anneau d'or dans un billet qu'il avait écrit furtivement de Strasbourg à Paris, et prie Noirot de remettre le tout à la princesse de Rohan-Rochefort. L'officier le lui promet... Derniers et précieux souvenirs! Les cheveux d'un mourant,
' Tacite, Vie d^ Agvicola,
338 LE DUC D'EISGHIEN.
les adieux d'un époux, l'anneau de mariage. . . Et ce dépôt sacré va être remis à Real pour être transmis au premier Consul et de là être jeté dans la poussière des Archives, où quelque main profane le surprendra un jour... Oui, cette consolation qu'on ne refuse à personne, les reliques d'un être aimé ont été volées à celle que le duc d'Enghien avait prise pour sa compagne et à laquelle il adressait sa pensée suprême.
Maintenant le prince tourne son esprit vers Dieu. « Ne me donnerez-vous pas un prêtre?» demande-t-il. C'est alors qu'une voix répond ironiquement du haut des glacis qui faisaient face au pavillon : « Veut-il donc mourir en capucin ' ? » Si le général Savary, comme on l'affirme, a dit ce mot, il a compliqué le crime d'une monstruosité ^, En employant cette expression soldatesque : « mourir en capucin >» , il voulait certainement mettre en doute le courage du duc d'Enghien et traiter de raomerie la manifestation respectable d'une foi sincère. Comment! c'est un capitaine qui a vingt fois affronté la mort sur les champs de bataille, c'est un brave dont l'Europe connaît et vante la valeur, c'est celui-là qu'on ose insulter à ses derniers moments... Mais les bourreaux de Louis XVI eux-mêmes ont exaucé sa volonté dernière. Nul, sur la place de la Révolution, n'a injurié la royale victime embrassant l'abbé Edgeworth et recevant l'exhortation sublime que l'histoire a solennellement enregistrée. Rendre ainsi témoignage à sa foi devant les hommes, chercher à l'heure du supplice les consolations et les espérances d'une autre vie, était-ce donc succomber sans courage?... Voyez si celui qui va mourir est un lâche! Jadis le grand Gondé, son aïeul, a fléchi le genou dans la plaine de Rocroi et remercié, devant ses soldats victorieux et devant l'ennemi dompté, le Dieu qui avait béni ses armes. Aujourd'hui, dans l'horreur de la nuit, devant quelques gendarmes réunis pour sa mort, devant la tombe creusée à quelques pas de lui, le duc d'Enghien tombe
* Papiers du curé de Vincennes. Archives nationales. F'' 6808.
2 « M. de TSovigo, dit M. de Laporte-Lalanne, chef du conseil du prince de Condé, qui avait assisté à l'exhumation en 1816 et procédé à l'enquête, a présidé à l'exécution du haut du parapet, sur le bord du fossé » Suivent
de pénibles détails sur la précipitation de ce général à faire enfouir le cadavre.
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à genoux et, dans une prière silencieuse, invoque le Dieu qui fait les forts et qui consacre les martyrs. Puis il se relève et il s'e'crie : « Qu'il estaffreux de périr ainsi de la main des Français !... » Aces mots, l'adjudant Pelé porte la main à son chapeau, et comme s'il eût craint d'autres paroles, il se découvre rapidement. C'était le signal convenu. Les gendarmes font feu, et le duc d'Enghien tombe roide mort. Trois heures sonnent au château, le crime est consommé. . . La victime a succombé avec une noblesse qui a stupéfié les meurtriers. La prévision du prince s'est accomplie à la lettre : « Le premier Consul, avait-il dit neuf mois auparavant, viendra peut-être à bout de me détruire; mais il ne me fera pas m'humilier. »
Le général Hulin, qui parla tant de son émotion quelques années après, s'empressa d'écrire le jour même de l'exécution au général Maçon, commandant les grenadiers de la réserve à Arras, le billet que voici et dont il convient de peser tous les termes :
« P. Hulin, général de brigade commandant les grenadiers , à son ami Maçon.
« Vincennes, le 30 ventôse an XII.
« Le ci-devant duc d'Enghien, arrêté et conduit hier au château de Vincennes, a été jugé et condamné à mort par une commission militaire dont j'étais président, ce matin à trois heures.
« Je ne puis en écrire davantage, étant excédé de fatigue; il a été exécuté de suite.
« P. Hulin'. »
' M. Aimé-Louis Champollion, qui cite cette lettre dans les Chroniques dauphinoises (Vienne, 1880), a vu et tenu en main l'original de ce billet.
En 1814, le général Hulin ne craignit pas d'invoquer l'appui de Talleyrand auprès de Louis XVIII.
« Dégagés maintenant, écrivait-il, du serment de Bdélité que nous avons prêté à l'Empereur, mon état-major et moi, nous nous empressons d'adhérer aux mesures prises par le gouvernement.
« Mes principes sont invariables.
« Je me dois à ma patrie avant tout. Persuadé que le nouvel ordre de choses
C'est en ces quelques lignes brutales que le président de la commission militaire annonçait l'exécution* du ducd'Enghien.
Avant de jeter le cadavre dans la fosse préparée la veille, on s'empara de la montre du prince et de plusieurs lettres de change contenues dans un portefeuille rouge. Ces lettres étaient au nombre de six : elles représentaient une somme de onze mille florins, deux mille ducats et neuf cents louis. Elles furent remises le même jour avec deux notes d'affaires au premier Consul, qui renvoya le tout à Real ^. On prétend que le cadavre fut enterré avec tous ses vêtements sans avoir été fouillé. C'est une erreur. « L'épouse de l'ancien garde d'artillerie feu Germain, écrivait l'abbé Roger, curé de Vincennes, au ministre de la police le 18 mars 1816, m'a assuré comme une chose de notoriété publique entre les personnes instruites au château de l'affreuse catastrophe, que le corps du prince a été dépouillé ; que Harel lui-même a porté la redingote du duc d'Enghien, couleur olive, et qu'étant usée, il l'a transmise à un soldat qui en a eu la fin. (Ce sont les expressions de madame Germain, une des honnêtes femmes de ma paroisse.) Harel a eu la montre et a souvent répondu aux plaisanteries qu'on lui faisait en lui demandant :
ne s'établit que pour son bonheur, je prie V^. A. S. de vouloir bien être l'organe de mes sentiments pour la chose publique et de mon dévouement pour notre nouveau souverain. »
Repoussé par Louis XVIII, il obtint, aux Cent-Jours, le poste de gouverneur de Paris. En 1816, il fut banni. H mourut dans une sorte de misère en 1846.
On conçoit que Napoléon, à la vue du général Hulin, pût dire : « Sa présence m'importune. Je n'aime point ce qu'il me rappelle. »
' M. Etienne Charavay nous a aimablement communiqué une lettre du général Soult, adressée au général de division. Elle est rédigée de la même façon :
« RÉPCBLIQUE FRANÇAISE.
« Au quartier général de la Tour d'Ardre, le 2 germinal an XIL
« Soult, général de la garde du gouvernement, commandant en chef le camp de l'Ouest^ au général de division Vandamme.
« Je m'empresse, mon cher général, de vous communi(]uer l'heui-euse nouvelle que je viens de recevoir. Le duc d'Enghien, l'un des conspirateurs, a été pris à Ettenheim et amené à Paris, où il est arrivé le 29; dans la nuit, la commission militaire s'est assemblée et l'a condamné à mort. Il a été fusillé le 30 ventôse.
« J'ai Ihonneur de vous saluer.
« Soult. »
Cette lettre fut communiquée à la division,
' Archives nationales, AF'* 864.
« Quelle heure est-il à la montre du duc d'Enghien ? — Je l'ai achetée des gendarmes ; elle est bien à moi ' . » Le curé de Vincennes tenait ces détails précis non-seulement de la femme du garde d'artillerie Germain, mais encore de madame Harel ellemême, dont les enfants avaient reçu la première communion de ses mains... Ainsi on ne respecte même pas le corps du prince. On le fouille, on saisit sa montre, ses papiers, le journal où il avait écrit ses dernières impressions depuis Strasbourg, ainsi que son argent. On lui enlève même sa redingote. Le commandant du château a l'audace de la prendre et de la porter. Ce n'est j)as tout. Une fois dépouillé, le cadavre est précipité la face contre terre au fond de la fosse creusée à l'encoignure du pavillon de la Reine et de la tour du Gouverneur *. Puis on comble rapidement l'excavation, et le peloton s'éloigne, laissant deux sentinelles en faction dans le fossé. Des hurlements se font entendre. C'est Mohilofl'qui s'est échappé de l'appartement de Harel. Le fidèle animal accourt, saute dans le fossé et se jette sur la tombe de son maître. Les gendarmes le chassent. Le pauvre chien reviendra souvent jusqu'à ce qu'une main amie le recueille et lui donne un asile mérité. La seule voix qui se soit élevée sur cette tombe à peine fermée, c'est la voix d'un chien '!
' Arcliives nationales. F' 6808.
* Voici ce que dit le procès-verbal des médecins et des chirurgiens, lors de l'exhumation : « ...Nous avons d'abord procédé à la recherche de la tête, que nous avons trouvée brisée. Parmi les fragments, la mâchoire supérieure, entièrement séparée des os de la face, était garnie de douze dents. La mâchoire inférieure, fracturée dans sa partie moyenne, était partagée en deux et ne présentait plus que trois dents... Nous avons acquis la certitude que le corps était à plat sur le venire, la tête plus basse que les pieds. INous avons ensuite découvert le bassin, dont l'os de la hanche gauche présentait une fracture avec échancrure circulaire... On a recueilli également des débris de vêtements, parmi lesquels se trouvent les deux pieds de bottes et des morceaux de la cascjuette portant encore l'empreinte d'une balle qui les avait traversés... » Les procès-verbaux constatent que les balles frappèrent à la fois à la tête et au centre du corps.
•• Ce fait émouvant nous rappelle un récit de Napoléon à Sainte-Hélène. L'Empereur racontait qu'en Italie, traversant la nuit un champ de bataille dont on n'avait pas encore enlevé les morts, un chien s'était élancé de dessous un cadavre, puis était retourné à son gîte en poussant des cris douloureux. « Alternativement, disait-il, il léchait le visage de son maître et s'élançait de nouveau sur nous; c'était tout à la lois demander du secours et rechercher la vengeance... Ce que c'est que l'homme, et quel n'est pas le mystère de ses impressions ! J'avais, sans
342 LE DUC D'EISGHIEN.
Avec un sang-froid pareil à celui de Hulin, Harel adressa le billet suivant à Real, aussitôt après l'exécution :
« Citoyen coNSEir.LER,
« J'ai l'honneur de vous informer que V individu arrivé le 29 du présent au château de Vincennes à cinq heures et demie du soir a été, dans le courant de cette même nuit, jugé par une commismission militaire et fusillé à trois heures du matin, et enterré dans la place que j'ai l'honneur de commander.
« J'ai l'honneur de vous saluer avec le plus profond respect.
« Harel ' . »
Ce billet est aussi laconique et aussi grossier que le premier. Les hommes choisis par Real pour mener à bonne fin une tâche si répugnante étaient vraiment dignes de son choix...
Le général Hulin déclare qu'après l'observation de Savary : « Maintenant ceci me regarde! » il alla rejoindre ses collègues dans le vestibule contigu à la salle des délibérations, prêts à s'en retourner à Paris. Ils attendirent leurs voilures pendant un certain temps. « Nous étions nous-mêmes enfermés, dit-il, sans que personne pût communiquer au dehors, lorsqu'une explosion se fit entendre... bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et les glaça de terreur et d'effroi... Oui, je le jure, au nom de tous mes collègues, cette exécution ne fut point autorisée par nous. » Comment concilier cette dénégation avec le texte du jugement rédigé par Hulin : « Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite. .. » ? Cet ordre est cependant clair et formel. Hulin ajoute : « L'ordre d'exécution ne
émotion, ortlonné des balailles qui devaient décider du sort de l'armée; j'avais vu d'un œil sec exécuter des mouvements qui amenaient la perte d'un grand nombre d'entre nous, et ici, je me sentais ému, j'étais remué par les cris et la douleur d'un chien !... Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en ce moment j'eusse été plus traitable pour un ennemi suppliant : je concevais mieux Achille rendant le corps d'Hector aux larmes de Priam. » (^Mémorial de Sainte-Hélène.)
Dans le drame de Vincennes, Napoléon ne ressentira pas la même pitié; il se hâtera de faire enterrer le cadavre du prince ; il mettra une garde auprès de la fosse. Les cris du pauvre Mohiloff ne parviendront pas jusqu'à lui.
' Nougarède de Fayet, t. IL
pouvait être donné que par le gouverneur général. . . » Y aurait-il eu un engagement particulier de Savary sur ce point? Aurait-on promis aux juges de n'exécuter le jugement qu'après l'ordre de Murât? Non, et cette affirmation de Hulin n'est qu'une pitoyable excuse. De son côté, Savary se défend d'avoir pris sur lui la responsabilité de l'exécution. « La responsabilité, observe-t-il, n'atteint jamais celui qui exécute, mais celui qui ordonne, >» Savary accuse donc la commission militaire. Si l'on recourt aux textes, et c'est tout ce qui peut nous guider actuellement, Hulin et ses collègues protestent en vain. Le jugement ou le soi-disant jugement qu'ils ont rendu le 30 ventôse an XII, à deux heures du matin, porte l'exécution immédiate; une heure après, le jugement avait suivi son cours. Savary a pris la responsabilité d'empêcher tout appel auprès du premier Consul et de hâter la mort du prince : cette charge est assez lourde pour sa mémoire. Les juges ont et garderont la leur. Malgré son émotion, Hulin transmet à Real les objets trouvés sur le corps du prince et le dépôt confié à l'honneur de Noirot, c'est-à-dire les cheveux, l'anneau d'or et la lettre. Puis les portes de la forteresse se rouvrent devant lui. Il revient à Paris avec ses collègues. La légion de gendarmerie et la brigade d'infanterie retournent à leurs quartiers. Savary les suit à cheval, se dirigeant sur la Malmaison. Ici va se placer l'épisode légendaire de sa rencontre avec Real, épisode sur lequel il convient de faire la lumière.
Jusqu'à ce jour, presque tous les historiens qui se sont occupés de la catastrophe de Vincennes ont soutenu que le premier Consul avait eu, au dernier moment, l'intention de faire grâce au duc d'Enghien. Ce qui, d'après eux, rendrait ce fait indiscutable, c'est la mission confiée à Real par Bonaparte, la veille de l'exécution. Le conseiller d'Etat, chargé de la tranquillité et de la sûreté intérieure et extérieure de la République, devait aller à Vincennes dans le but d'amener le prince à révéler sa participation aux complots préparés sur le Rhin et à expliquer nettement" sa façon de penser ». En cette circonstance, Real,