‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 29 sur 69 · U LE DUC D'ENGHIEN · texte numérisé non relu

U LE DUC D'ENGHIEN

représentant du premier Consul, aurait eu les mêmes pouvoirs que lui. S'il avait jugé que les confidences du prince étaient de nature à diminuer ou à faire disparaître la culpabilité qu'on lui supposait, il aurait pu empêcher l'exécution et faciliter au premier Consul un acte de clémence des plus politiques.

Bonaparte avait donc préparé un interrogatoire où il avait cru réunir contre le duc d'Enghien les charges les plus sérieuses. Il l'avait adressé à Real avec ordre de le faire subir sans retard. Il allait sans dire que si le duc repoussait victorieusement les principaux chefs d'accusation dirigés contre lui, — démarches pour servir l'Angleterre, embauchage de troupes françaises et commandement des émigrés réunis sur le Rhin, — Real pouvait retarder le jugement de la commission militaire.

Mais un oubli à jamais regrettable avait retardé l'envoi de l'interrogatoire. La lettre de Bonaparte, au lieu d'être expédiée vers cinq heures à Paris, ne fut apportée au domicile de Real que vers dix heures du soir. Un autre fait, conséquence fatale de ce retard, avait eu lieu. Real, accablé de fatigue, s'était jeté sur son lit et s'était endormi. On n'avait osé troubler son sommeil. Le chef de la sûreté se serait naturellement réveillé trop tard pour lire la lettre consulaire et exécuter les ordres qui y étaient contenus. Donc « un retard et un instant d'abandon » avaient seuls précipité la catastrophe de Vincennes.

Dans ce genre d'affirmations, M. Boulay de la Meurthe a été encore plus loin que ses prédécesseurs '. Sans doute, il a regretté que l'absence de Real ait enlevé au duc d'Enghien une chance unique d'éviter la mort. Mais il a ajouté qu'elle avait laissé tomber sur le prince « l'inutile faveur d'échapper à des preuves plus convaincantes ». Il a même écrit que la présence de Real «aurait rendu la condamnation plus certaine et la sentence plus régulière^ »I Et, citant un fragment des Mémoires inédits de X..., il a dit que Real s'était écrié, en apprenant la mort du duc d'Enghien : « Est-ce possible? J'avais tant de questions à faire au duel L'interrogatoire pouvait découvrir tant de

' Les dernières années du duc d'Enghien, pages 243 à 270. î Ibid., p. 202.

choses! Encore une affaire manque'e et dans laquelle on ne saura rien. Le premier Consul sera furieux. »

Eh bien, nous allons démontrer d'une façon formelle :

Que la de'marche de Real à Vincennes est un fait légendaire;

Que, si cette démarche avait eu lieu, loin de prouver la culpabilité du prince, elle eût prouvé son innocence;

Et qu'enfin le premier Consul n'a aucunement reproché à Real « un instant d'abandon » qui avait été cependant la cause d'un jugement inique et d'un châtiment immérité...

Si l'on en croit la légende admise jusqu'ici, les faits suivants se seraient passés la veille du 30 ventôse. A la nouvelle transmise par un gendarme de planton à Pantin : « Le prisonnier est arrivé )> , Real aurait compris qu'il s'agissait d'un complice de Pichegru et ne s'en serait pas préoccupé davantage. Nous avons démontré plus haut que cette version était insoutenable. Real, accablé de fatigue, se serait couché à huit heures, le soir du 29 ventôse. Pendant son sommeil, une lettre, contenant un interrogatoire détaillé à faire subir au duc d'Enghien, serait arrivée de la Malmaison. Le domestique de Real n'aurait pas osé prendre sur lui de le réveiller... Ainsi voilà une missive qui vient de la Malmaison, de la part du premier Consul, à dix heures du soir, dans des circonstances de la plus haute gravité, et personne n'ose troubler le sommeil du chef de la sûreté, qui devait s'attendre à chaque instant à des commuuications importantes? On sait quel était le caractère du général Bonaparte. Lorsqu'il donnait un ordre, il avait soin de le faire parvenir immédiatement à son adresse; il ne pardonnait à personne de l'enfreindre. Il voulait, il savait être obéi sur l'heure. Et celui qui est préposé à la police, celui qui sait ce qui va se passer dans cette nuit fatale, celui-là s'endort paisiblement. Il ne prévient pas ses serviteurs de le réveiller, s'il vient par hasard une lettre du premier Consul! A qui fera-t-on admettre une telle fable ?

Real est un homme fin, prudent, amoureux de son métier. Il a un passé qui oblige. « C'est, comme le disait le feu duc de

Broglie, un de ces jacobins convertis sans effort au pouvoir absolu et qui portaient gaillardement la livrée de leur nouveau maître. » Il est plein de zèle. Il ne demande qu'à se mettre en avant, sans Faire montre ni de ses fatigues ni de son besoin de repos. Il sait qu'on va juger le duc d'Enghien ; il est au courant de toute l'affaire et il ne peut s'endormir, comme un lourdaud, sans songer à ce qui arrivera d'un moment à l'autre. Les heures, les minutes, les secondes sont comptées. La vie du duc d'Enghien dépend d'une lettre, d'un mot, d'un rien. Et Real dormirait tranquillement ! Et personne ne le réveillerait!... Encore une fois, soutenir de pareilles choses, c'est faire œuvre peu sérieuse. S'il a dormi, c'est qu'il a voulu dormir. S'il ne s'est pas réveillé, c'est qu'il a défendu à ses serviteurs de le réveiller. Telle est la vérité.

Mais admettons le hasard, la fatalité, tout ce qu'on voudra. Examinons froidement les moindres hypothèses. La lettre de Bonaparte est placée au chevet de Real. Tout à coup, vers trois heures du matin, à Theure même où l'on fusille le duc d'Enghien — comme cet instant est bien choisi ! — le chef de la sûreté se réveille, fait apporter de la lumière, lit la lettre du premier Consul et apprend pour la première fois que la commission militaire est réunie à Vincennes... Est-ce que ce récit peut se défendre? Nous avons prouvé, d'après les documents provenant des Archives nationales, que les ordres donnés à Murât et à Harel le 29 ventôse (20 mars) étaient datés, l'un de quatre heures du soir, l'autre de quatre heures et demie, et que ces documents émanaient de Réal. Or, Real ayant écrit à Murât et à Harel que « l'individu arriverait probablement cette nuit " , et leur ayant prescrit de prendre les dispositions nécessaires, Réal n'a pas pu se coucher à la tombée de la nuit et défendre qu'on troublât son sommeil. De toute façon, sa culpabilité n'est pas douteuse. On doit se demander à quelle heure lui est parvenue la lettre du premier Consul. Elle est datée de la Malmaison, 29 ventôse an XII. L'heure n'y figure pas. Mais la lettre suit certainement l'arrêté des consuls qui a été rendu le matin même. Nous croyons, nous, qu'elle a été remise dans

l'après-midi à Real, avant (Quatre heures, et que le sommeil prématuré et le réveil tardif ne sont que des inventions, comme la suite de ce chapitre le démontrera K

Il faut d'abord que nous étudions mot à mot cette lettre si importante. « Je vous envoie, écrit le premier Consul à Real, la lettre de Caulaincourt. » Cette lettre était le compte rendu de l'expédition d'Offenbourg et d'Ettenheim. Elle annonçait le départ du duc d'Enghien et la transmission des papiers saisis à Ettenheim. Le premier Consul les avait lus, ainsi que le prouve l'interrogatoire qui va suivre. « Je viens de prendre, dit-il, l'arrêté dont vous trouverez ci-joint copie. » Est-ce qu'un homme expéditif, comme l'était le premier Consul, dit à la légère ces mots : « Je viens de prendre C arrêté... " Cela ne signifie-t-il pas que c'est au sortir même de la séance des consuls et à peine arrivé à la Malmaison, que Ronaparte a écrit et envoyé cette lettre? Donc Real a dû la recevoir dans l'après-midi du 29 ventôse. « Le prisonnier ne peut tarder à arriver, continue le premier Consul. Rendez-vous sur-le-champ à Vincennes pour faire interroger le prisonnier. » C'était donc avant l'interrogatoire d'Hulin que Real avait mission de questionner le duc d'Enghien, Cela est si vrai que dans ses observations à Savary le premier Consul dit au sujet de l'exécution : « Il y a là quelque chose que je ne comprends pas. Que la commission ait prononcé sur l'aveu du duc d'Enghien, cela ne me surprend pas... Mais enfin on n'a eu cet aveu qu'en procédant au jugement qui ne devait avoir lieu qu'après que M. Real l'aurait interrogé sur un point qu'il nous importe d'éclaircir ^... »

Ce qui prouve encore que Real n'a pas été à Vincennes, quelle que soit l'heure à laquelle il a reçu la lettre du premier Consul, c'est une déclaration de Méhée de la Touche. Certes, nous n'avons pas de peine à l'avouer, cet homme est souvent suspect. Mais puisqu'il a été employé par la police consulaire

' Cette lettre a peut-être même été remise plus tôt à Real, car la Correspondance de Napoléon mentionne à propos de ce document, communiqué par M. Léonor Fresnel, ces mots significatifs : « date présumée. »

2 Mémoires de Rovigo. — Ce point aurait été, suivant Lanfrey, l'identité du duc d'Enghien avec le personnage mystérieux vu chez Piche;;ru.

dans toutes ces intrigues, puisqu'il a été un des principaux acteurs dans le prologue de cette tragédie; puisque le premier Consul avait chargé Gaulaincourt de prendre auprès de lui des renseignements sur l'expédition d'OfFenbourg; puisque Real se confiait à lui, il est certain qu'il a dû être mieux au courant que personne de ces tristes affaires. Aussi dit-il formellement dans ses Mémoires : « Je déclare qu'il n'est pas vrai que M. de Rovigo ait rencontré, le jour de l'assassinat, en habit de conseiller d'État, M. Real, qui avait, dit-il, ordre de Napoléon d'aller interroger le duc d'Enghien. Cette journée était assez remarquable pour être restée dans la mémoire de beaucoup de personnes qui sont, je n'en doute pas, à même d'attester le même fait. Je défierais M. Real de nier qu'ayant reçu de lui, de la part du premier Consul, l'ordre de me rendre le matin dans son bureau pour des affaires qui seront éclaircies dans une autre occasion, je n'aie été le prendre dans sa maison, et qu'après avoir assisté à sa toilette où il n'y avait rien du costume de conseiller, nous ne nous soyons rendus ensemble dans ses bureaux, rue des Saints-Pères, où je passai plusieurs heures à écrire des détails que Napoléon lui avait ordonné de me demander. Je soutiendrai à quiconque voudrait donner le change à l'opinion qu'à deux heures après midi M. Real n'était pas sorti, et qu'il n'a pas pu avoir d'entretien avec M. de Rovigo sur la route de Vincennes, où il n'avait pas besoin d'aller pour savoir ce qui se passait et où il n'y avait plus d'interrogatoire à faire. Cette circonstance, évidemment imaginée pour la cause, pouvant être détruite par le témoignage de vingt commis dont quelques-uns du moins se la rappelleront, cette circonstance tombant, que deviendront les allégations auxquelles elle devait servir d'appui *?...» Il est pénible d'avoir à s'appuyer sur les dires d'un personnage tel que Méhée, mais ici ces dires répondent à la réalité des faits, toutes nos recherches nous ayant prouvé que Real n'a pas été à Vincennes.

Cependant, supposons qu'il ait pu faire l'interrogatoire

' Extrait des Mémoires inédits de Méhée de ia Touche. Paris, 1823, in-8».

que lui prescrivait le premier Consul, et voyons ce qu'il aurait dénaontré. La première question à poser au duc d'Enfjhien était celle-ci : « Avez-vous porté les armes contre votre patrie ? » L'arrêté des consuls accusait le prince d'avoir porté les armes contre la République. Hulin lui avait demandé également s'il avait pris les armes contre la France. De toute façon les questions se ressemblent. Qu'a répondu le prince? Il a dit qu'il avait fait toute la guerre et qu'il persistait dans sa déclaration au capitaine rapporteur sur sa participation aux campagnes du corps de Condé. Il se défendait d'avoir attaqué la France; il n'avait pas à se reprocher d'avoir soutenu, les armes à la main, les droits de sa famille et les droits de la monarchie légitime. Voilà pour la première question .

Arrivons à la seconde : « Avez-vous été à la solde de l'Angleterre? » Cette question se trouve aussi dans l'interrogatoire de Dautancourt. Le ducd'Enghien a répondu que l'Angleterre lui accordait un traitement, et qu'il n'avait que cela pour vivre. Il n'admettait pas le mot « solde » ; il n'employait que le mot « traitement » . Il tenait beaucoup à cette distinction, et cela se comprend... Si Real lui avait posé cette troisième question : a Avez-vous voulu offrir vos services à l'Angleterre pour combattre contre l'armée qui marchait sous les ordres du général Mortier pour conquérir le Hanovre? » le duc aurait répondu ce qu'il avait si nettement dit à Hulin. Il était prêta faire la guerre partout, même au service de l'Angleterre. Mais guerroyer, pour lui, n'était pas conspirer.

La quatrième question de l'interrogatoire de Real était ainsi libellée : « N 'avez-vous pas eu de correspondance avec les Anglais et ne vous êtes-vous pas mis à leur disposition depuis la présente guerre pour toutes les expéditions qu'on voudrait faire contre la France à l'extérieur ou à l'intérieur, et n 'avezvous pas oublié les sentiments de la nature jusqu'à appeler le peuple français : votre plus cruel ennemi ? » Cette question indiquait plus clairement que toutes les autres que le premier Consul avait Iules papiers du duc d'Enghien. Le duc aurait

répondu qu'il n'avait d'autre correspondance qu'avec le prince ■de Gondé, le duc de Bourbon et sir Charles Stuart à Vienne; qu'il avait en effet demandé à prendre part à une guerre entre la France et l'Angleterre. Mais il aurait répété aussi qu'il n'avait jamais pensé à participer aune expédition intérieure, et que s'il avait employé l'expression de « son plus cruel ennemi » , ^'était non pas contre le peuple français, mais contre le premier Consul ; ce qui était vrai.

La cinquième question paraissait plus fondée. « N'avezvous pas proposé, lui aurait demandé Real, de lever une légion «t de faire déserter les troupes de la République, en disant que votre séjour pendant deux ans près des frontières vous avait mis à même d'avoir des intelligences parmi les troupes qui sont sur le Rhin? » La lettre du prince au duc de Bourbon en date du 25 mars 1803 parle en effet de désertions possibles dans le 9' hussards qui est à Colmar et du parti à en tirer ; la lettre du 16 avril 1803 au prince de Condé, et principalement celle à sir Charles Stuart, que nous avons publiée et commentée plus haut, montrent que le duc d'Enghien comptait, à l'occasion, utihser les déserteurs français pour grossir le nombre de ses soldats. Si le prince a eu tort de faire cette confidence à ses parents, il demeure certain qu'il n'a pas donné suite à son •dessein, puisque ni à Offenbourg ni à Ettenheim il n'avait de troupes à sa disposition. S'il en eût eu, l'enlèvement ne se serait pas fait aussi facilement.

« Est-il à votre connaissance, disait la sixième question de ce minutieux interrogatoire, que les Anglais ont repris leur solde et donneront encore des traitements aux émigrés cantonnés à Fribourg, à Offenbach, à Offenbourg et sur la rive droite du Rhin? » Le duc aurait assurément répondu que cela «tait possible, mais qu'il n'était pas l'instigateur de cette mesure. Elle avait été proposée aux Anglais par le prince de Condé et par le duc de Bourbon. La septième question était ainsi formulée : « N'aviez-vous pas des correspondances avec ces individus composant ces rassemblements, et n'êtes-vous pas à leur tète? » Le duc échangeait des lettres avec les émigrés

installés çà et là sur la droite du Rhin, mais aucun document ne prouve qu'il considérât ces émigrés comme des soldats à sa disposition et qu'il fût leur chef. D'ailleurs, ces émigrés auraient à peine formé une compagnie. Sa dénégation sur ce point aurait donc été absolue. La huitième question portait sur ses correspondances avec l'Allemagne, Paris, Bréda et l'armée de Hollande; mais ses lettres n'étaient adressées qu'à des amis et ne dénotaient aucune espèce de complot. A ce propos, le duc avait eu soin de dire au capitaine Dautancourt : « J'ai écrit à quelques amis qui me sont encore attachés, qui ont fait la guerre avec moi, pour leurs affaires et les miennes. Ces correspondances n'étaient pas de celles dont je crois qu'on veuille parler. »

« Avez-vous connaissance du complot tramé par l'Angleterre et tendant au renversement du gouvernement de la République? » telle était la neuvième question. Il suffit de se rappeler que le duc d'Enghien a repoussé devant la commission militaire, comme devant le capitaine Dautancourt, toute idée personnelle de complot, déclarant hautement qu'une pareille manière d'agir était contraire à ses opinions, à son rang et à sa naissance. Donc, sur le complot il y a eu dénégation formelle, persistante, indiscutable'. « Mais, ajoutait perfidement la neuvième question, le complot ayant réussi, ne deviez-vous pas entrer en Alsace et même vous porter à Paris, suivant les circonstances? » Certainement, en cas de mort du premier Consul, le duc d'Enghien se serait empressé de rentrer en France. Qui aurait pu en douter? C'était son rôle naturel. Il l'aurait avoué, sans se douter du piège qu'on lui tendait, c'est-à-dire sans voir qu'on voulait lui faire admettre la possibilité de la réussite du complot et sa participation à ses suites.

Les deux dernières questions de Real devaient porter sur les relations du prince avec le commissaire des guerres Vaudri-

1 Cette dénégation formelle, Real la connaissait. Une lettre du duc d'Enghien, datée du 9 mars 1804 et écrite au marquis de Vauhorel, parlait de « la désapprobation continuelle » que le prince avait « toujours donnée à des mesures en dessous et indignes de la cause » qu'il servait. Et Real avait cette lettre entre les mains !...

court et le sieur de la Rochefoucauld, arrêtés comme conspirateurs. Ces griefs formaient le point le moins important de l'interrogatoire, puisqu'il n'a été révélé aucune correspondance entre le duc d'Engliien et ces deux personnes. Mais si l'on veut bien connaître les procédés de Real, il faut jeter un coup d'œil sur l'affaire de ces deux prévenus. Des pièces originales et secrètes, qui figurent aux Archives nationales, il résulte que Real fit saisir MM, de Vaudricourt et La Rochefoucauld, le 11 ventôse, comme complices de Gadoudal. Ce qu'on ignorait jusqu'ici, c'est que Real avait auparavant envoyé à M. de Vaudricourt un agent de police et une dame Barbazan-Laisné, qui, se disant royalistes, leur firent croire à une action de leur part en faveur des princes. M. de Vaudricourt tomba naïvement dans le piège. Il désigna, comme capables de le seconder au besoin, mais sans parler d'attentat contre le premier Consul, M» de La Rochefoucauld-Dubreuil, ancien officier de l'armée de Condé, et M. de Vellecour, ancien grand maître de la maison du Roi. Ces personnes furent aussitôt arrêtées. Rien ne peut donner une idée de la perfidie des interrogatoires que Real leur fit subir. En vain Vaudricourt, La Rochefoucauld et Vellecour protestèrent-ils de leur innocence. Real, qui tenait à leur faire avouer quand même leur participation à un complot tendant à renverser le gouvernement consulaire et à assassiner Bonaparte, fut exaspéré de leur attitude énergique. Il ne put rien découvrir de leurs relations avec le duc d'Engliien, parce qu'en réalité ces trois personnes n'avaient pas eu de relations suivies avec le prince. Furieux de sa déconvenue, il mit La Rochefoucauld au secret, le privant d'air et d'exercice, l'empêchant de voir sa femme. Quant à Vaudricourt, il le fit promener pendant dix ans de prison en prison, du château de Vincennes au Temple, du Temple à l'Abbaye, de l'Abbaye au château d'Angers, lui refusant même les trente sols par jour que le gouvernement accordait aux prisonniers d'Etat sans ressource. Il enferma Vellecour durant plusieurs mois, et le mit en surveillance h Thionville jusqu'en 1814. Et toutes ces rigueurs avaient pour point de départ un complot fabriqué par

un agent secret et une femme suspecte aux j^^ages de la police ! . . . Cela nous amène à dire que si les noms de Vaudricourt et de La Rochefoucauld figurent dans l'interrogatoire destiné au duc d'Enghien, c'est que Real en avait informé au préalable le premier Consul. Et l'on peut en induire également ce fait important que Real connaissait les termes de l'interrogatoire bien avant qu'il lui ait été officiellement envoyé.

Ce qui prête à ce document une signification saisissante, c'est le commentaire bref et menaçant que lui donne le premier Consul. « Il sera nécessaire, recommande-t-il à Real, que vous conduisiez l'accusateur public, qui doit être le major de la gendarmerie d'élite, et que vous l'instruisiez de la suite rapide à donner à la procédure. » On comprend ce que Bonaparte veut dire ainsi : le jugement, l'exécution, la mort sans phrases. Cela se lie d'ailleurs étroitement à ses autres ordres, qui prescrivaient de juger le prévenu u sans désemparer » . Ce qui fut fait. Le premier Consul pensait nécessaire que Real fût à Vincennes pour conduire l'accusateur public ; mais si l'on se reporte aux interrogatoires faits par Dautancourt et par Hulin, on voit qu'ils contiennent les parties les plus importantes de l'interrogatoire qu'aurait dû diriger Real. Ainsi, tous les deux visent la solde accordée par l'Angleterre au duc d'Enghien, la correspondance du prince avec ses parents à Londres et avec les royalistes de France et d'Allemagne, ses prétendues relations avec les conspirateurs, sa participation aux guerres entreprises contre la République ou aux complots machinés contre le gouvernement consulaire^. En supposant même que Real eût pu interroger ou faire interroger à nouveau le prince le 30 ventôse, à trois heures du matin, ou le 29 dans l'après-midi, il y a lieu de se demander quel supplément d'informations il eût recueilli... Rien ou fort peu de chose. Il nous semble que Real a dû le comprendre, et qu'il s'est borné à faire connaître à Dautancourt et à Huhn les parties essentielles de l'interrogatoire exigé par Bonaparte'.

' Comment expliquer, en effet, que Dautancourt et HuIIn aient été amenés à poser les mêmes questions que le premier Consul indiquait à Real, si Dautancourt et Hulin n'avaient pas été stylés préalablement par Real lui-même ?

Quant au document original contenant les questions du premier Consul, il l'a gardé par devers lui, afin de laisser croire le lendemain, par sa prétendue promenade à Vincennes, qu'il eût ^té possible de sauver la vie au duc d'Enghien sans un oubli malencontreux de sa part, sans un sommeil regrettable, sans •des circonstances inattendues et fatales... circonstances que les politiques habiles savent faire naître, soit avant, soit après les événements. Cet interrogatoire n'était donc qu'un artifice , qu'un trompe-l'œil. En effet, le premier Consul savait bien que si Real lui-même allait interroger le duc d'Enghien, les réponses <lu prince établiraient nettement son innocence, et que dès lors ia grâce s'imposerait. Il crut satisfaire à un besoin de sa conscience en dictant un nouvel interrogatoire; mais Real, qui «reflétait les impressions du premier Consul en les exagérant » , •comprit sa vraie pensée et ne donna pas aux questions nouvelles la suite rapide qu'elles comportaient. Il s'abstint, prévoyant bien quel embarras il allait ainsi causer à Vincennes. En effet, la présence de Real, son habitude des formes et des débats judiciaires auraient éclairé les membres de la commission militaire, qui trouvaient dans les réponses imprudentes du duc d'Enghien, relatives à la guerre extérieure, un crime contre la personne de leur chef. Mais il ne fallait pas les détromper, sous peine de perdre le fruit de mesures audacieuses, telles que l'invasion d'un territoire étranger et l'enlèvement. Sûr de leur zèle, on les abandonna à leur propre initiative. Donc, le sommeil de Real, l'oubli de Real, le réveil tardif de Real sont du domaine de la légende. Les finesses qui ont ourdi toutes ces combinaisons sont cousues d'un fil si grossier, qu'il ne nous a pas fallu un long travail pour les constater. D'ailleurs, qu'importait la vérité à ceux qui s'acquittaient froidement d'une telle besogne? Ils travaillaient pour leurs contemporains; ils savaient parfaitement que leur crédulité ou leur faiblesse accepterait, les yeux fermés, toutes les explications qu'il plairait au gouvernement de leur donner. Mais pour nous, l'issue fatale du procès de Vincennes n'est due ni au hasard, ni à la fatalité. Tout a été préparé, voulu, décidé. Du jour où le duc d'Enghien a été enlevé,

sa mort, — il faut le répéter , — n'a plus été qu'une question d'heures. Ceci admis, la démarche de Real était chose inutile. Si le premier Consul a eu, pendant les cinq jours qui précédèrent l'exécution, la moindre velléité de faire grâce, Real, Savary, Talleyrand n'ont rien fait pour l'encourager à cet acte si politique'. Ils ont été à la fois instruments et complices. Et dans la nuit monstrueuse qui a couvert l'exécution de ses voiles, Real a dormi... D'autres affirment qu'il jouait aux dames avec son neveu Rolland, l'air inquiet, s'interrompant à plusieurs reprises pour dire en regardant la pendule : « A présent, on en est à telle chose ^. >' Le fameux interrogatoire ressemble, comme sincérité, au jugement définitif inséré au Moniteur le 1" germinal'.

Mais continuons à suivre cette lamentable comédie. Après avoir appris à Real, qui la savait déjà, la mort du prince, le général Savary se dirigea au galop vers la Malmaison. Real le suivit machinalement dans sa voiture. Savary arriva le premier auprès de Bonaparte et commença le récit détaillé des événements. Lorsque apparut Real (disent les Mémoires de M. de Méneval), le premier Consul lui demanda pourquoi il n'était pas allé à Vincennes. « Après avoir écouté l'explication que lui donna ce dernier et avoir échangé quelques mots avec lui, il retomba dans sa rêverie; puis, sans laisser échapper un mot d'acquiescement ou d'improbation, il prit son chapeau, dit : K C'est bien » , et laissa M. Real surpris et un peu troublé de sa

1 On ne comprend jias comment le prince Napoléon peut encore parler u de la précipitation indépendante de la volonté (de l'Empereur), qui ne lui permit de connaître que trop tard le jugement du prisonnier de Vincennes », et «delà disposition où il était de faire grâce au malheureux prince » . (^Napoléon et ses détracteurs, p. 283.)

Cette observation du prince Napoléon n'est pas plus fondée que celle de M. Boulay de la Meurthe, l'ancien ministre d'Etat aux Cent-Jours, qui impute l'exécution du duc d'Enghien « à la fatalité des circonstances et à un excès de zèle regrettable ». (Biographie, p. 160. Lahure, 1868.)

2 \ oir Mémoires historiques sur la catastrophe du duc d'Enghien. (^Fragments historiques. Paris, 1824, in-8", p. 259.)

3 On voit, d'après ce qui précède, ce qu'il faut penser de la déclaration de Desmarets dans ses Témoignages historiques, par laquelle il affirme que la police a eu connaissance de l'exécution du duc d'Enghien par les soldats et les paysans venus de Vincennes.

356 LE DUC D'E^GIIIEN.

préoccupation ' . » Voilà encore un fait inconcevable. Gomment! à un homme qui n'a pas exécuté les ordres prescrits, à un homme qui, pour toute excuse, invoque la pesanteur de son sommeil, qui lui a enlevé ainsi la possibilité d'accorder une grâce suprême, le premier Consul n'aurait opposé que ce mot : « C'est bien! " Lui qui, dans ses emportements, terrifiait de ses invectives et de ses menaces ceux qui avaient osé lui désobéir, lui qui d'un froncement de sourcils et d'un simple coup d'ceil faisait trembler ses interlocuteurs, il n'aurait trouvé que ce mot banal : « C'est bien^! » Mais si Real n'avait eu d'autre motif à invoquer que son sommeil, jamais il n'eût eu la hardiesse de se rendre à la Malmaison. Il se serait excusé par lettre; il aurait envoyé une démission qui eût été acceptée. Et la démission aurait été suivie d'une incarcération immédiate. Il ne reste donc rien de ce prétendu concours de circonstances qui aurait empêché l'effet de la clémence du premier Consul. L'interrogatoire supplémentaire n'est qu'une manœuvre concertée entre Real et son maître. Il fallait faire croire à une grâce possible. Il fallait faire admettre que le hasard seul l'avait empêchée. Mais, objectera-t-on , pourquoi ne pas se fier à Real ? Cet agent a déclaré qu'il avait été chargé de cette mission et qu'il l'avait accomplie. « Pourquoi repousser cette parole , dit M. Boulay de la Meurthe, appuyée sur une vie considérée, sur des regrets sincères, sur des services souvent rendus à des émigrés^ ? » Pourquoi? Parce que, dans l'affaire du duc d'En-

1 D'après le Journal du baron d'ivoy, chargé en 1804 des affaires du princehéréditaire d'Orange, le premier Consul aurait dit à sa femme, le jour de l'exécution, à trois heures du matin: « A cette heure, j'aurai un ennemi de moins. » (Revue historique, t. IX.) — Suivant les Mémoires de X..., Real se serait écrié :

« Le premier Consul sera furieux ! » On vient de voir comment cette fureur se traduisit.

2 Dans le Complément du Mémorial de Sainte -Hélène, par O'Méara, Napoléon dit à son chirurgien : « Je ne croirai jamais que Wright ait été assassiné par ordre de Fouché. Pour qu'il fût misa mort secrètement, il aurait fallu mes ordres, et non ceux de FoucLé. Il me connaissait trop Lien, et il savait que je l'aurais fait pendre sur-le-champ, s'il avait eu cette hardiesse. » Et c'est le même homme qui, devant la non-exécution de ses ordres, dans une circonstance des plus graves, se serait borné à dire : « C'est bien » ?

' Les dernières années du duc d'Enghieu, p. 265.

ghien comme dans l'affaire Moreau-Gadoudal , Real nous est suspect. Sa manière d'agir est celle d'un homme de police qui ne recule devant rien pour arriver à son but et faire réussir ses perfides combinaisons'. Désire-t-on quelques nouveaux exemples de ses procédés? Dans les Mémoires de Fauriel, qui connaissait à fond les hommes du Consulat, nous lisons que Real avait mandé madame Récamier pour la réprimander de ses propos sur l'arrestation du général Moreau. Quel était ici le dessein secret de Real? Il voulait inspirer à Moreau, et il lui inspira, par sa femme qui était l'amie de madame Récamier, l'idée d'écrire au premier Consul. Ceci obtenu, il fit répandre le bruit que cette lettre était un acte de faiblesse, de soumission, d'imprudence... Voici un autre fait. Un chef de brigade, nommé Lenormand, arrêté en même temps que Moreau, était d'opinions notoirement contraires à celles du général. « Real voulut se réserver le privilège d'interroger un homme qu'il croyait ennemi de Moreau, et l'honneur de tirer parti de sa haine. Après divers propos, qui avaient pour but d'exalter le ressentiment du jeune militaire, il termina par lui présenter une bourse qui contenait une somme de cent mille écus et le grade de général de division, à condition de livrer des secrets de Moreau tout ce qu'il était présumé en connaître. Lenormand accueillit ces offres comme elles méritaient de l'être, et Real eut le chagrin d'avoir tendu un piège inutile à la loyauté d'un jeune militaire... » Ce chagrin n'empêcha pas Real d'essayer de séduire le marquis de Rivière. u II chercha en vain à lui jfaire déclarer les noms de ceux qui pouvaient être compromis, et à lui faire dire que son parti comptait sur l'assistance de Moreau. » Ce nouvel échec ne le déconcerte pas. Il se rabat sur un subalterne nommé Bouvet. Après l'avoir fait à demi étrangler dans sa prison, il lui arrache l'aveu que le parti des princes français, qui venait à Paris pour renverser le premier Consul, avait pour chef le général Moreau. « Il y mit une complaisance qui satisfit profondément Real*.»

' Voy. plus haut ce que nous avons révélé sur l'affaire La Rochefoucauld- Vaudricourt.

5 Le même invitait, à pareille époque, Méhée de la Touche, son aller ego, à

En résumé, le chef de la sûreté profitait avec talent de la bassesse des individus et tablait sur elle. Préoccupé avant tout de plaire au premier Consul, il essaya de lui livrer Moreau comme il lui avait livré le duc d'Enghien. Ainsi un agent de police, qui suivait de près le procès, affirme que, « pendant la délibération, il y avait dans le cabinet du président plusieurs officiers, et notamment le général Savary; que Thuriot (le juge d'instruction) est sorti plusieurs fois et a eu des colloques avec eux et avec M. Real, chargé de la police » . Gomment l'homme qui s'associait à une manœuvre de la dernière heure pour perdre Moreau, aurait-il été l'homme « dont la présence aurait pu détourner la mort de la tète d'un Gondé ' »? Il était trop le serviteur du premier Consul pour ne pas épouser aveuglément ses haines. « Tu ne connaîtras jamais la faiblesse que j'ai pour cet homme-là, disait-il à Méhée ; s'il me prend par le bras pour causer un moment avec moi, je suis ivre de bonheur et de joie ; si, au contraire, il passe sans me regarder, j'éprouve un malaise

faire dans le procès de Moreau des déclarations « qui pussent donner à croire que ce général avait combiné avec Pichegru les moyens qu'on l'accusait d'avoir pris pour mener à bonne fin la conspiration dirigée contre le premier Consul » Depuis plusieurs jours, avoue ce policier, Kéal ne cessait de me dire : « Ah! si tu voulais, quelle fortune tu pourrais l'assurer ! »

* C'est encore Real qui osait écrire, le9 février 1804, au préfet de police Dubois: « Mon cher collègue,

« Le premier Consul désire que vous ne négligiez aucun des moyens qui sont en votre pouvoir pour déterminer les coupables à vous mettre sur la trace des principaux coupables. » (Archives nationales, F' 6391.) (Cité par H. Forneron.)

Or, les moyens qui furent appliqués aux complices de Moreau furent des tortures et des supplices odieux. On alla jusqu'à leur écraser les mains, chauffer et brûler les pieds, etc. Ces tortures furent appliquées à Christin, Picot, Ducorps, Hyvonnet, Caron et autres. Tels étaient les moyens alors conseillés par Piéal !

Et pour qu'on n'en puisse plus douter, voici la lettre que le juge d'instruction adressait à Real :

(« Ce que vous avez ordonné par rapport à l'accusé Picot a été exécuté. Il a tout supporté avec une résignation criminelle. C'est une âme endurcie dans le crime et fanatisée. Je l'ai laissé aujourd'hui à ses souffrances et à sa solitude. Je ferai recommencer demain. » ( Mémoires de Fauriel. — Lalanne, p. 16.)

Ce que Picot avait supporté avec w/ie résignation cr/mme/Ze, c'était l'écrasement de ses doigts. On a l'humanité de le laisser en proie pendant un jour à ses souffrances et à sa solitude. Et le juge d'instruction, pour se conformer aux ordres de Real, dit qu'il fera, le lendemain, recommencer la torture. Qui donc oserait désormais nous parler de la modération de Real ?...

que je ne saurais définir, et, si cela durait, je tomberais infailliblement malade'. » Aurait-on jamais cru qu'un jacobin pût devenir courtisan à ce point?... L'ancien orateur du club des Amis de la Constitution, l'ami de Danton et de Camille Desmoulins, le prescripteur des girondins, le procureur de la Commune de Paris avec Chaumette, le collaborateur de Méhée, le défenseur de Babeuf avait su mettre de côté ses opinions exaltées et gagner des honneurs et de l'argent. Il allait porter avec hauteur le titre de comte. En soutenant le nouvel Empire, il avait oublié qu'il s'était déclaré non moins énergiquement le défenseur de la République, lui qui demandait, le 10 janvier 1795> à la Convention, où il venait parader comme orateur du peuple : u La République démocratique ou la mort !... » Est-ce que cet homme-là n'était pas capable de toutes les violences^?

Après avoir rendu compte à sa manière des événements,. Real retourne à Paris chargé d'une autre mission. Il faut maintenant se procurer le texte du jugement qui a condamné le duc d'Enghien. Aussi écrit-il à Hulin pour le prier de lui transmettre immédiatement les pièces officielles du procès. Une heure après, impatienté de n'avoir pas encore reçu de réponse décisive, il renouvelle sa demande. Il dit attendre le jugement et les interrogatoires de l'ex-duc d'Enghien, pour se rendre à la Malmaison auprès du premier Consul. Ainsi il va retourner à la Malmaison une seconde fois^... Enfin, le général Hulin lui

' Mémoires inédits de Méhée de la Touche.

* Dans son Essai sur les journées des 13 et 14 yent/em/aire, Real attaque avec une sorte de frénésie les prêtres et les émigrés ; il se fait l'apôtre des plus sanglantes mesures.

^ Gis deux voyages de Real à la Malmaison, le 30 ventôse, nous semblent extraordinaires. Comment expliquer que Real, allant à Vincennes (ainsi que l'observe Lanfrey), n'ait pas pensé à réclamer le texte du jugement, puisqu'il avait été chargé de le libeller ou d'aider à le libeller? Il fait porter le matin même à Hulin un bil-^ let pour le prier « de lui transmettre le jugement rendu ce matin contre le duc d'Enghien, ainsi que les interrogatoires qu'il a prêtés» . Il est donc allé de bonne heure à la Malmaison, puis il est revenu chercher le jugement. Une heure après, il le réclame encore, aHn de » se rendre à la Malmaison auprès du premier Consul » Il ne dit pas qu'il y a déjà été. Tout cela, quoique mystérieux, dénote bien que Real n'a pas pu aller à Vincennes; car si chemin faisant il avait appris, — commeil le dit, — la mort du duc d'Enghien, il aurait été jusqu'au château chercher le jugement qu'il paraissait si pressé de connaître et de remettre dans une forme régu-

fait passer sous pli le jugement rendu le matin même, à deux heures, contre le prince. Or ce jugement n'était, comme nous l'avons vu, qu'une misérable parodie des formes judiciaires. Il paraissait impossible de livrer à la publicité un pareil document qui eût augmenté l'indignation déjà naissante. On fit appel à des légistes qui mirent de l'ordre et de la régularité dans l'arrêt. On inséra au Moniteur, au nom du peuple français, un jugement définitif qui visait la loi du 3 frimaire an IV (article 612), l'article 2 de la loi du 21 brumaire an V et les articles 1 et 2 de la loi du 6 octobre 1 791 ... En quoi cet acte de justice, un peu plus proprement rédigé que l'autre, était-il plus valable? L'article 612 de la loi du 3 frimaire an IV portait ce qui suit : « Toutes conspirations ou complots tendant à renverser la République par une guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres, ou contre l'exercice de l'autorité légitime, seront punis de mort... » Mais il a été surabondamment prouvé par nous que le duc d'Enghien n'a jamais pris part à une conspiration. L'article 2 de la loi du 21 brumaire an V était ainsi conçu : « Tout individu, quel que soit son état, qualité ou profession, convaincu d'espionnage pour l'ennemi, sera puni de mort. » Le duc d'Enghien s'était-il livré à l'espionnage? Quels documents attestaient ce fait? Aucun. Enfin, l'article 1" de la loi du 6 octobre 1791 disait : « Tous les complots et attentats contre la personne du Roi, du régent ou de l'héritier présomptif du trône, seront punis de mort.« Et le texte du jugement définitif donnait à l'article 1" de cette loi la rédaction suivante ; « Tout complot ou attentat contre la République sera puni de mort. » En admettant même ce texte fantaisiste, quelles pièces avaient établi que le duc d'Enghien eût participé à un complot contre la République'?... Pas une. Et remarquez comme la justice a été également répartie. C'est le 30 ventôse an XII que le duc d'Enghien

lière. D'ailleurs, pour peu que l'on admette toutes ces hésitations et tous ces oublis, on serait forcé de douter de la tinesse et du sang-froid si connus de Real, ainsi que de son esprit méthodique et soucieux des moindres détails. Et nous croyons que Real tenait, en présence des jalousies dont il était l'objet, surtout de la part de Fouché, à sa réputation de chef de la police.

' L'article 2 de la loi du 6 octobre 1791 visait les complots tendant à troubler

est fusillé pour avoir conspiré, dit-on, contre la République ; c'est le 28 floréal an XII que le premier Consul renverse la République et prend le titre d'Empereur. Peu de Français avaient compris qu'au 21 mars devait répondre le 18 mai.

On voit maintenant de quelle façon a été jugé le duc d'Enghien. Ni justice, ni clémence. Aussi peut-on dire que l'intervention de Real est une légende et l'exécution un assassinat.

l'Etat par une guerre civile. Nous ferons ici la même réponse que pour l'ai-ticle 612 de la loi tlu 3 frimaire an IV.

Le jugement, remanié par Real et les légistes, renferme un autre mensonge. Il dit que l'affaire a été jugée « en séance publique ». Personne, sauf Savary, n'y a assisté.

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