‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 30 sur 69 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

« Si le duc de Berry était à Paris logé chez M. de Gobenzl, écrivait le premier Consul au général Murai le 19 mars, et M. d'Orléans logé chez M. le marquis de Gallo, non-seulement je les ferais arrêter cette nuit et fusiller, mais je ferais aussi arrêter les ambassadeurs et leur ferais subir le même sort, et le droit des gens ne serait en rien compromis. » Tels étaient les sentiments du premier Consul deux jours avant la mort du duc d'Enghien. On voit de quelle irritation était empreint son esprit et quel peu de place la pitié aurait pu y trouver.

Il importe à présent de savoir comment la nouvelle de l'exécution fut accueillie à la Malmaison et à Paris. « La nuit, cette terrible nuit, se passa, rapporte madame de Rémusat. Le matin , de bonne heure, je descendis au salon. J'y trouvai Savary seul, excessivement pâle et, je lui dois cette justice, avec un visage décomposé. Ses lèvres tremblaient en me parlant, et cependant il ne m'adressait que des mots insignifiants. Je ne l'interrogeai point. Les questions ont toujours été paroles inutiles à des personnages de ce genre. Ils disent, sans qu'on leur demande, ce qu'ils veulent dire et ne répondent jamais. Madame Bonaparte entra dans le salon. Elle me regarda tristement et s'assit en disant à Savary : « Eh bien, c'est donc fait? — Oui, madame, reprit-il. Il est mort ce matin, et je suis forcé d'en convenir, avec un beau courage... Après sa mort, continua Savary, on a permis aux gendarmes de prendre ses vêtements, sa montre et

l'argent qu'il avait sur lui. Aucun n'a voulu y toucher '.» Bientôt ie triste événement est connu. On accourt à la Malmaison*. De nombreux généraux, qui n'ont vu dans le duc d'Enghien qu'un conspirateur, se félicitent qu'on en ait fait bonne et rapide justice. Les consuls et les ministres surviennent, puis Lucien Bonaparte, qui paraît garder un silence désapprobateur... Le tableau de cette journée historique revêt, sous la plume de madame de Rémusat, un aspect lugubre et qui serre le cœur. Les femmes qui assistaient à cette scène se taisaient, s'interdisant toute réflexion. Le général Hulin affectait un air impassible : les remords ne l'ont pris que sur le tard. L'heure du dîner arriva enfin. « Tant que dura le repas, le premier Consul demeura plongé dans une rêverie profonde. Nous étions tous fort silencieux. Lorsqu'on allait se lever de table, le Consul, répondant à ses pensées, prononça ces paroles d'une voix sèche et rude : « Au moins, ils verront ce dont nous sommes capables, et dorénavant on nous laissera tranquilles!... » Le dîner achevé, on revint au salon, et là, Bonaparte ordonna à M. de Fontanes de lire à haute voix des extraits de la correspondance de Drake relatifs h la conspiration anglaise '. M. de Fontanes, qui préparait en secret une ode sur la mort du duc d'Enghien, ode qu'il eut soin de ne livrer que tardivement à la publicité, lut de sa voix molle et grasse le passage demandé. « Voilà des preuves, conclut Bonaparte, qu'on ne peut récuser. Ces gens-là voulaient mettre le désordre dans la France et tuer la Révolution dans ma personne. J'ai dû la défendre et la venger. J'ai montré ce dont elle est capable. Le duc d'Enghien conspirait comme un autre, il a fallu le traiter comme un autre!... » Après cette déclaration menaçante, Bonaparte congédie l'assistance. Tous s'en vont sans oser se communiquer leurs idées.

' On sait que Harei eut moins de scrupules que les gendarmes.

* D'après les indications mêmes de la Correspondance de Napoléon, le premier Consul est resté à la Malmaison les 21, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29 et 30 ventôse, et du 1" au 14 germinal. Toutefois, il est venu à Paris les 22, 27, 29 ventôse et !*■■ germinal.

2 C'était le rapport du capitaine Rosey sur la mission dont il avait été chargé par le préfet de Strasbourg près de M. Drake, ministre d'Angleterre à Munich, Il y révélait en détail les intrigues de cet agent contre la France.

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