‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 3 sur 69 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

NAISSANCE ET ÉDUCATION DU DUC d'eNGHIEN (1772-1787).

Le prince qui devait, le dernier dans l'histoire, s'appeler le duc d'Enfjhien, naquit, le 2 août 1 772, au château de Chantilly. C'était l'époque où le règne de Louis XV, déconsidéré par l'immoralité de ses chefs, la suppression des parlements et la malversation des finances, ruiné par les folies de Maupeou, de Terray et de la du Barry, humilié par le partage de la Pologne, somhrait irrémédiablement dans le mépris. L'enfant venait au monde en des circonstances graves et inquiétantes. Mais l'avenii- qui l'attendait devait être encore plus sombre que le présent. A peine le duc d'Enghien aura-t-il atteint l'adolescence, que la Révolution et l'exil le frapperont. Lancé tout à coup au milieu des plus redoutables aventures, errant à travers l'Italie, l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, la Russie et la Suisse, il aura le malheur de tirer l'épée contre ses compatriotes; puis, après bien des combats et des vicissitudes de toute sorte, il viendra tomber et mourir, en pleine jeunesse, dans un odieux guet-apens.

Au commencement du mois de juin de cette année, sa mère, la duchesse de Bourbon, princesse d'Orléans, avait cru sentir les premières douleurs. Redoutant un accouchement prématuré, puisqu'elle n'attendait sa délivrance que deux mois plus tard, elle avait confié ses craintes à l'une de ses dames de

compagnie. La lettre qu'elle adressa h ce sujet à son amie, mademoiselle de Montcalm, est trop jolie pour ne pas être publiée presque tout entière.

« Chantilly, le 3 juin 1772.

« C'est de dessus un banc de gazon de mon petit jardin, par le plus beau temps de la nature et dans une disposition d'esprit calme et heureuse, que je vous écris, Mademoiselle; elle n'a pas été telle depuis ma chute. Il y a deux jours qu'ayant senti quelques petites douleurs, je le confiai à madame de Ch... Nous envoyâmes chercher le chirurgien, qui me dit qu'il n'y avoit rien à faire que de me coucher promptement. Il étoit minuit, et j'avois attendu que tout le monde fût retiré, ne voulant pas inquiéter inutilement M. le prince de C. (Condé) et M. le duc de B. (Bourbon). Je lui recommandai le secret jusqu'au lendemain matin, espérant que ces douleurs se passeroient la nuit; mais il alla de ce pas chez M. le prince de C, qui envoya sur-le-champ un courrier à Paris pour chercher Bordeu et Millot. A mon réveil, on m'annonça que j'ullois voir arriver ces messieurs. J'avois fort bien dormi; je ne me sentois plus de rien. Je fus, comme vous le jugez bien, fort fâchée de tous ces dérangements. Quand ils furent arrivés, ils ra'ôtèrent le reste d'inquiétude qui m'étoit resté que ces douleurs ne fussent occasionnées par ma chute. Ils sont persuadés que c'est mon enfant qui s'est retourné, et ils concluent de là que je dois accoucher vers le 15 ou 20 de juillet... Ils n'ont exigé d'autres précautions que de peu marcher et de garder ce que j'appelle ma chaise longue, le reste des neuf jours de ma saignée. Voilà un détail bien circonstancié , Mademoiselle; mais je compte trop sur votre intérêt et sur celui de madame de B... pour craindre qu'il soit déplacé.

« Je fus charmée hier par les sons d'une musique qui me parut céleste. J'ouvris mes fenêtres, et j'aperçus sur la fosse un bateau à demi éclairé rempli de musiciens qui jouoient l'air : Réveillezvous, belle endormie. Après le premier air, M. d'Auteuil chanta

les deux couplets que je joins ici; cela fut suivi de plusieurs airs tout nouveaux et charmans. Cette attention me parut ne devoir venir que de M. le prince de C... J'en fus attendrie; toutes ces choses sont faites pour e'mouvoir un cœur qui n'est pas insensible. Il me dit que l'invention venoit de M. de Ghamborant, mais qu'il n'avoit point eu de peine à la saisir. En effet, il a bien des fois prouvé qu'il n'a besoin que de lui-même, quand il s'agit d'inventer ces choses faites pour plaire... Voici mon frère qui arrive. Je suis forcée de vous quitter pour lui tenir compafjnie, mais ce ne sera pas sans vous avoir assurée de mon amitié. »

Les deux couplets suivants accompagnaient la lettre de la duchesse :

Sur l'air : Nous nous approchions en tremblant.

Nous nous regardions en tremblant, Mais la Faculté nous rassure ;

La voir l'air content Qui nous plaît tant Est pour nos cœurs d'un hou augure. Le plaisir succède au chagrin, Quand Bordeu dit à son confrère:

Partons; mais... dînons, j'ai grand'faiui ; Aujourd'hui, rien de mieux à faire...

Messieurs, au revoir,

Car votre espoir

Pour mieux s'assurer se diffère.

Vous, Monseigneur le duc d'Enghien, Encor deux mois de patience!

Bordeu le dit bien :

Ne hâtez rien, Soyez fidèle à l'ordonnance !

Dormez encor, poupon charmant, Ne réveillez que voire mère; Et si le sort qui vous attend Vous fait désirer la lumière,

Moins d'empressement.

Parce que maman Ne peut encor vous satisfaire'!...

Ces vers étaient de Pierre Laujon, le chansonnier attitré et l'ingénieux inventeur des fêtes de Chantilly. Après le succès de

' Ce curieux document nous a été aimablement communiqué par M, Abel Choppin, qui l'a recueilli aux Affaires étrangères.

4 LE DUC D'EINGHIEN.

son opéra Daphnis et Chloé, ce poëte élégant était devenu le secrétaire du comte de Glermont, puis le secrétaire des commandements du duc Louis-Joseph-Henri de Bourbon. En 1770, lors du mariage de son maître, âgé de quinze ans, avec la princesse Louise-Thérèse-Bathilde d'Orléans, qui avait six ans de plus que son mari, il composa un opéra-comique intitulé : L'Amoureux de quinze ans, qui eut le plus vif succès.

Cette union princière, au début, avait été des plus ardentes; elle ne conserva pas longtemps les mêmes feux. On aura remarqué, dans la lettre adressée à mademoiselle de Montcalm, que la duchesse de Bourbon attribuait l'idée de la gracieuse sérénade au prince de Gondé et non pas au duc de Bourbon. Il semblerait que déjà régnaient entre les deux époux ces dissentiments qui, s'aggravant de jour en jour, se terminèrent en 1780 par une séparation absolue. La duchesse était en proie à un mysticisme exalté et peu éclairé. Par un mélange assez bizarre, elle y joignait une réelle sympathie pour les idées nouvelles qui amenèrent la dévolution, et se montrait une adepte convaincue de l'égalité et de la fraternité. Le duc de Bourbon, naturellement opposé à ces théories, était en profond désaccord avec elle. Il accentua cette division par de nombreuses infidélités qui amenèrent une rupture définitive. Ainsi le sort voulait que l'infortuné duc d'Enghien fût, quelques années après sa naissance, séparé pour toujours de sa mère, c'est-àdire à l'heure où nul, même le père le plus tendre et le plus soucieux de ses devoirs, ne peut remplacer ce guide et ce soutien. Mais cette mère, quoique bonne et dévouée, était alors peu capable de remplir une tâche aussi absorbante, et le père, occupé de ses divertissements et de ses plaisirs, devait laisser son fils aux mains de ses gouverneurs. La Providence permit que l'éducation du jeune prince fût confiée à des maîtres prudents, instruits et sages.

Les médecins avaient fixé l'accouchement de la duchesse vers le 15 ou le 20 juillet. Il n'eut lieu que le 2 août, après quarante-huit heures de souffrances cruelles. L'enfant eut une naissance pénible. Il se présenta tout noir et presque inanimé.

On le rappela, par des soins énergiques, à la vie. Mais, dès les premiers jours, il faillit succomber d'une façon dramatique. On avait prescrit de l'entourer de langes imbibés d'esprit-de-vin. La nourrice, en s'approchant imprudemment d'un foyer, mit le feu à ces langes. On parvint à sauver l'enfant et à relever, à force de soins, sa constitution chétive. Personne ne croyait alors que cette créature si délicate serait un jour un homme robuste et un énergique capitaine.

Leduc d'Enghien eut, pendant cinq années, comme gouvernante la vicomtesse de Nesles, qui se montra pour lui une seconde mère, vigilante et affectueuse. En 1 778, il reçut de son père deux précepteurs de talent. L'un, le comte deVirieu, parent du Virieu qui fut emporté par un boulet de canon au siège de Lyon en 1703, fut chargé de le former aux exercices du corps '; l'autre, Tabbé Millot, à ceux de l'esprit. Tâche généreuse s'il en fut! C'était un Gondé, un descendant de la première famille de F'rance, qu'il fallait préparer à de hautes destinées. Le caractère vif et prime-sautier do l'enl^int facilita la besogne de ses éducateurs. L'abbé Millot, auquel incombait la charge la plus considérable, avait une grande réputation d'écrivain. Ses Éléments de l'histoire de France et d'Angleterre, traduits dans presque toutes les langues, jouissaient d'une vogue méritée. Ce prêtre érudit et de nature libérale avait brillamment tenu une chaire d'histoire au collège de Parme. Il était entré en 1777 à l'Académie française, un an avant d'accepter la mission d'instruire et d'élever le duc d'Enghien. Sous son intelligente impulsion, le jeune prince prit un goût particulier pour l'étude. A six ans et demi il écrivait déjà : «< Si je travaille bien, je ferai le bonheur de mes parents; ils seront contents de moi, et nous coulerons une vie heureuse... » Pauvre enfant qui se prédisait une vie heureuse, comine si l'existence que Dieu nous donne devait se plier à notre gré et ne pas subir l'assaut de déceptions cruelles ! . . .

L'abbé Millot entra en fonction au commencement du mois

• Le commandeur de Virieu, qui avait suivi l'armée de Condé en Russie, mourut à Lutzko, le 25 janvier 1799.

de mai de l'année 1778. Sa tâche se réduisait à deux heures de leçons le matin et à deux autres heures l'après-midi. Pendant le reste de la journée, le prince passait aux mains de son gouverneur, M. de Virieu, et de son sous-gouverneur, M. de Sanrobert, qui s'appliquèrent à développer ses goûts pour l'art militaire et à en faire un hardi cavalier. « Je ne tardai pas, rapporte l'abbé Miilot à qui nous laissons volontiers la parole, de m'apercevoir que le petit prince était d'une extrême vivacité, indocile, contrariant, plein de caprices, gâté par les femmes subalternes et dès lors très-difficile à gouverner... Joignez à cela l'aversion naturelle de Fenfance pour la gène et le travail! Faire étudier deux heures de suite matin et soir, avant même l'âge de six ans, une tête pétrie de salpêtre^ c'était de quoi m'a(fliger. Les premiers jours me causèrent de l'inquiétude. Je vis des larmes, une répugnance fâcheuse; l'indocilité se manifesta. Mais je vis aussi que des pleurs au rire le passage était l'affaire d'un moment, qu'en variant beaucoup les choses, je pouvais obtenir quelque attention pour chacune, et qu'avec de l'adresse, sans trop contrarier l'humeur, je viendrais à bout de remplir le temps de l'étude; c'était beaucoup '... »

Ce qui facilita les premiers efforts de l'abbé Miilot, ce fut l'explication détaillée des fables de la Fontaine. Quand une fable avait été bien comprise, c'était à qui du maître ou de l'élève la saurait par cœur. Il fallait apprendre ensemble, sous j)eine de ne pouvoir fixer cette tête légère. Ainsi se retenait ce qu'il y avait de mieux dans la Fontaine; ainsi s'exerçaient à la fois la mémoire, l'esprit et le goût. Le précepteur avait eu l'idée ingénieuse, lorsque son élève, en répétant ses leçons, faisait quelque erreur, de lui présenter l'idée au lieu du mot. « C'est joindre, observait-il judicieusement, le travail de la raison à celui de la nature. Rousseau et d'autres philosophes ont beau dire : ces fables ainsi employées sont admirables pour l'enfance. Les progrès de mon élève, du côté de l'esprit, en sont une preuve évidente. » Le duc d'Enghien avait une mémoire facile,

• Dialoqiies et vie du duc de Boutr/ogiie, composés pour ]e duc d'Engliien par i'abbé Miilot. Besançon et Paris, 1810, in-8". (Ouvrage poslh.)

mais peu fidèle. Les idées s'y gravaient plus que les mots. Il apprenait aisément la géographie, il l'oubliait de même. Il se souvenait, au contraire, même après plusieurs mois, d'un trait raconté en passant, d'une remarque fugitive. Il brouillait souvent d'une manière risible cent idées accumulées dans sa tête, mais toujours avec esprit. Une chose frappa immédiatement l'abbé Millot : ce fut une perspicacité rare. Le maître en profita. « En paraissant plutôt converser qu'enseigner, en ménageant le plaisir de trouver soi-même les choses, en éclaircissant tout et demandant compte de tout, je suis parvenu sans effort, malgré sa dissipation excessive, à lui faire acquérir plus de connaissances et surtout plus de jugement que je n'en ai vu de ma vie dans un âge même plus avancé... » Une fois que le duc d'Enghien sut correctement écrire, Tabbé Millot lui posa une question sur le papier. Il y répondit. Le dialogue se prolongea. L'enfant y prit un plaisir extrême. Ce moyen employé fréquemment donna, comme l'atteste le précepteur, des résultats extraordinaires. « On ne croirait pas possible qu'une tête si enfantine pût penser et s'exprimer comme je l'ai vu dans plusieurs de ces dialogues. S'il eût été plus capable d'application, il aurait écrit moins de fadaises; mais je doute qu'il eût trouvé des traits si heureux. C'étaient les saillies d'un moment. »

Lorsque arriva l'étude du latin, l'abbé Millot osa ouvrir une route nouvelle. Sans déclinaisons, sans conjugaisons, même sans version interlinéaire, sans cet appareil de travail qui fait habituellement le désespoir de l'enfance, il mit directement son élève en présence de petites phrases d'une latinité très-facile qu'il lui expliquait mot à mot. Il lui laissait parfois le plaisir d'en deviner le sens; il parvenait ainsi à vaincre tout dégoût. Une fois les premières difficultés surmontées, cette étude marcha toute seule. Les éléments de la doctrine chrétienne furent expliqués au jeune prince dans le Catéchisme de l'abbé Fleury. Mais à une attention assez soutenue succédaient tout à coup des caprices, de l'indocilité, une dissipation d'esprit et une agitation du corps incroyables. Le maître, malgré sa douceur

8 LE DUC D'ENGIÎIEN.

native, se voyait forcé de punir, sous peine de perdre absolument les fruits de son enseignement. « Au commencement, après une désobéissance impardonnable, je fermai les livres et déclarai que je ne continuerais pas la leçon. Il pleura fort et demanda à faire ce à quoi il se refusait auparavant. Je tins ferme ; il insista : je ne me rendis qu'aux instances les plus vives. Ce moyen m'a souvent réussi. » Un jour, le jeune prince avait violé par malice une défense formelle. Ij'abbé lui donna le choix ou d'être privé de dessert, ou de demander à genoux pardon à Dieu. Il choisit la première peine; mais étant retombé dans la même faute, il fut contraint de subir l'autre. Jamais cette faute ne se renouvela. Une autre fois cependant, il essaya de venir à bout de son précepteur. « Je le trouvai revêche et mutin au point de démonter une patience angélique. Tous mes expédiens furent vains. Je le mis au bout de la table, et moi de lire sans vouloir lui parler. Il me dit bientôt avec humeur : « Je « dirai à M. de Virieu que vous ne voulez rien me faire faire. — « Venez le lui dire! » répliquai-je froidement. Je le pris par la main, et malgré ses larmes et ses efforts, je le conduisis chez le gouverneur. Celui-ci fut un peu embarrassé, mais le condamna d'abord à manger seul. Nous descendîmes. « Vous êtes « bien méchant» , me dit-il, encore tout étourdi. Après quoi, il se mit à étudier fort bien. » Son zèle fut même si ardent que l'abbé Millot lui fit grâce de la peine. C'était par cette patience et cette fermeté que le précepteur domptait un caractère rebelle et changeait la folle étourderie en activité laborieuse, l'opiniâtreté personnelle eu constance sage et réfléchie. L'enfant avait, comme tous les autres enfants de son âge, une prédisposition aux petits mensonges. Il jouait mille tours à l'abbé. Il avait été convenu avec un domestique que, lorsque l'abbé reconnaîtrait une de ses malices, il accuserait le domestique. Ainsi la tabatière du précepteur avait tout à coup disparu. « Je l'avais mise sur cette table, observait l'abbé Millot. Pourquoi n'y est-elle plus ? Qu'en avez-vous fait ? » Le domestique s'excusait de son mieux. Quand le petit prince voyait que les choses prenaient une tournure sérieuse, il s'empressait de s'accuser, de crainte

(le faire punir un innocent. Son éducation était menée avec sagesse et prudence. Jamais de petits moyens employés pour rendre publiques les fautes particulières. On le conduisait plus facilement avec un blâme discret, en faisant appel à la raison et à l'honneur, en lui distribuant habilement les éloges, en le faisant valoir à ses propres yeux. « Je lui disais un jour, étant satisfait de lui, que je voulais lui ménager des récompenses, non des bonbons, des amusements, mais de la gloire. — La meilleure récompense, me dit-il, c'est le témoignage de la conscience ! — Fort bien, mais il est juste d'être récompensé au dehors. Je vous j)roclamerai à table et je vous y donnerai l'occasion de vous faire honneur en rappelant quelque chose de votre leçon. » L'enftint fut enchanté, et, mis plusieurs fois ainsi dans le cas d'étaler son petit savoir, le fit avec esprit.

La méthode dialoguée avait, comme on l'a vu, extraordinairement développé en lui le savoir, le goût, l'intelligence. Nous tenons à reproduire une partie du premier de ces dialogues, rapporté textuellement par le précepteur. Il a, ainsi qu'on en va juger, une saveur particulière.

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