‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 4 sur 69 · PREMIER DIALOGUE · texte numérisé non relu

PREMIER DIALOGUE

« J.e duc d'Enghien. — Monsieur l'abbé, nous ne faisons plus de dialogues. J'en suis bien fâché, car ils m'amusaient à mes leçons.

L'abbé Millot. — Monseigneur, depuis deux ans que nous travaillons ensemble, vous ne pensez encore qu'à vous amuser à vos leçons ?

Le duc. — Mais n'ai-je pas appris beaucoup de choses, des fables, de l'histoire, de la mythologie, de la géographie, des vers, de la prose, du français, du latin ?

L'abbé. — Oh ! vous êtes un prodige de science. Je n'ai plus qu'à vous admirer. Gomment, vous savez tant de choses !

Le duc. — Pas trop bien, je l'avoue. Du moins, vous m'avez appris un peu de tout cela, et cependant nous faisions des dialogues. Pourquoi n'en faisons-nous plus ?

10 l.E DUC D'ENGHIEN.

L'ahhé. — Parce que vous devez avoir assez de raison pour n'en avoir plus besoin.

Le duc. — Je ne vous comprends pas.

L'abbé. — Je m'explique. Votre mauvaise tête de six ans, évaporée, fantasque, indocile, était moins la tète d'un homme que celle d'un papillon. Il fallait y mettre des idées, des mots, des connaissances; il fallait tâcher, deux fois le jour, de la fixer pendant deux heures à quelques objets utiles.

Le duc. — Ces deux heures me paraissaient quelquefois bien longues.

L'abbé. — Et h moi peut-être plus qu'à vous ! A peine commenciez-vous à lire. Vous appreniez très-lentement à former des lettres. Les instruments essentiels de l'instruction sont les livres et l'écriture. Je vous accoutumai bientôt à vous en servir,

tant bien que mal. Mais quand la bourrasque venait vous

savez ?

Le duc. — Oui, cette pauvre tête... comme de la poudre qui prend feu !

L'abbé. — Justement. Alors je prenais la plume, j'écrivais quelques mots, une question, une plaisanterie, un reproche; vous me répondiez aussitôt par écrit. Le dialogue s'engageait, le temps s'employait ; vous en retiriez toujours quelque avantage, ne fût-ce que celui de vous occuper, d'exercer votre esprit et votre main, et de corriger ensuite les fautes dont vos griffonnages étaient ordinairement remplis.

Le duc. — Mais cela n'allait pas toujours si mal, monsieur l'abbé ; vous montriez de ces dialogues, on les lisait avec plaisir.

L'abbé. — Dites, monseigneur, avec indulgence. Il est vrai que, de temps en temps, il vous échappait par hasard des idées assez heureuses, surtout quand vous faisiez un rôle intéressant, tiré de l'histoire.

Le duc. — Ah! oui, par exemple, quand j'étais Coriolan qui vint se venger de Rome et vous sa mère Véturie, qui tâche de le fléchir. Comme je me défendis d'abord! Je ne parlais que de vengeance, de fureur, de massacre. Et puis il fallut bien

NAISSANCE ET EDUCATION. Il

céder aux reproches et aux raisons. Vous louâtes (je veux dire ma mère) le sacrifice que je vous faisais. Je re'pondis... je ne sais plus quoi... qu'on trouva bien.

L'abbé. — Quoi donc?

Le duc. — Je répondis : « Il n'y a point de sacrifice pour une mère!... P^nfin cela était drôle; c'était comme une scène de tragédie. » L'abbé consent alors à reprendre la méthode dialoguée. Ils changeront seulement leurs nonis. Le duc propose Alexandre et Aristote, puis Mentor etTélémaque. L'abbé décide qu'ils s'appelleront tout simplement Jules et Criton.

a Le duc. — Criton, mon cher Criton, que je vous embrasse!

L'abbé. — Jules, soyez sage, si vous avez envie d'être mon ami; autrement, vous ne seriez bientôt plus que 3fon5ei'<7Aiewr.'... »

Les réponses du jeune prince, dont l'abbé Millot garantit l'authenticité, ne sont-elles pas charmantes de tout point? Il y a là une franchise, une naïveté, une bonne humeur et un esprit qui ravissent... Les autres dialogues portaient sur la raison, l'utilité de la conversation, la perte du temps, l'amour des parents, la désobéissance, l'amour de la vérité, l'étourderie, la bonté, l'émulation, et sur de grandes figures telles que Mithridate, Alexandre, Rritannicus, Titus, etc. Ce qui domine dans les réponses du duc d'Enghien, ce sont les sentiments de gloire et d'ambition, les désirs de combats et de victoires. Toutes les comparaisons que fait le prince s'y rapportent presque invariablement. Ainsi on lui parle de Mithridate, et il s'écrie : «J'aime ce grand roi qui résiste depuis quarante ans aux Romains ! » On lui cite Henri IV ; on l'invite à imiter l'enfance de ce héros. « Vous m'enflammez le cœur, répond-il; vous en verrez les effets. » Le roi Louis XVI demande un jour au jeune duc la raison de certains airs impérieux qui lui étaient justement reprochés. « C'est, dit-il, que je suis de la famille rovale ! » Une autre fois, l'abbé lui démontre que si Charles IX avait eu un ami sage, cet ami lui aurait déconseillé la Saint-Barthélémy. « Pour moi, observe l'enfant, j'aurais bien vite renvoyé ceux qui disaient le contraire, et j'aurais donné toute ma confiance à cet ami. i»

L'abbë Millot nous a conservé une fable compose'e à huit ans par le duc d'Engbien. La voici dans son aimable simplicité' :

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