C4 LE DUC D'ENGHIEN
Pas un ne proteste, pas un n'affirme que le duc d'Enghien n'a jamais conspiré, pas un ne dit que le sang appelle le sang, que fonder un gouvernement sur la violence et l'arbitraire, c'est lui donner une base chancelante ; pas un ne fait observer que Bonaparte s'est jadis glorifié d'avoir «dessouillé la Révolution » , et qu'il a tort maintenant de rappeler d'exécrables souvenirs en montrant « ce dont elle est capable » . Ils sont tous là, généraux, ministres, fonctionnaires, et ils semblent approuver ces menaces. Ils sortent épouvantés. Et lorsque chacun d'eux est seul, c'est à peine s'il ose déplorer en silence cet inexcusable attentat.
Une scène émouvante avait eu lieu le même jour chez Murât. Son aide de camp, qui venait lui apprendre la terrible nouvelle, le trouva, vers les six heures du matin, encore couché. « Il lui rapporta, dit le comte de Ségur, les fermes et franches réponses du prince, puis son jugement, son exécution immédiate en dépit de sa demande d'être admis auprès du premier Consul. » A ces derniers mots (dit l'aide de camp au comte de Ségur), les sanglots de Murât, ceux de Caroline Bonaparte et ces exclamations : « Ah ! quelle horreur ! Cessez ! vous nous faites trop de mal ! » l'interrompirent'. Mais ces marques de réprobation ne se manifestèrent que les portes closes.
Un homme, cependant, n'a pas laissé passer l'attentat sans protester d'une manière évidente. M. de Chateaubriand entendit, le 21 mars, entre onze heures et midi, crier dans la rue cette annonce officielle : « Jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes, qui condamne à la peine de mort le nommé Louis- Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772, à Chantilly...
«Ce cri, dit-il, tomba sur moi comme la foudre. Il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. » M. de Chateaubriand rentra chez lui, et, devant sa femme qui l'approuva, il envoya à Talleyrand sa démission de ministre plénipotentiaire en Valais. Madame Bacciochi jeta les hauts cris en apprenant
' Mémoires du comte de Ségur, t. II.
cette résolution. Elle lui en fit les plus vifs reproches. Fontanes devint presque fou de peur au premier moment. Il voyait déjà Chateaubriand fusillé avec ses amis, et il avait le malheur d'en être. Seul, M. Pasquier vint l'embrasser en le félicitant d'avoir osé une pareille manifestation. Talleyrand (par indifférence ou par calcul) conserva pendant quelque temps dans son bureau la démission avant d'en parler. Lorsqu'il l'annonça au premier Consul, celui-ci répondit laconiquement : « C'est bon. » La démission de M. de Chateaubriand, envoyée dans un moment pareil, reste à son éternel honneur. Quoiqu'elle soit rédigée en termes vagues et basée sur l'état de santé de sa femme, il y avait du courage à la donner; personne ne pouvait s'y tromper. Il demeure certain pour nous que le premier Consul dut plus estimer cet homme indépendant que les courtisans qui approuvaient l'attentat de Vincennes *.
La première impression produite dans Paris, à la nouvelle de l'exécution, fut la terreur. Un silence de plomb descendit sur la ville. Les royalistes brûlèrent les papiers qui auraient pu les compromettre. Ils redoutaient des proscriptions ou des massacres. Toutefois d'autres mesures violentes n'avaient pas causé une pareille émotion. Le pays avait laissé passer, sans mot dire, les incarcérations arbitraires, la suppression de nombreux journaux, les déportations de jacobins et de monarchistes, parce que, à côté de ces violences, la politique consulaire avait maintenu la sécurité publique et assuré la paix. La mort du duc d'Enghien semblait remettre tout en question. Dans une lettre d'un correspondant prussien, adressée de Paris au ministre des affaires étrangères à Berlin le 22 mars, on lit : « Votre Excellence ne saurait se faire une idée de la profonde consternation qui règne ici maintenant ; je doute que
' MM. de Ségur manifestèrent, eux aussi, leur indignation, mais, s'apercevant ensuite que plusieurs des ex-jacobins ralliés triomphaient et s'applaudissaient de ce premier pas de Napoléon dans leur voie cruelle, ils se décidèrent, malgré leur douleur, à rester afin de contre-balaneer l'influence des hommes de sang. Il faut ajouter aussi que les Ségur, comme beaucoup de personnes, ont cru un moment à l'imprudence du duc d'Enghien, qui se serait laissé amener à prendre part à un complot.
<îelle produite par le jugement de Louis XVI ait jamais pu l'égaler'... >' Les étrangers envoyaient de Paris à leurs gouvernements des nouvelles émues : « Une sombre terreur s'est répandue sur tous les esprits, chacun faisant un retour sur luimême et jugeant, d'après ce trait, qu'il n'y a rien que Bonaparte ne se permette pour se satisfaire et dès qu'il croira pouvoir le faire impunément. Cette terreur rend par là même plus souples tous ceux de la part desquels il exige quelque service ou quelque complaisance, et tous les corps constitutionnels n'en sont que plus esclaves de ses volontés.,. On va jusqu'à dire qu'il se fera donnerun titre plus expressif de son autorité suprême que celui de <2onsul, et qu'il est question de rendre la suprême magistrature héréditaire dans sa famille ^... » On voit que le gouvernement autrichien était bien renseigné, mieux que celui de Bade, à qui JVI. de Dalberg écrivait avec un effroi simulé : « Il n'y a pas de nuit qu'on ne fusille six à huit et hier quatorze personnes. Heureux qui pourrait quitter cette terre de sang! Je désire avoir la force d'y rester*! » Si l'on en croit les Mémoires du prince Eugène, la mère du premier Consul ayant appris l'exécution, témoigna à la Malmaison une sincère douleur : « Elle adressait les plus vifs reproches au premier Consul, qui l'écoutait en sitence. Elle lui dit que c'était une action atroce dont il ne pourrait jamais se laver, qu'il avait cédé aux conseils perfides •<ie ses propres ennemis, enchantés de pouvoir ternir l'histoire de sa vie par une page si horrible... Vingt ans se sont écoulés depuis cet événement, ajoute le prince Eugène, et je me souviens très-bien que plusieurs des personnes qui cherchent aujourd'hui à se laver d'y avoir pris part, s'en vantaient alors comme d'une fort belle chose, et approuvaient hautement cet acte. Pour moi, j'en fus peiné à cause du respect et de l'attachement que je portais au premier Consul ; il me parut que sa gloire en était flétrie'*... »
1 Mêmes termes dans le rapport Lucchesini.
' Cobenzl à GoUoredo ; — 31 mars 1804. — Cité par Boulay de la Meurthe, p. 326.
' Fonds Bourbon.
* Mémoires du prince Eugène, t. 111.
Le public consulta avidement le Moniteur sur l'événement qui faisait l'objet de toutes les conversations. Le 30 ventôse, jour de l'exécution, le journal du gouvernement contenait sous la rubrique Francfort, et à la date du 12 mars, les lignes suivantes: «Depuis plusieurs semaines on avait remarqué un mouvement général parmi ceux des émigrés français qui n'avaient pas jugé à propos de profiter de la loi sur l'amnistie. On a fait l'observation qu'ils venaient de plusieurs points de l'Allemagne sur les frontières de France, et leurs discours, ainsi que leui' conduite, annonçaient clairement qu'ils s'attendaient h un grand coup qui leur donnait l'espoir d'être réintégrés dans leurs anciens droits et privilèges. On n'a pas d'idée de la confusion qui a régné parmi eux, lorsqu'ils ont appris la découverte de la conspiration et l'arrestation d'une grande partie des conjurés. Dès qu'ils ont eu la certitude que le complot avait échoué, plusieurs d'entre eux ont pris le parti de retourner dans l'intérieur de l'Allemagne; les autres paraissent disposés à séjourner encore pendant quelque temps sur les frontières de France, on ne sait pas trop dans quelle intention. »
Cet article, dû à la main d'un policier, est assez adroitement rédigé pour amener, le lendemain, la nouvelle de l'exécution '. Mais ce qui le gâte, c'est la lourde flatterie de la fin. « Au reste, la découverte de la conspiration a excité parmi toutes les classes des habitants de l'Allemagne et même dans les cours des princes et États de l'Empire germanique une joie universelle, non -seulement à cause des dangers auxquels la tranquillité de l'Europe se verrait exposée par la chute du gouvernement français, mais aussi par enthousiasme pour le premier Consul, auquel les bons Allemands sont extrêmement attachés.» Les bons Allemands!... L'attachement des bons Allemands pour le premier Consul, c'était compter sur la crédulité publique. Aussi le peuple parisien méritera-t-il d'être appelé quelques jours après par Bonaparte a un ramassis de badauds » .
' Il avait déjà paru dans le Journal de Paris du 28 ventôse.
A la suite de la note de Francfort, on lisait cette nouvelle :
" Intérieur. — Paris, le 28 ventôse.
« Tandis que l'Angleterre envoyait Pichegru, Georges et la bande d'exécution à Paris, elle rassemblait et prenait à sa solde tous les émigrés qui se trouvent en Allemagne. Une circulaire du prince de Gondé leur a fait un appel il y a près de deux mois ; c'est un fait connu de toute la ville de Hambourg qu'un nommé Maillaud était chargé en cette ville des fonds pour recruter ces malheureux et les expédier sur le Rhin. La rive droite du Rhin se remplissait journellement de ces nouveaux légionnaires que l'Angleterre appelle encore une fois à être les jouets et les victimes de son cruel machiavélisme. Un prince Bourbon avec son état-major et quelques bureaux était fixé sur ce point, d'oui! dirigeait le mouvement. Le prince Guéménée, ainsi que plusieurs autres officiers, devaient arriver le 25 mars, pour compléter l'organisation des bandes. Les puissances du continent s'empressent de repousser de pareils éléments de troubles, et cette nouvelle tentative du cabinet britannique n'aura pas plus de succès que le crime organisé à Paris par lui à si grands frais contre le premier Consul. »
On eût été fort en peine de citer la circulaire du prince de Condé relative à la convocation des émigrés, et de prouver comment un prince de la maison de Bourbon dirigeait la conspiration sur le Rhin. Mais cette affirmation si précise était audacieusement inventée pour permettre d'insérer au Moniteur du 1" germinal le jugement (deuxième version) du duc d'Enghien. Aussi le Moniteur va-t-il déborder d'adresses, pleines d'indignation et de regrets, qui proviennent d'abord du corps diplomatique, puis du Sénat, du Corps législatif, du Tribunat, des préfets, des magistrats, des officiers, des généraux, de tout ce qui porte un titre, un nom, un uniforme. Les adresses d'indignation cesseront au 18 floréal; elles se convertiront en adresses de félicitation pour l'établissement de l'Empire. On ne demandait qu'à flatter le nouveau César; on le
flattait depuis le 18 brumaire. Le matin même de l'exécution, M. de Ségur se trouvait de service aux Tuileries. Il vit successivement arriver les acteurs et les complices. Il entendit Hulin s'écrier à plusieurs reprises avec une rudesse militaire : « Il a bienfait! Il vaut mieux tuer le diable que le diable ne vous tue! » Il interro(jea Dautancourt, qui lui dit : « Il a été fusillé dans le fossé, à trois heures du matin. » Puis, cet officier, sortant de sa poche un paquet déformé, comprimé et flétri, comme s'il eût été longtemps porté, ajouta : « Au moment de mourir, il a tiré de son sein ce papier en me priant de le faire remettre à la princesse. Ce sont des cheveux du... » Ces derniers mots furent dits avec une affectation d'insouciance qui acheva de glacer d'horreur M. de Ségur. Il se sentit pâlir; il lui semblait que la terre se dérobait sous lui. Son service venait de finir, il se retira surle-champ, dans un trouble inexprimable'. Tels étaient les sentiments de remords qu'éprouvaient Dautancourt et Hulin, qui plus tard crurent convenable de manifester un peu de regret. Il n'en était pas de même à Paris, où la plupart des citoyens, pénétrés de l'horreur de cette catastrophe inattendue, s'attendaient, comme nous l'avons dit, à des mesures révolutionnaires. « La consternation fut générale, rapporte Pelet de la Lozère. On ignorait les circonstances du fait. La génération nouvelle connaissait à peine l'existence du prince; mais on était profondément affligé de voir le premier Consul rentrer dans les voies (îe la Révolution et ternir sa gloire, jusqu'alors si pure, par cette sanglante exécution. Tout prit dans Paris un aspect sinistre...» Le premier Consul, informé de l'effet produit par l'exécution du duc d'Enghien, devint sombre et menaçant. Il en parla avec Le Couteulx de Ganteleu, vice-président du Sénat, dans un entretien original. « Je sais, dit-il, que cette exécution si prompte de ce prince fait beaucoup de sensation. » Le Couteulx ne lui dissimula pas qu'on paraissait en effet très-affecté à Paris. « Il en était de même, observa le premier Consul, de l'arrestation de Moreau. On a cru que je voulais me défaire d'un rival; c'est
' Mémoires de Ségur ^ t. II.
bien peu me connaître. Si j'avais considère Moreau sous ce rapport, depuis longtemps je pouvais lui dire : Moreau, toi et moi ne pouvons, au rang où nous sommes, rester tous deux en France ; il faut que tu t'éloignes, que tu en sortes; et il en serait sorti... Mais je le répète, les circonstances dernières dans lesquelles nous nous sommes trouvés, n'étaient point de nature à être traitées chevaleresquement. Cette manière, dans les affaires d'État, serait puérile'. »
Ne voulant pas laisser à ses ennemis le temps d'exploiter contre lui l'effroi et l'indignation causés par la mort du duc d'Enghien, le premier Consul se décide à paraître en public. Il se rend à l'Opéra, accompagné de Joséphine, qui ne parvient pas à dissimuler sa crainte et sa pâleur. Les acclamations des courtisans saluent leur présence. Le lendemain, Bonaparte va au Conseil d'État, et il prend prétexte de quelques affaires pour protester contre les bruits qui courent Paris. Ce n'est pas la première ibis qu'il s'aperçoit que la population parisienne n'est « qu'un ramassis de badauds toujours disposés à ajouter foi aux contes les plus ridicules^ » . On avait dit que les princes étaient cachés chez l'ambassadeur d'Autriche. Si cela eût été vrai, croit-on qu'il aurait hésité à les saisir même dans cet asile? A propos de l'enlèvement à Ettenheim, on avait parlé de la violation du droit des gens. Est-ce que ce droit n'avait pas été méconnu, quand le drapeau tricolore avait été insulté à Vienne devant l'ambassadeur Bernadotte? Et les Français qui conspiraient sur la frontière contre la France, l'avaient-ils respecté? Bonaparte se disait prêt à suivre les jugements légitimes de l'opinion, mais non ses caprices. « J'ai pour moi, déclarait-il, la volonté de la nation et une armée de cinq cent mille hommes. Je saurai avec cela faire respecter la République.
« J'aurais pu faire exécuter publiquement le duc d'Enghien, jugé et condamné par un tribunal compétent ^. Si je ne l'ai
' Archives des Affaires étrangères. — Angleterre. Cité par M. Boulay de la Meurthe, p. 335 à 340.
2 Voy. Mémoires de Miot de Mélito, t. II, p. 153 à 158.
•5 Par ces mots, le premier Consul semble déclarer — ce qui est inexact — fine le tribunal militaire avait la compétence nécessaire.
point fait, ce n'est point par crainte, c'est pour ne pas donner aux partisans secrets de cette famille l'occasion d'éclater et de se perdre. Ils sont tranquilles, c'est tout ce que je leur demande; je ne veux point poursuivre les regrets au fond des cœurs... Je n'ai garde de revenir aux proscriptions en masse, et ceux qui affectent de le craindre ne le croient point; mais malheur à ceux qui se rendront individuellement coupables ! Ils seront sévèrement punis. » Abordant ensuite la question extérieure, le premier Consul fait de hautaines déclarations : « Je ne consentirai à la paix avec l'Angleterre qu'autant qu'elle renverra les Bourbons, comme Louis XIV renvoya les Stuart. La Russie, la Suède et la Prusse les ont renvoyés. Le prince de Bade na pas hésité à me livrer le duc d'Enghien^ . On ne souffre à Varsovie les autres membres de la famille que parce que j'y consens. Le roi de Prusse m'engageait à faire une pension aux Bourbons pour les soustraire à la dépendance du gouvernement anglais; je m'y suis refusé, parce que je ne veux pas que l'argent des Français aille à ses ennemis et serve à lui faire la guerre. » On voit avec quelle superbe cette harangue était faite. L'Europe n'avait qu'à se taire, et elle se tut ; seule, la Russie eut la hardiesse de protester hautement. Nous verrons bientôt ce qu'il en advint. Le conseiller d'Etat Pelet de la Lozère, qui assistait à cette curieuse séance, ajoute : « Napoléon s'interrompit plusieurs fois dans le cours de cette allocution. Il paraissait éprouver le besoin de se justifier et être embarrassé sur ce qu'il devait dire. De là, le vague dans ses paroles et son laconisme sur le fait principal. » Cette observation ne nous paraît pas exacte. Le premier Consul n'était pas homme à s'embarrasser. Ce qui le fait croire à Pelet, c'est qu'il parle un peu de tout. Mais c'était sa méthode, quand il avait à traiter d'une importante affaire. Nous ne croyons donc pas à l'embarras de Bonaparte. Il savait devant quels hommes il parlait; il connaissait leur serviHsme, il ne redoutait aucune protestation. Il n'exprima qu'un regret : le Journal de Paris avait publié le
' Telle était la puissance du premier Consul, que l'électeur de Bade courba la tête devant cet affront public.
matin du 1" germinal les détails de la conspiration, avant que le premier Consul eût pu entretenir de cette affaire le Conseil d'Etat, qui ne devait pas l'apprendre par les journaux. « J'ai fait réprimander le rédacteur», dit-il'. Le Conseil d'Etat se déclara satisfait.
Le 3 germinal, le Corps législatif décida qu'à l'ouverture de la session prochaine, le buste de Bonaparte serait placé dans la salle de ses séances, pour consacrer l'adoption définitive du Code civil. Le conseiller d'État Fourcroy, chargé d'une communication officielle de la part du premier Consul, fit observer aux députés que les lois les plus importantes avaient pu être votées au milieu d'une conjuration atroce, comme elles l'auraient été dans le sein de la paix la plus profonde. Il déclara que le gouvernement était disposé à punir ceux qui au crime d'avoir porté les armes contre leur patrie joignaient encore l'ingratitude et le parjure. <« Quant aux membres de cette famille dénaturée, ajouta-t-il emphatiquement, qui auraient voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir régner sur elle, leurs derniers attentats ont mis entre elle et eux une barrière éternelle... S'ils osaient souiller de leur présence notre sol, la volonté du peuple français est qu'ils y trouvent la mort! » C'était ce qu'on appelle une menace après coup*. Fontanes, moins ardent, se borna à faire l'éloge de Bonaparte auteur du Code civil, et le mit au-dessus de Justinien et de Charlemagne. Mais le lendemain, croyant qu'on l'accusait d'avoir, en célébrant la loi, critiqué le procès du duc d'Enghien, il dit au premier Consul, auquel il apportait la délibération du Corps législatif: « La France n'a qu'un chef, et c'est vous; elle n'a qu'un ennemi, et c'est l'Angleterre... Ceux qui conspirent au sein d'une terre ennemie renoncent irrévocablement à la terre natale, et que peuvent-ils opposer h votre ascendant? » Il se
' Le Journal de Paris avait donné des rensei^jnements sur l'affaire d'Offenbourget d'Ettenheim. Le Publiciste et le Journal du commerce en avaient donné avant lui.
2 Fourcroy se connaissait en mesures révolutionnaires. Voy. son rôle louche dans la mort de Lavoisier. (^Re vue des Deux Mondes, art. de M. E. Grimaux. — 15 février 1887.)
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confondit alors en louanges, en compliments, en génuflexions. A cette plate harangue, qui, sans faire une allusion ouverte à la condamnation du duc d'Enghien, ne lui refusait cependant pas une approbation timide, le premier Consul daigna répondre : i< J'ai vu avec plaisir le bon esprit des Français dans ces dernières circonstances. Tous ceux qui mettent du prix à l'honneur, et qui ont des droits à la considération publique, se sont éloignés avec horreur des assassins. Nulle classe n'est coupable; quelques individus seulement seront frappés... » L'insistance avec laquelle Bonaparte se défendait de préparer des proscriptions nombreuses prouve à elle seule quel effroi régnait dans Paris '. Le dimanche 4 germinal, une réception solennelle eut lieu aux Tuileries. M. de Ségur, qui y assistait, en a laissé une scène vivante. L'affluence était considérable, les hommes qui avaient pris part à l'attentat affectaient l'impassibilité. Gaulaincourt seul, 6gé dans une attitude de marbre, était vieilli de tlix ans, presque méconnaissable. Pendant le service religieux qui se fit à la chapelle, Ségur observa attentivement Bonaparte. Son air était calme et sévère. A la réception, tous le regardaient avec une curiosité anxieuse. Lui s'étonna et devint de plus en plus sombre et réservé. « On le voyait se renfermer en lui-même, s'efforçant de se convaincre que la nécessité politique l'absorbait et que, sauf les formes, tout était de son côté, ce qui était faux... » Un courtisan rompit le silence en le félicitant d'avoir répondu aune tentative de meurtre par un meurtre légitime. Bonaparte le regarda de haut et se retira de cette audience, mécontent au fond du cœur, mais le visage froid et tranquille.
Les journaux avaient publié une note émanant de l'ambassadeur Ghampagny. Il y était dit que « la réussite du complot ne rétablissait que l'anarchie » . D'après cette note, observa aussitôt
* Le premier Consul ne pardonna pas à Paris cette sorte de protestation. Lors des délibérations au conseil d'Etat sur le couronnement, cette remarque lui échappa : « Ne serait-il pas possible de choisir une autre ville que Paris pour le couronnement? Cette ville a toujours fait le malheur de la France. Ses habitants sont ingrats et légers. Ils ont tenu des propos atroces contre moi. Ils se seraient réjouis du triomphe de Georges et de ma perte. » Cela était vrai.
le premier Consul, on devait admettre que si la conspiration avait pu rétablir les Bourbons, elle eût été légitime. Il écrivit le 14 germinal à Talleyrand : « Faites voir à la Gazette de France et dans les autres journaux d'où ils ont tiré cette pièce, et si elle est véritablement de Champagny, rappelez-le aux principes et faites-lui sentir combien cela est absurde et indigne d'un homme de son rang et de sa capacité'. » Il va sans dire que Champagny se défendit hautement d'avoir exprimé de pareils sentiments. Le premier Consul ne permettait même pas Tapparence •d'une protestation. Cependant, il faut le reconnaître, une partie de la population parisienne manifesta un certain étonnement d'un tel acte de rigueur. Considérée comme acte politique, cette exécution ne ramena pas un Français au premier Consul. Au contraire, elle en écarta beaucoup, parce qu'elle fut un acte révolutionnaire. « Erreur funeste, s'écrie M. de Ségur, qui prouve plus que jamais qu'on ne doit point se faire juge dans sa propre cause, et qu'il faut respecter les formes protectrices pour ne point 's'exposer au malheur de s'être défendu contre une tentative de crime par un autre crime! ...» On prétend que Fouché, en apprenant l'exécution du prince, aurait dit ironiquement : « C'est plus qu'un crime, c'est une faute. » L'auteur des massacres de Lyon était singulièrement apte à juger la valeur d'un crime. Celui qui écrivait à la Convention : « Les rois punissaient lentement, parce qu'ils étaient faibles et cruels; la justice du peuple doit être aussi prompte que l'expression de sa volonté. Nous avons pris des moyens efficaces pour marquer sa toute-puissance, de manière h servir de leçon à tous les rebelles... » celui-là connaissait bien l'efficacité d'une fusillade. Quant à la faute, il aurait pu ajouter, — s'il avait été sincère, — que lui et Talleyrand n'avaient rien tenté pour empêcher le premier Consul de la commettre. Ils s'en seraient bien gardés. La suprême joie de ces êtres méchants est de compromettre et d'avilir ceux qu'ils entourent. Leur satisfaction est de faire partager leur indignité à ceux qui avaient pu jus([ue-là écarter leurs
' Correspondance de Napoléon.
mains honnêtes du contact de leurs mains perfides. Le plus grand supplice de ces courtisans est d'échouer dans leurs machinations et leurs intrigues; il est dépeint dans le vers admirable du satirique :
Virtutem videant intabescantque relicla^.
Le jour même où le duc d'Enghien avait été enlevé, on avait arrêté: à Ettenheim, lecoloneldeGriinstein, le marquis de TUumery, le chevalier Jacques, les abbés Weinborn et Michel, le lieutenant Schmidt, les domestiques Ganone, Féron et Poulain; à Strasbourg, le marquis d'Agrain et ses deux filles, le comte de Toulouse-Lautrec, l'ancien représentant Gbambé et madame de Klinglin d'Essert ; enfin, à Offenbourg,le général de Vaiiborel, l'abbé d'Aymar, madame de Moyria et son beau-frère, le maître de poste de Kehl, un sieur Ledoux-Melville et trois domestiques, au total vingt-quatre personnes présumées complices du prince et coupables de conspiration contre la France et le premier Consul. « Si quelques-uns de ces messieurs sont libres avant moi, écrivait le 16 mars à la princesse Charlotte le duc d'Enghien, j'aurai un bien grand bonheur à vous les renvoyer en attendant le plus grand... J'ai Féron, Joseph et Poulain. Le pauvre abbé Weinborn et Michel sont de notre conscription, et Ont fait route avec nous... » Nous avons dit comment le prince fut arraché le J 8 mars à ses compagnons d'infortune et dirigé sur Paris. Le lendemain de son départ, sur un ordre du premier Consul communiqué au commandant Chariot par le général Gaulaincourt , le brigadier Acker fut chargé de conduire à Paris par la diligence l'abbé Weinborn, l'aînée des demoiselles d'Agrain, madame de Reich, Dominique- Jacques, secrétaire de l'ex-duc d'Enghien, le colonel de Grûnstein, le lieutenant Schmidt. Il en répondait sur sa tête. Il devait remettre les prisonniers avec leurs papiers à M. Real, 9, rue des Saints-Pères. Les jours suivants, on emmena à Paris l'abbé d'Aymar, grand vicaire du cardinal de Rohan, le con-
» A. Persii Sat. III.
trôleur de Ja poste de Strasbourg, le nommé Briançon, les émigre's Bollogne et Boux d'Orschwiller, madame Klinglin, l'abbé Michel et mademoiselle de Saint-Dié. En route, l'abbé Michel parvint à s'évader. Les autres prisonniers faits à Offenbourg ou à Kehl demeurèrent à Strasbourg.
Nous avons eu sous les yeux, aux Archives nationales, les dossiers de toute cette affaire. Or, dans les conspirations si pompeusement dénoncées, il n'y avait rien de sérieux. On va s'en convaincre immédiatement. Le 13 fructidor an XII (31 août 1804), le ministre de la police générale se fit remettre un rapport détaillé sur l'affaire d'Ettenheim '. « Gomme les ordres d'arrestation, dit le rapport, relativement aux afridés du duc d'Eiighien, sont émanés du cabinet de Sa Majesté Impériale, les motifs qui ont donné lieu à cette mesure ne peuvent être discutés, et on ne peut que lui présenter le tableau des détenus, accompagné des observations qui résultent des pièces et des renseignements qu'on s'est procurés sur le compte de chaque individu, ainsi que des moyens de justification que quelques-uns ont allégués. » En ce qui concerne M. de Griinstein, la police fournit les détails suivants. Il était, avant la Révolution, au service de France; il avait émigré à la fin de 1790, et il n'était rentré sur le territoire français qu'au moment de son arrestation. Il était attaché au service du duc d'Enghien et chargé de faire les honneurs de sa maison. M. de Griinstein n'a point déguisé la vérité des faits ci-dessus mentionnés. On n'a rien trouvé de suspect dans ses papiers. Le substitut du commissaire du gouvernement près le tribunal criminel du Bas- Rhin a communiqué à M. le conseiller d'État Real un trait qui donne à M. de Griinstein des titres à l'indulgence de S. M. I. Lorsque le duc d'Enghien couchait en joue de sa fenêtre M. Chariot, chef d'escadron, qui le sommait de se rendre, le détenu posa la main sur la batterie du fusil du duc et sauva ainsi la vie à M. Chariot^. Cependant, une note de la sûreté générale
' Archives nationales, F' 6418.
2 Cette action fut vivement reprochée par les royalistes à M. de Griinstein. La princesse de Rohan se crut obligée de le défendre. Elle écrivit au duc de Bourbon
représente M. de Grûnstein comme un intrigant. Il était, dit-on, arrivé de Londres à Ettenheim peu avant son arrestation, et servait de confident au duc d'Enjjhien. « S. A. S. l'électeur de Bavière s'intéresse beaucoup au sort de M. de Griinstein, ainsi qu'il y paraît par une lettre du chargé d'affaires de ce prince à Son Excellence. » Sur M. de Thumery, qu'on avait si malheureusement confondu avec le général Dumouriez, les renseignements sont peu importants. « M. de Thumery, dit le dossier, ex-général de l'armée de Gondé, détenu à la citadelle de Strasbourg, était, avant la Révolution, colonel de Berchiny-hussards. Il paraît qu'il passait sa vie à Ettenheim à cultiver un jardin, à aller à la chasse avec le duc d'Enghien, et qu'il ignorait complètement ce qui se passait à Paris. » Tels étaient ceux qu'on avait appelés les plus dangereux de tous les conspirateurs !
L'abbé d'Aymar était représenté comme ennemi du nouvel ordre de choses ; le général de Vauborel était qualifié d'homme nul, qui entendait douze messes par jour. On avait trouvé dans ses papiers une lettre du duc d'Enghien, qui le remerciaitde ses avis relatifs à la surveillance du gouvernement français. Cette lettre fut remise à l'Empereur par le grand juge Régnier. On traitait le comte de Toulouse-Lautrec d'ardent ennemi de la Révolution et de correspondant de la baronne de Reich ; on accusait l'abbé Weinborn d'avoir écrit des mandements incendiaires. Sur le lieutenant Schmidt, le chevalier Jacques, Féron, Poulain, Canone, René-Aumont, Joseph Oppenheim , Jean- Antoine Bollogne, Pierre Dipexuvillers, point de renseignements, partant point de griefs. « Ils réclament leur liberté » , dit le rapport. N'est-ce pas leur droit? et sous quel prétexte les retenir enfermés ? Mais les policiers sont embarrassés, car ce n'est pas là une affaire ordinaire. « On ne propose rien sur chaque individu, déclare le rédacteur, parce que, comme l'a observé la division de sûreté générale consultée à cet égard, cette affaire est un coup d'État hors des mesures ordinaires et des connaissances de la police. » Voilà à quoi se réduit la
en le suppliant « de ne pas ajouter foi aux calomnies atroces dont le malheureux avait été victime «.(Dossier Surval, aux Archives nationales.)
redoutable conspiration d'Ettenheim et des bords du Rhin ! Des accusations vagues, indécises. L'un est ennemi de la Révolution, l'autre a écrit des mandements incendiaires. Si vous vous reportez à ces mandements, vous trouvez tout simplement des notes pieuses adressées jour par jour à une religieuse pour la direction de sa vie. Celui-ci entend trop de messes, celui-là est hostile au nouvel ordre de choses. Tout l'échafaudage de la conspiration, si laborieusement élevé contre le duc d'Enghien €t ses complices, s'écroule. Que devient le corps d'auxiliaires créé sur le Rhin ? Que deviennent ces émigrés réunis en grand nombre aux portes de Strasbourg? Et les relations avec Pichegru, Moreau et Cadoudal? Et les agents secrets arrivés de Cologne, de Munich et de Hambourg? Et ces terribles complots dont parlait avec tant de certitude Talleyrand , ces complots tramés contre le premier Consul et contre la sûreté de la France ? Et ces autres machinations, que visait l'arrêté des consuls, ourdies contre la sûreté intérieure et extérieure de la République?... Comment! il y a Va quatorze dossiers concernant quatorze complices du duc d'Enghien, et pas un ne contient quoi que ce soit de précis, de décisif et de sérieux. C'est à cela qu'aboutit la conspiration ? A des cancans de police, à des commérages'I... Et contre la baronne de Reich, le général Desnoyers, mesdemoiselles Henriette et Joséphine d'Agrain, l'abbé Jœglé, curé de Strasbourg, l'émigré Melville, Catherine Oberlin, femme du général Lajolais, mademoiselle Lajolais, le prêtre Liebermann, le contrôleur Brancion, le capitaine Doux d'OrschwilIer, la dame Klinglin, Thérèse Jacquet, Chambé, Badonville, Princeps et autres arrêtés avec fracas, nous ne découvrons aucun grief, aucune charge graves^.
La conspiration d'Olfenbourg n'est pas plus sérieuse que la conspiration d'Ettenheim. Et c'est la police elle-même qui nous permet de faire cette importante constatation ! Le sieur Havas,
* A ce propos, M. Boulay de la Meurthe nous affii'me que le |)remier Consul empêcha toute action ultérieure sur les personnes arrêtées à Ettenheim ou à Offenbourg. On sait maintenant pour quelle raison : les dossiers ne contenaient rien contre elles.
* Archives nationales, F' 6418.
chef de la division de la liberté individuelle, qui est chargé de faire un rapport d'ensemble sur cette importante affaire, se plaint du peu de renseignements mis à sa disposition. Il écrit le 4 thermidor (23 juillet) à Desmarets : a Vous m'avez bien envoyé les dossiers relatifs à chacun des individus arrêtés à l'occasion de cette affaire, mais rien ne m'indique le commencement de cette affaire, et vous concevez que pour faire un rapport général, j'ai besoin d'une note sommaire sur ce qui a donné lieu à la grande mesure et au'i arrestations (jui ont suivi. Je vous invite à me faire passer ce précis, qui serviia de prélude au rapport particulier sur chaque individu actuellement détenu. — Salut amical ^ . »
Desmarets répond à Havasle2 fructidor (20 août) : « J'envoie à M. Havas une note sommaire que j'avais fait préparer, résultant du peu que j'ai pénétré de cette affaire. » Les agents de Real et de Régnier, ne pouvant trouver aucune preuve sur les soidisant complots du duc d'Enghien, essayent de découvrir des charges posthumes contre le prince. Us veulent arracher des aveux aux personnes qui ont servi ou connu le duc. C'est à €anone,àson fidèle domestique qu'on s'adresse d'abord. «Il était depuis trois semaines au cachot à Strasbourg, rapporte le marquis de Bonnay *, lorsqu'un inconnu lui fit entendre que le gouvernement se montrerait reconnaissant envers celui qui lui fournirait des preuves delà conspiration du duc d'Enghien. Il suffisait qu'il déclarât que le duc avait passé le Rhin pour être mis en liberté avec récompense. Ganone répondit avec indignation que le prince avait passé une seule fois le Rhin en 1793 avec les gentilshommes, et se déclara prêt à mourir plutôt que de dénoncer son maître. «Plus tard, un second émissaire le menaça de le faire guillotiner, s'il n'affirmait pas que le duc avait *voulu soulever l'Alsace. Ganone refusa. « Qu'est-ce que cela TOUS fait? disait l'émissaire. Le prince n'est-il pas mort! — Son nom ne l'est pas! » répliqua Ganone. G'est ainsi que répondait <un domestique placé en face de l'échafaud. Et ce dévouement
• Archives nationales, F' 6418.
* Dossier Rumbold. — Archives nationales.
est d'autant plus admirable que son maître n'est plus là pour connaître et apprécier sa réponse. Que dire d'un attachement qui se continue au delà de la tombe? Quels éloges trouver pour un tel acte?... Il est tout simplement sublime. Mais les policiers ne se découragent pas. Ils veulent à tout prix élever des charges sérieuses contre la mémoire du prince. « Un Alsacien, continue M. de Bonnay, soupçonné de correspondance avec le duc, avait une place lucrative. Il la perdit pour avoir refusé d'affirmer que le duc avait passé le Rhin. » Ce n'est pas tout encore. L'abbé Andiauer, curé de Westhausen en Alsace, mis plus tard au courant par les journaux de ces divers incidents, écrivit au Drapeau blanc, sous la Restauration, une lettre où il affirma que la police impériale avait tout employé pour obtenir des certificats constatant que feu Son Altesse le duc d'Enghien avait enfreint les lois d'émigration. «Je déclare dans ma conscience, dit-il, qu'on m'a promis les faveurs de Napoléon, si je voulais certifier que cet illustre prince avait séjourné chez moi, avant et après une partie de chasse faite avec moi dans les bois de Westhausen. Les gens de l'usurpation ne connaissaient pas les hommes monarchiques. Dans leur esprit, nul doute qu'un prêtre dévalisé n'oublierait son caractère devant l'appât de leurs faveurs. Ils se sont trompés. J'ai rejeté avec indignation une aussi odieuse proposition ^ . »
Il faut que l'histoire enregistre ce fait considérable. Ni parmi les amis, ni parmi les serviteurs du duc d'Enghien, ni ailleurs, on n'a pu rencontrer un seul homme qui ait affirmé sur l'honneur que le duc avait, sous le gouvernement du premier Consul, franchi le Rhin, — ne fût-ce qu'une seule fois, — pour se rendre en France ^. Et cependant la police a mis tout en œuvre pour arriver à cette constatation si importante. Elle en a été pour ses frais d'imagination. Elle
J Lettre du 21 novembre 1823.
* « Dans ses promenades sur le Rhin, affirme le baron de Saint-Jacques, le duc d'En{»liien portait la prudence jusqu'à ne pas approcher du grand Rhin, limite des deux Etats. « Je veux, disait-il, pouvoir, en cas d'événement, affirmer sur mon honneur que je n'ai jamais été en France. » (Lettre aux Débats du 12 novembre 1823.)
n*a pas plus réussi à prouver ce grief capital que les autres '. On reconnut enfin l'innocence des prisonniers royalistes au mois de brumaire an XIII. Après huit mois de captivité, on mit en liberté MM. de Grûnstein, le lieutenant Schmidt, le chevalier Jacques, l'abbé Weinborn, Féron, Poulain, Ganone, BoUogne et leurs compagnons. Nous pouvons donc affirmer aujourd'hui, après l'étude patiente des documents, que c'est une politique sans âme qui a inventé le complot et conseillé l'attentat. Talleyrand, Fouché, Ordener, Savary, Real, Hulin ont obtenu pour leur zèle et leur complicité dans cette lamentable affaire les faveurs de leur maître. Qu'ils recueillent enfin les malédictions de la postérité !
' Et cependant, malgré toutes ces preuves, le prince Napoléon, dans un récent ouvrage, persiste à accuser le duc d'Enghien de conspiration. « Que ce prince, écrit-il, un des plus militants de la maison de Bourbon, fût coupable, cela n'est pas douteux. Mais il résidait en territoire étranger, et quoique rélet:torat de Bade eût un traité d'extradition avec la France, le droit international ne permettait pas d'aller l'y saisir. La raison d'Etat peut seule expliquer cet acte. » C'est au nom de la raison d'Etat que Danton avait excusé les massacres de septembre.