CHAPITRE XIX
LE PRINCE DE CONDhî ET LE DUC DE BOURBON.
Depuis l'année 1803, le prince de Condé s'inquiétait des dangers auxquels semblait exposé son petit-fils par sa présence trop voisine de l'Alsace. On se rappelle la lettre anxieuse qu'il écrivit au duc d'Enghien le 16 juin de cette même année. Le 15 mars 1804 justifia les craintes du prince de Condé et du duc de Bourbon. Dire quelle fut la douleur de ces deux princes serait chose presque impossible, si nous ne retrouvions fidèlement décrites dans un récit du duc de Bourbon intitulé : Arrestation de mon fils et sa mort, les scènes tragiques que produisit en Angleterre la nouvelle de la catastrophe.
Lorsque la paix se rétablit pour un certain temps entre le gouvernement anglais et celui du premier Consul, Monsieur, ne voulant pas se rencontrer avec l'ambassadeur de la République française, alla se fixer à Edimbourg, tandis que le prince de Condé et le duc de Bourbon quittaient Londres (en octobre 1801) pour aller habiter une campagne placée à six milles de la cité. Wanstead-House était une vaste propriété, contenant d'immenses appartements ornés à l'ancienne mode et meublés avec luxe. Une large avenue, coupée par une grande pièce d'eau, conduisait à la maison qui, présentant vingt etune fenêtres de façade, offrait un aspect imposant. Deux parcs avec étangs et rivière, plusieurs potagers, de spacieuses écuries, une grotte en coquilles qui n'aurait pas fait mauvaise figure à Chantilly, le tout situé au milieu de bois et de coteaux peuplés de jolies villas, tel était Wanstead-House, où, pour un loyer
annuel de huit mille francs, les princes avaient trouvé un séjour agréable. Le duc de Bourbon passait ses journées à la chasse ou à Londres. Le prince de Gondé menait la vie d'un gentilhomme campagnard, jouait au whist ou au trictrac, lisait, se promenait, travaillait au jardin et recevait chaque jour à dîner cinq ou six personnes. « Voilà la vie que nous menons, écrivait le prince à sa fille. Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde, et je vous assure qu'elle a des douceurs, en attendant que le bras de Dieu cesse de s'appesantir sur nous. » Or, c'est dans ce lieu paisible que Dieu allait bientôt frapper le plus rude de ses coups. C'est là que devait être pleurée la mort de l'unique rejeton des Gondé!... On juge de l'effroi du duc de Bourbon, quand, le 3 avril au matin, il lut dans le Morning Herald l'arrestation de son fils à Ettenheim et sa translation à Strasbourg puis à Vincennes. A ce même moment, Louis XVIII, qui, le 26 mars, avait déjà gémi sur le sort de braves gens destinés à périr pour une entreprise dont il ne pouvait juger le fond, puisqu'il en ignorait jusqu'au projet ', Louis XVIII venait d'apprendre l'enlèvement du duc d'Enghien. Il écrivit aussitôt au prince de Gondé : « Le coup nous est commun, mais je dois à ma famille et plus particulièrement à vous compte de mes démarches en cette occasion. Sentant vivement la peine de ne pouvoir rien par moi-même, j'ai écrit aux deux empereurs et aux rois d'Espagne, de Naples, de Prusse, de Suède et d'Angleterre, pour les appeler au secours de mon troisième fils. Je n'ai jamais mieux senti comme il l'est. Je croirais les offenser si je doutais de leur empressement... » Mais l'Europe, ainsi qu'elle l'avait fait au lendemain de l'exécution de Louis XVI et de Marie-Antoinette, devait rester immobile et comme frappée de stupeur.
Aussitôt que l'enlèvement fut connu à Londres, Monsieur envoya chez le duc de Bourbon, alors dans la capitale, son premier écuyer, le lieutenant général comte de Nantouillet, pour savoir s'il avait quelques détails particuhers à lui communiquer.
* Propres expressions de Louis XVIIL — Dossier Surval, aux Archives nnlio» iiales, et Crétineau-Joly, t. II.
384 LE DUC D'ENGFIIEN.
Il lui fit offrir aussi de retourner avec lui à Wanstead-House. Après un certain temps, pris par une douleur et une agitation indicibles, le duc de Bourbon accepta. Il se rendit chez Monsieur, où se trouvaient les princes d'Orléans. Tous lui témoignèrent la plus vive sollicitude. Arrivés à Wanstead-House, ils rencontrèrent à la porte M. de Grimaldy, qu'ils questionnèrent avidement, mais qui ne put leur donner aucune nouvelle. Monsieur, ne voulant pas apprendre directement au prince de Condé ce qui se passait, entra dans l'appartement de la princesse de Monaco. « J'ai fait demander mon père, dit le duc de Bourbon, à la salle du déjeuner où il était, l'ai fait venir dans le salon où il n'y avait personne, et lui ai annoncé, avec tout le ménagement possible, l'extrême malheur dont nous étions accablés. Il l'a appris avec une grande sensibilité, mais en même temps avec assez de courage pour se rendre aussitôt chez la princesse, où était Monsieur, et mêler ses larmes aux siennes et aux nôtres. » Qui pourrait dépeindre la désolation du duc de Bourbon et ses regrets? Gomme il maudissait alors la séparation fatale qui, depuis huit années, l'avait privé de son fils unique !...
Le 4. avril au matin, le prince de Condé et le duc de Bourbon coururent à Londres chez sir Addington, le chef du ministère anglais, solliciter l'intérêt du gouvernement en faveur de leur enfant. Sir Addington promit de remettre douze mille livres à M. de Bruslart, qui s'offrait de partir immédiatement pour Paris, se faisant fort d'arracher le duc d'Enghien h ses bourreaux. De là, les malheureux vont voir le sous-secrétaire d'Etat Hammon, qui consent à les conduire le lendemain chez lord Hawkesburv, retenu à la campagne. Ils se rendent ensuite chez Monsieur, puis chez le baron de Woronzoff, et retournent accablés à Wanstead-House. Ce soir-là, aucune nouvelle n'est arrivée de Paris. Le 5, ils voient lord Haw^kesbury, M. Hammon et M. de Woronzoff. Lord Hawkesbury s'engage à invoquer en leur nom l'appui de l'empereur de Russie. A cet instant, un M. de Girullo leur parle d'envoyer à Paris des Corses mécontents réfugiés à Londres, qui ont fait le serment d'assassiner le premier Consul. « Nous avons laissé tomber ce projet, observe
le duc de Bourbon, en en faisant aussi peu de cas qu'il le méritait. » Voilà comment se vengeaient le grand-père et le père du duc d'Enghien !... Ils lisent ensuite dans le journal le British une lettre d'un agent diplomatique qui annonce que les ambassadeurs d'Autriche, d'Espagne, de Naples et d'Étrurie avaient fait une démarche collective auprès de Talleyrand pour solliciter un sursis en faveur du duc d'Enghien. Suivant le British, Talleyrand avait promis de rendre compte de cette démarche au premier Consul. C'est une lueur d'espérance et un certain adoucissement à la peine des princes. Le 6, ils écrivent au Tzar; le soir, ils reçoivent la visite sympathique des ducs de Kent, de Cambridge et d'Orléans. Le 7, ils revoient lord Hawkesbury et terminent les derniers préparatifs pour le départ de M. de Bruslart, qui avait reçu du cabinet anglais les douze mille livres sterling promises. Le 8, M. Hammon charge M. de Bruslart de porter à la connaissance des princes des détails sur Teffet produit en Allemagne par l'arrestation du duc d'Enghien, et sur les réponses du duc à ceux qui l'accusaient de conspiration. Le 9, les pourparlers et les démarches continuent, comme si le premier Consul n'était pas homme à se débarrasser promptement de ceux qu'il croyait être ses ennemis. On parle de réclamations diplomatiques, puis d<e la mise en liberté du duc d'Enghien. Cette nouvelle, venue par la voie hollandaise et affichée à Londres en gros caractères, avait attiré beaucoup de monde etcausé un vif contentement... Joie éphémère, hélas ! que va bientôt suivre la plus cruelle de toutes les tristesses ! Et depuis le 2 avril, c'est-à-dire pendant huit longs jours, les princes ont été ballottés entre la crainte et l'espérance. C'est le 10 avril seulement que l'annonce officielle de l'attentat commis sur la personne du duc d'Enghien le 21 mars, parvient à Monsieur, «i Le 10 au matin, jour fatal à jamais! » s'écrie l'infortuné duc de Bourbon. Le comte d'Artois apporte lui-même la sinistre nouvelle. Pour la scène qui va suivre, nous laissons la parole à un fidèle témoin :
« En arrivant à Wanstead-House, le comte d'Artois trouva en descendant de voiture le duc de Bourbon, qui était venu le
recevoir et qui, lisant l'arrêt de son enfant sur la physionomie du comte, n'eut pas la force de lui en demander la confirmation. S'éloignant à pas précipités, il se sauva dans son appartement, où il s'enferma pour donner un libre cours à sa douleur. Ses sanglots ayant appelé auprès de lui ses domestiques, ils le supplièrent de leur permettre d'entrer pour lui offrir leur sympathie et leurs consolations; mais sa douleur était trop amère, et ce n'est qu'au bout de vingt-quatre heures qu'il se rendit à leurs prières. Le comte d'Artois, en quittant le duc de Bourbon, s'était rendu chez le prince de Gondé et lui dit en l'abordant : « Vous savez, mon cousin, que j'ai eu à pleurer un frère, un neveu, une sœur, une belle-sœur... Vous avez toujours partagé avec moi nos malheurs communs... » A ces mots, le prince de Gondé tomba entre les bras de son ami, le chevalier de Gontye, et, se cachant le visage dans son sein, il le baigna de larmes. Gette scène muette dura près d'un quart d'heure, au bout duquel le prince, prenant la main du comte d'Artois, lui dit : « Excusez ma faiblesse, mon cousin, ce sont les seules larmes que j'aie versées depuis la mort de Louis XVI M ... » Le prince de Gondé écrivit quelques jours après au comte d'Ecquevilly : « Je ne sais comment l'excès de mon malheur ne m'a pas fait suivre de près le tendre et précieux objet de toutes mes affections; mais ma triste santé a résisté malheureusement à cette cruelle plaie de mon cœur. » Le duc de Gumberland et le duc de Glocester vinrent ensuite apporter au père et à l'aïeul leurs vives condoléances. « Nous avons été obligés de pleurer devant eux le deuil de notre enfant! « dit, avec une amertume facile à comprendre, le duc de Bourbon. Il lit les journaux qui lui apportent les détails que l'on sait sur la catastrophe, et il s'écrie : « Nous avons vu dans les papiers les détails de la mort de mon cher enfant; ils m'ont rendu fier d'avoir eu un tel fils, mais en même temps redoublé fortement ma douleur, qui ne peut avoir de bornes... Mon père a écrit au roi d'Angleterre pour lui faire part de la perte que nous avons faite de notre enfant, massacré
' Mallet du Pan, par A. Sayous, t. II ; pièces justificatives.
dans la nuit du 20 au 21 dans ce même bois de Vincennes où saint Louis rendait la justice sous un chêne à ses sujets, qui étaient, dans ce temps-là, de vrais Français et non pas des bourreaux!
« L'ambassadeur de Suède nous a fait part de toutes les démarches qu'avait faites Sa Majesté Suédoise pour notre malheureux enfant, lorsqu'Elle avait appris son arrestation, et en même temps nous a assuré que le margrave de Baden n'avait su que deux heures après l'arrestation le passage des troupes françaises de l'autre côté du Rhin. Il est à désirer pour son honneur que cela soit vrai ^.. » On sait déjà ce qu'il faut penser de la dignité et de l'énergie du prince allemand dans ces tristes circonstances. « Nous venons de faire la même perte, écrivait aussitôt Louis XVIII au duc de Bourbon, dans une lettre digne de lui et du sujet. Votre douleur ne surpasse point la mienne, mais souffrez que je vous offre une consolation. Les derniers instants de votre fils l'ont montré digne du nom que sa vie illustrait. Vous en pouvez goûter encore une autre que je vous envie, c'est de surmonter vos peines pour adoucir celles d'un père, d'un héros que la gloire voudrait qu'il vécût à jamais, mais qui, pour son propre bonheur, a peut-être déjà poussé trop loin sa carrière. Conservez-le, mon cher cousin, conservez-vous vous-même. La France et moi, nous n'aurons pas tout perdu. » Puis, s'adressant au prince de Gondé, il lui manda : « Je reçois l'affreuse nouvelle, mon cher cousin. J'aurais plus besoin de recevoir moimême des consolations que je ne suis en état de vous en donner. Une seule pensée peut nous en fournir. Il est mort comme il avait vécu : en héros. Ah! du moins que ce malheur n'en entraine pas d'autres ! Songez que la nature n'a pas seule des droits sur vous, et que le vainqueur de Friedberg et de Berstheim se doit aussi à la France, à son roi, à son ami '^!... » Et dans une autre lettre, il lui dit avec une émotion sincère : « C'est sans doute un adoucissement à votre douleur de songer qu'aucune
^ Napoléon a dit en propres termes que l'électeur de Bade n'avait pas hésité à lui « livrer le duc d'Engliien » .
^ Mémoires pour servir à r histoire de la Maison de Condé, t. H.
imprudence de celui que nous pleurons n'a causé notre malheur; mais il avait aux yeux du tyran deux crimes irrémissibles : son nom et sa gloire ' . »
Deux jours après la nouvelle de l'attentat, le duc de Bourbon se décida à écrire à sa femme, dont il était séparé depuis la Révolution. Cette lettre n'est qu'un long gémissement. En voici quelques fragments : « Madame, c'est la mort dans l'âme, et en versant des larmes qui ne tariront qu'avec ma vie, que je dois vous dire combien je partage votre douleur. Notre bon et cher enfant n'existe plus. Hélas! nous en sommes privés à jamais... A jamais, grand Dieu! quel coup affreux et comment y survivre! Vous aurez su les détails de cet événement horrible sur lequel votre position ne me permet pas de faire aucune réflexion. Toute âme sensible et honnête fera sûrement à cet égard toutes celles que font des parents désolés. Hélas ! notre pauvre et cher d'Enghien n'existe plus! Les larmes me suffoquent... Je les mêle à celles d'une mère, et c'est tout dire. Le ciel punira sans doute un jour un forfait aussi abominable, mais notre douleur n'en sera pas moins éternelle^... » Voilà quel désespoir avait causé l'implacable politique de Bonaparte, secondée par l'astuce d'un Talleyrand et le zèle d'un Real et d'un Savary 1 La duchesse de Bourbon répondit à son mari par une lettre d'une piété toute mystique. « J'espère, dit-elle, que notre enfant, qui juge mieux aujourd'hui du néant des choses humaines, sera dans l'éternité le lien qui nous y réunira, par les soins que son âme va prendre
' Louis XVIII ne put protester officiellement que six mois après le couronnement de Napoléon. Et encore fallut-il qu'il se décidât à traverser les mers, à affronter des tempêtes, à aller rejoindre le comte d'Artois en Suède. Là, le Roi et son frère pleurèrent leurs morts. Ce fut « du sein de la Baltique» que Louis XVIII rédigea sa protestation contre l'Empire et qu'il invoqua « les mânes du jeune héros que des mains impies viennent de ravir à la patrie et à la gloire » . Cette protestation envoyée en France agita fort la police. (Archives nationales.)
2 Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde, — Louise de Condé, — écrivit également à la duchesse après l'attentat. C'est ce qu'elle annonce ainsi à son frère : « Après des années de silence, et, comme je le lui mande, quelle occasion de rapprochement, grand Dieu ! Elle est bien à jilaindre aussi. Une mère séparée de son fils unique depuis quinze ans ! Perdre pour jamais tout espoir ! » En adressant ces réflexions au duc de Bourbon, Sœur Marie-Joseph espérait que c'en serait fait d'une regrettable séparation entre lui et la duchesse.
delà nôtre, étant ouverte aux sentiments purs et vrais. Gomment voudriez-vous, Monsieur, qu'avec de telles pensées je puisse pleurer comme les autres? » Elle lui exprimait l'espoir que Dieu, dans sa miséricorde, se servirait du duc d'Enghien pour convertir le duc de Bourbon et sa famille aux sentiments et aux actions en rapport avec les principes de l'Évangile. « Je suis infiniment touchée de voir, ajoutait-elle, que le lien qui eût dû nous tenir plus liés durant sa vie est, après qu'il vient d'être rompu, ce qui me rappelle encore à votre souvenir... » Malgré une sorte d'illuminisme, la duchesse était sincèrement religieuse. Elle avait transformé sa maison de Soria, près Barcelone, en un vaste hôpital, où elle soignait elle-même de nombreux malades; plus tard, elle fit de son hôtel de Paris un véritable hospice. Là, on la vit servir les pauvres et les infirmes comme une Sœur de charité. Telle est la vengeance des âmes chrétiennes. De nos jours, le fils du président Bonjean n'a-t-il pas répondu à l'assassinat de son père par l'œuvre admirable de l'adoption des orphelins delà Commune?
Aux consolations de Louis XVIII le duc de Bourbon répondit : « Je n'éprouve d'adoucissement à ma douleur qu'en songeant à ses dernières paroles : « Dieu , sauvez mon roi et délivrez la France «de ce joug étranger qui l'opprime ' 1 » Puisse le ciel exaucer les derniers vœux du troisième fils de Votre Majesté (nom si cher qu'il a bien voulu lui donner)! Puissent ses bourreaux se contenter d'un sang si pur, versé avec la barbarie la plus raffinée!...» Cette lettre émut profondément Louis XVI II, qui répliqua aussitôt au duc de Bourbon : a Quoi, dans un pareil moment, vous avez songé h moi ! Sans doute l'assassin d'un héros ne peut être arrêté par un vain titre, et plût à Dieu qu'il se fût attaqué à moi, que j'eusse été sa seule, sa dernière victime !... Le règne du crime aura son terme, et je goûte d'avance une sorte de consolation en songeant aux honneurs publics que nous rendrons un jour à celui qui n'a encore de monument que dans nos cœurs. » Leduc de Berry, le duc et la duchesse d'An-
' Ces paroles, reproduites par plusieurs journaux, n'ont pas été dites par le duc d'Ennhien.
gouléme, tous les membres de la famille royale prodiguèrent des marques nombreuses de sympathie aux infortunés parents du duc d'Enghien. Mais rien ne peut égaler le chagrin et l'émotion de la noble princesse Louise de Gondé, Sœur Marie-Joseph delà Miséricorde. Le 3 avril, elle écrit à ses parents, de sou couvent de Varsovie, que son cœur se réunit à leurs cœurs, qu'elle partage tous leurs sentiments, qu'elle les embrasse tous les deux, qu'elle offre au Seigneur ses larmes comme elle offrirait des prières . Elle les supplie de tenter en faveur de leur enfant ce qui est possible au nom de Dieu et de l'honneur. Et lorsqu'elle apprend l'exécution par l'abbé Edgeworth, le confident des royales épreuves, elle crie vers le ciel, elle exhale des plaintes pareilles à celles d'une mère à qui l'on a tué son enfant ^ « Mon père, mon frère, écrivez-moi I Mes bien-aimés, mes infortunés amis, je me jette dans vos bras. Votre douleur est la mienne : jugez-la donc. Mon Dieu ne la réprouve pas; il ne condamne pas une juste sensibilité! Ah! osez lever les yeux vers lui! Loin surtout de murmurer contre sa conduite, jetons-nous à l'aveugle s'il le faut dans les bras de sa miséricorde. Ah! retournons à lui! Trop longtemps nous l'avons méconnu... C'est assez. Adieul Jen'en puis plus. » Quelques jours après, elle dépeint le désespoir de Louis XVIII, qui ne cesse de répéter : « J'ai perdu mon troisième fils! » Elle raconte son entrevue avec la duchesse d'Angouléme : « Elle est revenue hier pour pleurer, m'a-t-elle dit, avec moi. Ses propres malheurs étaient cruellement renouvelés par celuici. En effet, la visite s'est passée en larmes et en sanglots. Nos peines se confondaient... » Puis elle entre dans quelques détails émouvants sur l'exécution : «< On dit, vous parlerai-je de ces détails? Hélas I si vous êtes comme moi, il me semble qu'on le désire douloureusement... On dit qu'il a demandé un confesseur. Les barbares le lui ont refusé, tant on était pressé de le sacrifier. Il n'a pas voulu se laisser bander les yeux. Il a dit qu'il était accoutumé à voir le feu... qu'il savait mourir... Vous savez sa réponse à l'instant de son arrestation. Comme on lui
1 Elle l'a dit en propres termes dans sa lettre du 6 mal 1804 : « Je pleure avec vous votre enfant qui, en ce moment, me semble être le mien. »
disait qu'il était accusé de conspiration : « Fi donc, a-t-il dit, «je suis fait pour combattre les armes à la main, et je n'entends « rien au vil métier de conspirateur... »
« 0 mon frère, ô mon ami, quelle perte ! Et par qui? Et de quelle manière? Et il règne sur toute l'Europe, celui qui en est l'auteur! Toutes les puissances lui sont asservies!... »
On s'étonnera peut-être de voir une religieuse se livrer à de telles lamentations et ne pas accepter simplement les décrets de la Providence. Sœur Marie-Joseph a devancé cette objection et ce reproche : « Je me glorifie, écrit-elle, des larmes que je répands, ou plutôt je remercie mon Dieu de m'avoir donné les sentiments aussi justes que profonds qui me les font répandre. C'est lorsque je me mets en sa sainte présence que j'en verse même de plus brûlantes et de plus abondantes, car à qui doit-on se montrer avec plus de sincérité?... Quanta la résignation, sans doute je ne l'ai pas aussi parfaite qu'il le faut; mais je la lui demande, et par sa grâce j'en ai assez au moins pour éviter tout murmure contre sa divine et incompréhensible Providence... " Elle revient alors sur les derniers instants du duc d'Enghien ; elle les décrit si dramatiquement qu'on ne peut se dispenser d'en citer quelques passages : « Harassé de la barbare célérité que l'on a mise à son voyage, il s'est endormi en arrivant. Réveillé quelques heures après pour entendre son atroce jugement, refusant au surplus de reconnaître l'horrible autorité qui le condamnait, il a demandé avec énergie si l'on se jouait ainsi de la vie des hommes. L'arrêt devant être exécuté sur-le-champ, il a dit qu'on lui fît venir un confesseur. On l'a refusé avec ironie. Il a écrit à mademoiselle de Rohan qu'il a, dit-on, déclarée être sa femme, a mis dans la lettre un paquet de ses cheveux et une bague, en faisant promettre qu'on la lui enverrait. Il a demandé ensuite quelques instants pour se recueillir, puis a marché au supplice d'un pas ferme, s'est refusé aux formalités ordinaires... et a reçu la mort, debout, immobile et les yeux élevés au ciel !... » Sauf quelques légers détails, ce récit est d'une scrupuleuse précision. Il a le mérite spécial d'avoir été écrit par une femme chrétienne, une femme
de race et de courage. Aussi, tout enflammée par ce qu'elle vient d'écrire et comme si elle se trouvait en face de la scène du supplice, elle s'écrie : « 0 mon frère, ô mon ami, des larmes de feu inondent mon visage ! Vous étiez, dites-vous, aussi fier qu'heureux d'avoir un tel fils, et vous aviez raison. Il a vécu, il est mort en héros. Mais quelques circonstances de sa mort précipitée annoncent de plus la mort du héros chrétien, et voilà ce qui me donne la force de supporter ma douleur! »
Au moment où le prince de Condé apprit l'exécution de son petit-fils, il ressentit, lui aussi, Témotion la plus grande, mais en même temps un immense courroux. Saisissant alors une feuille de papier, il écrivit la frémissante protestation qu'on va lire :
« C'est le cœur percé de la plus cruelle des douleurs que j'invoque ici le Ciel vengeur des forfaits, que j'en appelle à toutes les puissances de la terre, à tous les peuples, à tous les souverains qui conservent encore de l'horreur pour le crime; c'est à eux que j'ai recours dans mon affliction pour dénoncer le forfait inouï qui s'est commis dans la personne de mon petitfils, le duc d'Enghien.
« Un monstre atroce, qui a usurpé le trône que les aînés de ma race ont rempli si glorieusement, a osé, contre toutes les lois divines et humaines, porter une main sacrilège sur le dernier rejeton de ma branche.
« De ma branche, celle de Condé!... J'en appelle à l'histoire, j'en appelle aux armées qui ont pu juger dans ces derniers temps si la victime de ce monstre était digne de la gloire de ses ancêtres. S'il suffisait des déchirements du remords auxquels l'âme d'un scélérat ne saurait échapper, je serais assez vengé; mais il importe h la surface de la terre que l'accumulation de tant de crimes ne reste pas impunie. C'est à moi qu'il appartient d'en provoquer l'effet. Que le Roi, mon légitime souverain, que tous les princes de ce sang auguste dédaignent, méprisent les calomnies odieuses que ce tyran de ma patrie, ce fléau de l'Europe entière répand audacieusement contre eux, je le conçois; j'en ferais autant dans toute autre situation. Mais le
genre de douleur que j'éprouve ne me permet pas de me contenir dans la ligne de cette noble fierté. Gomme père, je le redis encore, j'ai le droit, j'ai le devoir de demander vengeance à tout l'univers ' !... »
Cette adresse devait être envoyée h tous les souverains de l'Europe. Nous ne croyons pas qu'elle leur soit parvenue. Les gouvernements auraient eu peur d'accepter un pareil document, étant donné la puissance de celui qui y était visé. On aurait craint son ressentiment et sa vengeance. Il est certain que cette protestation est dune violence extrême; mais si l'on pense au moment où elle s'est manifestée, si l'on regarde celui qui l'a écrite, on n'a pas de peine h en admettre les termes. Ce cri du prince de Condé, ce cri jeté par un vieillard mortellement atteint dans ce qu'il a de plus cher, dans sa race, dans son rejeton et son dernier espoir, ce cri ressemble à l'adjuration du vieil Horace :
J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces mêmes mains Laveront dans son sang la honte des Romains !
C'est tout ce qu'il y a de grand, de noble, d'auguste dans la douleur humaine qui élève la voix avec le prince de Condé, et qui detuande avec lui justice du sang innocent qui vient d'être versé. Mais l'Europe n'entendit pas cette lamentation vengeresse. Seuls le Tzar et le roi de Suède tentèrent quelques efforts pour qu'elle fût écoutée et respectée. Le prince de Condé leur en témoigna une profonde gratitude. Il écrivait le 18 avril, de Wanstead-House, cette belle lettre à Gustave-Adolphe, qui, lui aussi, devait être frappé par la destinée et exposé aux rigueurs de l'exil :
« Sire,
« Après avoir payé le premier tribut de larmes que nous devons à la mémoire de l'infortuné duc d'Enghien, et dont la source ne tarira jamais, notre premier soin, notre premier sen-
' Mémoires pour servir à l'histoire de la Maison de Condé, t. II, p. 379.
timent est de mettre aux pieds de Votre Majesté notre vive et respectueuse reconnaissance de tous les soucis ge'néreux et touchants qu'Elle a bien voulu se donner pour prévenir cet horrible assassinat... Vous avez voulu sauver les Gondé... Le Ciel ne l'a pas permis... Puisse au moins votre illustre exemple éveiller l'Europe et faire sentir aux souverains à quel point il leur importe d'opposer enfin une résistance insurmontable par son ensemble et par son but au torrent de crimes dont un seul homme... (si c'en est un)... se propose d'inonder l'univers... Daignez, Sire, recevoir avec bonté nos plus sincères et nos plus respectueux remercîments des généreuses démarches que Votre Majesté a bien voulu faire en faveur de l'intéressante victime que le tyran du monde vient d'immoler à sa rage ; la reconnaissance que nous vous devons s'est profondément gravée dans nos cœurs par l'amour paternel et l'admiration de vos vertus; l'empreinte en est ineffaçable.
« Je suis avec un profond respect, etc.
« L. J. DE Bourbon'. »
Le même jour, on célébra à Londres un service solennel pour le repos de l'âme du duc d'Enghien, dans la chapelle de King Street. Monsieur, les ducs de Berry, d'Orléans, de Montpensier, le comte de Beaujolais, les ducs de Northumberland et de Portland, le comte de Ghatham, une fouie de gentilshommes, d'émigrés de toute condition et d'Anglais y assistaient. L'évêque de Montpensier officia, et l'aumônier de Monsieur, l'abbé de Latil, prononça un discours attendrissant. Le 20, eut lieu un second service au nom des officiers généraux et militaires émigrés, et le 26, un troisième service à la chapelle de Saint-Patrick, en présence de la famille royale*. L'abbé de Bouvens, grand vicaire d'Arras, fut chargé de l'oraison funèbre. L'orateur sacré prit pour texte le passage du livre des Macchabées où Tryphon
' Archives nationales.
- L'exécution de Vincennes produisit une {grande sensation en Angleterre. La gravure reproduisit aussitôt les traits du duc d'Enghien. Des caricatures représentèrent le premier Consul égorgeant lui-même le duc. Une gravure
met à mort le vaillant Jonathas. Il parla de la douleur d'Israël et de la colère de Dieu; il fit le portrait du prince qu'on venait d'égorger, il retraça son courage, ses hauts faits, la terreur qui s'abattit sur la France le jour où il fut enlevé, puis le jugement inique qui avait décidé de son sort. Il invita l'assistance à pratiquer la pénitence et à se disposer aux sacrifices, seuls capables d'apaiser le courroux du ciel. Il invoqua, dans un beau mouvement, la miséricorde de Dieu : « Jetés loin de notre terre natale, en butte aux traits de nos oppresseurs, brisés par l'infortune, nous déposons au pied de vos autels nos malheurs, nos pertes, nos sacrifices. Vous le savez, Seigneur, nous avons supporté l'injustice, la persécution, l'indigence. Ah! si, malgré ces terribles épreuves, nous sommes restés soumis à vos divins préceptes, inébranlables dans notre fidélité; si nous ne fûmes jamais parjures à nos serments, daignez prendre en expiation notre persévérance et faites grâce à cette âme que vous avez rappelée à vous!... » L'abbé de Bouvens supplia le Seigneur de rendre à la France la monarchie qu'il avait tant éprouvée, et, prononçant avec respect le Domine, salvuni Jac regem, il finit ainsi : « Français, gravons-la dans nos cœurs, cette touchante invocation ; jurons de mourir fidèles à notre Dieu, fidèles à notre roi... » Quel sujet que celui qui rappelait ainsi les extrémités des choses humaines et où les événements parlaient d'eux-mêmes! En quels termes le grand Bossuet , qui racontait avec une émotion si poignante la mort religieuse et calme du grand Gondé, eût-il dépeint la mort tragique du duc d'Enghien ! Il en eût fait encore une gloire, une consolation et un exemple.
Le 16 mai, les émigrés réfugiés à Jersey assistèrent à une pompeuse cérémonie lunèbre dans la cathédrale de Saint-
coloriée, très-rare aujourd'hui, parue à Londres en juin 1804, a pour objet l'assassinat du 21 mars. Elle est intitulée : The Cold murderer or tlie Assassination of the dtike d'Enghien. On y voit le prince attaché à un arbre, tandis qu'à ses côtés deux généraux, la figure masquée, tiennent une torche. Le premier Consul frappe le duc à coups de sabre, et de petits diables, coiffés du bonnet phrygien, apportent à Bonaparte la couronne impériale. Les ancêtres du duc d'Enghien assistent avec horreur à cette scène tragi-comique.
Hélier; l'abbé Philibert émut l'assistance par une harangue pleine d'àme et de foi. A Paris, les royalistes, courbés sous la dure main de Napoléon, se contentèrent de protester au fond du cœur contre un acte qui leur rappelait les attentats révolutionnaires. Le duc d'Orléans, comme les autres princes, témoigna le chagrin le plus vif au sujet de la mort de son cousin. Il écrivit à l'évéque de Landuff, à propos de l'oraison funèbre de l'abbé de Bouveus. Sa lettre est datée de Twickenham , le 28 juillet 1804. « J'étais certain, milord, déclare le duc d'Orléans, que votre âme élevée éprouverait une juste indignation à l'occasion du meurtre atroce de mon infortuné cousin. Sa mère était ma tante; lui-même, après mon frère, était mon plus proche parent. Nous fûmes camarades ensemble pendant nos premières années, et vous devez penser, d'après cela, que cet événement a dii être pour moi un coup bien rude; son sort est un avertissement pour nous tous; il nous indique que l'usurpateur corse ne sera jamais tranquille, tant qu'il n'aura pas effacé notre famille entière de la liste des vivants... m
Le duc d'Orléans terminait sa lettre par des considérations politiques élevées. Il observait que les événements devaient apprendre aux peuples à supporter des maux légers sous la monarchie, de crainte qu'en voulant s'en affranchir, ils n'en subissent de plus grands'. Ainsi les Français, qui avaient cru par la proclamation de la République se soustraire à l'oppression d'une monarchie, venaient d'accepter l'Empire qui allait les gouverner avec une autorité singulièrement plus rigoureuse. Quelques jours après l'élévation du premier Consul au trône de France, Louis XVIII écrivait au duc de Bourbon : « Que, dédaignant même le titre qui m'appartient, il en prenne un qui flatte davantage son orgueil; le sang qu'il a versé crie contre lui à ce tribunal où les tyrans ni leurs flatteurs ne sont écoutés, et le dernier vœu de sa victime y sera exaucé. Condamnés à lui survivre, que cet espoir nous aide à supporter nos peines! »
' Bibliothèque historique (1818).