CHAPITRE XX
' L'avant-dernière lettre que le duc d'Enghien écrivait à la princesse Charlotte contenait cette question : « Avez-vous mandé notre désastre à madame d'Ecquevilly ? » On sait que M. d'Ecquevilly avait été le compngnon d'armes et l'ami du duc d'Enghien. De plus, madame d'Ecquevilly était intimement liée avec la princesse et devait en recevoir les premières confidences au sujet du malheur qui l'avait frappée. C'est à elle en effet que fut adressée, le 6 avril, une lettre touchante de la princesse Charlotte. Cette lettre, que nous avons tenue entre nos mains, en étudiant le dossier Survai, est une lamentation continue de la première page à la dernière. Elle mérite qu'on en reproduise ici quelques fragments, car c'est la peinture même de l'arrestation et de l'enlèvement du prince, c'est l'expression saisissante de la douleur qui déchire la malheureuse princesse, c'est la manifestation de son dévouement et de son amour. Elle débute par ce cri qui va droit au cœur : « Puisque j'existe encore, chère comtesse, c'est qu'assurément la douleur ne tue pas, grand Dieu ! A quel affreux malheur étais-je réservée ! Au milieu des plus cruels tourments, des inquiétudes les plus douloureuses, jamais l'horrible crainte qu'ils pussent attenter à sa vie ne s'était offerte à ma pensée. Hélas ! il n'est que trop vrai cependant que le malheureux a été leur victime, que ce jugement inique, que ce jugement atroce auquel tout mon être se refusait à croire a été prononcé, exécuté à l'instant même. Je n'ai pas le courage d'entrer dans les détails de cet affreux évé-
nement, mais il n'en est pas un qui ne soit déchirant, il n'en est pas un qui ne glace d'effroi, je ne dis pas l'être sensible et bon, mais celui seulement qui a conservé quelque sentiment humain. » Et la pauvre femme retrace l'image de ce calvaire : « Seul, sans appui, sans secours, sans défenseurs, accablé d'inquiétude, exténué de besoin après cette pénible route, sans lui laisser prendre un instant de repos que la nature épuisée réclamait, ils se sont hâtés de prononcer un jugement pendant lequel le malheureux s'assoupit plusieurs fois. Quelle barbarie ! grand Dieu I » Puis, pensant à elle-même qui n'a pu l'assister dans ces heures suprêmes, elle profère des plaintes qui attendriraient l'âme la plus rebelle : « Il a fini, abandonné de la nature entière, sans qu'aucun être sensible ait partagé son sort et souffert avec lui, sans qu'une main amie ait essuyé ses larmes et fermé sa paupière ! Ah 1 je n'ai pas le cruel reproche à me faire de n'avoir pas tout tenté pour le suivre. Le Ciel sait si je n'aurais pas hasardé ma vie avec joie, je ne dis pas pour le sauver, mais pour adoucir les derniers moments de la sienne. Hélas ! ils m'ont envié cette triste douceur. Prières, instances, tout a été inutile. Je n'ai pu partager son sort. " N'était-elle pas la plus à plaindre, elle qui lui avait survécu?... Elle est seule maintenant avec son père, seule... La lâcheté du margrave va peut-être les chasser d'Ettenheim. Mais elle ne cédera qu'à la force. Elle s'obstine à y rester. « Tout ce qui tenait à lui y est encore, et j'attends que ses dernières volontés soient connues, si tant est qu'il soit possible de les obtenir. Peut-être il y a disposé de ma vie; il savait bien qu'elle lui appartenait, et tant que je conserve l'espoir de connaître son vœu, je ne me déciderai point. » Hélas ! on lui refuse le testament, comme on lui a déjà refusé la boucle de cheveux, l'anneau d'alliance et la dernière lettre. La barbarie des hommes s'acharnera sur les reliques du mort, et volontairement augmentera des regrets et des souffrances dignes cependant d'être apaisés... Si l'on exile la princesse d'Ettenheim, elle ira où Dieu le voudra. « Qu'importe, dit-elle, où je traînerai les jours qu'ils m'ont laissés sans intérêt, sans but ! car, vous le savez, chère comtesse, bonheur,
l. PRINCESSE CHARLOTTE. 399
espérance, tout dépendait de lui, tout reposait sur lui... >' Estce que cette lettre admirable ne démontre pas que la princesse de Rohan était vraiment la femme du duc d'Enghien ? Et qui donc, si ce n'est une épouse, aurait eu ces cris indignés, ces protestations poignantes, ces paroles fières? Avant comme après la mort, elle est à lui, elle restera toute à lui... Elle lui survivra, puisque les bourreaux l'ont épargnée; mais loin de chercher, avec les faibles ou les insensés, je ne sais quel oubli menteur dans le suicide, elle survivra pour prier et pour pleurer'.
A la lettre du 5 avril était joint un post-scriptum demeuré inédit jusqu'ici : « Parlez de moi au comte, a|oute la princesse Charlotte. Ah ! je suis bien sûre que tous deux vous le regrettez et le pleurez avec moi ! Aussi étes-vous la première, chère comtesse, pour qui j'aie retrouvé la force de retracer ces quelques lignes. Vos amis ont dû vous écrire relativement aux lettres. Ah ! j'espère qu'elles ne lui nuiront pas, et que le malheur qui a pesé sur lui ne rejaillira pas sur le comte, qui l'a aimé et servi avec tant de zèle et de dévouement^. » La princesse qui, même dans ces lamentables instants, n'oubliait pas ses amis, avait peur que l'examen des papiers saisis à Ettenheim ne fût de nature à porter quelque préjudice au comte d'Ecquevilly. La terreur causée par l'exécution de Vincennes était telle qu'à ce moment tout semblait à craindre. La comtesse d'Ecquevilly s'associa étroitement à la désolation de son amie. Elle lui écrivit une lettre affectueuse à laquelle la princesse répondit avec effusion. «Ah! croyez, disait-elle, qu'en vous lisant je me suis reproché d'accuser la Providence... Non, elle n'a pas tout ôté, lorsqu'elle me laisse des amis si sensibles et si tendres. Pourquoi ne sommes-nous pas ensemble, chère comtesse? pourquoi ne puis-je verser dans votre cœur, dans ce cœur qui m'entend si bien, les douloureux regrets qui oppressent et déchirent le mien?... « Puis, elle revient à l'objet constant de ses chères sollicitudes, à celui qu'elle ne cesse de pleurer. « Gomment tout
' Les épreuves ne l'avaient point épargnée, carie 29 prairial an II, son frère, Louis-Camille-Jules, avait été décapité à Paris avec Cécile Renault. 2 Dossier Surval. — Archives nationales.
ce qui l'a connu ne me plaindrait-il pas? Perdre à la moitié de sa carrière l'être qu'on aimait le plus, celui doçt on était uniquement aimé... le perdre, hélas! comment!... » Les détails navrants qu'elle a recueillis sur sa fin, les circonstances cruelles qui l'ont accompagnée, tout redouble sa douleur. Elle va jusqu'à se reprocher d'avoir été la cause de sa perte. « S'il ne m'avait pas aimée, il ne serait pas venu ici, il n'aurait jamais quitté ses parents, il existerait encore... » Ici, une larme a mouillé la page et brouillé un peu l'écriture. « Est-il possible, reprend-elle, que moi qui l'aimais tant, j'aie pu troubler sa vie, peut-être hâter sa fin, et combien cette pensée pèse sur mon cœur!... "
Elle a voulu écrire, aussitôt après le tragique événement, au duc de Bourbon et au prince de Gondé. Mais la personne à qui elle a confié ses lettres a eu peur d'être compromise et lésa soigneusement gardées pendant un mois dans son secrétaire. « Tant qu'ils n'auront pas reçu de mes lettres, ajoute la princesse, ils ont dû croire que j'avais partagé son sort, et je ne conçois pas encore que cela n'ait pas été. Ah! je n'ai pas du moins à me reprocher de n'avoir pas tout tenté pour le suivre. » Elle raconte que, quelques heures après l'enlèvement, elle était partie pour Strasbourg. Là, elle avait eu à subir un interrogatoire de la part d'un officier de gendarmerie et du commissaire de police Popp. Elle apprit par eux que le duc avait demandé à ajouter quelques articles à son testament. « Sûre, dit-elle alors, que ses parents mettraient un grand prix à connaître ses dernières intentions, que les remplir serait pour eux une consolation, j'ai demandé au roi de Suède, qui m'a marqué le plus sensible et le plus touchant intérêt, de vouloir bien le réclamer... Il l'a fait avec un empressement extrême, mais jusqu'ici ses démarches ont été sans succès, et je ne me flatte plus. Honteux de cet horrible crime, ils voudraient, je crois, l'ensevelir dans un profond oubli. Ils craignent tout ce qui peut rappeler l'indignation contre eux et l'intérêt pour lui... »
La princesse de liohan revient sur certains détails de Texéculion, et, comme l'a dit la princesse de Gondé, elle y est rame-
née par un attrait douloureux. « Concevez-vous, dit-elle, que le malheureux ayant demandé avec instance d'être entendu en confession, on a eu la barbarie de le lui refuser et de motiver cet inhumain refus sur la crainte que son supplice ne fût retardé de quelques heures? Sans doute, aux yeux de Dieu, ce désir a suffi, mais il n'y a pas de criminel à qui les consolations de la religion aient été refusées ! » Puis arrivant à la dernière lettre du duc d'Enghien : « Je sais aussi qu'il m'a écrit, ajoute-t-elle, que ses derniers moments m'ont été consacrés, et l'on a la cruauté de me priver de cette dernière marque de souvenir et de tendresse'. J'ignorerai toujours ce qu'il a désiré. Ses derniers vœux ne seront pas remplis. Je flotte dans la plus cruelle incertitude. Je ne sais ce que je dois ni ce que je veux devenir...» Plus on considère ce raffinement de cruauté, plus on le trouve inexplicable. On admet encore jusqu'à un certain point que les auteurs de l'attentat aient empêché la publicité de certains détails de l'exécution du prince. Mais refuser à une pauvre femme une lettre d'adieu, une lettre de tendresse suprême, c'est un acte de barbarie qui ne saurait se justifier. Quoi qu'il en soit, la princesse de Rohan peut être fière de celui auquel elle s'était donnée. Oui, comme elle le dit si éloquemment, elle en était uniquement aimée; oui, ses derniers moments lui ont été consacrés, sa dernière et plus intime pensée a été pour elle. N'est-ce pas encore là une preuve de leur union? A qui le prince songe-t-il à l'instant où les fusils sont dirigés sur sa poitrine? A la princesse Charlotte, à sa femme; car c'est à elle qu'il envoie les plus chers souvenirs, une boucle de ses cheveux et l'anneau d'alliance! Le mariage secret de la princesse de Rohan et du duc d'Enghien a été révélé et reconnu dans le sinistre fossé de Vincennes. Les témoins ont été Savary et le peloton d'exécution... La lettre et le testament volés devaient certainement contenir l'affirmation précise de cette union. Ceux qui les ont lus, comme le grand juge Régnier, ont appelé désormais la princesse de Rohan : la duchesse
' Elle se fit envoyer quelques parcelles de la terre qui recouvrait le duc d'Enghien, à défaut d'autre souvenir. (Voir le Curieux, mai 1887.)
d'Enghien. Un détail touchant termine la seconde lettre de la princesse à madame d'Ecquevilly. « Imaginez, chère comtesse, lui dit-elle, que mon pauvre Mohiloff l'a suivi. Hélas! c'est le seul ami qui lui soit resté. La femme du gouverneur de Vincennes l'a recueilli et paraît mettre un grand prix à le garder, ayant dit cependant que, si elle savait qu'il fût pour moi, elle se déciderait à me le rendre. Je lui ai écrit, et j'espère qu'elle ne se refusera pas à me donner cette petite consolation, car le sentiment qui l'a poussé à conserver ce chien suppose une âme sensible et bonne '. » Il semblerait cependant que la princesse n'ait même pas eu cette douce satisfaction, car, d'après les notes authentiques que nous a gracieusement remises le propriétaire actuel du chien du duc d'Enghien, M. Eudoxe Marcille, le marquis de Béthisy trouva sur le lieu de l'exécution, quelques jours après l'événement, le bon Mohiloff, qui se laissa emmener par lui. M. le marquis de Béthisy eut les soins les plus délicats pour cette pauvre bête et la fit empailler après sa mort. « Le 26 mars 1881, m'écrit M. Marcille, étant chez madame la marquise de Béthisy, qui avait perdu son mari le 7 février, je reçus d'elle une aquarelle faite par Carie Vernet intitulée Le chien du duc d'Enghien, la lithographie de cette aquarelle par Cassas et le chien empaillé. Madame de Béthisy eut la bonté de m'offrir ces précieux objets par la lettre suivante :
« Puisque vous voulez bien me permettre de vous confier ces précieux souvenirs, cher Monsieur, laissez-moi vous les adresser, en vous répétant que je suis sûre du plaisir que je cause à M. de Béthisy en vous demandant d'en être le dépositaire. »
Le comte de Marcellus avait composé pour la lithographie de l'aquarelle de Carie Vernet une épigraphe digne du sujet :
Prodita Condœi proies duni quœrit amicum, Soluni te moriens spectat, amice canis !
Si la princesse de Rohan-Rochefort n'a pas eu la consolation de
' On Ht dans le journal du baron d'Ivoy qu'on demanda au duc d'Enghien
retrouver son cher Mohiloff, il lui a été doux de penser que ce fidèle animal avait été recueilli par des mains compatissantes, et qu'il avait recules soins et les caresses que méritait son dévouement.
Le 10 avril, la princesse remerciait le roi de Suède de la sympathie qu'il lui avait témoignée, ainsi que des démarches qu'il avait tentées pour sauver le duc d'Enghien. Elle le priait de lui faire connaître tous les détails possibles sur les derniers moments de la victime. « Sire, lui écrivait-elle, pardonnez à ma profonde douleur si je n'ai pu encore offrir à Votre Majesté l'hommage de la vive reconnaissance dont mon cœur est pénétré pour Elle. Que de bontés! quel intérêt touchant Elle a daigné prendre au sort de cet infortuné, objet de mes plus douloureux, de mes plus sensibles regrets! J'ose assurer à Votre Majesté qu'il était digne de ceux qu'Elle veut bien lui accorder, et par les qualités de son cœur, et par son respect et par sa vénération pour Elle. Que de fois j'ai été témoin de son regret de n'oser lui en offrir l'hommage I Que de fois je l'ai vu entraîné par ces désirs et retenu par une délicatesse à laquelle il se flattait que Votre Majesté daignerait applaudir! Ah! pourquoi n'a-t-il pas joui des marques d'intérêt qu'Elle avait voulu lui donner? C'est encore à ce sentiment si précieux que ses parents et amis devaient la seule consolation qu'ils puissent espérer désormais, celle de pouvoir connaître et remplir ses dernières volontés. Ah ! s'il était possible de pouvoir recueillir encore quelques détails sur la fin cruelle de ce malheureux prince, j'oserais supplier Votre Majesté de ne pas me les laisser ignorer, quelque déchirants qu'ils puissent être. Que sa touchante bonléne craigne pas d'ajouter aux malheurs qui m'accablent ! Il est des douleurs qu'on se plaît à nourrir, il est des maux dont on voudrait ne pas guérir et sur lesquels, hélas! la raison est sans force et le temps sans puissance ^... »
s'il n'avait rien à recommander au moment de son exécution. « Non, personne, dit-il ; je ne vois ici d'amis avec moi que mon chien ; c'est le seul vrai qui me reste. Qu'on ait soin de lui ! »
' Publié par M. le comte de Mas-Latrie dans la Bévue d'histoire diploma-
Gustave-Adolphe lui fit aussitôt parvenir l'expression de sa plus chaleureuse sympathie, et la princesse, émue, lui répondit quelques jours après : « Je reçois la lettre touchante et pleine de bonté dont Votre Majesté a daigné m'honorer. Pénétrée de reconnaissance, j'ose encore mettre à ses pieds l'hommage de tous les sentiments que je lui dois et dont mon cœur est si profondément rempli. Son intérêt, sa bonté s'y confond avec le souvenir de mes malheurs, et je ne pense jamais sans attendrissement que Votre Majesté seule a tenté de les prévenir, et qu'aujourd'hui encore Elle daigne s'occuper de ce qui peut les adoucir. Qu'ils sont déchirants, ces détails! De quelle barbarie l'infortuné fut la victime ! Le cœur brisé de ces souffrances, j'avoue cependant à Votre Majesté que j'ai joui avec amourpropre de la fermeté, du courage avec lequel il a supporté cette cruelle fin. Je l'ai reconnu jusque dans les moindres détails. J'ai retrouvé cette noblesse, cette grandeur d'âme qui a caractérisé toutes les actions de sa vie. Je n'ai pas eu le bonheur de recevoir la lettre dont M. de Schilling' m'a parlé au nom de Votre Majesté. Mais s'il est vrai qu'il a écrit, sans doute c'est à moi. Oserai-je demander s'il est possible encore de conserver quelque espérance d'obtenir 5e^ dernières volontés? Votre Majesté peut juger du prix que j'y attache; peut-être il y dispose de ma vie. Il savait bien qu'elle lui appartenait, et que le seul moyen de me la rendre supportable est de penser qu'il me laisse encore des devoirs à rempfir^. »
Reconnaissante au roi de Suède de ses marques d'intérêt, elle lui offrait divers souvenirs du duc d'Enghien. «Sire, lui mandait-elle le 18 juin de ce séjour d'Ettenheim qu'elle n'avait pas la force de quitter, j'ose espérer que Votre Majesté me pardonnera la liberté que je prends de lui adresser directement le portrait de l'infortuné prince qu'Elle a eu l'extrême bonté de désirer. C'est le seul qui existe; il est d'une ressemblance
ti^ue (1887, n" 2). (Documents provenant des Archives nationales, F' 6544, Papiers du comte de Gottorp, saisis en 1812 à la douane de Hambourg.!
1 Le grand veneur du margrave.
' Revue d'histoire diplomatique, n" 3. — Lettre publiée par M. de Mas-Latrie.
frappante. Votre Majesté jugera du prix que j'y attache. Elle excusera le sentiment qui me porte à ne le confier qu'à Elle seule . Profondément touchée de sa bonté, heureuse de lui en faire hommage, j'ose la supplier de ne pas permettre qu'il en soit pris d'autre copie que pour Elle, et d'ajouter à cette grâce celle de donner l'ordre qu'il me soit renvoyé directement... » Elle y joignait le fusil avec lequel le duc avait tenté de se défendre *. « L'éioignement de ses parents, la confiance qu'ils veulent bien me marquer me donne l'heureux droit de les remplacer et d'offrir à Votre Majesté les objets auxquels Elle a daigné attacher quelque prix... Je crois devoir à sa mémoire de ne pas laisser ignorer à Votre Majesté ce qu'on tente dans ce moment pour justifier ou pour pallier du moins l'horreur du crime dont il fut la victime. La note ci-jointe instruira des détails. J'ose demander le plus profond secret à Votre Majesté, si ce n'est sur les faits, du moins sur les noms, ne voulant pas compromettre ceux qui ont eu l'honnêteté de se refuser à déclarer ce qu'on exigeait d'eux*... »
Le roi de Suède lui répondit de Carlsruhe, le 20 juin :
« J'eus hier le plaisir de recevoir la lettre que vous venez de me faire passer et le souvenir touchant qui s'y trouvait, le portrait de feu Monsieur le duc d'Enghien. Vous connaissez ma façon de penser. Vous en jugerez la profonde sensibilité avec laquelle j'ai considéré l'image de ce prince infortuné, objet de tant de regrets et victime de tant de haines! A ce sentiment douloureux se réunissait cependant une double satisfaction, celle de voir que les contemporains rendent justice à ses vertus, et celle d'espérer que la postérité la rendra plus éclatante encore. J'ai suivi vos désirs quant au portrait, qui n'est point sorti de
> Ce fusil fut plus tard offert à Louis XVIII par le roi de Suède.
' Cette note rappelait les tentatives faites sur le curé Audiauer et le valet de cliambre Canone pour les amener à affirmer que le duc d'Enghien avait plusieurs fois pénétré en France, avant son enlèvement. JNous avons cité et commenté ces faits.
La lettre a été citée par M. le comte de Mas-Latrie, et provient des Archives nationales, F' 6544.
mes mains et que je vous renvoie maintenant, sans en avoir même fait tirer de copies, conservant toujours de l'original un souvenir plus ineffaçable que ceux auxquels l'art seul préside. J'ai pareillement reçu deux autres objets qui jadis appartenaient au feu duc. C'est vous indiquer, et le prix que j'y mets, et l'obligation que je vous en ai.
^' Gustave-Adolphe ' . »
Le roi de Suède fut, avec l'empereur de Russie, un des rares souverains qui osèrent énergiquement protester contre l'attentat d'Ettenheim et l'assassinat de Vincennes au nom du droit des gens et de la justice méconnus. Le premier Consul, devenu empereur, ne pardonna cette audace ni au Roi ni au Tzar"^.
Ce fut encore au roi de Suède que la princesse Charlotte confia la triste position de fortune où elle se trouvait. Elle implora son appui dans les termes suivants, le 26 juin de la même année : « Sire, je dois déjà tant de reconnaissance à Votre Majesté que quelle que soit la confiance que ses bontés m'inspirent, je n'oserais jamais lui en demander une nouvelle marque, si mon père ne m'en pressait avec instance... Sire, Votre Majesté me plaindra lorsqu'EUe saura que mon existence, ma fortune, toutes mes espérances d'avenir sont en France, et que ce n'est qu'en y rentrant que je puis en jouir. Ah! jamais je n'aurai le courage, jamais je ne me déciderai à vivre au milieu de ses bourreaux, à leur devoir mon existence...
« Un mot de bonté de Votre Majesté pourrait me sauver de cet affreux malheur. Mon père doit aux bontés de S. M. l'empereur de Russie une pension viagère de mille roubles. Cette pension, qui lui a été accordée par l'empereur Paul, lui a été
' Dossier Surval. Archives nationales. — Inédit. Cette réponse prouve que, contrairement à Ja première hypothèse de M. le comte de Mas-Latrie, la lettre de la princesse Charlotte est arrivée à destination. Le portrait qui fijjure dans le carton F'' 6544 est une gravure anglaise faite d'après la miniature de Huet. Nous en possédons un très-bon exemplaire.
2 Gustave-Adolphe, mari de Sophie- Dorothée-Frédérique de Bade, parent du roi de Bavière et du tzar Alexandre, devait en 1809 perdre la couronne et errer à travers le monde sous le nom de colonel Gustawson. II mourut en 1836 à Saint-Gall.
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continuée par l'empereur Alexandre, et il se flatte qu'il ne serait pas impossible, si Votre Majesté daignait s'en occuper, d'obtenir que ce bienfait fût dès à présent reporté sur ma tète. C'est cette grâce que mon père ose solliciter de votre extrême bonté. Je dois observer à Votre Majesté que je n'ai d'autre droit à cette bienveillance que le malheur de ma position et que l'intérêt que Votre Majesté daignerait y prendre... » Elle assurait le Roi de sa reconnaissance, de son respect et de son attachement ' .
Le 24 août, la princesse Charlotte écrivait au duc de Bourbon pour le remercier de ses bontés envers le serviteur du duc d'Enghien, et pour l'entretenir en même temps de celui qu'ils pleuraient tous deux :
« Votre Altesse, disait-elle, trouvera peut-être extraordinaire que je me permette de lui dire combien je suis touchée de ce qu'Elle fait pour les serviteurs de son malheureux enfant... Mais j'y prends un intérêt si grand, j'en suis depuis cette fatale époque si sensiblement occupée qu'à ce titre Elle doit me le pardonner.
« Jacques mérite surtout les bontés dont Votre Altesse l'honore; c'est un homme d'une probité rare et qui a donné dans cette cruelle circonstance les marques du dévouement le plus touchant. M. le duc d'Enghien avait en lui toute confiance, et je suis sûre que si l'infortuné avait pu exprimer un vœu , c'eût été de le voir attaché à Son Altesse... Puisse-t-il jouir de ce bienfait! Je n'en ai pas eu de nouvelles depuis quelques jours, mais je sais que M. de Thumery vient d'être mis au secret, et cette augmentation de rigueurs fait craindre avec raison que les malheureux ne soient mis en jugement. Ah! si l'on commence leur procès, ce ne peut être qu'avec la volonté de les trouver coupables et de justifier, à force de forfaits, ce crime abominable qui excite l'indignation profonde, non-seulement de tout être humble et sensible, mais encore de ces trop coupables Français, si accoutumés à voir couler le sang avec indifférence.
' Archives nationales, F'' 6544.