‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 34 sur 69 · MS LE DUC D'ENGHIEN · texte numérisé non relu

MS LE DUC D'ENGHIEN

« Ses gens ne sont pas encore au secret, mais sont menacés d'y être. Ils sont instruits des intentions bienfaisantes de Votre Altesse pour eux. Elles leur donneront le courage de supporter leur infortune et de résister aux menaces et aux séductions qui leur sont offertes tour à tour, pour en obtenir la déclaration dont j'ai instruit Votre Altesse'. » La généreuse princesse sollicite une pension pour le domestique Simon. Elle vient de placer Benoît au service de la reine douairière de Prusse, qui lui avait exprimé le désir de s'en charger. « Ce désir de sa part m'a été exprimé d'une manière bien aimable pour l'infortuné prince. Elle m'en parle avec un intérêt, avec une sensibilité extrêmes... Ah! si des étrangers ont été si profondément, si douloureusement affectés de son sort, que devons-nous donc éprouver, nous qui l'aimions si tendrement, nous dont il était l'honneur et la gloire?... C'est parce que son portrait est d'une ressemblance extrême que j'ai pensé que Votre Altesse attacherait sûrement un grand prix à l'avoir, heureuse de pouvoir lui offrir cette faible consolation... Je vais m'occuper de trouver un bon peintre pour le lui faire copier, et s'il ne réussit pas, j'aurai le courage de lui en faire le sacrifice. Son cœur saura l'apprécier. Elle me dédommagera de cette douloureuse privation en me permettant de l'entretenir quelquefois de cet objet si cher, si profondément regretté... Si Elle ne redoute pas de s'en occuper, si Elle ne craint pas ces souvenirs déchirants, si, au contraire. Elle trouve comme moi une sorte de douceur à en parler. . . , qui peut être plus digne de l'entendre?... De quelle consolation il me serait de lui ouvrir mon cœur, de déposer dans le sein de son père, d'un père qu'il adorait, mes douloureux regrets et mes cuisantes larmes ! . . . L'infortuné, que de fois je l'ai vu sourire à l'espérance que son père serait bon pour moi ! Votre Altesse ne l'a pas trompé. Sa lettre m'a pénétrée de la plus profonde sensibilité "*... » La princesse termine en priant le duc de Bourbon

' Nouvelle allusion aux menaces faites à Canone et à d'autres pour obtenir l'aveu d'incursions faites en France par le duc d'Enghien. Ceci, avec les documents que nous avons cités j)Ius haut, répond nettement aux doutes qu'exprime M. Boulay de la Meurthe dans son ouvrage (p. 187).

* Dossier Surval, Archives nationales. — Inédit. Cette lettre est écrite sur

d'offrir au prince de Gondé l'expression de son tendre et respectueux attachement.

Quelques jours après, elle écrit au chevalier Jacques, l'ancien secrétaire du duc. « Combien je vous sais gré, mon cher Jacques, lui dit-elle à la date du 30 août, de n'avoir pas écouté les timides conseils de mes parents ! Us m'auraient privée d'une grande consolation, celle de recevoir de vos nouvelles et de pouvoir vous assurer du plus tendre et du plus sensible intérêt. » On lui avait conseillé par prudence de ne pas écrire. Mais que lui importe? La pensée de se compromettre ne la retient pas. Elle est au-dessus de toute crainte et de toute appréhension. Elle parle au chevalier Jacques de son ancien maître : « Vous savez mieux qu'un autre ce qu'il était pour moi : vous jugez de ce que j'ai perdu et si ma douleur et mes larmes peuvent avoir d'autre terme que celui de ma triste existence. La même inquiétude que les parents ' vous ont manifestée existe tellement pour tout ce qui tient à l'Électeur, qu'on n'obtiendrait d'aucun la démarche qui pourrait être utile. Us craignent d'en parler, ils craignent même de manifester leur intérêt. Le jardinier qui soignait si bien nos fleurs est jardinier chez le duc de Bourbon... » La princesse achève ce billet en apprenant au chevalier Jacques qu'elle s'occupe d'assurer des secours à Schmidt et aux malheureux serviteurs du prince. Quant au chevalier, elle voudrait le revoir, alléger, dit-elle, le fardeau de ses peines et s'entretenir avec lui de tout ce qui touche à l'objet commun de leur affection *.

On voit quels douloureux, quels profonds regrets avait laissés dans le cœur de Charlotte de Rohan la mort prématurée du prince qu'elle avait tant et si fidèlement aimé. Nous aurons à constater d'autres témoignages de cet amour et de ce culte, lorsque la Restauration permettra à la princesse et à la famille de

papier carré. Dans le filigrane se trouve un cor de chasse avec le nom du fabricant : » A. Gay. »

Quant aux sentiments qui y sont exprimés, ils sont bien ceux d'une femme unie au duc d'Engliien par des liens solennels. Les termes mêmes de la lettre en sont une preuve évidente.

' Voir la lettre du 3 mai à la comtesse d'Ecquevilly.

* Dossier Surval, aux Archives nationales. — Inédit.

Bourbon de rentrer en France. Mais ce que nous en avons dit suffit déjà pour ne plus séparer le duc d'Enghien de sa douce et vaillante compagne. La belle figure de la princesse Charlotte demeurera dans l'histoire comme le type du courage, du dévouement et de la fidélité. Si la princesse n'a pas pu mourir à côté de son époux à Vincennes, elle a, du moins, fait tout ce qu'il était en son pouvoirpour partager héroïquement son sort. Apaiser les derniers moments de cette noble existence, fermer les yeux d'un être adoré, tel était son dernier vœu. Hélas! ainsi qu'elle le dit elle-même dans un cri d'angoisse, ses ennemis lui ont envié « cette triste douceur » !

Que lui faisaient maintenant les jours qui lui restaient à traîner sur la terre? Ils étaient sans intérêt comme sans but. Privée brutalement des marques de tendresse que lui avait léguées le prince, ne sachant s'il avait disposé de sa vie à elle, toute prête à obéir à des volontés suprêmes qu'elle ne connaîtrait jamais, livrée aux plus cruelles incertitudes, elle allait porter pendant de nombreux jours encore le deuil de celui dont elle avait été uniquement aimée. La volonté du Ciel était qu'elle survécût plus de trente années au duc d'Enghien. Ne vous étonnez pas de la voir survivre; elle l'a reconnu elle-même au lendemain de l'exécution de Vincennes : « Puisque j'existe encore, c'est qu'assurément la douleur ne tue pas! ...» Ces trente années seront trente années de prières et de supplications adressées à Dieu en faveur de la chère victime. Et c'est ici qu'il faut admirer la puissance de la religion chrétienne, qui conseille la résignation et le sacrifice, qui, seule, trouve des accents assez vrais, assez éloquents pour faire entendre ses consolations aux âmes les plus simples comme les plus généreuses. Les condoléances du monde sont banales et fugitives. Elles s'écoulent et disparaissent, semblables à une eau capricieuse. Les secours de la foi sont intarissables, parce qu'ils viennent de Dieu.

Page 1