CHAPITRE XXI
Quelle a été l'attitude de l'Europe après l'attentat d'Ettenheim et l'exécution de Vincennes ?... Elle a été lamentable. A part quelques puissances, la Russie, la Suède et l'Angleterre, l'Europe a piiru s'associer à la violation flagrante du droit des gens et au meurtre qui l'a suivie.
L'électeur de Bade, en réponse à l'injure faite à son territoire, adresse les plus plates excuses au premier Consul et chasse les émigrés de ses États. « C'était au souverain de Bade seul à se plaindre, observe Napoléon, et il ne l'a pas fait. » Et plus tard l'Empereur affirme que l'Électeur lui a livré le prince. Le ministre de Bade à Paris, le baron de Dalberg, ne se décide à informer officiellement sa cour que le 20 mars, si bien qu'on peut déduire de ce retard voulu la complicité silencieuse de l'Électeur. D'ailleurs, ce prince, comme tous ceux qui ont pris part à ces déplorables événements, reçoit sa récompense. Ses États sont agrandis. En 1806, il est nommé grand-duc. La Russie, au contraire, appuyée par la Suède, proteste vigoureusement. Devant la diète de Ratisbonne, elle choisit pour grief principal la violation du territoire badois et l'offense faite au droit des gens'. Son mémoire, rédigé par le prince Adam Gzartoryski, fait appel à la vengeance de l'Europe. Mais l'électeur
' Voir pour les détails les Mémoires du prince A. Czartoryski, librairie Pion, 1887, t. I»""; la Correspondance de Russie, aux Archives des affaires étrangères, et les Mémoires du général Dirk von Hogendorp. (La Haye, 1887.)
de Bade , redoutant les foudres du premier Consul devenu empereur, remercie la Russie de la pureté de ses intentions. Il supplie en même temps la Diète de ne donner aucune suite aux ouvertures faites les 6 et 13 mai, de crainte de troubler le repos de l'Empire et de l'Europe. Sa déclaration, conçue dans des termes dictés par Talleyrand lui-même, est approuvée par l'Autriche, la Prusse et les divers électorats, si bien que l'intervention du Tzar demeure sans résultat. Pour le moment, tout se borne entre la Russie et la France à une rupture de relations diplomatiques. La dépêche où Talleyrand rappelait l'assassinat de Paul l" avait irrité au plus haut point le Tzar, qui cherchait l'occasion de se venger. Sur sa volonté, le cabinet russe négociait dans l'ombre avec l'Angleterre et l'Autriche une intervention contre la France.
Le roi de Suède, ami du duc d'Enghien, manifesta ouvertement son indignation. Aussitôt, des personnes attachées à l'électeur de Bade allèrent trouver notre agent, M. Massias, et le prièrent de faire savoir à l'Empereur « que le séjour du roi de Suède (à Garlsruhe) était, sous bien des rapports, à charge à S.A. S. Électorale' » . Ainsi l'Électeur, qui avait si facilement sacrifié son hôte, était encore prêt à sacrifier son gendre, tant il avait peur de Napoléon ! ... La Prusse, qui tenait à l'alliance et à la neutralité françaises, n'osa protester. La haute société seule se livrait à des commentaires malveillants que notre ambassadeur, M. Laforest, ne craignait pas de reproduire dans ses dépêches*. Mais la cour, en général, gardait le silence. Pour éviter l'embarrassante question du deuil, la Gazette royale de Berlin ne fit aucune allusion au procès et à la condamnation du duc d'Enghien. Le cabinet de Berlin renvoya toute cachetée à Louis XVIII la protestation que ce prince avait adressée au roi de Prusse
' Archives des affaires étrangères. Correspondance de Bade.
Le roi de Suède avait fait demander le 3 avril au ministre des relations extérieures le testament du duc d'Enghien, dans l'intérêt de la princesse de Rohan. M. de Talleyrand fit brutalement répondre par M. Massias : « Comme nous ne nous mêlons aucunement des affaires de la Suède, nous n'entendons pas qu'on s'occupe des nôtres, t
- Correspondance de Russie.
contre l'enlèvement de son neveu. Il alla même plus loin. Il fit complimenter ironiquement Louis XVIII, par le pre'sident de Hoym, d'être resté étranger aux complots dirigés contre le premier Consul.
A Munich, on se soumettait aux circonstances. A Stuttgard, même altitude, mêmes courbettes. A Dresde, la peur domina aussi l'indignation. Quant à l'Autriche, elle prit le parti de dissimuler. Connaissant sa faiblesse, le premier Consul traita dédaigneusement cette puissance. « Si les mesures prises, mandait Talleyrand à notre ambassadeur Ghampagny, étaient l'objet de quelque observation qu'on élèverait devant vous, vous ne manqueriez pas de repousser, même avec moquerie, les arguments qu'on voudrait tirer du droit des gens'... » A ces explications sardoniques Talleyrand joignait un ordre. Il fallait que l'Autriche éloignât immédiatement, à cinquante lieues des frontières, les émigrés français qui pouvaient rester dans la Souabe et dans le Brisgau. L'Autriche obéit à l'ordre. Elle ne répondit pas h la lettre de Louis XVIII. Elle combla l'ambassadeur français de cajoleries et d'attentions. François II alla même jusqu'à dire à Ghampagny : « Si vous n'êtes pas content de mes ministres, adressez-vous à moi; je les ferai aller! » En résumé, l'Autriche accepta toutes les humiliations, comptant sur l'avenir et nouant peu à peu des intrigues secrètes avec la Russie et l'Angleterre.
La cour de Naples fit prévenir notre ambassadeur Alquier « qu'il n'y aurait pas de deuil » . La cour de Rome s'émut de l'attentat. « Quand le cardinal Fesch vint, de la part du chef de la France, rapporte Consalvi, annoncer au Pape l'assassinat de cette grande et innocente victime, le Saint-Père pleura beaucoup et dit que ses larmes coulaient autant sur la mort de l'un que sur l'attentat de l'autre^... » L'exécution de Vincennes fut une des raisons qui firent longtemps hésiter le Pape à se rendre à Paris pour le sacre. Il ne céda que dans l'intérêt de la
' Correspondance de Vienne. — L'Autriche conclut, le 6 novembre 1804, un traité secret d'alliance défensive avec la Russie. ' Mémoires du cardinal Consalvi.
religion. La cour de Madrid osa montrer de la satisfaction à notre ministre Beurnonville. « Le Roi a témoigné qu'il aurait désiré que le ci-devant prince ne se fût point compromis ainsi, et le prince de la Paix m'a rajeuni le mot déjà usé, que lorsqu'on a du mauvais sang, il faut le verser' I » Aussi l'on comprend que Louis XVIII ait fait retourner au monarque espagnol l'ordre de la Toison d'or, ne voulant pas porter cette décoration en même temps que le premier Consul, auquel le misérable Charles IV décernait en cette occasion de piteux éloges. « Il est clair d'après cela, observait Beurnonville à Talleyrand, que la cour d'Espagne a envisagé cet événement sous le jour où votre instruction m'aurait fait un devoir de le présenter. » Ainsi Talleyrand prescrivait à ses agents de présenter l'exécution du duc d'Enghien comme le châtiment d'un crime avéré, et le général Beurnonville voyait tout simplement dans le propos effroyable de Godoi la reproduction même des instructions ministérielles.
L'Angleterre protesta de toute son énergie contre la part qu'on lui avait attribuée dans la conspiration de Georges, et par suite dans les faits qui avaient amené la mort du duc d'Enghien^. Elle ne pouvait cependant nier sérieusement qu'elle eût favorisé certaines intrigues dirigées contre la France, et le génie astucieux de Talleyrand sut adroitement tirer parti de sa complicité. N'ayant pu trouver dans les papiers du duc d'Enghien la preuve manifeste d'un complot dirigé contre le premier Consul, et voulant quand même justifier la violation du territoire badois, le ministre des relations extérieures mit h profit pour sa cause les complots peu habiles de quelques agents anglais. L'un d'eux, Spencer Smith, s'était fixé à Stuttgard, où il cabalait contre le gouvernement français. A Munich, sir Francis Drake, autre agent anglais, se livrait à de semblables menées. La police consulaire eut recours en celte occasion à l'adresse de l'ex-jacobin Méhée de la Touche. Celui-ci découvrit
' CoiTCspondance de Madrid.
~ Pitt déclara que le premier Consul s'était, par cette mort, fait beaucoup plus de mal que ne lui en avait fait l'Angleterre.
L'EUROPE ET TALLEYRAIND. 415
les intrigues de Drake, tandis que le capitaine Rosey, se faisant passer pour un complice , s'emparait adroitement de la confiance et des secrets de Smith. Deux rapports officiels dénoncèrent avec fracas toutes ces machinations k l'Europe. Mais le 30 avril, lord Hawkesbury, dans une circulaire adressée à tous les cabinets, les traita de calomnies. Il affirmait que ces accusations avaient été inventées pour détourner l'attention publique de l'acte sanguinaire commis récemment au mépris du droit des gens, des lois de l'honneur et de l'humanité. Cette réponse contenait une grande partie de vrai. Tout en blâmant les menées de Drake et de Smith, il faut reconnaître que les missions de Méhée et du capitaine Rosey, les rapports du grand juge et les commentaires de Talleyrand n'ont eu d'abord pour but que de faire prendre le change aux esprits sur les derniers événements. Ces documents, exagérant les faits, ont essayé, mais en vain, de prouver qu'une immense conspiration menaçait la vie du premier Consul, de Strasbourg à Munich, de Stuttgard à Ettenheim, de Fribourg à Offenbourg, de Kehl à Resançon. A quoi donc en réalité ont servi ces rapports dont on a inondé les départements français et les capitales étrangères? Leur but principal est évident. S'ils n'ont pu démontrer la culpabilité du duc d'Enghien, ils ont largement contribué à satisfaire l'ambition du premier Consul. Après la communication de l'affaire Drake, le Sénat résolut de consolider les institutions du pays par d'autres institutions, « jugées nécessaires pour perpétuer les bienfaits de l'ordre social » , c'est-à-dire de créer l'Empire.
Deux mois après l'exécution de Vincennes, Ronaparte monta sur le trône de France. La majeure partie de l'Europe qui, au lendemain du 21 mars, avait montré sa pusillanimité et sa condescendance, salua son maître. Elle allait bientôt voir se réaliser la prédiction de l'un de ses diplomates : « Ronaparte lui-même, malgré son insensibilité, a eu sinon des remords, du moins des craintes pour sa future renommée, et l'Europe, soyez- en sur, payera son crime des fruits ruineux pour elle d'un surcroît de gloire
française ^ » La coalition de 1805 devait en effet aboutir à Austerlitz.
Les instructions adressées de Paris à nos ambassadeurs ont déjà fait comprendre que Talleyrand avait sa part de responsabilité dans l'affaire du duc d'Enghien. Nous voulons maintenant établir cette responsabilité à l'aide de preuves si convaincantes qu'elle ne soulèvera plus, — nous l'espérons du moins, — le moindre doute.
L'homme qui avait conseillé à M. de Ghampagny de repousser « avec moquerie » les arguments qu'on voudrait tirer du droit des gens, avait écrit à M. Otto, notre agent à Munich : u On a rendu un service réel à l'Électeur en faisant enlever ces conspirateurs qu'il lui eût été plus désagréable de livrer sur notre réquisition, et que cependant il n'aurait pu refuser. » Le 24 mars, Talleyrand mandait au général Hédouville à Saint- Pétersbourg : « C'était un véritable service à rendre à l'Electeur que de lui épargner le chagrin de livrer lui-même des hommes que cependant il n'aurait pas pu refuser à la première réquisition du gouvernement^. » Tel était le respect que le ministre des relations extérieures témoignait pour les lois qui sont la garantie des États comme des individus. On sait avec quelle courageuse franchise notre ambassadeur à Berlin, M. Laforest, constatait l'émotion produite en Prusse par l'exécution de Vincennes. Talleyrand le lui fit bien sentir, « Je ne dois pas vous dissimuler, citoyen, lui écrivit-il, que ce qui estievenuau premier Consul de votre langage à cette occasion n'a pas été approuvé par lui. Il trouve que vous vous êtes tenu dans une position inférieure et que vous n'avez pas assez senti combien de la part du ministre de France le moindre embarras, la moindre hésitation sur des actes quelconques de son gouvernement devrait être d'un mauvais effet ^. » Il ne blâmait pas son habileté
' Voir les mêmes impressions dans le rapport du marquis Lucctesini en date du 24 mars 1804.
^ Correspondance de Russie. — Archives des affaires étrangères. 3 Ibid.
comme agent d'affaires, mais il lui reprochait d'avoir manqué d'un peu de dignité. La dignité pour Talieyrand consistait donc h approuver sans embarras, sans hésitation, l'enlèvement d'Ettenheim et l'exécution de Vincennes. Gela est si peu douteux que, dans une dépêche à M. de Ghampagny, il écrivait, à propos de la conspiration des princes contre la France et le premier Gonsul, les lignes suivantes qui en disent long: « Il paraîtrait, par les renseignements actuels, que le plus grand nombre de ces princes s'est contenté d'autoriser, d'exciter, d'écrire, d'attendre, et qu'un seul, le duc d'Enghien, a prostitué le courage qu'il avait montré dans quelques occasions au danger de suivre de plus près et de seconder l'accomplissement du crime, et à l'espérance d'en recueillir les fruits. Quoi qu'il en soit, il a été pris dans un rassemblement armé, pour ainsi dire à la vue des forteresses françaises, et il a été jugé militairement. La France, depuis longtemps accoutumée à ne mettre, ni parmi ses amis, ni parmi s'es ennemis, d'autre distinction que celle qui naît de la puissance conférée par les lois, des qualités de l'âme, des talents de l'esprit et du bon usage qu'on en fait, n'a vu dans cette circonstance qu'une peine appliquée à un délit que la sûreté des frontières et les lois de la guerre prescrivent également de punir'. » Le diplomate qu'on se plaît à qualifier de modéré et d'avisé ne respectait même pas la mémoire de son ennemi. Il l'insultait gratuitement, sachant, puisqu'il avait vu les pièces du procès, qu'il était innocent. Il offensait la France, qu'il représentait regardant l'assassinat de Vincennes comme « une peine appliquée à un délit! » Il outrageait le droit, puisqu'il convenait que le prince avait été pris « pour ainsi dire à la vue des forteresses françaises ! » Ces dépêches sont déjà une charge considérable contre Talieyrand : la manière dont il a conseillé et préparé l'enlèvement ainsi que les mesures de rigueur, en est une plus considérable encore.
Le premier Gonsul avait entretenu, le 7 mars, le ministre des
' Cette pièce provient des Affaires étrangères (Angleterre, supplément, vol. 15).. — Elle a été citée par M. Eoulay de la Meurtbe.
relations extérieures des conspirations tramées contre lui, et de son intention d'y mettre fin d'une façon éclatante. Voici la note que Talleyrandluiadressa le lendemain : « J'ai beaucoup réfléchi à ce que vous m'avez fait Thonneur de me dire hier. La forme du gouvernement qui nous régit est la plus appropriée aux naœurs, aux besoins, aux intérêts de notre pays. Mais ce qu'on ne sent pas moins en France et même en Europe, car l'Europe y est aussi intéressée que la France, c'est que cet ordre de choses si précieux tient uniquement à votre personne, qu'il ne peut subsister et se consoHder que par elle. Les convictions à cet égard seraient même à peu près unanimes, si quelques intrigants malintentionnés n'avaient l'art de semer continuellement des bruits qui tendent à faire croire que vos idées ne sont pas complètement arrêtées, que vous pourriez tourner vos regards vers l'ancienne famille régnante. Ils vont même jusqu'à donner à entendre que vous pourriez vous contenter du rôle de Monk. Cette supposition, répandue avec une grande perfidie, fait le plus grand mal. Voilà qu'une occasion se présente de dissiper toutes ces inquiétudes. La laisserez-vous échapper? Elle vous est offerte par l'affaire qui doit amener devant les tribunaux les auteurs, les acteurs et les complices de la conspiration récemment découverte. Les hommes de fructidor s'y retrouvent avec les Vendéens, qui les secondent. Un prince de la maison de Bourbon les dirige. Le but est évidemment l'assassinat de votre personne. Vous êtes dans le droit de la défense personnelle. Si la justice doit punir rigoureusement, elle doit aussi punir sans exception. Réfléchissez-y bien M... «Tout est calculé dans cette note perfide pour décider le premier Consul à l'enlèvement du prince. Nous savons bien que, depuis sa publication dans la Revue des Deux Mondes, M. d'Haussonville a dit que cette lettre lui semblait extrêmement douteuse, qu'il était possible et même tout à fait probable que cette pièce était de celles qui doivent être tenues en grande suspicion. Sur quoi peuvent reposer les doutes ultérieurs de M. d'Haussonville ? Sur l'affirmation faite
' Comte d'Haussonville, l'Église romaine et le premier Empire. (Publié dans la Revue des Deux Mondes, n"du l'"' janvier 1867.)
par M. de Bacourt, qu'un secrétaire de Talleyrand était arrivé à imiter son écriture. A ce compte, toutes les lettres de Talleyrand qu'on jugera compromettantes pour sa mémoire seront nécessairement apocryphes. Mais il convient de remarquer que, tout en émettant des doutes, M. d'Haussonville, qui est la loyauté même, ne retire pas la lettre. Il admet le possible et même le probable; il ne dit pas carrément non. On voit qu'il conserve encore la pensée que ce document a pu être envoyé par Talleyrand à Bonaparte. Ce qui le fait hésiter, c'est, dit-il, « la netteté et la violence des expressions dont M. de Talleyrand se sert dans cette lettre » . En quoi ces expressions sont-elles plus fortes que celles de la dépêche adressée à M. de Ghampagny, où il accuse le duc d'Enghien « d'avoir prostitué son courage à l'accomplissement d'un crime et à l'espérance d'en recueillir les fruits »? En quoi ces expressions sont-elles plus fortes que celles de l'autre dépêche, où Talleyrand exhorte M. de Ghampagny « à accueillir même avec moquerie » les plaintes soulevées contre la violation du droit des gens? En quoi ces expressions sont-elles plus fortes enfin que celles par lesquelles il avait conseillé jadis au premier Gonsul d'offrir à Louis XVIII et aux princes une compensation pécuniaire en échange de leur abdication? « Les actes de renonciation, avait-il dit, ne sont point valides d'après les lois de l'ancienne monarchie; mais ce qui les rendra tels, c'est l'avilissement des individus qui sera complet de cette manière *. » Qu'on cesse donc de mettre en avant la modération de Talleyrand. Ses paroles répondent à ses actes. Et d'ailleurs, en cette circonstance particulière, nous avons des témoins.
' Talleyrand avait même un moment songé à mettre sur le trône de France un prince prussien!... Ainsi, le ministre de Prusse à Paris, Sandoz, écrivait, le 28 août 1795 : K Sainte-Foy, le confident de Talleyrand, est venu me trouver, et m'a tenu « le discours suivant : « Le retour de la paix pourrait dépendre uniquement du « rétablissement d'une monarchie constitutionnelle et héréditaire. Si cela arri- « vait, les suffrages des autorités et de la saine partie de la nation ne se déci- « deraient pas pour un Bourbon. Les suffrages se décideraient plutôt pour un « prince allemand et protestant. C'est le frère du Roi notre maître, c'est le prince » Louis de Prusse, fils du prince Ferdinand. » (Cité par M. Albert Sorel dans la préface de V Angleterre et V émigration française ^ par A. Lebon.)
« J'ai eu sous les yeux, dit M. de Méneval, une lettre du prince de Talleyrand, en date du 1 7 ventôse an XII(8 mars 1 804) . ...J'ai reconnu à l'instant cette lettre, écrite sur une feuille double de papier tellière, qui est tout entière de la main de M. de Talleyrand et signée par lui; elle avait passé par mes mains lorsqu'elle fut adressée au premier Consul. Elle portait en substance que son auteur avait réfléchi sur l'objet de l'entretien qu'il avait eu l'honneur d'avoir la veille avec le général Bonaparte; que les Français aimaient son gouvernement; qu'ils mettaient toutes leurs espérances en lui ; que si quelque chose pouvait altérer leur confiance, ce serait la crainte qu'il pût jouer le rôle de Monk; que les chefs de la conspiration qui venait d'être découverte étaient des hommes de fructidor, qu'un Bourbon les dirigeait, que le salut de l'État demandait que tous les conspirateurs fussent atteints sans exception, etc. ^.. » Michaud confirme ainsi ce fait : « Nous avons longtemps douté de la participation de Talleyrand à un crime qu'il n'avait aucun intérêt à faire commettre, mais nous avons lu le rapport qu'il fit lui-même au conseil privé du premier Consul pour l'y décider. Cet écrit, précieux pour l'histoire et dont plusieurs personnes ont eu communication avec nous, est tout entier de sa main, avec la signature Ch. Mau. Talleyrand. Entre autres choses, il y est positivement dit que la mort du prince est une garantie que le premier Consul doit au parti de la Révolution, qu'il se la doit à lui-même, à sa sûreté, etc.^. » Qu'en pensa Chateaubriand, assez bien placé, paraît-il, pour savoir la vérité, puisque c'est à Talleyrand qu'il avait adressé sa démission de ministre plénipotentiaire dans le Valais, le jour même de l'exécution du duc d'Enghien? « J'ai tenu dans mes mains, dit -il, et lu de mes yeux une lettre de M. de Talleyrand. Elle est datée du 8 mars 1804 et relative à l'arrestation, non encore exécutée, de M. le duc d'Enghien. Le ministre invite le Consul à sévir contre ses ennemis^...» Contestera-t-on encore ce témoignage? « Vaine-
' Souvenirs de M. de Meneval, t. III.
' Biographie Michaud, art. Napoléon. — Michaud dit avoir reçu en communication cette lettre des mains de M. Perret, secrétaire de Talleyrand. ' Mémoires <ï outre-tombe .
menton objecterait, ajoute Chateaubriand, que la légèreté, le caractère et l'éducation du ministre devaient l'éloigner de la violence, que la corruption devait lui ôter l'énergie, il ne demeurerait pas moins constant qu'il a décidé le premier Consul à la fatale arrestation. Cette arrestation n'était pas ignorée de M. de Talleyrand. Il était journellement en rapport avec Bonaparte et conférait avec lui. Pendant l'intervalle qui s'est écoulé entre l'arrestation et l'exécution, M. de Talleyrand, lui, ministre instigateur, s'est-il repenti? A-t-il dit un seul mot au premier Consul en faveur du malheureux prince? Il est naturel de croire qu'il a applaudi à l'exécution de la sentence '. » Dans ses notes sur la Suite du procès du duc d'Enghien, l'éditeur Baudouin, ancien secrétaire de la présidence à la Chambre des représentants des Cent-Jours, fait allusion h ce document historique en ces termes : « Ce rapport existait encore en 1822 aux Archives de l'Empereur, formant une section particulière de la bibliothèque du Conseil d'État. C'est à cette source que l'auteur de cette note en a eu connaissance ; une copie lui en avait été promise pour sa collection des Mémoires sur la Révolution'^. »> Enfin M. de Laborie, confident de Talleyrand, dit quelques jours après la mort de son maître, devant plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvaient l'un des chefs de division de la police et l'ancien secrétaire général de la gendarmerie en 1804; : « J'ai eu entre les mains une lettre en entier de la main de Talleyrand et signée par lui, et qui peut se résumer en deux mots : la mort du duc d'Enghien est indispensable pour terrifier ceux des chefs du parti royaliste qui ont ourdi tous les attentats dirigés contre la vie du premier Consul, et pour mettre en sûreté son existence '. » Nous pourrions multiplier les citations, mais à présent,
* Mémoires d'outre-tombe. — « Il est bien avéré, ajoute Chateaubriand (t. XI), qu'il a été la cause de la mort du duc d'Enghien ; cette tache de san{][ ne peut s'effacer. Loin d'avoir charfjé le ministre en rendant compte de la mort du prince, je l'ai beaucoup trop ménagé. »
2 Didot, 1853, in-18.
3 M. Thiers. — Conspiration de Georges, etc., par M. le comte de Martel, 1887, Dentu, in-12. — M. Emile Bégin, ancien bibliothécaire au Louvre et à la Bibliothèque nationale, attaché à la Commission de la Correspondance de Napoléon !«'■, affirme aussi l'existence de ce rapport et dans les mêmes ternies.
sur ce point précis, c'est-à-dire sur le conseil de l'enlèvement du duc d'Enghien donné par Talleyrand au premier Consul, la lumière est faite. Oui, Talleyrand a réellement conseillé l'enlèvement.
Est-ce à dire que s'il ne l'avait pas conseillé, Bonaparte eût hésité? Non. Nous sommes certain, après une longue et consciencieuse étude des faits, que le jour où le premier Consul interrogea son ministre, sa décision était irrévocablement prise. Mais cela n'empêche pas Talleyrand d'avoir été le complice de Bonaparte dans l'enlèvement du duc d'Enghien, et de mériter, lui aussi, les sévérités de l'histoire. Rappelez-vous sa lettre du 1 1 mars au baron d'Edelsheim ; rappelez-vous cette phrase où il dit que deux petits détachements vont saisir à Offen bourg et à Ettenheim «les instigateurs d'un crime qui, par sa nature, met hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part» , et vous ne douterez plus de la participation formelle de Talleyrand h l'attentat. Il est vrai que ce fait choque tous ceux qui croyaient encore à la prudence, à la modération et au calme de Talleyrand. Mais n'est-ce pas avec un sang-froid inouï que le même homme avait dit à M. d'Hauterive, venant lui exprimer sa peine au sujet de l'exécution du prince : «Eh bien, quoi? ce sont les affaires!... »
Sa conduite dans toute cette tragédie montre qu'il n'a pas le moindre remords. Au conseil du 10 mars, il expose tranquillement la situation extérieure. Il établit que le duc d'Enghien est le chef d'une conspiration dirigée contre le premier Consul, et il conclut à l'enlèvement ainsi qu'au jugement du prince et de ses complices. Sur une observation de Cambacérès, qui propose d'attendre, pour s'emparer du duc d'Enghien, qu'il ait passé la frontière, il répond qu'il vaut mieux le surprendre à Ettenheim. « Parbleu 1 observe-t-il, vous nous la donnez belle; après que les journaux auront été remplis de cette affaire, vous croyez qu'il donnera dans un piège M... » Le premier Consul, qui était déjà résolu à l'enlèvement, accueille avec satisfaction la motion de
* Cité dans les Mémoires de Rovigo, d'après les Mémoires manuscrits de Cambacérès.
Talleyrand si conforme à ses désirs. Le iendemain, le ministre des relations extérieures écrivit la lettre que l'on sait au baron d'Edelsheim. Il dit qu'on allait arrêter ceux qui avaient manifestement pris part à la conspiration contre le premier Consul. Il était donc renseigné sur ce qui se passait à Ettenheim. Par qui? Sans doute par notre chargé d'affaires près l'électeur de Bade, M. Massias. En effet, dans une note rédigée par ce diplomate sur l'affaire du duc d'Enghien , nous lisons ce passage important : « Dès que je sus que ce dernier avait été enlevé et transféré dans la citadelle de Strasbourg, j'écrivis sur-le-champ au ministre des affaires étrangères pour lui dire combien, durant son séjour dans l'électorat, séjour dont mes dépêches l'avaient antérieurement avisé, la conduite du duc d'Enghien avait été mesurée et innocente. Ma lettre doit être aux Archives... » Nous avons naturellement voulu voir aux Archives des affaires étrangères le rapport de Massias. Le voici, tel qu'il fut adressé à Talleyrand :
M Je dois un aveu à Votre Excellence, citoyen ministre, auquel le caractère du premier Consul m'empêche d'attacher une idée de courage, c'est que des informations multipliées qui me sont parvenues sur le caractère du ci-devant duc d'Enghien, il résulte qu'il est un royaliste plein de loyauté, haïssant l'Angleterre, humilié d'en recevoir une pension, économisant pour pouvoir s'en passer, vivant à Ettenheim avec la plus grande simplicité, faisant à des malheureux des largesses conformes à sa situation, peu fait pour l'intrigue, ennemi de toute lâcheté et abhorrant les assassins... » Avons-nous jamais dit autre chose? Et ce langage loyal, tenu par un agent du gouvernement consulaire à un ministre aussi peu scrupuleux que Talleyrand, ce langage contrariant par là même les vues politiques du Consul et du ministre, n'était-il pas fait pour porter la conviction dans les esprits? Eh bien, après avoir reçu cette communication, Talleyrand continue à injurier dans ses circulaires la mémoire du duc d'Enghien. « Ces informations, ajoutait Massias, ne me viennent ni de la cour ni des courtisans; je les avais déjà, lors-